IX

Quelques minutes après, le cab de M. Harris s'arrêtait devant Newgate, à

la porte du milieu, qui est celle du logement particulier du gouverneur.

Newgate est la première prison de l'Angleterre.

Le gouverneur titulaire est un colonel.

C'est un haut personnage, qu'on ne voit que dans les grandes occasions,

et qui laisse le gros de la besogne à un sous-gouverneur.

Celui-ci se nomme sir Robert M...

C'est un homme de cinquante ans, de robuste apparence, aux cheveux

blonds, à l'oeil bleu, au visage perpétuellement souriant.

Il porte un uniforme vert, sur la manche gauche duquel il y a un triple

galon d'argent, et une casquette ronde en cuir verni, dont la visière

est pareillement galonnée.

Sir Robert M... est sous-gouverneur de Newgate depuis plus de vingt ans.

Le contact des prisonniers, le bruit des fers, la lueur sinistre des

torches qu'on allume pour dresser l'échafaud, les lugubres apprêts de la

toilette des condamnés, n'ont pu assombrir cette nature essentiellement

gaie.

Sir Robert M... est l'homme du Royaume-Uni dont l'humeur est la plus

charmante.

C'est une bonne fortune pour lui de montrer sa prison à quelque noble

étranger que le lord mayor a autorisé à franchir les portes de Newgate.

Ce fut à lui que M. Harris s'adressa.

Sir Robert M... regarda fort curieusement le chirurgien français.

Celui-ci lui plut sans doute, car il lui tendit aussitôt la main.

Du reste, tout homme qui venait visiter Newgate plaisait à sir Robert

M...

La porte du milieu, celle du gouverneur, donne sur un corridor; à droite

est le greffe.

Sir Robert M... n'avait qu'à prendre une clef à sa ceinture et à ouvrir

une grille pour que, du greffe, les visiteurs se trouvassent dans la

geôle; mais il tenait trop à sa petite mise en scène pour agir ainsi.

--Faites le tour, dit-il à M. Harris.

M. Harris et le chirurgien ressortirent donc et allèrent sonner à la

première porte.

On y arrive par un escalier de trois marches.

La porte est en fer, percée d'un guichet, et surmontée de barres de fer

en forme de lances, qui arrivent jusqu'au cintre.

Alors M. Harris et M. Firmin Bellecombe (c'était, on s'en souvient, le

nom que se donnait le chirurgien) se trouvèrent dans une salle de dix

pieds carrés, ayant maintenant le greffe à leur gauche et le logis du

portier-consigne à leur droite.

En face d'eux était une autre porte, également en fer, armée d'une

énorme serrure et de trois verrous, et si basse que M... Harris, qui

était grand, fut obligé de se baisser pour en franchir le seuil, après

que sir Robert M... l'eût ouverte. Tous trois se trouvèrent alors dans

un couloir assez sombre, qui faisait tout le tour de la prison.

Sir Robert referma la porte et dit en souriant:

--On ne ressort jamais par là.

--Mais, dit M. Harris, sort-on de Newgate?

--Rarement. Pourtant il y a des exemples...

Et le joyeux gouverneur continua à sourire.

Au bout du corridor, à gauche, se trouvait une salle assez vaste, au

milieu de laquelle était une sorte de cage vitrée.

--Qu'est-ce que cela? dit M. Harris, qui tout alderman qu'il était,

n'avait jamais visité la prison.

--C'est le parloir des avocats, dit sir Robert M...

On amène le prisonnier d'un côté, on fait entrer son avocat de l'autre;

tous deux s'asseoient vis-à-vis, auprès de cette table qui est au

milieu.

Puis on ferme cette porte.

Deux gardiens se promènent autour de la cage; ils voient tout ce que

font le prisonnier et l'avocat; mais ils ne peuvent rien entendre de ce

qu'ils disent. Ainsi le veut la loi anglaise, qui respecte la liberté de

la défense.

Après la salle du parloir s'ouvrait un des corridors cellulaires.

Sir Robert M... ouvrit la porte d'une cellule.

Aussitôt le prisonnier, qui était assis sur son lit et lisait, se leva,

se tourna contre le mur et fit le salut militaire.

Sir Robert prit un plaisir extrême à montrer aux deux visiteurs la

cellule dans tous ses détails, depuis le lit de sangle qui s'accroche au

mur, jusqu'au bec de gaz qui donne de la lumière au prisonnier; depuis

la tablette qui supporte ses effets, son peigne, sa brosse et son

éponge, jusqu'à celle où il peut avoir une Bible et différents livres

autorisés par le gouverneur.

Toutes les cellules ordinaires sont sur le même modèle.

M. Harris, qui servait d'interprète au Français, car sir Robert M...

ne parlait que sa langue maternelle, exprima alors le désir de voir la

salle de correction, puis les cachots des condamnés à mort.

La salle de correction est une petite pièce qui n'a rien de sinistre.

Les murs sont blancs, et elle est éclairée par trois croisées qui

donnent sur le préau.

Mais il y a au milieu un petit meuble, un outil, un instrument, quelque

chose enfin dont on ne peut deviner l'emploi et qui attire l'attention.

C'est une manière de boîte en forme de pupitre, surmontée d'une barre

transversale qui lui donne l'air d'un prie-Dieu, et qui est percée de

deux trous.

Et comme le Français regardait ce singulier meuble, sir Robert M... le

prit par les épaules, le poussa tout contre et, tout aussitôt, il eut

les chevilles prises dans le bas et les deux poignets engagés dans la

barre transversale.

Alors le sous-gouverneur, riant de plus belle, lui dit:

--Quand vous retournerez dans votre pays, vous pourrez dire que vous

avez été _au block_. C'est ainsi qu'on nomme cet instrument qui nous

sert à donner le fouet aux pick-pockets.

Puis, satisfait de l'expérience, sir Robert délivra M. Firmin

Bellecombe, ajoutant:

--Maintenant, je vais vous montrer le cachot.

Il avait l'humeur la plus plaisante de la terre, ce bon sir Robert M...

Il conduisit les deux visiteurs au bout d'un corridor, ouvrit une

porte, et le Français entra dans une cellule plongée dans une obscurité

profonde, si profonde que, lorsque sir Robert eut refermé la porte, M.

Harris et son compagnon, qui se trouvaient à deux pas de distance, ne

purent le voir.

Et, riant toujours, le sous-gouverneur leur dit:

--En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j'ai le droit de laisser

là trois jours et trois nuits, au pain et à l'eau, un prisonnier

insubordonné.

Du cachot, on passa au préau.

C'est une cour longue et étroite, entourée de hautes murailles.

Le Français examina longtemps cet endroit.

--A quoi songez-vous? demanda sir Robert.

--Je songe qu'il doit être difficile de s'évader d'ici, répondit-il par

l'entremise de M. Harris.

Sir Robert haussa les épaules.

--On s'est évadé de Clarkenweld, dit-il, d'Horsemonger Lane, de Bath

square, et même de la Tour de Londres, au temps où c'était une prison;

mais de Newgate, jamais!

Et arrivé au bout du préau, il les fit entrer dans un nouveau corridor

sur lequel ouvraient deux portes.

C'étaient les cachots des condamnés à mort.

L'une de ces portes était ouverte.

Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux · 第 18 / 69 题