M. Harris, qui s'était avancé, fit tout à coup un pas en arrière.

Il venait d'apercevoir un cadavre couché sur le lit.

Auprès brûlait un cierge mortuaire.

Agenouillés près du lit, deux jeunes gens et deux femmes priaient.

Le cadavre était celui du malheureux supplicié.

Les deux femmes étaient vêtues de longues robes de laine et le visage

couvert d'un voile noir.

Les deux jeunes gens portaient le costume des écoliers de Christ's

hospital, les bas jaunes et la soutane bleue, et ils avaient, selon

l'ordonnance du roi Edouard VI, la tête nue.

Le cadavre était recouvert d'un drap, et on ne pouvait voir son visage.

X

Sire Robert M..., le sous-gouverneur de Newgate, avait remarqué le

mouvement répulsif de M. Harris, qui s'était, à la vue du cadavre,

vivement rejeté en arrière.

Il le prit par le bras et lui dit en souriant:

--Ne craignez rien, les morts ne sont pas dangereux. C'est ce pauvre

Olivier, le Français qui nous a dit adieu ce matin.

Celui que la lettre de recommandation du correspondant de M. Harris

qualifiait de chirurgien, était bravement entré dans la cellule.

Mais M. Harris demeurait à la porte.

--Excusez-moi, disait-il à sir Robert M..., c'est plus fort que moi,

j'ai de la répugnance à me trouver en présence d'un cadavre.

--Manque d'habitude, dit le jovial sous-gouverneur.

--Et puis, ajouta M. Harris, j'ai connu ce malheureux.

--Ah! vraiment?

--Il a été employé chez moi.

Comme le front de M. Harris s'assombrissait de plus en plus, sir Robert

crut de son devoir de distraire son visiteur:

--Savez-vous, dit-il, quelles sont ces deux femmes?

--Non.

--Ce sont des ladies, des dames du plus grand monde.

--Ah! fit M. Harris d'un air distrait.

Il s'était rangé un peu de côté et ne voyait plus le cadavre. Mais sir

Robert M... continua:

--Il y a à Londres et dans les principales villes de la libre

Angleterre, une institution fort respectable: le club des _Dames des

prisons_.

Les dames des prisons, continua sir Robert, se recrutent parmi les

femmes de la haute société pour la plupart; elles vont visiter les

prisonniers, elles prennent soin de leur famille, elles veillent les

morts.

Chaque fois que nous avons une exécution, les _Dames des prisons_ se

présentent la veille. Elles sont deux, trois quelquefois. Elles ont

le droit de visiter le condamné, de demeurer seules avec lui et de se

charger des recommandations qu'il peut avoir il faire à sa famille.

--Ah! dit M. Harris, on les laisse pénétrer dans le cachot?

--Avec d'autant plus de facilité que le condamné est hors d'état de

faire usage de ses mains et qu'elles n'ont absolument rien à craindre.

Puis le volubile sous-gouverneur poursuivit:

--Elles sont couvertes d'un voile épais, et on ne pourrait les

reconnaître.

Quand l'exécution a eu lieu, si les chirurgiens ont renoncé à l'autopsie

du corps, elles viennent prier auprès du cadavre, qui n'est enterré que

le soir, après le coucher du soleil.

Le Français s'était, pendant ce temps, approché du cadavre.

Les deux femmes n'avaient point bougé.

Seuls, les deux enfants avaient levé la tête vers lui d'un air curieux.

Mais, sans se soucier de savoir si c'était ou non permis par les

règlements, il avait soulevé la partie du drap qui recouvrait la tête

du cadavre, et jeté un regard furtif sur le cou, pour juger de l'effet

produit par la strangulation.

Le visage était tuméfié, la langue pendante et enflée, le cou portait un

cercle bleuâtre, et la corde avait dû serrer fortement les chairs.

--Cet homme n'était pas vigoureux, murmura-t-il; cependant, il n'a

dû mourir qu'au bout de sept à huit minutes. John Colden résistera

davantage.

Cette réflexion faite, le Français ressortit et trouva dans le couloir

sir Robert M..., qui continuait à donner des explications à M. Harris.

--Quant aux deux écoliers de Christ's hospital que vous voyez-là, disait

le sous-gouverneur, je vais vous expliquer leur présence.

--En effet, dit M. Harris, je ne vois pas trop ce qu'ils viennent faire

dans ce cachot.

--Vous savez, reprit M. Robert, que le collège a été fondé par le roi

Edouard VI. Ce prince qui mourut à l'âge de seize ans était, comme vous

savez, le fils de Jeanne Seymour et du roi Henri VIII. Jeanne Seymour

avait été dame d'honneur de la précédente reine, la malheureuse Anne de

Boleyn.

--Je sais cela, dit M. Harris, qui se piquait de connaître l'histoire de

son pays.

--Jeanne avait élevé son fils dans le respect et la vénération de cette

princesse infortunée qui avait porté sa tête sur le billot.

Aussi le jeune roi, en fondant Christ's hospital et créant en faveur

des élèves qui y seraient admis différents priviléges, lui imposa-t-il

l'obligation de veiller les suppliciés jusqu'à l'heure des funérailles,

en mémoire de la royale victime.

A chaque exécution, on choisit le plus ancien écolier et le plus

nouveau, et tous deux viennent passer quelques heures auprès du cadavre.

Comme le chirurgien paraissait ne savoir que très-imparfaitement

l'anglais, M. Harris, un peu revenu de son émotion, se fit un devoir de

lui traduire l'explication donnée par sir Robert M...

Puis ils passèrent de nouveau devant le cachot.

--Vous avez vu un supplicié, dit sir Robert; je vais vous montrer un

condamné à mort.

--Ah! il y en a donc un autre? fit M. Harris.

--Oui.

--Depuis quand est-il condamné?

--Depuis hier.

--Comment s'appelle-t-il?

--Bulton.

--Qu'a-t-il fait?

--C'est lui qui a tenté d'assassiner un banquier, M. Thomas Elgin, dans

Kilburn square.

Un sourire dédaigneux vint aux lèvres de M. Harris.

--Oh! un banquier? fit-il, vous êtes bien honnête... vous pourriez dire

un usurier.

Le sous-gouverneur fit jouer les verrous, et la serrure de la seconde

porte qui ouvrait sur le corridor.

Alors des rugissements, qui n'avaient rien d'humain parvinrent aux

oreilles des visiteurs.

Bulton, ce colosse au dur visage, était couché sur son lit de camp.

Il avait une ceinture autour du corps, et cette ceinture lui attachait

les bras par derrière.

On lui avait pareillement mis des entraves aux pieds.

Bulton hurlait, écumait, maudissait ses juges, criait qu'il ne voulait

pas mourir.

Le chirurgien le regarda.

Soudain le bandit se tut.

Cet homme qu'il voyait pour la première fois exerçait sur lui tout à

coup une véritable fascination.

Sir Robert, qui était toujours de la plus belle humeur, lui dit:

--A quoi bon vous désoler ainsi, mon ami? vous ne serez pendu que le 2

janvier. Vous avez sept jours pleins devant vous.

--Je ne veux pas mourir! hurla Bulton.

--Et puis, c'est si vite fait, dit encore l'excellent sir Robert.

Vous n'avez pas le temps de vous en apercevoir. Calcraff est un garçon

habile. Il n'y a pas pareil bourreau dans tout le Royaume-Uni. Il y

mettra une adresse dont vous serez satisfait.

Et comme il n'y avait plus rien à voir, selon lui, dans le cachot, le

sous-gouverneur fit un pas de retraite.

Alors le chirurgien regarda encore une fois Bulton, et il lui fit un

signe mystérieux.

Le signe qui reliait entre eux, dans l'immensité de Londres, tous ceux

qui songeaient à l'Irlande.

Et Bulton tressaillit et étouffa un cri.

Mais déjà la porte du cachot s'était refermée et le chirurgien avait

disparu.

Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux · 第 19 / 69 题