son poëme, damne ainsi les principales têtes du parti. Mais si on y
fait attention, on verra qu'il antidate son poëme, et qu'il se suppose
toujours Guelfe en le faisant, parce que ses ancêtres l'avaient été, et
qu'il le fut lui-même la première moitié de sa vie. Au reste, on voit
partout que ce ne sont pas ses ennemis personnels qu'il damne, mais les
ennemis de sa patrie et de l'humanité, papes et empereurs, sans
distinction.
[9] Béatrix. Elle conduit Dante au Paradis, et ce poëte y apprend de la
bouche de son aïeul tous les événements qui doivent arriver.
CHANT XI
ARGUMENT
Dernier coup d'oeil sur les hérétiques.--Les deux poëtes marchent vers
le septième cercle.--Division générale de tout l'Enfer, tant de ce
qu'on a vu que des trois cercles qui restent à voir.
Sur les derniers bords de cette vallée, des roches entr'ouvertes
s'élevaient en cercle: c'est de là que nos yeux plongèrent sur un
théâtre de crimes nouveaux et de douleurs inconnues; mais le souffle
empoisonné que l'abîme exhale par cette noire enceinte me força de
reculer vers un grand sépulcre qui s'offrait à nous, avec cette
inscription: JE GARDE LE PAPE ANASTASE, QUE PHOTIN ENTRAÎNA DANS SES
ERREURS [1].
--Ici, me dit le sage, il faut suivre à pas lents cette pente escarpée,
car tes sens ne pourraient tout à coup supporter la vapeur de l'abîme.
--Maître, repris-je, faites que les moments de cette longue marche ne
soient pas perdus pour moi.
--J'ai prévu ta pensée, me dit-il; apprends donc que ces rocs énormes
pressent de leur vaste contour trois cercles plus resserrés, et que des
coupables sans nombre sont entassés dans leurs profondeurs. Mais, pour
qu'il te suffise ensuite de les juger d'un coup d'oeil, connais d'abord
et les causes et la nature de leurs peines. Tout crime que le courroux
du Ciel poursuit fut toujours une offense commise ou par violence ou
par fraude. Mais la fraude étant le vice de l'humaine nature [2], le
Ciel voit les perfides d'un oeil plus irrité, et les dévoue à des
tourments plus rigoureux: l'Enfer entier pèse sur leurs têtes. La
violence est punie dans le premier cercle; et, comme ce crime se montre
sous une triple forme, trois donjons se partagent cette première
enceinte, car le violent offense son Dieu, son prochain et soi-même,
ainsi que tu vas l'entendre [3]. L'homme est coupable envers l'homme,
lorsqu'il attente à sa vie, qu'il verse son sang ou qu'il porte la
désolation dans ses héritages: aussi les brigands, les incendiaires et
les homicides sont tourmentés à jamais dans le premier donjon. Le
second recèle ces furieux qui ont levé sur eux-mêmes leur main
sanguinaire, lorsque, après avoir dissipé les biens de la vie, ils
n'ont pu la supporter. C'est là qu'ils sont condamnés à des regrets
sans fruit et sans terme. Enfin le troisième donjon resserre plus
étroitement ceux qui ont bravé le Ciel en le provoquant par des
blasphèmes, en éteignant sa lumière dans leur coeur, en outrageant la
nature et ses saintes lois. Les enfants de Gomorrhe et de Cahors [4] y
sont marqués du même sceau que les impies. Mais la perfidie, ce poison
de l'âme, est le crime de celui qui trompe les hommes, et de celui qui
trahit les siens. Celui qui trompe les hommes brise les liens dont le
Ciel a voulu les unir. Il est puni dans le second cercle, où la
séduction, l'hypocrisie, la simonie, la débauche, le vol et le mensonge
forment avec d'autres vices leur exécrable hiérarchie. Celui qui trahit
les siens foule aux pieds l'amour, l'amitié, la foi; ces noeuds doux et
sacrés de la nature. Il est éternellement garrotté dans le troisième
cercle, dans ce dernier cachot, centre obscur et resserré du monde, que
la cité des Enfers presse de tout son poids.
--Maître, lui dis-je, votre parole a dessillé mes yeux: je connais
maintenant cet empire de la douleur, et les nombreuses tribus qui
l'habitent. Mais daignez m'apprendre pourquoi la cité du feu n'est
point ouverte pour ces coupables que nous avons déjà vus dans une lutte
sans repos, sous les coups de la tempête, à la pluie éternelle, et dans
les marais du Styx: et, s'ils ne sont point coupables, pourquoi
sont-ils ainsi tourmentés?
--Comment, dit le sage, ta pensée peut-elle s'égarer ainsi loin de toi!
rappelle à ton souvenir cet oracle de la morale: «Le Ciel nous rejette
pour les crimes de nos passions, pour ceux de la réflexion et pour ce
féroce endurcissement du coeur qui est le dernier degré du vice; mais
il poursuit avec moins de rigueur les crimes des passions.» Ainsi les
infortunés que tu as rencontrés dans le vestibule des Enfers sont avec
justice séparés de ces races maudites sur qui le ciel épuise toute sa
sévérité.
--Ô vous, lui répondis-je, qui dissipez mes doutes, vous faites ainsi,
pour mon oeil satisfait, briller la vérité dans les ombres de l'erreur!
Mais, illustre sage, je n'ai pu concevoir comment l'usure offense la
divinité même; daignez encore rompre ce premier noeud.
--Écoute donc, reprit-il, ce que la philosophie te crie sans cesse: «La
nature découle de l'essence de Dieu même qui lui donna des lois.» Or,
si tu suis les maximes de cette philosophie, tu reconnaîtras que les
lois humaines empruntent leur faible éclat de ces lois éternelles du
monde, et que l'homme a été le disciple de son Dieu. Ainsi par le droit
de son origine la sagesse de l'homme, seconde fille du Ciel, ira
s'asseoir entre la nature et son auteur [5]. C'est cette sagesse,
science de la vie, que les livres sacrés donnent aux peuples naissants
pour fondement des sociétés; mais l'infâme usurier, abjurant cette
raison, outrage également et la nature et l'ordre qui naquit d'elle [6].
À présent, suis mes traces, car le temps hâte ma course. Les célestes
poissons ont précédé le jour [7], et le char du nord roule sur les
bords de l'occident. Voici le précipice qui nous recevra dans ses
routes périlleuses.
NOTES
SUR LE ONZIÈME CHANT
[1] On voit que c'est du pape Anastase II dont il s'agit ici. Il fut
accusé d'avoir nié la divinité de Jésus-Christ, suivant en cela les
idées de l'évêque Photin, qui avait été condamné pour la même opinion.
Ce pontife vivait en 490. Il nous reste de lui une lettre à Clovis où
il le félicite sur sa conversion.
[2] La bête ne peut en effet user de fraude, la fraude étant le mauvais
usage de la raison.
[3] Qu'on ne passe pas légèrement sur toutes ces distinctions:
Montesquieu, liv. XVIII, chap. XVI, réduit toutes les injustices à
celles qui viennent de la violence et à celles qui viennent de la ruse.
Au livre VIII, chap. XVII, il dit: les crimes véritablement odieux sont
ceux qui naissent de la fourberie, de la finesse et de la ruse.
Il y a des chapitres du _Traité des délits et des peines_ et des
commentaires de Voltaire sur cet ouvrage, qui ressemblent beaucoup à ce
XVe Chant. Consultez la vue générale de l'Enfer, à la tête du volume,
pour mieux saisir la distribution que le poëte en fait ici.
[4] Cahors était fameux par ses usuriers. La cour du
pape était à Avignon, et les usuriers à sa portée.
[5] On voit par tout ceci combien Dante était supérieur à la
philosophie scolastique de son siècle. Ses distinctions sont nettes et
sa théologie fort simple. Le début de l'_Esprit des lois_ est le même
quant au sens. Au liv. XXVI, chap. I, Montesquieu parle de cette
sagesse humaine qui a fondé toutes les sociétés. Il l'appelle droit
politique général, et dit que c'est la sublimité de la raison humaine,
que de statuer l'ordre et les principes qui doivent gouverner les
hommes.
[6] On ne voulait pas absolument alors que l'argent produisît l'argent,
et tout intérêt était traité d'usure, parce qu'on ne regardait pas
l'argent comme une véritable marchandise, mais seulement comme un
signe. On se trompait: l'argent est signe et marchandise à la fois.
[7] C'est le moment qui précède l'aube. Il y a bientôt une nuit
d'écoulée. Les poissons, précédant le jour, annoncent que février est
passé, et qu'on est en mars. Dante descend aux Enfers le jour du
vendredi-saint, qui se trouve dans ce mois.
CHANT XII
ARGUMENT
Premier donjon du septième cercle, où sont punis _les violents contre
le prochain_.--Le Minotaure qui se nourrissait de chair humaine,
emblème des tyrans et des assassins.--Les Centaures.
Déjà nous étions penchés sur les bords du gouffre qu'un oeil mortel ne
peut sonder sans effroi: la descente s'y présentait, comme auprès de
Vérone, sur ces rocs entassés que le temps et la terre ébranlée
précipitèrent du front des montagnes sur les flancs de l'Adige: le
voyageur y reste suspendu, cherchant sa route dans leurs fentes
inclinées.
La honte de la Crète, le Minotaure, fruit d'une illusion monstrueuse,
était étendu sur les pointes dont la côte est hérissée. En nous voyant,
il tomba dans un accès de rage, et se mordit les flancs.
--Eh quoi! lui cria mon guide, crains-tu de voir le héros d'Athènes qui
purgea le monde de ton aspect? Retire-toi, monstre; celui-ci ne vient
point instruit par ta soeur, mais il veut connaître le séjour de tes
supplices.
Comme un taureau frappé du coup mortel fuit et revient d'un pas
convulsif, ainsi le Minotaure s'écartait en désordre.
--Plonge-toi dans cette ouverture, me dit le sage, nous passerons
tandis que le spectre s'agite près de nous.
Alors nous descendîmes dans ces âpres sentiers: ils étaient couverts de
débris et de roches mobiles, qui, ne pouvant résister au poids de mon
corps, se dérobaient sous mes pieds. Le sage poëte vit mon étonnement
et me parla ainsi:
--Ces marques de destruction et de ruine ont frappé tes regards sans
doute; apprends donc qu'au moment de ma première descente, ce rocher
n'était pas ainsi fracassé [1]. Mais la grande Ombre, qui vint arracher
aux Enfers tant d'illustres captifs ne s'était point encore montrée aux
habitants des Limbes, quand tout à coup les profondes cavités de
l'abîme s'ébranlèrent; et je crus, dans ce tremblement universel, que
le temps avait ramené ces crises de repos et de mort où doit un jour
rentrer la nature [2]. C'est alors que cette antique roche
s'entr'ouvrit, et s'écroula... Laisse à présent tomber tes regards au
fond du gouffre; voici le fleuve de sang dont les ondes bouillantes
abreuvent à jamais les tyrans du monde.
Ô vertiges insensés! transports aveugles, qui agitez si impétueusement
notre courte existence, et la précipitez dans ce lac d'éternelle
douleur! J'ai vu, suivant la parole de mon guide, le fleuve redoutable
embrasser les contours de cette noire enceinte; et bientôt après des
Centaures [3] armés de flèches, tels qu'on les vit jadis dans nos
forêts, coururent en foule sur ces rivages sanglants.
Ils s'arrêtèrent à notre aspect, et trois d'entre eux s'étant avancés,
l'arc en main, le premier s'écria, en nous menaçant de ses traits:
--Ô vous qui descendez le précipice, parlez de loin, et dites-nous à
quel supplice vous allez!
--Nous répondrons à Chiron, dit mon guide, quand nous serons plus près
de lui: mais toi, modère cette fougue qui eut jadis un si triste
succès.
Alors le poëte m'avertit que c'était là Nessus, celui qui, mourant pour
la belle Déjanire, s'assura d'une prompte vengeance [4]. Chiron, maître
d'Achille, suivait tout pensif; et Pholus [5], le plus furieux des
Centaures, était à ses côtés. On voit ces monstres parcourir légèrement
les bords du fleuve, et percer de leurs traits les âmes qui se
soulèvent hors des flots où le sort les plongea.
Quand nous fûmes près d'eux, Chiron agita son arc, et releva la barbe
épaisse qui ombrageait ses joues. Bientôt, ouvrant sa bouche
démesurée:
--Avez-vous vu, dit-il à ses compagnons, celui qui s'avance? Les
pierres roulent sous ses pas; on ne les voit point ainsi fuir sous les
pieds des morts.
Mais déjà mon guide pouvait atteindre à la vaste poitrine où se
réunissent les deux natures du monstre [6]; il prit donc ainsi la
parole:
--Celui que je guide dans ces gouffres est encore un mortel; il suit
l'irrésistible destin, et non pas une vaine curiosité. Une âme,
descendue des célestes choeurs [7], le confie à mes soins: il n'est pas
réprouvé, et je ne suis point une ombre perverse. Je te conjure donc,
par celle qui m'envoie dans ces routes inaccessibles, de nous donner un
des tiens pour nous conduire au passage du fleuve, et porter celui-ci
vers l'autre rive: car il ne peut, sous sa dépouille terrestre, suivre
le vol léger des ombres.
Il dit, et Chiron, se tournant vers Nessus, lui ordonne de nous
conduire et de nous faire éviter la rencontre des autres Centaures.
Aussitôt le nouveau guide nous transporte sur ces rives baignées d'un
sang tiède et toujours retentissantes des sanglots qui se mêlent aux
bouillonnements du fleuve. Je voyais sa surface hérissée de têtes qui
sortaient à moitié de l'onde fumante. Le Centaure nous dit:
--Voilà les tyrans, ces hommes de sang et de rapine; leurs larmes
coulent à jamais dans ces flots colorés; c'est là que pleure Alexandre
de Phère [8], et Denys dont les cruautés ont si longtemps travaillé la
Sicile. Vois les sommets de ces deux têtes; l'une couverte d'un poil
noir est d'Ezzelin [9]; l'autre à cheveux blonds est d'Obizo d'Est [10],
qui périt par les mains de son fils.
À ces mots, je regardai le poëte, qui me dit:
--Écoute Nessus, car je ne parlerai qu'après lui.
Je vis alors le Centaure s'arrêter devant des coupables qui avaient la
tête entière hors du fleuve; il nous montra une ombre à l'écart et nous
dit [11]:
--Celle-ci a percé aux pieds des autels le coeur que la Tamise honore.
Ensuite parurent de nouveaux réprouvés: j'en reconnus un grand nombre.
L'onde bouillante flottait autour de leurs reins; et ce fleuve
décroissant peu à peu, le sang baignait peu à peu les pieds des autres
coupables.
--Ainsi que tu vois, me dit le Centaure, les ondes s'abaisser ici, de
même elles s'élèvent et croissent en profondeur vers l'hémisphère
opposé, où la tyrannie gémit sous leur poids. C'est là que l'inexorable
vengeance retient Attila, fléau du monde; là sont Pyrrhus [12] et
Sextus [13]: c'est là que les deux Renier [14], qui versèrent le sang
de tant de voyageurs, mêlent à des flots de sang des larmes éternelles.
Après ces paroles, Nessus nous laisse sur le rivage, et se rejette dans
le lit du fleuve.
NOTES
SUR LE DOUZIÈME CHANT
[1] Allusion à la descente de Jésus-Christ aux Enfers et au tremblement
de terre qui arriva à sa mort. Virgile était descendu des Limbes au
fond de l'Enfer avant cette époque, comme il l'a dit lui-même au chant
XIX.
[2] Allusion à cette idée, que la vie du monde est une guerre
perpétuelle: de sorte que, si un jour les éléments venaient à faire
alliance, et les grandes pièces de la machine à s'emboîter, il en
résulterait un craquement ou un choc effroyable, effet de la réunion
générale; et bientôt après un calme et un repos de mort.
[3] Les Centaures étaient des monstres malfaisants, qui avaient
ensanglanté le festin des noces de Thétis et Pélée. Ce sont eux que
Voltaire a pris pour des ombres qui se promènent à cheval dans les
Enfers.
[4] La mort d'Hercule est connue.
[5] Virgile parle de Pholus dans l'_Énéide_. Il fut tué par Hercule.
[6] Un Centaure était homme jusqu'à l'estomac, et là commençait le
poitrail de cheval, et tout le reste du corps en était. Le poëte veut
dire que Virgile était à portée de Chiron.
[7] Béatrix.
[8] Cet Alexandre était un tyran cruel à Phère en Thessalie. Pélopidas
lui fit la guerre, et sa femme le livra aux ennemis.
[9] Ezzelin était de Roman près Bassano; il s'empara de la marche
Trévisane, et y commit des cruautés qui lui ont mérité les exécrations
des historiens et des poëtes d'Italie.
[10] Obizo d'Est, marquis de Ferrare, fut un tyran cruel: son fils
naturel l'étouffa dans son lit.
[11] C'est Gui, fils de Simon de Montfort, qui tua dans une église, à
Viterbe, Henri, fils de Richard III, roi d'Angleterre. On transporta le
corps de ce prince à Londres, et on y voyait son tombeau avec sa statue,
qui tenait en main une coupe d'or, et dans cette coupe son coeur
embaumé, qu'il présentait à son frère.
[12] Pyrrhus, le fils d'Achille, ou le roi d'Épire, qui passa sa vie à
verser le sang des hommes; conquérant inquiet et imprudent.
[13] C'est peut-être Sextus, fils de Pompée, qui fit le métier de
pirate, Lucain dit qu'il était indigne du grand nom de son père:
_Sextus erat magno proles indigna parente_. Peut-être est-ce le fils de
Tarquin, ou enfin Néron qui s'appelait Sextus.
[14] Renier Cornetto et Renier Pazzo: tous deux d'une famille illustre,
et fameux assassins.
Il faut observer que ce fleuve de sang est circulaire, et que son lit
étant penché, il doit avoir beaucoup de profondeur d'un côté, et
presque pas de l'autre. C'est l'effet de tout liquide dans un vase
incliné. Les voyageurs passent par la partie élevée, qui est presque à
sec.
CHANT XIII
ARGUMENT
Deuxième donjon, où sont punis _les violents contre eux-mêmes_, tant
les suicidés que ceux qui se font tuer.--Description de leur supplice.
Les harpies et les chiennes noires, double emblème des peines qui
donnent le dégoût de la vie.
Le Centaure ne touchait pas encore l'autre bord, et déjà nous
pénétrions dans une forêt où l'oeil n'apercevait les vestiges d'aucun
sentier; mais où des troncs sans verdure et sans fruits, couverts de
feuilles noirâtres, étendaient leurs bras tortueux, hérissés de noeuds
difformes et d'épines empoisonnées: tels ne sont point encore ces bois
hideux où se plaît la bête sauvage, près des rives de Cécine [1].
Les harpies, dont les tristes oracles précipitèrent la fuite des
Troyens, voltigeaient sur ces rameaux impurs: je voyais ces monstres à
visage humain, déployant sous leurs vastes ailes un corps velu et des
griffes aiguës et répétant sans cesse leurs cris mélancoliques.
--Avant de pénétrer plus loin, me dit le sage, apprends que nous sommes
à la seconde enceinte, et que tu la quitteras pour entrer dans les
sables brûlants: ouvre les yeux, et tu verras ici ce que tu ne pourrais
croire sur ma parole.
Je m'arrêtai tout éperdu, car une seule âme ne s'était pas encore
offerte à ma vue; et cependant, à travers les cris des harpies,
j'entendais des voix plaintives qui se prolongeaient dans cette
affreuse solitude. Il semblait que notre présence eût dissipé les âmes
criminelles dans l'épaisseur de la forêt, d'où leurs gémissements
arrivaient jusqu'à nous.
Mon guide croyant que telle fût ma pensée, me dit:
--Si tu veux savoir la vérité, arrache à cet arbre un de ses rameaux.
Je lève donc ma main sur l'arbre, et j'emporte un de ses rameaux. Le
tronc aussitôt frémit et s'écrie:
--Pourquoi me déchires-tu?
Je vois alors couler un sang noir, et j'entends encore le même cri:
--Pourquoi me déchires-tu? Mon infortune ne peut donc t'attendrir? Je
fus homme avant d'animer ce tronc; et ta main cruelle aurait dû
m'épargner, quand je n'eusse été qu'un reptile [2].
Ainsi que le bois vert pétille au milieu des flammes, et verse avec
effort sa sève qui sort en gémissant, de même le tronc souffrant
versait par sa blessure son sang et ses plaintes. Immobile, et saisi
d'une froide terreur, je laisse échapper le rameau sanglant.
--Ombre trop malheureuse, dit alors mon guide, celui-ci t'a blessée
pour avoir écouté mon conseil; mais pardonne-lui cet outrage; il
n'aurait pas porté sur toi sa main cruelle, s'il eût pu croire un tel
prodige sans le voir. Daigne à présent, pour qu'il puisse expier son
offense, lui révéler ta condition passée; il honorera ta mémoire dans
le monde où son destin le rappelle.
Le tronc nous rendit ainsi sa réponse:
--Ma douleur cède au charme de tes paroles: ce que tu dis m'invite à te
faire le récit de tous mes maux. Je vivais auprès de Frédéric, et
maître de son coeur, je l'ouvrais et le fermais à mon gré. Mais sa
haute faveur et mon incorruptible fidélité me creusaient des abîmes.
Cette furie, dont l'oeil empoisonné veille sur le palais des Césars,
l'Envie, peste des cours, souleva contre moi ses satellites: en vain
j'avais su les écarter; leur foule irritée prévalut sur l'esprit du
maître, et je vis rapidement les délices et la gloire céder la place au
deuil et à l'ignominie. Rassasié d'amertumes, je crus par la mort
mettre un terme à ma misère, et ce crime envers moi fut le premier
d'une vie sans reproche. Je vous jure par ces racines, nouveaux
soutiens de mon affreuse existence, que mon coeur fut toujours fidèle à
son digne maître [3]; et si l'un de vous doit revoir la terre des
vivants, je le conjure de n'y pas oublier un infortuné dont le souffle
de l'envie a flétri la mémoire.
L'esprit se tut; et, après un court silence, mon guide me dit:
--Hâte-toi de l'interroger encore, s'il te reste quelque désir; le
temps est cher.
--Hélas! répondis-je, daignez plutôt l'interroger pour moi; car mon âme
succombe à la pitié.
Le sage prit donc ainsi la parole:
--Ombre prisonnière, si tu désires que ce mortel ne méprise pas ton
dernier voeu, ne refuse point de nous dire par quels invisibles
noeuds des esprits s'attachent à des troncs; et si jamais un seul a
pu rompre cette inconcevable alliance?
Le vieux tronc soupire avec effort, et le souffle qu'il exhale nous
porte cette réponse:
--Mon entretien sera court. Quand une âme furieuse a rejeté sa
dépouille sanglante, le juge des Enfers la précipite au septième
gouffre: elle tombe dans la forêt, au hasard; et telle qu'une semence
que la terre a reçue, elle germe et croît sous une forme étrangère.
Arbuste naissant, elle se couvre de rameaux et de feuilles que les
harpies lui arrachent sans cesse, ouvrant ainsi à la douleur et aux
cris des voies toujours nouvelles. Nous paraîtrons toutes au grand jour;
mais il nous sera refusé de nous réunir à des corps dont nous nous
sommes volontairement séparées. Chacune traînera sa dépouille dans
cette forêt lugubre, où les corps seront tous suspendus: chaque tronc
aura son cadavre, éternel compagnon de l'âme qui le rejeta [4].
Nous écoutions encore les derniers accents de l'ombre, et tout à coup
un grand bruit frappa mes oreilles. Il était pareil à celui que le
chasseur entend dans les forêts quand le sanglier, fuyant les chiens
aux abois, heurte les chênes et fait frissonner leur feuillage; et
bientôt nous découvrons à notre gauche deux malheureux nus et déchirés,
rapidement emportés à travers les arbres qui s'opposaient en vain à
leur fuite impétueuse [5]. Nous entendions les cris du premier:
--Ô mort, ô mort, je t'implore!
Et l'autre, qui suivait d'une course moins légère, lui disait:
--Ô Lano [6]! ce n'est pas ainsi que tu fuyais aux champs d'Arezzo.
Mais tout à coup l'haleine lui manqua, et nous le vîmes tomber et se
traîner sous un buisson.
Cependant une meute de chiennes noires, affamées et légères comme des
lévriers échappés de la chaîne, remplissaient la forêt sur leurs
traces: elles se jetèrent en fureur sur celui qui haletait dans le
buisson; et, l'ayant déchiré entre elles, en emportèrent les membres
palpitants.
Alors mon guide me prit par la main, et s'avança vers le buisson tout
sanglant, qui poussait des cris lamentables.
--Ô Jacques de Saint André [7]! que t'a servi, disait-il, de me prendre
pour ton asile? Avais-je mérité de partager ton supplice?
--Quel es-tu donc, lui dit mon guide, toi qui pousses par tant de
plaies tes cris et ton sang?
--Vous avez été témoins, nous répondit-il, du traitement cruel que
j'éprouve: daignez rassembler mes tristes débris autour de mes racines.
Infortuné! ma main désespérée hâta ma dernière heure, et je me fis de
ma maison un infâme gibet [8]. Ce fut dans ma patrie, dans cette ville
qui a répudié son Dieu tutélaire, en épousant un nouveau culte. Aussi
ce Dieu des batailles a maudit nos armes à jamais; et si son image
n'eût encore protégé les bords de l'Arno, c'est en vain, je crois, que
nos malheureux citoyens eussent tenté de recueillir les restes fumants
de leur murailles foudroyées par Attila.
NOTES
SUR LE TREIZIÈME CHANT
[1] Rivière qui coule dans le Volateran.
[2] C'est Pierre des Vignes, né à Capoue. Il devint chancelier de
Frédéric II. Les courtisans, jaloux de sa faveur, l'accusèrent de
s'entendre avec le pape Innocent, ennemi de ce prince. Frédéric se
laissa prévenir et fit crever les yeux à Pierre des Vignes, qui, ne
pouvant survivre à la perte de sa vue et de son crédit, se tua. Ce
chancelier fut accusé d'avoir écrit le livre _des Trois Imposteurs_,
pour servir le ressentiment de son maître contre les papes.
[3] Le discours de ce misérable est bien digne d'un courtisan.
[4] Ces âmes suicides qui ont rétrogradé du règne animal au règne
végétal, et qui viendront se présenter nues à la face des nations, en
traînant leurs cadavres jugulés, pour venir ensuite les accrocher
chacune à leur arbre: voilà des imaginations et un coloris bien
extraordinaires.