--Maître, repris-je, tandis que nous sommes ici, ne pourrais-je voir

encore cette ombre infâme se débattre sur l'onde noire?

--Tu la verras, me dit-il, avant que cette proue touche au rivage.

Et bientôt après la foule bourbeuse des enfants du Styx s'éleva et se

jeta en fureur sur cette âme, et j'entendais ces cris redoublés: À

PHILIPPE ARGENTI [3]. Le Florentin, désespéré, tournait sur lui-même sa

dent meurtrière: je le vis, et j'en loue l'éternelle justice.

Ce spectacle m'arrêtait encore lorsque, frappé des sons plaintifs qui

arrivèrent jusqu'à moi, je portai mes regards dans l'éloignement.

--Dans peu, dit mon guide, tu découvriras la cité du prince des Enfers

et l'affluence des esprits resserrés dans ses murs.

--Déjà, répondis-je, mon oeil aperçoit dans ces gorges lointaines des

tours rougissantes comme si la flamme les eût pénétrées.

--Tu les vois, ajouta le poëte, se colorer des feux de l'incendie

éternel allumé dans leur sein.

Parcourant ainsi les fossés profonds dont cette terre de douleur est

entourée, nous parvînmes, après de longs détours, aux murailles de fer

qui défendent la cité, et le nocher farouche nous dit:

--Descendez, voilà l'entrée.

Des milliers d'anges [4], enfants déshérités des Cieux, gardaient la

porte de la cité. A ma vue, ils se disaient en frémissant:

--Quel est celui qui ose, encore vivant, fouler la région des morts?

Mais le sage qui me guidait étendit la main comme pour demander un

entretien secret: son geste suspendit leur courroux.

--Approche donc seul, dirent-ils, et laisse là ce téméraire qui n'a pas

craint de visiter notre empire: demeure avec nous et que, dans sa folie,

il aille retrouver sans toi ses vestiges perdus dans la nuit.

Quelle fut ma consternation à ces paroles cruelles, qui m'ôtaient pour

jamais l'espoir du retour!

--Ô bon génie! qui tant de fois avez ranimé ce coeur défaillant, vous

dont le regard tutélaire me guidait sur le bord des abîmes, ne

m'abandonnez pas, m'écriai-je dans ma détresse; et si l'abord de ces

lieux nous est fermé, retournons plutôt ensemble sur nos premiers

pas.

--Rassure-toi, me dit le sage, et crois que le bras qui nous soutient

brisera ces obstacles: je ne t'abandonnerai pas dans ces demeures

sombres; tu peux attendre ici mon retour. Il me quitte à ces mots, et

je reste ainsi loin de sa présence paternelle, suspendu entre le doute

et la frayeur.

Je ne pus entendre son entretien avec les rebelles; mais il le rompit

bientôt. Ces antiques ennemis de l'homme s'éloignèrent précipitamment;

et, rentrant en tumulte dans la cité, ils en fermèrent à grand bruit

les portes sur mon guide. Je le vis alors revenir à pas lents:

l'abattement avait terni son visage, et ses regards éteints tombaient à

ses pieds. Il soupirait et disait:

--Comment ont-ils osé me fermer l'accès de leur demeure?

Il ajoutait ensuite:

--Mon trouble ne doit point t'alarmer; j'humilierai cette folle

résistance, et c'est dans ces mêmes remparts que leur orgueil

frémissant sera vaincu. Leur insolence n'est pas nouvelle: il est, plus

près du jour, une porte qui atteste encore leurs fureurs, et qui n'a

plus roulé depuis sur ses gonds fracassés; debout sur son seuil, tu as

lu l'inscription de mort [5].

Mais déjà loin d'elle, franchissant les premiers cercles de l'abîme,

s'avance à grands pas celui qui doit ouvrir devant nous ces portes

redoutées.

NOTES

SUR LE HUITIÈME CHANT

[1] Cette tour est comme un poste avancé sur les bords du Styx. Dès

qu'il se présente des âmes à passer, il s'élève au sommet de la tour

autant de flammes, pour donner le signal aux démons qui habitent au

delà du fleuve, et qui répondent en élevant une autre flamme.

[2] Phlégias, roi des Lapithes, mit le feu au temple d'Apollon, pour se

venger de l'affront que ce dieu avait fait à sa fille. Quoique ce héros

de la fable se fût vengé légitimement, les poëtes, comme enfants

d'Apollon, se sont plu à le damner. Il s'occupe ici à passer les âmes

au delà du Styx, mais il ne quitte pas le séjour des vindicatifs.

[3] Argenti était de l'illustre famille des Adhémars; homme puissamment

riche et d'une force de corps prodigieuse, mais d'une brutalité plus

grande encore. Boccace en fait mention.

L'exemple de ce Philippe Argenti, homme violent et colérique, aurait dû

détromper les commentateurs de l'opinion où ils sont tous que le Styx

est le séjour des paresseux. Il est évident d'ailleurs que les

paresseux et les colériques ne peuvent être soumis au même supplice; et

que les moins coupables, c'est-à-dire les paresseux, ne peuvent être

les plus sévèrement punis: ce qui arriverait s'ils étaient au fond du

bourbier. Une raison qui n'est pas moins décisive, c'est que Dante a

placé tous les paresseux en purgatoire.

[4] C'est ici comme la forteresse des Enfers avec sa nombreuse

garnison. Il faut observer que le grand espace que nous avons parcouru

n'est que le vestibule des Enfers, rempli au delà de l'Achéron par les

âmes tièdes; et en deçà, par les Limbes, les amants, les gourmands, les

avares avec les prodigues, et les vindicatifs. Nous passons maintenant

à des crimes plus graves et à un Enfer plus rigoureux.

[5] Il fait allusion à la porte des enfers, dont on a lu l'inscription

au troisième chant, et suppose que Lucifer et ses anges avaient

autrefois brisé cette porte pour s'échapper et venir sur la terre. Dans

le premier vers de l'inscription, la _città dolente_ désigne clairement

les anges rebelles renfermés effectivement dans la cité: ce que

j'observe pour justifier la traduction de ce premier vers, et de peur

qu'on n'accuse le poëte de pléonasme, pour avoir dit _città dolente_ et

_eterno dolore_.

CHANT IX

ARGUMENT

Les deux poëtes sont toujours en présence de la cité.--Apparition des

Furies.--Un ange vient ouvrir les portes de la cité.--Sixième cercle,

où sont punies les âmes infectées d'hérésies.

Le sage de Mantoue, qui lut ma frayeur sur mon front décoloré, calma

son trouble, et s'arrêta dans l'attitude d'un homme qui écoute; car

l'épaisse nuit éteignait nos regards dans son ombre.

--Nous vaincrons, disait-il, cette foule obstinée: mais si celui qui

doit venir... que ne puis-je hâter sa venue!

Ces mots entrecoupés, qui s'accordaient mal entre eux, accrurent mon

émotion: il semblait que mon guide eût retenu sur ses lèvres des

paroles plus affligeantes.

--Vit-on jamais, lui demandai-je, une âme descendre des bords que vous

habitez, dans ces dernières profondeurs?

Il me répondit:

--L'abîme voit rarement les habitants des Limbes; mais il est vrai que

j'ai pénétré jadis au delà de ces remparts. La terre avait depuis peu

reçu ma froide dépouille, quand la cruelle Ericton [1], qui du sein des

morts rappelait les esprits à la vie, me força d'évoquer une ombre au

cercle du traître Judas, dans ce cachot central, dernier asile de la

nuit, le plus reculé de la dernière enceinte des mondes [2]. Tu peux

croire que ces routes me sont connues. La cité des douleurs, qui nous

est fermée, baigne ses vastes flancs dans les eaux qui dorment à ses

pieds, et respire à jamais leur haleine impure.

Mon guide ajouta d'autres paroles, dont la trace fugitive échappe à mon

souvenir; car la tour qui élevait devant moi ses créneaux flamboyants

appelait tous mes regards [3].

Tout à coup, les trois Furies se montrèrent sur le faîte qu'elles

surmontaient de tout leur corps. Elles agitaient leurs membres teints

de sang et les couleuvres verdâtres qui ceignaient leurs reins, tandis

que d'autres serpents se jouaient comme les flots d'une chevelure sur

leurs tempes livides.

--Voilà les Euménides, me dit le sage, qui reconnut ces trois filles de

l'éternelle nuit: Tisiphone se dresse au milieu; Mégère est à sa gauche;

Alecton pleure à sa droite.

Je les voyais se meurtrir le sein à coups redoublés et le déchirer de

leurs ongles cruels. Elles poussaient à la fois des cris si féroces,

que je me jetai tout éperdu dans les bras de mon guide.

--Appelons Méduse, disaient-elles en se courbant vers moi; changeons-le

en roche immobile: nous nous sommes mal vengées de l'audacieux Thésée.

--Détourne les yeux, s'écria mon guide; si ton regard rencontrait la

soeur des Gorgones, tu aurais vu le jour pour la dernière fois.

Lui-même aussitôt, détournant mon visage, jeta ses deux mains sur mes

paupières abaissées.

Sages qui m'écoutez, c'est pour vous que la vérité brille dans la nuit

de mes chants mystérieux [4].

Cependant un bruit formidable croissait dans l'éloignement; le Styx

s'était ému, et l'onde tournoyante heurtait avec fracas son double

rivage. Tel sous un ciel embrasé, l'ouragan bat les forêts mugissantes:

d'une aile vigoureuse, il brise et disperse les rameaux antiques; les

fleurs arrachées volent dans ses flancs poudreux: il marche avec

orgueil, et chasse devant lui les animaux et l'homme épouvanté.

Alors mon guide, écartant ses mains, me dit:

--Allonge tes regards vers ces lieux où le mélange plus épais de la

nuit et de la fumée presse la surface écumeuse.

Je regardai; et, comme on voit sur les bords des étangs les timides

grenouilles se disperser devant la couleuvre ennemie, ainsi je vis la

foule des morts se précipiter devant les pas de celui qui traversait le

Styx à pied sec. Il s'avançait, et repoussait avec un pénible dédain

les vapeurs grossières qui offusquaient sa vue.

Aussitôt je me tournai vers mon guide; et au signe qu'il me fit, je

m'inclinai dans le silence et le respect, en présence de l'envoyé des

Cieux. Je le vis s'approcher d'un air courroucé et toucher avec sa

baguette les portes infernales, qui s'ouvrirent sans résistance. Debout

sur leur horrible seuil, il dit à voix haute:

--Race odieuse, que le Ciel rejeta, qui peut donc réveiller votre

antique orgueil? Pourquoi vous opposer à cette volonté qui ne ploya

jamais, et qui tant de fois s'est appesantie sur vos têtes? A quoi sert

de heurter sa destinée? Votre Cerbère, s'il vous en souvient, porte

encore les marques de sa folle résistance[5].

À ces mots, il passe et franchit devant nous la surface écumeuse, sans

nous parler; tel qu'un homme absorbé tout entier dans sa pensée, et qui

ne voit rien autour de lui.

Cependant la puissance de sa parole nous avait rassurés, et nous

entrâmes sans obstacle dans la noire enceinte.

Désireux de connaître ce nouveau séjour, j'avançais, regardant de

toutes parts: mais je ne découvris qu'une plaine immense, qui se

prolongeait devant moi comme une vaste scène de désolation.

Ainsi que près des bords où le Rhône fatigué croupit dans la campagne,

ou près du golfe Carnaro [6] qui baigne les derniers contours de

l'Italie, on voit les champs tristement décorés de tombeaux; ainsi

voyais-je autour de moi la plaine hérissée de sépulcres. Mais ici le

spectacle était plus triste encore: des feux toujours allumés

enveloppaient ces tombeaux, qui étincelaient comme le fer embrasé: ils

étaient découverts, et de leurs bouches fumantes sortaient des cris

lamentables.

--Maître, dis-je alors, quelle est cette foule malheureuse couchée dans

ces lits de douleur?

--Ce sont, me dit-il, les hérésiarques et leur nombreuse famille [7];

leur multitude excède encore ta croyance: ici, le disciple gémit à côté

de son maître [8]; mais ces prisons brûlantes recèlent des tourments

plus ou moins rigoureux.

À ces mots, il tourne vers la droite, et nous passons entre ces martyrs

de l'erreur et les remparts de la noire cité.

NOTES

SUR LE NEUVIÈME CHANT

[1] Virgile, pour rassurer Dante, tient ici un misérable propos. On

trouve en effet que cette Ericton, magicienne de Thessalie, évoque une

âme dans la _Pharsale_; mais que Virgile se dise chargé de la

commission, voilà le plaisant. D'ailleurs cette résistance des démons,

et la nécessité de leur en faire imposer par un ange sont une chétive

invention et un merveilleux bien déplacé.

[2] Ceci est pris du système de Ptolémée: la terre occupant le centre

du monde, il faut nécessairement que le centre de la terre soit le

point le plus éloigné de la deuxième circonférence de l'univers.

[3] Cette tour est au-dessus de la porte, et domine la cité.

[4] On ne voit rien ici qu'une application de la fable, des Furies et

de Méduse: et cette exclamation sur le sens allégorique me paraît

froide, quoique d'un beau jet.

[5] On ne sait si le poëte a voulu faire allusion à Hercule qui

enchaîna le Cerbère et le traîna hors des Enfers. Il est toujours fort

bizarre qu'un ange rappelle un trait pareil aux démons.

[6] Le golfe Carnaro est le _Sinus Phanaticus_ des anciens, dans

l'Istrie. Pola est bâtie sur ce golfe. Le poëte parle encore de

l'embouchure du Rhône, près d'Arles. Il s'est donné de grandes

batailles dans ces lieux, et les champs y sont remplis de tombeaux

qu'on voit de loin comme de petites collines semées de très-près.

[7] Quoique le poëte nomme ici les hérésiarques, il ne veut point dire

les sectaires, les fondateurs de religions ou les schismatiques, qui

ont divisé et troublé le monde par leur imposture; puisque c'est au

vingt-huitième chant qu'il les classe: il veut indiquer seulement les

incrédules, esprits forts, athées, matérialistes, épicuriens et tous

les personnages enfin qui ont suivi des opinions singulières sur Dieu

et la Providence, mais qui n'ont fait du mal qu'à eux-mêmes. Il désigne

aussi les hérétiques de toute espèce, à qui on ne peut reprocher que

l'erreur, et non la mauvaise foi.

[8] Pascal dit que les hérésiarques sont punis en l'autre vie de tous

les péchés commis dans la suite des siècles par leurs sectateurs. Qu'on

poursuive cette idée en imagination, et on verra si ce qui a été dit de

ce misanthrope au Discours préliminaire est trop rigoureux.

CHANT X

ARGUMENT

Suite du sixième cercle.--Dante apprend les malheurs dont il est

menacé.--Entretien sur l'état des morts.

Je suivais mon guide dans un sentier secret entre les remparts et les

tombes embrasées.

--Ô source de toute sagesse! lui disais-je, vous qui guidez mes pas

dans ce labyrinthe de la mort, daignez m'apprendre s'il est permis de

voir les coupables entassés dans leurs sépulcres: tout est ici dans une

vaste solitude, et les tombeaux sont ouverts.

--Ils seront tous fermés, répondit le sage, quand les morts y

rentreront à jamais, après avoir repris leur chair dans Josaphat. Ici,

dans ce canton détourné, gît Épicure et sa nombreuse famille. Ils

enseignaient que l'homme meurt tout entier... Mais dans peu les désirs

que tu m'as montrés et ceux que tu me caches seront également

satisfaits.

--Maître, lui dis-je, vous avez sondé les replis de mon coeur, et

vous savez combien, selon vos conseils, je réprime ses désirs

curieux.

--Toscan, qui parcours ainsi vivant la cité du feu, daigne t'arrêter

devant moi: la douceur de ton langage me frappe et m'apprend que tu es

de cette ville célèbre à qui j'ai coûté tant de larmes.

Ces paroles, sortant soudainement du fond d'une tombe, me firent

reculer tout ému vers mon guide, qui s'écria:

--Que fais-tu? Tourne les yeux, et vois Farinat [1], qui se dresse dans

son cercueil et le surmonte de la moitié de son corps.

J'avais déjà mes regards sur lui et je le voyais debout, élevant son

front superbe comme s'il eût bravé l'Enfer. Alors mon guide me pousse

vers lui, à travers les sépulcres, en me disant:

--Va t'éclairer dans son entretien.

Dès que je fus auprès de son tombeau, Farinat jette un coup d'oeil sur

moi, et s'écrie, d'une voix dédaigneuse:

--Quels furent tes ancêtres?

Et moi, qui voulais le satisfaire, je ne lui déguisai rien. Aussitôt il

fronce le sourcil, lève un moment les yeux et dit:

--Tes aïeux ont été mes cruels ennemis, les ennemis de mes pères et de

tous les miens; aussi nous les avons deux fois dispersés.

--S'ils ont fui devant vous, répondis-je, ils ont su rentrer dans leur

patrie, et les vôtres en sont encore exilés.

Cependant, à côté de cette ombre, une autre élevait sa tête hors du

même cercueil, et semblait y être à genoux [2]. Le fantôme regardait

avec empressement autour de moi, comme si j'étais accompagné; et me

voyant seul, il me dit tout en pleurs:

--Si, pour honorer votre génie, le Ciel vous a permis de visiter ces

tristes demeures, dites où est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec

vous?

--Le Ciel, répondis-je, ne m'a pas laissé pénétrer seul dans l'abîme:

celui qui m'éclaire n'est pas loin d'ici, et sans doute que Guido,

votre fils, ne lui fut pas assez dévoué.....

Je n'hésitai point à nommer son fils, car j'avais reconnu cette ombre à

son discours et au genre de son supplice. Tout à coup, ce malheureux

père se dresse devant moi et s'écrie:

--Qu'avez-vous dit? Mon fils ne fut pas! mon fils n'est donc plus! mon

fils ne jouit plus de la douce clarté des cieux!

Et comme je tardais à lui répondre, il tombe à la renverse et ne

reparaît plus.

Mais la grande ombre de Farinat était toujours devant moi et me

présentait son visage inaltérable. Bientôt, reprenant son premier

entretien:

--J'avoue, me dit-il, que les miens n'ont pas su rentrer dans leur

patrie, et ce souvenir me tourmente plus que cette couche enflammée.

Mais l'astre qui préside aux Enfers n'aura pas rallumé cinquante fois

ses pâles clartés, que tu me payeras cette courte joie [3]. A présent,

s'il est vrai que le jour du triomphe ne soit point encore passé pour

toi, dis-moi qui peut ainsi réveiller ces haines implacables de ta

patrie contre tous les miens?

--Le massacre de tant de citoyens, et les flots de l'Arbia [4], encore

rouges de leur sang, justifient assez notre haine immortelle et nos

imprécations contre votre mémoire [5].

Farinat secoue la tête en soupirant et me dit:

--Ces mains n'ont pas trempé seules dans leur sang; et certes, Florence

m'avait trop donné le droit de me joindre à ses ennemis. Mais, quand

l'armée victorieuse signait la destruction de cette malheureuse ville,

seul, je résistai et je sauvai ma patrie.

--Ô Farinat, lui dis-je alors, puisse enfin votre illustre race jouir

de quelque repos si vous daignez éclaircir le doute où s'égare ma

pensée! Il semble, si je ne me trompe, que vous lisiez facilement dans

l'avenir, tandis que le présent est voilé pour vous.

Il me répliqua:

--Notre esprit, semblable à ces yeux que l'âge a desséchés, se porte

aisément dans les lointains; mais le tableau s'obscurcit en

s'approchant de nous, et notre vue s'éteint dans le présent si de

nouveaux morts ne descendent pour nous en instruire. Ainsi, le Ciel ne

nous a pas en tout frappés d'aveuglement; et toutefois ce dernier rayon

doit encore s'éclipser quand le présent et l'avenir iront se perdre

dans l'éternité [6].

--Maintenant, lui dis-je avec douleur, daignez apprendre à celui qui

est tombé à vos côtés que son fils est encore vivant et que le doute où

j'étais plongé a seul enchaîné ma langue et retardé ma réponse.

Cependant la voix de mon guide avait frappé mon oreille: je pressai

donc avec plus d'instance cet illustre mort de me nommer les compagnons

de ses supplices.

--Parmi la foule dont je suis entouré, je te nommerai seulement

Frédéric II [7] et le Cardinal [8].

À ces mots, je le vois se replonger dans sa tombe; et, me rappelant

avec effroi la prédiction que je venais d'entendre, je retournai vers

mon guide. Il s'approcha et me dit:

--Quel est le trouble où je te vois?

Je lui répondis sans rien déguiser.

--Eh bien, reprit-il, que ton âme conserve un long souvenir des noirs

oracles de cette bouche ennemie, car, ajouta le sage en étendant la

main, lorsque tu paraîtras devant celle [9] qui dissipe d'un regard les

ombres de l'avenir, les hasards de ta course mortelle te seront tous

révélés.

Il dit, et se détourna vers la gauche: nous suivîmes, loin des remparts,

un sentier qui partageait la plaine et se perdait dans une vallée dont

les vapeurs, toujours mortelles, s'exhalent dans l'antique nuit.

NOTES

SUR LE DIXIÈME CHANT

[1] Farinat, un de ceux dont le poëte a demandé des nouvelles à Ciacco

dans le VIe chant. Il était de la famille des Uberti et avait joué le

plus grand rôle dans la faction Gibeline; on l'accusait d'épicuréisme.

Il mourut au moment où Dante entrait dans les affaires.

[2] C'est Cavalcante, d'une illustre famille, accusé aussi

d'épicuréisme. Il fut père de Guido, poëte un peu froid et sentencieux;

à quoi Dante fait allusion, en disant que Virgile ne le conduit pas.

Guido mourut en 1300 à Florence. Il avait épousé la fille de Farinat.

[3] Cinquante mois lunaires ou deux ans avant son exil. Le poëte donne

ainsi l'époque où il est censé qu'il fit sa descente aux Enfers. Il la

donne plus clairement encore ailleurs. Il suppose ici, comme les

anciens, que la lune était l'astre des Enfers; ce qui est difficile à

concevoir, l'Enfer étant creusé dans le centre de la terre. Mais ceci

tient à de vieilles erreurs de physique et d'astronomie. On avait

d'abord cru que la terre était plate, et qu'il n'y avait d'étoiles que

sur nos têtes: le soleil se couchait tous les soirs dans la mer, et il

régnait sous la terre des ténèbres infinies, qui sont peut-être ces

ténèbres cimmériennes dont parle Homère. La lune passait seule sous nos

pieds, et allait éclairer les Enfers de sa faible lumière: les morts

étaient donc nos vrais antipodes, et ils comptaient par lunaisons.

C'est ainsi que l'antiquité voulait, à force d'erreurs, se faire un

corps de doctrine; et comme le champ de l'erreur est vaste, on

sacrifiait beaucoup de vérités pour obtenir un peu de vraisemblance.

Mais Dante, ayant caché son Enfer dans les entrailles de la terre, n'a

pu le faire éclairer par la lune, et expliquer ainsi les absences de

cet astre. Ses erreurs sont moins congrues que celles des anciens; et

chez lui la vérité se trouve sacrifiée sans aucun profit pour la

vraisemblance. (_Voyez_ la note 3 du chant IV.)

[4] Ce fleuve coule entre Sienne et Florence. Quatre mille Guelfes

furent massacrés sur ses bords en 1260: ce fut la bataille de

Monte-Aperto. Après la victoire, les Gibelins résolurent de renverser

Florence de fond en comble; mais Farinat, qui avait plus que personne

contribué à la victoire, leur fit changer cette cruelle résolution, et,

comme un autre Scipion, il tira son épée et menaça ceux qui soutenaient

cet avis sanguinaire. On chassa seulement tous les Guelfes de Florence;

mais ils revinrent ensuite, et les Gibelins n'y sont plus rentrés.

Florence, devenue entièrement Guelfe, eut le malheur de se partager en

deux factions, la _noire_ et la _blanche_. La première chassa l'autre,

et Dante exilé avec tous les blancs, comme nous l'avons dit, devint,

vécut et mourut Gibelin. C'est ce malheur que lui prédit Farinat.

[5] Le poëte fait allusion aux édits et aux anathêmes que Florence

lançait tous les jours contre le parti Gibelin et la maison des Uberti;

car dans ce moment les Guelfes avaient le dessus, et se rappelaient

tous les maux que leur avait faits la faction Gibeline.

[6] Ceci est fort ingénieux, et prouve que, dans le siècle de l'auteur,

on s'occupait beaucoup de l'état des damnés. Après le jugement dernier,

le présent, le passé et l'avenir tomberont dans la mer sans bornes de

l'éternité.

[7] Le fameux Frédéric II, fils de Henri VI, tant persécuté par les

papes. Grégoire IX l'accusa publiquement d'être l'auteur du livre des

_trois Imposteurs_, attribué par d'autres à son chancelier _Pierre des

Vignes_. Le pontife lui reprochait surtout de donner la préférence à

Moïse et à Mahomet sur Jésus-Christ. Il se peut que ce grand empereur

ait étendu sa haine pour les papes sur la religion même. Il mourut

excommunié et en odeur d'athéisme, en 1250, laissant le monde aussi

troublé à sa mort, qu'il l'avait trouvé à sa naissance. On dit que

Mainfroi, son fils naturel, l'étouffa dans son lit. Les papes

persécutèrent ce fils comme ils avaient persécuté le père.

[8] Octavien Ubaldini, homme de crédit et d'autorité, nommé cardinal

par Innocent IV, en 1244. Il fut employé dans des légations importantes;

et, chose étrange! il fut attaché toute sa vie aux Gibelins. Si

j'avais une âme, disait-il, je la perdrais pour eux. Ces paroles

indiscrètes lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici. On

l'appelait le _cardinal_ par excellence.

L'enfer (1 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol · 第 5 / 8 段