[5] Ceux qui couraient dans la forêt ne s'étaient pas tués eux-mêmes;

c'étaient des dissipateurs peu soucieux de la vie, qui s'étaient

précipités dans les dangers et y avaient péri.

[6] Ce Lano était un gentilhomme de Sienne, qui, après avoir dissipé sa

fortune, fut envoyé au secours des Florentins contre ceux d'Arezzo. Il

fut surpris en chemin par l'ennemi; et quoiqu'il pût lui échapper, il

aima mieux se faire tuer.

[7] Jacques de Saint-André, gentilhomme de Padoue, grand dissipateur.

C'est lui qui vient de se glisser sous le buisson. Les chroniques du

temps le représentent comme une espèce de fou, qui donna des soupers

ridicules, et qui occupait chaque jour d'une nouvelle extravagance les

oisifs de Padoue.

[8] Ce buisson fut quelque Florentin dont on ignore le nom; car dans

ces temps malheureux plusieurs se pendirent à Florence. Il parle ici de

l'opinion où on était dans cette ville, que sa conservation dépendait

de la statue de Mars qui en avait été le patron, et devait à jamais en

être le palladium. Quand Florence se fit chrétienne, on dédia à saint

Jean le temple de Mars: mais pour ne rien perdre, on plaça la statue de

ce Dieu au haut d'une tour, sur les bords de l'Arno. Lorsqu'en 802

Charlemagne releva les murs de Florence qu'Attila avait détruite, il

fallut retirer du fond de la rivière la statue de Mars, qui y avait été

renversée: on la plaça sur le pont, d'où elle protégeait ceux qui

rebâtissaient la ville.

CHANT XIV

ARGUMENT

Troisième donjon, dans lequel sont punies trois sortes de violences.

Celle contre Dieu, ou l'impiété; celle contre nature, ou la sodomie;

et celle contre la société, ou bien l'usure.--Description du supplice

des impies.--Allégorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer.

L'arbuste achevait son récit d'une voix plus faible; et moi, que

l'amour de la patrie et la compassion déchiraient à la fois, je me

hâtai de rassembler autour de lui ses membres épars.

Ensuite je marchai sur les pas de mon guide, vers les confins où se

termine la forêt.

C'est là que l'éternelle justice prend des formes nouvelles et plus

effrayantes: là, notre vue s'égara dans une terre désolée, où le ciel

avait éteint tout germe de vie; des sables arides et profonds en

remplissaient l'étendue, tels qu'ils s'offrirent à Caton dans la

brûlante Libye.

Nous avancions sur ces stériles bords, en côtoyant la forêt qui, après

avoir baigné son premier contour dans le fleuve de sang, forme avec ses

derniers troncs la hideuse ceinture de cette plage nue et déserte.

Ô vengeance du ciel! de quel effroi le spectacle que tu m'offres va

remplir l'âme de mes lecteurs! J'ai vu la foule innombrable des âmes

dispersées dans ces régions: mon oreille a retenti des rugissements de

leur désespoir. Une cruelle providence donnait à leur supplice des

formes et des lois diverses. Les unes, gisantes et renversées, étaient

immobiles: les autres étaient assises et courbées; enfin beaucoup

d'autres couraient éperdues dans ces déserts. Cette troupe errante

était la plus nombreuse; mais celle que le sort avait fixée poussait

des cris plus désespérés.

Sur ces plaines sablonneuses, des flammes descendaient lentement en

pluie éternelle, ainsi que la neige qu'un ciel tranquille verse à

flocons sur les Alpes: ou pareilles à ces feux qu'Alexandre voyait

tomber aux rives de l'Indus, et qui s'éteignirent quand la terre,

durcie sous les pieds des soldats, ne maria plus ses vapeurs aux

influences d'un ciel brûlant [1]. C'est ainsi que la voûte infernale

épanche à jamais ses torrents embrasés: le sable qui les reçoit s'en

pénètre; et, s'enflammant comme l'amorce légère, rend tous ces feux aux

réprouvés et double ainsi leurs tortures. Consumés, forcenés,

transpercés de douleur, ils se roulent et se débattent, repoussant,

secouant sans cesse les flèches dévorantes qui se succèdent sans

discontinuation [2].

--Ô vous! dis-je à mon guide, qui n'avez éprouvé d'autre obstacle

ici-bas que dans l'obstination des anges rebelles, daignez m'apprendre

quelle est cette grande ombre qui semble mépriser ses tourments et dont

le front superbe n'a point fléchi sous des torrents de feu?

Cette ombre m'entendit, et me cria:

--Tel je fus sous les cieux, tel je suis aux Enfers: que Jupiter irrité

foudroie encore ma tête; il appellera Vulcain à son aide, ainsi qu'aux

champs de Thessalie; il lassera les noirs Cyclopes, et m'environnera de

ses tonnerres; et moi, je braverai toujours sa vengeance [3].

Alors mon guide éleva la voix, telle que je ne l'avais point encore

entendue:

--Ô Capanée, s'écria-t-il, tes peines s'accroissent de ton indomptable

orgueil; et ton coeur obstiné a trouvé dans ses fureurs des tortures

dignes de lui.

Ensuite, se tournant vers moi:

--Voilà, me dit-il d'un ton plus calme, un des sept rois qui

assiégèrent Thèbes: il méprisa le Ciel et paraît le mépriser encore;

mais tu viens de l'entendre, il a trouvé dans son fol orgueil un assez

cruel vengeur. Maintenant suis mes pas sur les bords de la forêt, et

garde-toi d'avancer dans les sables ardents.

Je le suivis en silence vers un ruisseau qui sortait de la forêt, et

fuyait dans les sables. Je ne me rappelle point sans frissonner ses

flots rougissants, tels que les eaux thermales de Viterbe, dont la

débauche arrose ses réduits [4]. Le ruisseau coulait sur un fond de

pierre, et ses bords nous offraient une voie large et solide. Mon guide

me dit:

--Depuis que nous avons franchi le seuil toujours ouvert de ces tristes

demeures, ton oeil n'a point vu de prodige semblable à ce ruisseau qui

absorbe sans cesse les flammes qui pleuvent dans son sein.

Je le conjurai alors de satisfaire les désirs que ces paroles

réveillaient en moi, et il me parla ainsi:

--Une île, aujourd'hui sans gloire, est assise au milieu des mers:

c'est la Crète, dont le premier roi régna sur un siècle innocent. Le

mont Ida s'y voit encore. Autrefois, des sources pures et des forêts

verdoyantes paraient sa tête; mais le temps a flétri tous ses honneurs.

C'est là que Cybèle cacha le berceau de son fils, et que les Corybantes

couvraient de leurs sons bruyants les cris du jeune dieu. Dans les

flancs caverneux du mont, un vieux géant est debout: il tourne le dos à

Damiette, et ses regards vers Rome, qu'il fixe attentivement. Sa tête

est d'or pur; sa poitrine et ses bras d'argent; l'airain forme sa

taille, et le reste est du fer le plus dur, excepté le pied droit, qui

est d'argile; et c'est sur lui que le colosse entier repose. L'or de sa

tête ne s'est point altéré; mais ses autres membres s'entr'ouvrent de

toutes parts: ces fentes nombreuses se remplissent de larmes qui

tombent goutte à goutte, et vont se frayer un sentier dans les cavités

de la montagne. Filtrées dans des routes secrètes, elles se rassemblent

aux Enfers pour y former le Styx, l'Achéron et le Phlégéton: enfin

elles se précipitent, par cet étroit canal, dans le dernier gouffre de

l'abîme, et prennent le nom de Cocyte [5].

--Puisqu'il est vrai, repris-je alors, que ce ruisseau traverse

l'empire des ombres, pourquoi le voyons-nous pour la première fois?

--Tu sais, me dit le sage, que les Enfers sont creusés en cercle, de

degrés en degrés jusqu'au centre du monde, et quoique notre descente

approche de son terme, nous n'avons vu que la dixième part de chaque

enceinte: ainsi la révolution d'un cercle entier sera la mesure et la

fin de notre voyage [6]. Ne sois donc pas surpris si les abîmes nous

offrent encore des objets inconnus.

--Mais, repris-je aussitôt, le Phlégéton et le Léthé, ce fleuve d'oubli

que vous n'avez point nommé, où sont-ils?

--Apprends, répondit l'illustre poëte, que la rivière de sang t'a déjà

montré le Phlégéton; et, quant au fleuve d'oubli, n'espère pas le

rencontrer dans ces gouffres: il arrose des lieux où le repentir, le

pardon et l'espérance habitent [7]. Éloignons-nous, il est temps, des

bords de la forêt: ce ruisseau, où les traits de flamme viennent

s'éteindre, trace le sentier devant nous.

NOTES

SUR LE QUATORZIÈME CHANT

[1] On dit que c'est Alexandre lui-même qui fit part de ce phénomène à

Aristote. Cette double comparaison est ici d'un grand effet: dans la

première, on peut admirer le _ciel tranquille_, qui ne se presse point

dans ses vengeances, et qui semble compter sur l'éternité.

[2] On a tâché d'imiter, par le jeu des participes en _é_ et en _ant_,

les contorsions de ces malheureux. Le texte dit qu'ils font une danse

nommée _tresca_: on trouve au roman de la Rose, _karoles_, _danses_ et

_tresches_.

[3] Comme dans la guerre contre les géants. Ici l'attitude du

personnage répond très bien à son caractère. Les grands poëtes ne

manquent jamais à cette règle qui veut qu'on lise les dispositions de

l'âme sur les traits du visage ou sur l'attitude générale du corps; de

sorte qu'on pourrait deviner les sentiments du personnage avant qu'il

parle, ou le reconnaître même avant que le poëte l'ait nommé. C'est

d'après cette règle que M. Diderot relève très-justement les

traducteurs d'Homère, et même Longin, qui ont prêté à Ajax un propos de

Capanée, tandis qu'Homère lui donne une attitude suppliante.

[4] Ces eaux minérales passent à Viterbe dans le quartier des filles,

et leur servent à des usages attestés par la couleur dont elles sont au

sortir de là. On plaçait jadis les filles sur le bord des eaux, d'où

sont venus les mots de _Bordel_ et de _Ribaud_.

[5] Voici l'explication de cette belle allégorie: La Crète a été le

berceau de Saturne et de Jupiter, premiers rois dont parle la tradition,

par conséquent le théâtre des premiers événements du monde. Ce vieux

géant est le Temps, qui n'a d'existence que celle que lui donne

l'histoire dans le souvenir des hommes; il tourne le dos à Damiette,

c'est-à-dire à l'Orient, où se sont passées les premières révolutions

du globe, et où les anciennes monarchies des Mèdes et des Grecs ont

occupé jadis son attention; il regarde Rome, qui est devenue le centre

de tout, et qui a donné à l'Occident l'empire qu'a perdu l'Orient. Les

différents métaux qui composent ce colosse désignent les époques ou les

âges connus sous les noms de siècle d'or, d'argent, d'airain et de fer.

Le pied d'argile, qui porte le corps entier, est le siècle même où

vivait l'auteur; et c'est toujours le mauvais temps que celui où l'on

existe. Les crevasses dont la tête, c'est-à-dire l'âge d'or, est seule

exceptée, représentent les secousses et les catastrophes que les crimes

des hommes ont causées au monde; elles sont assez nombreuses et

fournissent assez de larmes pour former les fleuves qui arrosent les

Enfers, et qui sont ainsi le résultat des pleurs et des crimes de

chaque siècle.

[6] Dante donne ici une idée fort claire de son voyage et de son Enfer.

Il y a dix grandes enceintes qui le partagent; il ne voit, en

descendant de l'un à l'autre, que la dixième partie de chacune: il sera

donc au dernier cercle, c'est-à-dire au centre du globe, quand il aura

parcouru la valeur d'un cercle entier.

[7] Il veut dire le Purgatoire.

CHANT XV

ARGUMENT

Suite du troisième donjon.--Supplice des _violents contre nature_,

c'est-à-dire des sodomistes.--Entretien de Dante et de son précepteur.

Les solides bords du ruisseau nous élevaient au-dessus de la plaine

sablonneuse, et l'humide atmosphère qui les environne nous protégeait

contre les dards enflammés. Ces bords étaient pareils aux digues que la

Flandre oppose aux assauts de l'Océan, ou tels que ces longs remparts

qui répriment le cours de la Brenta, lorsqu'enflée du tribut des neiges

elle menace les champs de Padoue: mais la main qui avait affermi les

digues du ruisseau leur avait donné moins de force et de hauteur.

Déjà, la forêt plus lointaine se dérobait à nos regards, lorsque nous

aperçûmes des ombres qui venaient vers nous en côtoyant notre route.

Chacune d'elles nous regardait avec une attention pénible et clignotait,

comme le vieillard qui tient un fil sous ses doigts tremblants et ne

peut le joindre à l'aiguille trop déliée; ou comme, aux approches de la

nuit, quand la lune trop jeune fatigue nos yeux de sa lumière

incertaine. Tout à coup, un de ces malheureux me reconnaît, et saisit

les bords de ma robe, en s'écriant:

--Ô prodige!

Et moi qui voyais ses bras tendus vers moi, je considérais plus

attentivement ses traits noircis et brûlés, et je le reconnus malgré

l'altération de son visage.

--Ô Latini, m'écriai-je en portant ma main sur son front, est-ce donc

vous que je vois ici [1]?

--Souffre, me répondit-il, souffre, ô mon fils! que je m'éloigne de mes

tristes compagnons, et que je retourne un moment sur mes pas avec toi.

--Daignez plutôt vous asseoir avec moi, lui dis-je, si mon guide le

permet.

--Mon fils, reprit l'infortuné, un seul de nous qui suspendrait sa

marche resterait cent ans immobile sous la pluie de feu. Poursuis donc

ta route, et je marcherai au-dessous de toi; ensuite, je retournerai

vers les compagnons de mes malheurs.

Craignant de descendre dans les sables, je penchais la tête vers lui,

et j'avançais dans l'attitude d'un homme qui s'incline [2].

--Quel étrange destin, me disait-il, a pu te conduire ici-bas avant ton

heure, et quel est celui qui guide tes pas?

--J'étais, lui répondis-je, au séjour des vivants, et ma course était

encore loin de son terme, lorsque je m'égarai dans une vallée solitaire

[3]. Hier, aux premiers rayons du jour, je gravissais avec effroi dans

ses profondeurs, où je retombais sans cesse; et c'est là que m'est

apparu le poëte illustre qui daigne me guider par ces routes difficiles

au terme de mon voyage.

--Eh bien, ajouta l'ombre, si tu suis ton heureuse étoile, tu trouveras

la gloire dans le port: j'ai prévu ta belle destinée [4]; et si la mort

n'eût précipité mon heure dernière, j'aurais pu ranimer ton coeur, et

te montrer un ciel propice au milieu des orages. Car sache que les

ingrats enfants des rochers de Fiésole n'ont point oublié leur féroce

origine [5]: leur haine payera tes bienfaits; et sans doute aussi que

la vigne bienfaisante ne devait pas naître parmi les ronces venimeuses.

C'est une race avare, envieuse et superbe: une antique renommée la dit

aveugle [6]. Mais toi, mon fils, tu t'écarteras de leurs voix impies;

et quand leurs partis divisés t'imploreront à la fois, tu rejetteras

également leurs voeux insensés: le ciel te réserve cet honneur. Que

les monstres de Fiésole, armés par la discorde, se déchirent entre eux;

mais qu'ils respectent les rejetons sacrés des Romains, si jamais il en

croît sur ce sol criminel qui fut jadis leur sainte patrie!

--Hélas! répondis-je, si le ciel n'eût rejeté mes voeux, je jouirais

encore de votre présence désirée; vos traits défigurés par la douleur,

ce front, ce regard paternel vivent encore dans mon coeur déchiré; je

reconnais cette voix qui, dans une vie passagère, m'appelait à

l'immortalité: aussi le monde entendra vos bienfaits, tandis que le

trépas ne glacera point ma langue. Vos présages ont pénétré mon âme: je

les rappellerai à mon souvenir, s'il m'est permis un jour d'entendre

les oracles de celle qui voit la vérité [7]. Ce n'est pas pour la

première fois que l'annonce du malheur frappe mon oreille: mais que la

fortune bouleverse à son gré ma courte vie, je vous jure que mon

coeur pourra braver ses coups, tant qu'il aura la paix de la vertu.

À ces mots, le sage de Mantoue me regarde, en me disant:

--L'oreille a bien entendu, quand le coeur a senti.

Cependant j'avançais, et je priais Latini de me nommer les plus

illustres de ceux qui partageaient ses peines:

--Il est bon, me disait-il, que tu connaisses quelques-uns d'entre eux;

mais il vaut mieux se taire sur les autres, car leur nombre est grand

et les moments sont courts. Apprends en peu de mots que tous ces

esprits ont brillé dans les lettres et la doctrine, mais qu'un même

vice a souillé leur vie et leur gloire. J'ai vu dans cette foule

malheureuse Priscian et François d'Accursi [8]; et j'aurais pu voir, si

ce spectacle méritait un désir, le scandaleux prélat que l'autorité

papale transporta des bords de l'Arno au siége de Vicence, où reposent

ses impurs ossements [9]. Que ne puis-je, ô mon fils, prolonger mon

entretien avec toi! mais le temps borne ma course et mes paroles. Je

vois dans ces sables lointains un tourbillon qui s'avance, et des

coupables qui le suivent: il ne m'est pas permis de me trouver avec

eux. Adieux! je recommande à ta tendre amitié le TRÉSOR, fruit de mes

veilles, où mon esprit vit encore [10].

Il dit, et s'éloigne plus prompt que le vainqueur agile qui remporte le

drapeau vert dans les champs de Vérone [11].

NOTES

SUR LE QUINZIÈME CHANT

[1] Brunetto Latini, orateur, poëte et philosophe, avait fondé à

Florence une célèbre école, d'où sortirent quelques bons écrivains, et

entre autres Dante. Latini fut secrétaire de la république, et eut

beaucoup de part au gouvernement: mais les troubles de sa patrie le

forcèrent de s'en exiler, et il vint à Paris, où il composa quelques

ouvrages. Ses moeurs lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici.

On ne peut qu'applaudir au poëte austère qui punit ainsi le vice,

malgré son amitié pour le coupable. Voltaire, qui avait plus d'élégance

dans ses moeurs, n'a pas laissé (pour le même crime) de vouer aux

dégoûts de la postérité les noms de quelques-uns de ses

amis.

[2] On ne peut dessiner les attitudes avec plus de vérité. Le poëte

étant élevé sur les bords du ruisseau, il paraît que son précepteur

allait à peine à sa ceinture.

[3] Il donne ici l'heure où il s'achemina vers les Enfers, et le temps

qu'il y a déjà passé. On la trouve plus clairement encore au chant XX.

[4] Brunetto Latini s'était mêlé d'astrologie, avec tout son siècle.

[5] Florence était une colonie fondée par Sylla. Après qu'Attila l'eut

saccagée, Charlemagne la rétablit, et appela les habitants de Fiésole

pour la repeupler: c'était un village bâti sur des rochers voisins de

Florence. Ces nouveaux colons ne se mêlèrent jamais bien avec les

anciennes familles, et ce fut là une des sources de toutes les guerres

qui déchirèrent dans la suite cette petite république. Dante prétendait

descendre des anciennes familles romaines échappées aux Barbares.

[6] Les Florentins s'appelaient _orbi_, ou _aveugles_, par sobriquet.

[7] Il désigne Béatrix, et fait allusion à son poëme du _Paradis_.

[8] L'un grammairien, et l'autre jurisconsulte.

[9] André de Mozzi, par son goût effréné pour l'amour antiphysique,

ayant trop scandalisé Florence dont il était évêque, fut transporté,

par l'autorité du pape, au siége de Vicence, où il mourut.

[10] Ouvrage de Brunetto Latini, intitulé _Tesoro_ ou _Tesoretto_. Il y

traite de tout ce qu'on savait de philosophie dans ce temps-là. Ce qui

pourra étonner, c'est qu'il ait écrit ce livre en français, et que,

pour justifier la préférence qu'il lui donne sur sa propre langue, il

ait avancé que le patois de France, ou le roman, était de son temps la

plus agréable langue de l'Europe.

[11] Le premier dimanche de carême, on faisait autrefois des courses à

Vérone, pour gagner un drapeau vert, nommé _pallio_.

CHANT XVI

ARGUMENT

Suite du troisième donjon, et des _violents contre nature_.--On a vu

dans le chant précédent les littérateurs: ce sont ici les militaires

atteints du même vice.--Chute de Phlégéton dans le huitième cercle.

Déjà se faisait entendre le murmure sourd et confus de l'onde qui

s'engloutit au huitième cercle, semblable au bourdonnement lointain des

abeilles [1]: et bientôt nous découvrîmes au loin une foule de

malheureux que la pluie enflammée poursuivait âprement dans ces

déserts.

En me voyant, trois d'entre eux accoururent et s'écrièrent ensemble:

--Ô toi dont l'habit nous rappelle une patrie coupable, daigne un

moment nous attendre!

À leur cri, mon guide s'arrête:

--Attendons-les, me dit-il; cet honneur leur est bien dû; et je pense

que, sans l'invincible obstacle de ces feux errants, tu volerais le

premier à leur rencontre.

J'envisageais cependant ces trois infortunés: Ciel, quel aspect! jamais

le temps n'affaiblira le souvenir et la douloureuse image de leurs

membres cicatrisés, ulcérés, dévorés par la flamme. Ils s'avancèrent en

poussant l'éternel soupir du désespoir; et quand ils furent devant nous,

je les vis marcher en cercle, et s'entre-suivre; ainsi qu'un lutteur

agile rôde autour de son ennemi, en épiant le moment de la victoire;

mais chacun d'eux, en tournant ainsi, ramenait sans cesse ses regards

vers nous.

Un seul rompit le silence:

--Eh! si notre condition déplorable, me dit-il, si nos visages

sillonnés par les flammes ne te donnent que de l'horreur pour nous et

nos prières, ne refuse pas du moins à notre mémoire de nous dire qui tu

es, âme vivante, qui peux ainsi fouler le sol brûlant des Enfers! Cette

ombre qui me précède, et que tu vois si misérablement déchirée, fut

jadis autre que tu ne penses. C'est Guido Guerra [2], neveu de la

généreuse Gualdrade: ses sages conseils et sa vaillance ont rempli le

monde. Celui-ci fut Aldobrandini Tegiao [3], dont le nom devrait être

si cher à sa patrie; et moi, je suis Rusticuci [4], qu'une épouse

implacable a fait passer des angoisses de l'hymen aux flammes de

l'abîme.

Il parlait encore, et, s'il m'eût été donné de franchir ces flammes qui

nous séparaient, j'aurais déjà volé dans leurs embrassements.

--Ce n'est point l'horreur, m'écriai-je, ce sont les traits poignants

de la compassion qui déchirent mon âme inconsolable depuis que mon

guide vous a fait connaître à moi. Je suis de votre patrie, et j'appris

dès mon enfance à répéter vos noms; votre mémoire honorée, vos exploits

ont charmé longtemps mon oreille. Je laisse maintenant la coupe amère

du monde, et je passe au banquet de la manne céleste, suivant la fidèle

parole de mon guide; mais l'abîme doit auparavant me recevoir dans ses

entrailles.

--Que ta bouche, reprit l'illustre infortuné, respire longuement le

souffle de la vie; et puisse ta gloire te survivre à jamais! Daigne à

présent nous dire si la générosité et la valeur habitent encore dans

nos murailles, ou si elles en sont exilées sans retour: car Borsier [5],

descendu naguère parmi nous, aigrit sans cesse nos douleurs par ses

récits affligeants.

--Malheureuse Florence! une race d'hommes nouveaux et le débordement

des richesses ont fait germer dans toi l'orgueilleuse inégalité et tous

les maux qui te déchirent!

Ainsi! m'écriai-je en levant les yeux; et les trois ombres se

regardèrent entre elles, comme frappées de la vérité [6].

--Heureux qui peut comme toi, me dirent-elles, puiser ses réponses à la

source du vrai! Mais quand tu reverras le paisible front des étoiles,

et qu'échappé de la nuit éternelle il te sera si doux de dire _je l'ai

vue_, daigne encore nous rappeler au souvenir des tiens.

Aussitôt, rompant leur cercle, ces ombres légères disparurent, plus

rapides que l'oiseau, plus promptes que la parole.

Cependant mon guide s'était éloigné, et déjà le bruit des eaux,

croissant de plus en plus, eût étouffé le son de nos voix. Semblable au

fleuve qui lave la côte orientale de l'Apennin, et reçoit son nom du

paisible cours de son onde [7], mais qui change bientôt et de cours et

de nom, lorsque, suspendu près de Forli, il tombe et bondit en fureur

sur le penchant écumeux des Alpes, et qu'il inonde les champs trop

solitaires de Saint-Benoît; ainsi le triste ruisseau précipite ses

flots rougeâtres dans ces rocs entr'ouverts, et, les brisant avec

fracas, assourdit cette lugubre enceinte.

J'avais autour de mes reins une corde qui les soutenait par ses noeuds

redoublés. C'est avec elle que je m'étais promis de saisir la panthère:

je la délie, aux ordres de mon guide; et, après avoir rassemblé ses

nombreux anneaux dans ma main, je la présente au sage, qui s'avance

aussitôt sur les bords du gouffre [8], et la jette loin de lui dans

cette bouche ténébreuse.

--Quel sera l'événement, disais-je alors, en le voyant se pencher et

suivre de l'oeil la corde flottante au fond de l'abîme.

Heureux l'homme prudent qui possède son âme devant l'oeil scrutateur

qui juge l'oeuvre et la pensée! Mon guide connut où s'égarait la

mienne:

--Bientôt, me dit-il, ce que j'attends paraîtra, et tes doutes

finiront.

Me préserve le Ciel de révéler aux enfants des hommes des vérités qui

ont l'air du mensonge: je ne veux point que mon front rougisse quand ma

bouche est pure. Il est cependant une vérité que je vais dérober au

secret des ombres.

L'enfer (1 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol · 第 7 / 8 段