[5] Celle qui parle est Françoise de Polente, fille du prince de

Ravenne, mariée au tyran d'Arimino. L'ombre qui est à ses côtés est

celle de son amant, qui était aussi son beau-frère. Le mari les surprit

un jour et les poignarda. Cet époux bossu, borgne et jaloux, avait une

femme trop belle et un frère trop aimable; et ce qui intéresse en leur

faveur, c'est qu'ils s'étaient aimés et promis foi et mariage avant

qu'elle eût été contrainte de donner sa main à l'aîné, qui était

souverain. Il est bon d'observer que Dante, réfugié chez ces différents

Princes, ne laisse pas de raconter cette histoire désastreuse et

délicate qui les touche de si près et qui venait d'affliger toute

l'Italie.

[6] C'est-à-dire à Ravenne, qui est à l'embouchure du Pô.

[7] En montrant son amant.

[8] Puisque c'était un amour incestueux.

[9] Le roman de Lancelot du Lac était alors le bréviaire des amants, le

livre à la mode. Ce roman est plein de peintures très-vives et

très-libres des bonnes fortunes de Lancelot: on n'a qu'à voir le

chapitre de la reine Ginevre, qui servit peut-être de texte à nos deux

amants. Ce fut un chevalier nommé Gallehaut qui servit d'entremetteur

d'amour entre cette princesse et Lancelot: à quoi Françoise d'Arimino

fait allusion à la fin de son récit, en disant que ce livre fut un

autre Gallehaut pour elle et son amant.

Le style mélancolique et plein d'amertume dont Dante raconte les amours

et la mort de la princesse d'Arimino, nous doit bien faire regretter

que ce grand poëte ait été si avare de pareils épisodes. Quel poëme

serait-ce que le sien si, moins pressé d'inventer et de décrire des

supplices, il eût voulu plus fréquemment reposer son lecteur sur des

aventures si attachantes. Le langage des passions et l'art de raconter

mettront toujours un homme au premier rang, tandis que le style

descriptif, comme plus facile, ne doit prétendre qu'à la seconde place.

Si Dante eût songé à réparer le malheur de son sujet par la fréquence

des épisodes, il lutterait aujourd'hui avec plus de bonheur contre

Homère et Milton, Tasse et Virgile. Mais il court de descriptions en

descriptions vers un dénoûment topographique: là où manque le local,

finit le poëme. Aussi ne serait-il qu'au second rang, quoiqu'il soit le

créateur d'une langue et le restaurateur de l'Épopée en Europe, si

quelques épisodes épars dans son _Enfer_ ne nous eussent décelé sa

supériorité.

Je fus d'abord frappé de la couleur que donne à ce cinquième Chant

l'aventure de Françoise d'Arimino. Pour ne pas la lui faire perdre, et

lui conserver en même temps son goût de vétusté, j'ai employé une

grande franchise dans l'expression et dans la coupe des phrases. Je

n'ai pas craint de faire remonter le mot _pitoyable_ à sa première et

véritable acception; car, malgré l'abus qu'on en a fait, cette

expression étant harmonieuse, et bien apparentée dans la langue, il ne

lui manque, pour reparaître sous son ancienne forme, que de plus

heureux auspices.

Je dois prévenir qu'une des causes de l'obscurité de Dante est de faire

repasser quelques mots du style figuré au style naturel, contre la

marche ordinaire. _Briga_ exprime ici la foule des tourmentés. On sent

bien que _brigue_ signifie une foule qui s'empresse, mais ce n'est plus

qu'au moral. _Brigade_, _brigadier_ et _brigand_ sont restés au sens

primitif et naturel. On trouve encore dans Dante une expression

très-hardie et qui se présente sous plusieurs formes: c'est _le soleil

qui se tait_; un _lieu muet de lumière_, une _clarté enrouée_; tout

cela revient au _silentia lunae_, au _clarescunt sonitus_ de Virgile.

Cet artifice de style n'est autre chose qu'un heureux échange de mots

que nos sens font entre eux: l'oeil juge du son en disant _un son

brillant_: le gosier, de la lumière, en disant _une clarté enrouée_.

Racine a dit aussi: _Je verrai les chemins parfumés_, et c'est la vue

qui empiète sur l'odorat. L'aveugle-né qui, entendant une trompette,

disait: _c'est du rouge_, voyait par l'oreille et parlait en poëte: le

son était éclatant pour lui, comme le rouge l'est pour nous.

On loue la négligence dans un grand poëte, parce que c'est en effet une

partie qu'on n'acquiert pas sans un parfait jugement. Il ne faut pas

tout voir, tout dire, tout entendre, voilà le précepte. Mais quelles

sont les parties qu'il faut négliger, qu'il faut cacher, qu'il faut

paraître oublier? comment laisser apercevoir en même temps ce qui est

visible et ce qui ne l'est pas? Voilà le grand art. C'est de lui que

viennent l'économie, la rapidité, la grâce. Un peintre qui exécute un

grand tableau ne peut être accusé d'impuissance s'il néglige exprès

quelques détails oisifs qui auraient ralenti sa marche. Dante a péché

quelquefois contre cette heureuse négligence, en poursuivant une idée

jusqu'à la forcer de rendre tout ce qu'elle contient: mais dans ce

petit épisode, dans celui du comte Guidon et d'Ugolin, on ne peut

qu'admirer la manière dont il court à l'événement. Le Camoëns, poëte si

rapide qu'il en tombe quelquefois dans la sécheresse de l'histoire, a

employé pour l'épisode d'Inez de Castro le ton qui règne dans celui de

Françoise de Rimini. On trouve dans la _Lusiade_ et dans la _Jérusalem

délivrée_ quelques imitations de Dante, qu'il est aisé de

reconnaître.

CHANT VI

ARGUMENT

Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.--Cerbère, emblème de la

gourmandise.--Prédiction sur les affaires du temps.--Entretien sur la

vie future.

Je n'éprouvais déjà plus la tendre oppression où m'avaient jeté les

pleurs des deux amants; mes esprits suspendus reprenaient leur cours,

et je me relevais: mais je ne pus tourner autour de moi, regarder,

écouter, sans entendre ou sans voir des tortures nouvelles et de

nouveaux tourmentés.

J'étais au troisième contour de l'abîme, au cercle des orages. Une

pluie froide et noirâtre y épanche sans fin ses inépuisables torrents:

la terre qui les reçoit exhale ses vapeurs empestées; et le choc de la

grêle, et les frimas flottants, mêlés au fracas des eaux, fatiguent

l'éternelle nuit.

J'entendais à travers l'orageuse obscurité les voix sanglotantes des

malheureux submergés: ils se roulent et se débattent sous les coups

redoublés de l'humide fléau, et le chien des Enfers les épouvante de

son triple aboiement. Reptile énorme, ses yeux sont rouges de sang, sa

barbe noire et dégoûtante: il se jette en furie sur les réprouvés, les

déchire de ses griffes aiguës et les engloutit dans ses vastes flancs

[1].

Dès qu'il nous aperçut, il souleva la masse de son corps et nous

présenta ses trois gueules béantes et leurs dents recourbées. Mais le

sage de Mantoue, portant ses mains vers la terre limoneuse, se releva

pour en jeter dans les avides gosiers du monstre: et tel qu'un dogue

famélique s'apaise en saisissant sa proie, tel le chien infernal baissa

ses lourdes têtes, dont les rauques abois assourdissent les ombres.

Nous marchions cependant au-dessus des malheureux harcelés de l'orage

et nos pieds foulaient les simulacres des peuples entassés. Dans ce

bourbier, où les âmes étaient confusément gisantes; une seule se releva

à moitié devant nous, et s'écria:

--Ô toi qui as pu descendre en ces lieux, reconnais-moi; car tu m'as vu

avant ma mort!

--Tes souffrances, lui répondis-je, t'ont sans doute assez changé, pour

que mon oeil te méconnaisse. Mais dis-moi plutôt qui tu es, toi que je

vois ici livré à des peines qui, pour n'être pas excessives, n'en

inspirent pas moins un si triste dégoût.

--C'est dans ta patrie, me dit-il, que j'ai respiré la douce clarté des

cieux; dans cette ville où les crimes de la discorde sont montés à leur

comble. Nos citoyens me nommaient Ciacco [2]; et, comme tu vois, je

suis jeté à la pluie éternelle, parmi les voraces enfants de la

gourmandise. Ici, nous expions tous des excès communs par d'égales

peines.

--Ô Ciacco! lui dis-je, le spectacle que tu m'offres mérite bien tous

mes regrets; mais apprends-moi, si tu le sais, quelle fin est réservée

à nos citoyens divisés; s'il est encore un juste parmi eux, et comment

la Discorde est venue s'asseoir dans nos tristes foyers?

Il me répondit [3]:

--Après de longs débats, le sang coulera et la faction du dehors

repoussera l'autre avec grande perte. Mais après trois moissons,

celle-ci triomphera à son tour, secondée par un prince, naguères

accouru d'une terre lointaine. Les vainqueurs lèveront leur tête

altière et marcheront sur les fers des vaincus, qui seront rassasiés de

larmes et d'ignominie. Deux justes vivent encore dans les murs de

Florence, mais Florence les méconnaît; car la Discorde a secoué son

flambeau sur elle, et il en est jailli trois étincelles, l'Orgueil,

l'Envie et l'Avarice [4].

L'ombre achevait son récit déplorable, mais pour prolonger

l'entretien:

--Dis-moi, ajoutai-je, Farinat et Tegiao [5], ces dignes citoyens;

Rusticuci, Arrigo et Mosca, dont le coeur soupirait après la renommée,

où sont-ils, dis-moi? fais que je les voie, car je brûle de savoir si

leur part est dans le Ciel ou si l'abîme s'est fermé sur eux.

--Ils sont tombés, me dit-il, dans les plus noirs cachots des Enfers,

où le poids de leurs crimes les retient: c'est là que tu les

rencontreras si tu pénètres dans ces gouffres. Mais quand tu reverras

l'heureux éclat du jour, rappelle-moi, je t'en conjure, au souvenir des

miens. Adieu, tu as reçu mes dernières paroles.

Alors ses prunelles s'égarèrent dans leur orbe, et, lançant un dernier

regard sur moi, il baissa la tête et se replongea parmi les autres

enfants de ténèbres.

--Un jour [6], me dit mon guide, la trompette céleste éclatera sous ces

voûtes profondes, et l'abîme, sollicité par une puissance ennemie,

vomira tous ses morts. Alors chacun d'eux ira visiter sa froide couche,

pour y reprendre sa chair et sa forme première: mais ils ne se

réveilleront plus, après ces paroles dont le retentissement les

poursuivra dans leur éternité [7].

Ainsi nous traversions l'horrible mélange des flots bourbeux et des

ombres, et ma langue interrogeait le sombre avenir.

--Ô mon maître! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou

tempérer les maux des réprouvés? ou bien renaîtront-ils aux mêmes

supplices?

--Écoute tes propres maximes, répondit le poëte: _La perfection d'un

être est pour lui la mesure et du mal et du bien_. Ces esprits

malheureux seront toujours imparfaits, sans doute: mais, réunis au

corps, ils s'uniront aussi à des douleurs nouvelles [8].

Tels étaient nos entretiens, dont le silence couvre une partie; et

cependant nous avions parcouru le vaste circuit, et la descente d'un

nouveau cercle s'ouvrait devant nous. Là, nous trouvâmes Pluton,

antique ennemi de l'homme.

NOTES

SUR LE SIXIÈME CHANT

[1] L'image de Cerbère, et la description du supplice dégoûtant que

subit la gourmandise, conviennent très bien à cette passion grossière.

Virgile ne traite pas ici le chien des enfers avec autant de

distinction que dans son _Énéide_. Il faut observer que Dante nomme

Cerbère _grand ver_; et que, pour faire supporter cette expression, je

l'ai agrandie en la généralisant. _Reptile énorme_ satisfait

l'imagination, et ne s'écarte point du texte.

[2] C'était un homme fameux par son goût pour la bonne chère. Après

avoir dissipé sa fortune, il usa de celle des autres, et passa pour un

joyeux convive. On lui donna le surnom de _Ciacco_, expression

florentine qui revient à celle de pourceau. (_Epicuri de grege porcus_.)

[3] Florence était alors toute Guelfe, c'est-à-dire dévouée au Pape. Ce

parti s'étant lui-même divisé en Noirs et Blancs, la République se

trouva en danger, ce qui fit qu'on exila les chefs des deux factions;

mais les Blancs, qui prévalaient, abusant de leur triomphe, les Noirs

députèrent secrètement à Boniface VIII, pour lui demander quelque

prince de la maison royale qui rétablît l'ordre à Florence. Le Pape

leur donna Charles de Valois, et ce prince remit d'abord la paix dans

l'État: mais bientôt, gagné par les Noirs, il rappela de l'exil les

chefs de leur faction. Alors ceux-ci triomphèrent à leur tour, et

chassèrent les Blancs, qui se joignirent aux Gibelins dont l'Italie

était pleine. Dante fut enveloppé dans leur disgrâce, et suivit comme

eux la fortune des Gibelins.

[4] On ne sait quels sont ces deux hommes justes que Ciacco désigne

ici.

[5] Il sera parlé en leur lieu de ces cinq personnages remarquables par

leur naissance et les grands rôles qu'ils avaient joués dans la

République. Ils étaient morts vers le temps à peu près où le poëte

entra dans le maniement des affaires.

[6] Ici, Virgile fait considérer à Dante ces immenses souterrains où

tant de peuples sont engloutis, et fait allusion au jugement final,

ainsi qu'à la dernière sentence qui sera prononcée aux réprouvés.

[7] Ces paroles sont: _Allez, maudits_, etc. Dante veut dire que les

réprouvés sortiront de l'Enfer pour assister au jugement dernier; mais

qu'après le jugement ils rentreront dans l'Enfer pour n'en plus

sortir.

[8] Jean XXII avait prêché publiquement à Avignon la même doctrine en

1333, ajoutant que non-seulement les peines des damnés étaient

imparfaites jusqu'au jour du jugement dernier, mais encore le bonheur

des élus. Quoique ce fût l'opinion de saint Augustin, ce Pape fut

rabroué par la faculté de théologie de Paris, et Philippe de Valois fit

condamner cette double proposition par une assemblée d'évêques et de

docteurs. Jean XXII se rétracta.

Tout ceci prouve combien le monde s'occupait alors de l'état des

damnés. On croyait que, réunies à leurs corps, les âmes en seraient

plus parfaites, c'est-à-dire plus propres à souffrir.

CHANT VII

ARGUMENT

Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des richesses,

veille sur les avares et les prodigues.--Description de leurs

supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquième cercle où

les vindicatifs sont plongés dans le Styx.

«Satan! Satan!» s'écria Pluton d'une voix enrouée [1]; mais le sage,

pour qui la nature fut sans voiles, me dit:

--Rassure-toi; ce monstre, malgré sa puissance, ne peut te fermer ces

rocs entr'ouverts; et le voyant écumer de fureur, il lui cria:

«Tais-toi, loup infernal; que ta rage s'assouvisse de tes propres

entrailles: nous descendons vers l'abîme, et notre voyage est écrit

dans ces lieux où Michel foudroya ta rébellion.»

À ces mots, le monstre s'abattit, comme la voile enflée des vents, qui

tombe humiliée, si la tempête a brisé son mât.

Nous voilà au quatrième cercle. Nous voyons de plus près les gouffres

où s'entassent les crimes du monde.

Ô justice du ciel! quels trésors de vengeance et de douleurs se

déployèrent devant moi! Comment nos crimes peuvent-ils les épuiser

encore!

Ici, l'affluence des ombres étonna mes regards. Je les voyais se

partager et parcourir dans un pénible jeu les deux croissants du cirque

infernal; et, comme on entend les hurlements de Scylla, quand le flot

qui jaillit heurte le flot qui s'engouffre ainsi, les deux partis,

chargés de poids énormes, accouraient, se frappaient et s'écriaient

ensemble:

--Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu?

Et, regagnant encore leurs hémisphères opposés, ils répétaient leur

choc et leur insultante clameur, s'exténuant sans repos dans cette

joûte éternelle [2]. Si bien qu'ému de compassion, je dis à mon guide:

--Quelles sont ces âmes? Sont-ce les ministres des autels que je vois à

ma gauche [3]?

--Tous ces esprits, me répondit-il, se sont également fourvoyés dans

leur route pour avoir jugé faussement du prix des richesses. Leur cri

te les désigne [4], quand tu les vois s'entre-choquer dans le cercle où

leurs vices contraires les repoussent. Ceux dont le front tondu

blanchit à ta vue sont les enfants de l'Église, papes et cardinaux,

esclaves dont l'avarice compte et marque les têtes [5].

--Maître, dis-je aussitôt, ne pourrais-je reconnaître quelqu'une de ces

âmes jadis travaillées de la honteuse soif de l'or?

--Ne l'espère pas, me dit-il: elles sont toutes défigurées sous le

masque du crime obscur qui déshonora leur vie. Une lutte interminable

rapproche et divise à jamais les prodigues et les avares. Ils se

présenteront ensemble au grand jour, les premiers avec des cheveux

raccourcis, et les derniers tenant encore leurs mains fermées. Les uns

ont jeté, les autres ont enfoui le doux présent de la vie; et ils sont

tombés à la fois dans cette arène de douleur, qui, pour frapper tes

yeux, n'a pas besoin de mes vains discours. Or, vois, mon fils, quels

sont ces biens que la fortune verse dans ses courtes apparitions, et

que l'homme poursuit de ses brûlants soupirs! Tout l'or qu'a vu l'oeil

du jour, et qui brille encore ici-bas, ne saurait payer le repos d'une

seule de ces âmes haletantes.

--Antique sage, lui dis-je alors, quelle est cette fortune que vous

avez nommée, qui agite ainsi la balance des maux et des biens?

--Mortels aveugles, s'écria mon guide, quels nuages l'erreur vous

oppose sans cesse! Écoute-moi, et que ma parole descende dans ton

coeur... Celui dont le regard embrasse les mondes, entrelaçant jadis

leurs orbes dans les cieux, dit à ses ministres de régler la course des

torrents de lumière, et l'harmonie des globes. A sa voix, une divinité

puissante vint ici-bas s'asseoir au trône des splendeurs mondaines.

C'est elle dont la main promène de peuple en peuple et de race en race

la honte ou la gloire, et qui trouble à son gré les conseils de

l'humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l'herbe, elle

distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes; et les

soupirs de l'ambition n'arrivent pas jusqu'à elle. Collègue de l'empire

des mondes, elle prévoit, juge et règle à jamais. L'inflexible

nécessité, qui la devance, sème les événements devant elle, et

sollicite sans relâche son infatigable vicissitude. La voix mensongère

des peuples a souvent flétri son nom; souvent, après des bienfaits,

elle a reçu la plainte outrageuse de l'homme: mais heureuse dans sa

sphère et sourde à ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit

au sein des dieux sa paisible éternité [6]. Passons, il est temps, à

des scènes plus affligeantes: nos moments sont comptés et déjà l'étoile

qui des bords de l'orient éclaira mon départ roule dans les plaines du

couchant [7]!

Nous partageâmes alors le cercle vers sa rive opposée, et nous y

découvrîmes une source bouillante, dont les flots noirs et brûlants

tombent dans un fossé qu'ils ont creusé.

Nous descendions, en suivant la pente obscure et les détours silencieux

de ce triste ruisseau qui coule avec lenteur et se jette enfin dans le

cinquième cercle, où ses eaux dormantes forment le marais du Styx.

En fixant mes regards attentifs, j'entrevis des ombres nues et

forcenées qui agitaient les flots limoneux: elles se heurtaient tête

baissée, se frappant des pieds et des mains, et déchirant leurs flancs

de morsures cruelles.

--Voilà, dit mon guide, ces furieux qui ont bu dans la coupe amère des

vengeances, et je veux que tu saches qu'il est encore au fond du

bourbier une foule qui gémit et qui redit sans cesse: «Les vertiges

insensés de la colère ont troublé pour nous la douce sérénité de la vie;

ici, nous sommes rassasiés d'amertume.» Mais leur langue, qui lutte

contre l'épais limon, articule à peine cet hymne de douleur, et leurs

sanglots étouffés sous le poids des eaux en font bouillonner la surface

[8].

Ainsi nous parcourions les contours de l'onde croupissante, et nos yeux

plongeaient sur la foule des coupables, lorsque nous arrivâmes au pied

d'une tour.

NOTES

SUR LE SEPTIÈME CHANT

[1] Ces démons qu'on trouve dans chaque cercle, et qui sont l'emblème

de quelque vice, ont toujours leurs noms pris de la fable, ce qui est

bizarre dans un poëme chrétien. Le cri de Pluton est un cri de surprise

en voyant un homme vivant. Virgile, pour lui en imposer, lui rappelle

le crime et la chute de Lucifer, et nomme ce crime _superbo stupro_;

expression fort belle, en supposant que Satan eût commis une sorte de

viol en s'élevant contre son Créateur. On a affaibli cette expression à

dessein, en lui substituant celle de _rébellion_.

[2] Les prodigues et les avares se font ici un mutuel enfer; et le

poëte imite, par la fatigue harmonieuse de son style, les perpétuels

débats de ces malheureux.

[3] Ici, le poëte fait allusion à cette vieille tradition

de l'avarice des gens d'Église.

[4] Ce cri est: _Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu_?

[5] Le texte porte un sens très-vague: _C'est un empire de dessus_ que

l'avarice exerce sur les enfants de l'Église. Dans la traduction,

_l'avarice compte et marque les têtes de ses esclaves_.

On conçoit bien pourquoi les avares ressusciteront les mains fermées;

cette attitude convient à l'avarice: mais pour entendre pourquoi les

prodigues paraîtront avec des cheveux raccourcis, il faut se rappeler

qu'en Italie, et dans tout gouvernement féodal, un homme qui avait

dissipé son bien, et qui était obligé, pour vivre, d'entrer au service

d'un autre, se coupait les cheveux, en signe de dégradation.

_Raccorcierolle atitolo di serva_. (_Gierusalemme liberata_.)

[6] Ces dieux sont les génies à chacun desquels le gouvernement d'un

monde est confié. L'Église admet ce système, et l'ange qui régit la

sphère du soleil se montre à saint Jean dans l'_Apocalypse_.

Aucun poëte n'a rien dit de comparable sur la fortune, si ce n'est

qu'Horace, dans son Ode XXXVe du livre II, emploie la belle image de la

nécessité qui devance la fortune. _Te semper anteit sæva

necessitas_.

[7] Il était minuit passé. Ceci explique le _cadentia sidera somnos_ de

Virgile: les étoiles tombaient de leur plus haute élévation, ou de leur

méridien, vers le couchant.

[8] Ce supplice est bien fait pour l'aveugle passion qui est ici punie:

les âmes vindicatives n'ont pas oublié leurs fureurs, et doivent à

jamais les exercer sur elles-mêmes.

Les commentateurs, trompés par l'expression d'_accidioso fumo_, ont cru

que les âmes qui sont au fond du bourbier étaient celles des paresseux:

mais cette seconde foule, séparée de celle qui agite la surface du Styx,

n'est composée que d'âmes plus vindicatives encore. _Accidioso fumo_,

qui revient au _lentis ignibus_ d'Horace, exprime très-bien cette

rancune longue et _tenace_ des vindicatifs, qui éternise les haines et

trouble la paix des familles et de la société.

CHANT VIII

ARGUMENT

Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème des

vindicatifs.--Passage du Styx.--Première entrevue des démons.

Nous ne touchions pas encore au pied de la tour [1] lorsque nous vîmes

deux flammes se placer sur le faîte: bientôt après, une troisième

répondait à ce double signal, mais si lointaine, que ses rayons

tremblants expiraient dans l'ombre.

Je dis alors à celui dont l'oeil m'éclairait dans ces abîmes:

--Quelle main élève ces flammes et que nous présagent-elles?

--Tu verrais déjà, me dit-il, celui qui traverse l'eau marécageuse, si

ton regard perçait les vapeurs qui dorment sur son sein.

Le trait que l'arc tendu repousse fuit d'une aile moins rapide que la

barque légère qui venait à nous sous la rame d'un seul pilote. Il

s'écriait de loin:

--Te voilà donc, âme maudite!

--Phlégias, Phlégias! tu te trompes cette fois, lui dit mon guide; nous

serons avec toi, mais seulement pour le trajet du Styx.

À ces mots, le nocher frémit et poussa des soupirs confus tel qu'un

homme qui, trompé dans son attente, ouvre une bouche plaintive et

s'abandonne aux regrets [2].

Mon guide fut le premier dans la barque; j'y descendis après lui: elle

parut fuir sous nos pieds, et l'antique proue, étonnée de sa nouvelle

charge, traçait dans l'onde un sillon plus profond.

Tandis qu'elle glissait sur l'immobile surface, une ombre souleva les

flots épais devant nous et me dit:

--Ô toi qui viens avant ton heure, quel es-tu?

--Je viens, mais je passe outre, répondis-je; et toi, dis plutôt qui tu

es, immonde et laid fantôme?

--Tu le vois, je pleure avec ceux qui pleurent.

--Pleure à jamais, m'écriai-je, ombre maudite; je te reconnais sous ton

masque hideux.

Aussitôt l'ombre saisit à deux mains les bords de la nacelle; mais mon

guide la repoussant:

--Retire-toi, lui dit-il, et va hurler loin de nous.

Jetant ensuite ses bras autour de moi, il m'embrassait et s'écriait:

--Béni soit le sein qui t'a conçu! Je loue ton courroux généreux contre

cet esprit superbe: on n'a pu recueillir dans sa vie entière le

souvenir d'une seule vertu; mais ses fureurs insensées vivent encore

ici-bas pour son tourment. Combien en est-il sur la terre qui fatiguent

tes yeux de leur pourpre odieuse et qui tomberont dans les fanges du

Styx, comme de vils sangliers, laissant à leur nom l'héritage de leur

opprobre!

L'enfer (1 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol · 第 4 / 8 段