Ravenne, mariée au tyran d'Arimino. L'ombre qui est à ses côtés est
celle de son amant, qui était aussi son beau-frère. Le mari les surprit
un jour et les poignarda. Cet époux bossu, borgne et jaloux, avait une
femme trop belle et un frère trop aimable; et ce qui intéresse en leur
faveur, c'est qu'ils s'étaient aimés et promis foi et mariage avant
qu'elle eût été contrainte de donner sa main à l'aîné, qui était
souverain. Il est bon d'observer que Dante, réfugié chez ces différents
Princes, ne laisse pas de raconter cette histoire désastreuse et
délicate qui les touche de si près et qui venait d'affliger toute
l'Italie.
[6] C'est-à-dire à Ravenne, qui est à l'embouchure du Pô.
[7] En montrant son amant.
[8] Puisque c'était un amour incestueux.
[9] Le roman de Lancelot du Lac était alors le bréviaire des amants, le
livre à la mode. Ce roman est plein de peintures très-vives et
très-libres des bonnes fortunes de Lancelot: on n'a qu'à voir le
chapitre de la reine Ginevre, qui servit peut-être de texte à nos deux
amants. Ce fut un chevalier nommé Gallehaut qui servit d'entremetteur
d'amour entre cette princesse et Lancelot: à quoi Françoise d'Arimino
fait allusion à la fin de son récit, en disant que ce livre fut un
autre Gallehaut pour elle et son amant.
Le style mélancolique et plein d'amertume dont Dante raconte les amours
et la mort de la princesse d'Arimino, nous doit bien faire regretter
que ce grand poëte ait été si avare de pareils épisodes. Quel poëme
serait-ce que le sien si, moins pressé d'inventer et de décrire des
supplices, il eût voulu plus fréquemment reposer son lecteur sur des
aventures si attachantes. Le langage des passions et l'art de raconter
mettront toujours un homme au premier rang, tandis que le style
descriptif, comme plus facile, ne doit prétendre qu'à la seconde place.
Si Dante eût songé à réparer le malheur de son sujet par la fréquence
des épisodes, il lutterait aujourd'hui avec plus de bonheur contre
Homère et Milton, Tasse et Virgile. Mais il court de descriptions en
descriptions vers un dénoûment topographique: là où manque le local,
finit le poëme. Aussi ne serait-il qu'au second rang, quoiqu'il soit le
créateur d'une langue et le restaurateur de l'Épopée en Europe, si
quelques épisodes épars dans son _Enfer_ ne nous eussent décelé sa
supériorité.
Je fus d'abord frappé de la couleur que donne à ce cinquième Chant
l'aventure de Françoise d'Arimino. Pour ne pas la lui faire perdre, et
lui conserver en même temps son goût de vétusté, j'ai employé une
grande franchise dans l'expression et dans la coupe des phrases. Je
n'ai pas craint de faire remonter le mot _pitoyable_ à sa première et
véritable acception; car, malgré l'abus qu'on en a fait, cette
expression étant harmonieuse, et bien apparentée dans la langue, il ne
lui manque, pour reparaître sous son ancienne forme, que de plus
heureux auspices.
Je dois prévenir qu'une des causes de l'obscurité de Dante est de faire
repasser quelques mots du style figuré au style naturel, contre la
marche ordinaire. _Briga_ exprime ici la foule des tourmentés. On sent
bien que _brigue_ signifie une foule qui s'empresse, mais ce n'est plus
qu'au moral. _Brigade_, _brigadier_ et _brigand_ sont restés au sens
primitif et naturel. On trouve encore dans Dante une expression
très-hardie et qui se présente sous plusieurs formes: c'est _le soleil
qui se tait_; un _lieu muet de lumière_, une _clarté enrouée_; tout
cela revient au _silentia lunae_, au _clarescunt sonitus_ de Virgile.
Cet artifice de style n'est autre chose qu'un heureux échange de mots
que nos sens font entre eux: l'oeil juge du son en disant _un son
brillant_: le gosier, de la lumière, en disant _une clarté enrouée_.
Racine a dit aussi: _Je verrai les chemins parfumés_, et c'est la vue
qui empiète sur l'odorat. L'aveugle-né qui, entendant une trompette,
disait: _c'est du rouge_, voyait par l'oreille et parlait en poëte: le
son était éclatant pour lui, comme le rouge l'est pour nous.
On loue la négligence dans un grand poëte, parce que c'est en effet une
partie qu'on n'acquiert pas sans un parfait jugement. Il ne faut pas
tout voir, tout dire, tout entendre, voilà le précepte. Mais quelles
sont les parties qu'il faut négliger, qu'il faut cacher, qu'il faut
paraître oublier? comment laisser apercevoir en même temps ce qui est
visible et ce qui ne l'est pas? Voilà le grand art. C'est de lui que
viennent l'économie, la rapidité, la grâce. Un peintre qui exécute un
grand tableau ne peut être accusé d'impuissance s'il néglige exprès
quelques détails oisifs qui auraient ralenti sa marche. Dante a péché
quelquefois contre cette heureuse négligence, en poursuivant une idée
jusqu'à la forcer de rendre tout ce qu'elle contient: mais dans ce
petit épisode, dans celui du comte Guidon et d'Ugolin, on ne peut
qu'admirer la manière dont il court à l'événement. Le Camoëns, poëte si
rapide qu'il en tombe quelquefois dans la sécheresse de l'histoire, a
employé pour l'épisode d'Inez de Castro le ton qui règne dans celui de
Françoise de Rimini. On trouve dans la _Lusiade_ et dans la _Jérusalem
délivrée_ quelques imitations de Dante, qu'il est aisé de
reconnaître.
CHANT VI
ARGUMENT
Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.--Cerbère, emblème de la
gourmandise.--Prédiction sur les affaires du temps.--Entretien sur la
vie future.
Je n'éprouvais déjà plus la tendre oppression où m'avaient jeté les
pleurs des deux amants; mes esprits suspendus reprenaient leur cours,
et je me relevais: mais je ne pus tourner autour de moi, regarder,
écouter, sans entendre ou sans voir des tortures nouvelles et de
nouveaux tourmentés.
J'étais au troisième contour de l'abîme, au cercle des orages. Une
pluie froide et noirâtre y épanche sans fin ses inépuisables torrents:
la terre qui les reçoit exhale ses vapeurs empestées; et le choc de la
grêle, et les frimas flottants, mêlés au fracas des eaux, fatiguent
l'éternelle nuit.
J'entendais à travers l'orageuse obscurité les voix sanglotantes des
malheureux submergés: ils se roulent et se débattent sous les coups
redoublés de l'humide fléau, et le chien des Enfers les épouvante de
son triple aboiement. Reptile énorme, ses yeux sont rouges de sang, sa
barbe noire et dégoûtante: il se jette en furie sur les réprouvés, les
déchire de ses griffes aiguës et les engloutit dans ses vastes flancs
[1].
Dès qu'il nous aperçut, il souleva la masse de son corps et nous
présenta ses trois gueules béantes et leurs dents recourbées. Mais le
sage de Mantoue, portant ses mains vers la terre limoneuse, se releva
pour en jeter dans les avides gosiers du monstre: et tel qu'un dogue
famélique s'apaise en saisissant sa proie, tel le chien infernal baissa
ses lourdes têtes, dont les rauques abois assourdissent les ombres.
Nous marchions cependant au-dessus des malheureux harcelés de l'orage
et nos pieds foulaient les simulacres des peuples entassés. Dans ce
bourbier, où les âmes étaient confusément gisantes; une seule se releva
à moitié devant nous, et s'écria:
--Ô toi qui as pu descendre en ces lieux, reconnais-moi; car tu m'as vu
avant ma mort!
--Tes souffrances, lui répondis-je, t'ont sans doute assez changé, pour
que mon oeil te méconnaisse. Mais dis-moi plutôt qui tu es, toi que je
vois ici livré à des peines qui, pour n'être pas excessives, n'en
inspirent pas moins un si triste dégoût.
--C'est dans ta patrie, me dit-il, que j'ai respiré la douce clarté des
cieux; dans cette ville où les crimes de la discorde sont montés à leur
comble. Nos citoyens me nommaient Ciacco [2]; et, comme tu vois, je
suis jeté à la pluie éternelle, parmi les voraces enfants de la
gourmandise. Ici, nous expions tous des excès communs par d'égales
peines.
--Ô Ciacco! lui dis-je, le spectacle que tu m'offres mérite bien tous
mes regrets; mais apprends-moi, si tu le sais, quelle fin est réservée
à nos citoyens divisés; s'il est encore un juste parmi eux, et comment
la Discorde est venue s'asseoir dans nos tristes foyers?
Il me répondit [3]:
--Après de longs débats, le sang coulera et la faction du dehors
repoussera l'autre avec grande perte. Mais après trois moissons,
celle-ci triomphera à son tour, secondée par un prince, naguères
accouru d'une terre lointaine. Les vainqueurs lèveront leur tête
altière et marcheront sur les fers des vaincus, qui seront rassasiés de
larmes et d'ignominie. Deux justes vivent encore dans les murs de
Florence, mais Florence les méconnaît; car la Discorde a secoué son
flambeau sur elle, et il en est jailli trois étincelles, l'Orgueil,
l'Envie et l'Avarice [4].
L'ombre achevait son récit déplorable, mais pour prolonger
l'entretien:
--Dis-moi, ajoutai-je, Farinat et Tegiao [5], ces dignes citoyens;
Rusticuci, Arrigo et Mosca, dont le coeur soupirait après la renommée,
où sont-ils, dis-moi? fais que je les voie, car je brûle de savoir si
leur part est dans le Ciel ou si l'abîme s'est fermé sur eux.
--Ils sont tombés, me dit-il, dans les plus noirs cachots des Enfers,
où le poids de leurs crimes les retient: c'est là que tu les
rencontreras si tu pénètres dans ces gouffres. Mais quand tu reverras
l'heureux éclat du jour, rappelle-moi, je t'en conjure, au souvenir des
miens. Adieu, tu as reçu mes dernières paroles.
Alors ses prunelles s'égarèrent dans leur orbe, et, lançant un dernier
regard sur moi, il baissa la tête et se replongea parmi les autres
enfants de ténèbres.
--Un jour [6], me dit mon guide, la trompette céleste éclatera sous ces
voûtes profondes, et l'abîme, sollicité par une puissance ennemie,
vomira tous ses morts. Alors chacun d'eux ira visiter sa froide couche,
pour y reprendre sa chair et sa forme première: mais ils ne se
réveilleront plus, après ces paroles dont le retentissement les
poursuivra dans leur éternité [7].
Ainsi nous traversions l'horrible mélange des flots bourbeux et des
ombres, et ma langue interrogeait le sombre avenir.
--Ô mon maître! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou
tempérer les maux des réprouvés? ou bien renaîtront-ils aux mêmes
supplices?
--Écoute tes propres maximes, répondit le poëte: _La perfection d'un
être est pour lui la mesure et du mal et du bien_. Ces esprits
malheureux seront toujours imparfaits, sans doute: mais, réunis au
corps, ils s'uniront aussi à des douleurs nouvelles [8].
Tels étaient nos entretiens, dont le silence couvre une partie; et
cependant nous avions parcouru le vaste circuit, et la descente d'un
nouveau cercle s'ouvrait devant nous. Là, nous trouvâmes Pluton,
antique ennemi de l'homme.
NOTES
SUR LE SIXIÈME CHANT
[1] L'image de Cerbère, et la description du supplice dégoûtant que
subit la gourmandise, conviennent très bien à cette passion grossière.
Virgile ne traite pas ici le chien des enfers avec autant de
distinction que dans son _Énéide_. Il faut observer que Dante nomme
Cerbère _grand ver_; et que, pour faire supporter cette expression, je
l'ai agrandie en la généralisant. _Reptile énorme_ satisfait
l'imagination, et ne s'écarte point du texte.
[2] C'était un homme fameux par son goût pour la bonne chère. Après
avoir dissipé sa fortune, il usa de celle des autres, et passa pour un
joyeux convive. On lui donna le surnom de _Ciacco_, expression
florentine qui revient à celle de pourceau. (_Epicuri de grege porcus_.)
[3] Florence était alors toute Guelfe, c'est-à-dire dévouée au Pape. Ce
parti s'étant lui-même divisé en Noirs et Blancs, la République se
trouva en danger, ce qui fit qu'on exila les chefs des deux factions;
mais les Blancs, qui prévalaient, abusant de leur triomphe, les Noirs
députèrent secrètement à Boniface VIII, pour lui demander quelque
prince de la maison royale qui rétablît l'ordre à Florence. Le Pape
leur donna Charles de Valois, et ce prince remit d'abord la paix dans
l'État: mais bientôt, gagné par les Noirs, il rappela de l'exil les
chefs de leur faction. Alors ceux-ci triomphèrent à leur tour, et
chassèrent les Blancs, qui se joignirent aux Gibelins dont l'Italie
était pleine. Dante fut enveloppé dans leur disgrâce, et suivit comme
eux la fortune des Gibelins.
[4] On ne sait quels sont ces deux hommes justes que Ciacco désigne
ici.
[5] Il sera parlé en leur lieu de ces cinq personnages remarquables par
leur naissance et les grands rôles qu'ils avaient joués dans la
République. Ils étaient morts vers le temps à peu près où le poëte
entra dans le maniement des affaires.
[6] Ici, Virgile fait considérer à Dante ces immenses souterrains où
tant de peuples sont engloutis, et fait allusion au jugement final,
ainsi qu'à la dernière sentence qui sera prononcée aux réprouvés.
[7] Ces paroles sont: _Allez, maudits_, etc. Dante veut dire que les
réprouvés sortiront de l'Enfer pour assister au jugement dernier; mais
qu'après le jugement ils rentreront dans l'Enfer pour n'en plus
sortir.
[8] Jean XXII avait prêché publiquement à Avignon la même doctrine en
1333, ajoutant que non-seulement les peines des damnés étaient
imparfaites jusqu'au jour du jugement dernier, mais encore le bonheur
des élus. Quoique ce fût l'opinion de saint Augustin, ce Pape fut
rabroué par la faculté de théologie de Paris, et Philippe de Valois fit
condamner cette double proposition par une assemblée d'évêques et de
docteurs. Jean XXII se rétracta.
Tout ceci prouve combien le monde s'occupait alors de l'état des
damnés. On croyait que, réunies à leurs corps, les âmes en seraient
plus parfaites, c'est-à-dire plus propres à souffrir.
CHANT VII
ARGUMENT
Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des richesses,
veille sur les avares et les prodigues.--Description de leurs
supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquième cercle où
les vindicatifs sont plongés dans le Styx.
«Satan! Satan!» s'écria Pluton d'une voix enrouée [1]; mais le sage,
pour qui la nature fut sans voiles, me dit:
--Rassure-toi; ce monstre, malgré sa puissance, ne peut te fermer ces
rocs entr'ouverts; et le voyant écumer de fureur, il lui cria:
«Tais-toi, loup infernal; que ta rage s'assouvisse de tes propres
entrailles: nous descendons vers l'abîme, et notre voyage est écrit
dans ces lieux où Michel foudroya ta rébellion.»
À ces mots, le monstre s'abattit, comme la voile enflée des vents, qui
tombe humiliée, si la tempête a brisé son mât.
Nous voilà au quatrième cercle. Nous voyons de plus près les gouffres
où s'entassent les crimes du monde.
Ô justice du ciel! quels trésors de vengeance et de douleurs se
déployèrent devant moi! Comment nos crimes peuvent-ils les épuiser
encore!
Ici, l'affluence des ombres étonna mes regards. Je les voyais se
partager et parcourir dans un pénible jeu les deux croissants du cirque
infernal; et, comme on entend les hurlements de Scylla, quand le flot
qui jaillit heurte le flot qui s'engouffre ainsi, les deux partis,
chargés de poids énormes, accouraient, se frappaient et s'écriaient
ensemble:
--Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu?
Et, regagnant encore leurs hémisphères opposés, ils répétaient leur
choc et leur insultante clameur, s'exténuant sans repos dans cette
joûte éternelle [2]. Si bien qu'ému de compassion, je dis à mon guide:
--Quelles sont ces âmes? Sont-ce les ministres des autels que je vois à
ma gauche [3]?
--Tous ces esprits, me répondit-il, se sont également fourvoyés dans
leur route pour avoir jugé faussement du prix des richesses. Leur cri
te les désigne [4], quand tu les vois s'entre-choquer dans le cercle où
leurs vices contraires les repoussent. Ceux dont le front tondu
blanchit à ta vue sont les enfants de l'Église, papes et cardinaux,
esclaves dont l'avarice compte et marque les têtes [5].
--Maître, dis-je aussitôt, ne pourrais-je reconnaître quelqu'une de ces
âmes jadis travaillées de la honteuse soif de l'or?
--Ne l'espère pas, me dit-il: elles sont toutes défigurées sous le
masque du crime obscur qui déshonora leur vie. Une lutte interminable
rapproche et divise à jamais les prodigues et les avares. Ils se
présenteront ensemble au grand jour, les premiers avec des cheveux
raccourcis, et les derniers tenant encore leurs mains fermées. Les uns
ont jeté, les autres ont enfoui le doux présent de la vie; et ils sont
tombés à la fois dans cette arène de douleur, qui, pour frapper tes
yeux, n'a pas besoin de mes vains discours. Or, vois, mon fils, quels
sont ces biens que la fortune verse dans ses courtes apparitions, et
que l'homme poursuit de ses brûlants soupirs! Tout l'or qu'a vu l'oeil
du jour, et qui brille encore ici-bas, ne saurait payer le repos d'une
seule de ces âmes haletantes.
--Antique sage, lui dis-je alors, quelle est cette fortune que vous
avez nommée, qui agite ainsi la balance des maux et des biens?
--Mortels aveugles, s'écria mon guide, quels nuages l'erreur vous
oppose sans cesse! Écoute-moi, et que ma parole descende dans ton
coeur... Celui dont le regard embrasse les mondes, entrelaçant jadis
leurs orbes dans les cieux, dit à ses ministres de régler la course des
torrents de lumière, et l'harmonie des globes. A sa voix, une divinité
puissante vint ici-bas s'asseoir au trône des splendeurs mondaines.
C'est elle dont la main promène de peuple en peuple et de race en race
la honte ou la gloire, et qui trouble à son gré les conseils de
l'humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l'herbe, elle
distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes; et les
soupirs de l'ambition n'arrivent pas jusqu'à elle. Collègue de l'empire
des mondes, elle prévoit, juge et règle à jamais. L'inflexible
nécessité, qui la devance, sème les événements devant elle, et
sollicite sans relâche son infatigable vicissitude. La voix mensongère
des peuples a souvent flétri son nom; souvent, après des bienfaits,
elle a reçu la plainte outrageuse de l'homme: mais heureuse dans sa
sphère et sourde à ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit
au sein des dieux sa paisible éternité [6]. Passons, il est temps, à
des scènes plus affligeantes: nos moments sont comptés et déjà l'étoile
qui des bords de l'orient éclaira mon départ roule dans les plaines du
couchant [7]!
Nous partageâmes alors le cercle vers sa rive opposée, et nous y
découvrîmes une source bouillante, dont les flots noirs et brûlants
tombent dans un fossé qu'ils ont creusé.
Nous descendions, en suivant la pente obscure et les détours silencieux
de ce triste ruisseau qui coule avec lenteur et se jette enfin dans le
cinquième cercle, où ses eaux dormantes forment le marais du Styx.
En fixant mes regards attentifs, j'entrevis des ombres nues et
forcenées qui agitaient les flots limoneux: elles se heurtaient tête
baissée, se frappant des pieds et des mains, et déchirant leurs flancs
de morsures cruelles.
--Voilà, dit mon guide, ces furieux qui ont bu dans la coupe amère des
vengeances, et je veux que tu saches qu'il est encore au fond du
bourbier une foule qui gémit et qui redit sans cesse: «Les vertiges
insensés de la colère ont troublé pour nous la douce sérénité de la vie;
ici, nous sommes rassasiés d'amertume.» Mais leur langue, qui lutte
contre l'épais limon, articule à peine cet hymne de douleur, et leurs
sanglots étouffés sous le poids des eaux en font bouillonner la surface
[8].
Ainsi nous parcourions les contours de l'onde croupissante, et nos yeux
plongeaient sur la foule des coupables, lorsque nous arrivâmes au pied
d'une tour.
NOTES
SUR LE SEPTIÈME CHANT
[1] Ces démons qu'on trouve dans chaque cercle, et qui sont l'emblème
de quelque vice, ont toujours leurs noms pris de la fable, ce qui est
bizarre dans un poëme chrétien. Le cri de Pluton est un cri de surprise
en voyant un homme vivant. Virgile, pour lui en imposer, lui rappelle
le crime et la chute de Lucifer, et nomme ce crime _superbo stupro_;
expression fort belle, en supposant que Satan eût commis une sorte de
viol en s'élevant contre son Créateur. On a affaibli cette expression à
dessein, en lui substituant celle de _rébellion_.
[2] Les prodigues et les avares se font ici un mutuel enfer; et le
poëte imite, par la fatigue harmonieuse de son style, les perpétuels
débats de ces malheureux.
[3] Ici, le poëte fait allusion à cette vieille tradition
de l'avarice des gens d'Église.
[4] Ce cri est: _Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu_?
[5] Le texte porte un sens très-vague: _C'est un empire de dessus_ que
l'avarice exerce sur les enfants de l'Église. Dans la traduction,
_l'avarice compte et marque les têtes de ses esclaves_.
On conçoit bien pourquoi les avares ressusciteront les mains fermées;
cette attitude convient à l'avarice: mais pour entendre pourquoi les
prodigues paraîtront avec des cheveux raccourcis, il faut se rappeler
qu'en Italie, et dans tout gouvernement féodal, un homme qui avait
dissipé son bien, et qui était obligé, pour vivre, d'entrer au service
d'un autre, se coupait les cheveux, en signe de dégradation.
_Raccorcierolle atitolo di serva_. (_Gierusalemme liberata_.)
[6] Ces dieux sont les génies à chacun desquels le gouvernement d'un
monde est confié. L'Église admet ce système, et l'ange qui régit la
sphère du soleil se montre à saint Jean dans l'_Apocalypse_.
Aucun poëte n'a rien dit de comparable sur la fortune, si ce n'est
qu'Horace, dans son Ode XXXVe du livre II, emploie la belle image de la
nécessité qui devance la fortune. _Te semper anteit sæva
necessitas_.
[7] Il était minuit passé. Ceci explique le _cadentia sidera somnos_ de
Virgile: les étoiles tombaient de leur plus haute élévation, ou de leur
méridien, vers le couchant.
[8] Ce supplice est bien fait pour l'aveugle passion qui est ici punie:
les âmes vindicatives n'ont pas oublié leurs fureurs, et doivent à
jamais les exercer sur elles-mêmes.
Les commentateurs, trompés par l'expression d'_accidioso fumo_, ont cru
que les âmes qui sont au fond du bourbier étaient celles des paresseux:
mais cette seconde foule, séparée de celle qui agite la surface du Styx,
n'est composée que d'âmes plus vindicatives encore. _Accidioso fumo_,
qui revient au _lentis ignibus_ d'Horace, exprime très-bien cette
rancune longue et _tenace_ des vindicatifs, qui éternise les haines et
trouble la paix des familles et de la société.
CHANT VIII
ARGUMENT
Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème des
vindicatifs.--Passage du Styx.--Première entrevue des démons.
Nous ne touchions pas encore au pied de la tour [1] lorsque nous vîmes
deux flammes se placer sur le faîte: bientôt après, une troisième
répondait à ce double signal, mais si lointaine, que ses rayons
tremblants expiraient dans l'ombre.
Je dis alors à celui dont l'oeil m'éclairait dans ces abîmes:
--Quelle main élève ces flammes et que nous présagent-elles?
--Tu verrais déjà, me dit-il, celui qui traverse l'eau marécageuse, si
ton regard perçait les vapeurs qui dorment sur son sein.
Le trait que l'arc tendu repousse fuit d'une aile moins rapide que la
barque légère qui venait à nous sous la rame d'un seul pilote. Il
s'écriait de loin:
--Te voilà donc, âme maudite!
--Phlégias, Phlégias! tu te trompes cette fois, lui dit mon guide; nous
serons avec toi, mais seulement pour le trajet du Styx.
À ces mots, le nocher frémit et poussa des soupirs confus tel qu'un
homme qui, trompé dans son attente, ouvre une bouche plaintive et
s'abandonne aux regrets [2].
Mon guide fut le premier dans la barque; j'y descendis après lui: elle
parut fuir sous nos pieds, et l'antique proue, étonnée de sa nouvelle
charge, traçait dans l'onde un sillon plus profond.
Tandis qu'elle glissait sur l'immobile surface, une ombre souleva les
flots épais devant nous et me dit:
--Ô toi qui viens avant ton heure, quel es-tu?
--Je viens, mais je passe outre, répondis-je; et toi, dis plutôt qui tu
es, immonde et laid fantôme?
--Tu le vois, je pleure avec ceux qui pleurent.
--Pleure à jamais, m'écriai-je, ombre maudite; je te reconnais sous ton
masque hideux.
Aussitôt l'ombre saisit à deux mains les bords de la nacelle; mais mon
guide la repoussant:
--Retire-toi, lui dit-il, et va hurler loin de nous.
Jetant ensuite ses bras autour de moi, il m'embrassait et s'écriait:
--Béni soit le sein qui t'a conçu! Je loue ton courroux généreux contre
cet esprit superbe: on n'a pu recueillir dans sa vie entière le
souvenir d'une seule vertu; mais ses fureurs insensées vivent encore
ici-bas pour son tourment. Combien en est-il sur la terre qui fatiguent
tes yeux de leur pourpre odieuse et qui tomberont dans les fanges du
Styx, comme de vils sangliers, laissant à leur nom l'héritage de leur
opprobre!