Ensuite elles descendirent tumultueusement, en élevant de grands cris,

sur ce fatal rivage où descendra quiconque n'a pas craint le Dieu des

vengeances. Le pilote infernal les rassemble d'un coup d'oeil, en

agitant ses prunelles embrasées, et frappe avec son aviron celles qui

se reposent sur les bancs de sa nacelle. Comme on voit le faucon tomber

au cri de l'oiseleur, ou les feuilles d'automne se détacher une à une,

jusqu'à ce que l'arbre ait rendu sa dépouille à la terre: ainsi les

tristes enfants d'Adam tombaient dans la barque, et traversaient l'onde

noire; mais ils ne touchaient pas encore l'autre bord qu'une seconde

foule pressait déjà le rivage.

--Mon fils, dit le poëte, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu

se rassemblent ici de toutes les régions, et s'empressent d'arriver au

delà du fleuve; car la rigueur de cette justice qui les poursuit donne

à leur effroi l'emportement du désir [9]. Une âme juste ne se montra

jamais sur ces rives funestes; aussi tu vois combien le nocher des

Enfers s'irrite de t'y voir.

Comme il parlait, ces noires campagnes s'ébranlèrent si fortement,

qu'au souvenir seul j'éprouve encore une sueur glacée: des vents

s'échappaient de la terre plaintive, et des éclairs sanglants

sillonnaient les ombres.

Je tombai alors sans sentiment, comme un homme enchaîné d'un profond

sommeil.

NOTES

SUR LE TROISIÈME CHANT

[1] On entrevoit, dans cette fameuse inscription, le génie et les

défauts de Dante. D'abord le trois fois _per me si và_ établit une

harmonie monotone et lugubre, très conforme au sujet, et donne un air

plus imposant et plus brusque à cette porte personnifiée qui prend tout

à coup la parole. Mais on voit bientôt que le poëte, n'ayant pas gradué

ses expressions, n'a pas songé à faire passer le lecteur d'une moindre

sensation à une plus forte. _Eterno dolore_ précède mal à propos

_perduta gente_; ensuite il dit plus mal à propos encore que l'Enfer a

été construit par le _primo amore_, joint à la _divina potestate_ et à

la _somma sapienza_. Jamais l'amour n'a pu concourir à la construction

de l'Enfer; c'était assez de la puissance et de la justice que le poëte

vient de nommer; il paraît qu'il a sacrifié la convenance au plaisir

d'exprimer la trinité en deux vers. Enfin, dans le grand trait qui

termine l'inscription, peut-être fallait-il _laissez l'espérance_, et

non _laissez toute espérance_. L'espérance personnifiée en aurait eu

plus de vie et de force; ce que je n'ose pourtant affirmer.

Quoi qu'il en soit, cette inscription est d'une si grande beauté, qu'on

ne peut assez l'admirer, d'abord par la place qu'elle occupe, et

ensuite par sa forme.

Qu'on songe en effet combien il était difficile de donner une

inscription aux Enfers; et combien, même après avoir eu la sublime idée

d'en personnifier la porte et de la faire parler, il était difficile de

lui prêter des paroles convenables. Elle dit en peu de mots quand et

pourquoi elle fut construite, sa destination actuelle et sa durée

future. Par ce vers: _La main qui fit les cieux posa mes fondements_,

elle agrandit encore l'image qu'on se fait du créateur: je le vois

d'une main arrondir la voûte des Cieux et creuser les Enfers de

l'autre. Il faut admirer ces formes de style: _c'est moi qui vis tomber;

c'est moi qui vois passer; c'est par moi qu'on arrive_. Il faut

s'arrêter à la belle attitude de cette porte qui voit par une de ses

faces la naissance du temps, et l'éternité par l'autre. Il faut enfin

se pénétrer de la dernière pensée qui invite l'homme à laisser

l'espérance, elle qui ne nous quitte ni à la vie ni à la mort! On sait

comment Milton s'est approprié ce grand trait.

[2] Il règne dans cette tirade une grande beauté d'harmonie initiative;

l'_aria senza tempo tinat_ ressemble beaucoup au _loca senta situ_ de

Virgile. À propos de l'_aer senza stelle_, on peut faire une

observation sur ces mystères qu'on appelle _caprices de langue_, sur

ces rapports secrets qui font que les mots s'attirent ou se repoussent

entre eux. Le poëte dit _un air sans étoiles_ ce qui n'a point de

physionomie: parce que, les idées d'_air_ et d'_étoiles_ ne formant pas

une association dans notre esprit, on ne gagne rien à les séparer: le

mot _air_ a plus de rapport avec le jour, puisqu'il en réveille d'abord

le souvenir. _Un ciel sans étoiles_, n'aurait point été non plus une

expression assez mélancolique, parce que la liaison entre les étoiles

et le ciel n'est pas encore assez étroite, et que le seul mot _ciel_

est trop voisin de la sérénité du jour. Enfin _une nuit sans étoiles_

produit de l'effet, parce qu'il existe une telle association entre la

nuit et les étoiles qu'on ne peut nommer l'une sans réveiller l'idée

des autres, ni les séparer sans donner un contrecoup à l'imagination.

La nuit annonce une obscurité que ces mots _sans étoiles_ rendent

terrible. (_Voyez_ la note 2 du chant XXI.)

[3] On ne sait où Dante a pris cette histoire des anges neutres qui

attendirent l'événement, et voulurent se déclarer pour les heureux.

[4] C'est saint Célestin, cinquième du nom, qui abdiqua la tiare, après

neuf mois de siége, s'étant laissé effrayer par Boniface VIII, alors

cardinal, qui lui persuada qu'on ne pouvait être pape et faire son

salut. Célestin, homme pieux et faible, se retira dans un ermitage, et

fonda l'ordre qui porte son nom.

[5] On voit ici le premier supplice que le poëte ait encore décrit: les

âmes égoïstes et paresseuses y sont condamnées à une course sans fin et

aux piqûres des insectes; ce qui contraste avec leur goût pour les

jouissances personnelles et leur indifférence pour les devoirs de la

société. Voltaire peint, d'un seul vers ces esprits: _Trop faibles pour

servir, trop paresseux pour nuire_.

[6] Le fleuve qu'on rencontre au vestibule des Enfers est l'Achéron. On

passe après lui le Styx, ensuite le Phlégéton, et enfin le Cocyte; car

le Léthé coule au Purgatoire, où les fautes sont oubliées. C'est ainsi

que Dante accommode les idées du paganisme à son Enfer chrétien.

On verra au XIVe Chant une belle allégorie sur ces quatre fleuves.

Tout le monde connaît celle que Platon avait imaginée d'après la

signification primitive du nom de chacun. Ce philosophe, qui en a tant

conté aux Grecs, leur disait que l'âme, ornée des plus belles

connaissances, sortait du sein de Dieu, pour venir habiter un corps et

commencer son pélerinage. Elle oubliait d'abord, en passant le Léthé,

toutes ses idées premières, et le souvenir de sa céleste patrie:

bientôt elle trouvait l'Achéron, qui signifie _privation de joie_;

ensuite le Styx, fleuve de _tristesse_; et le Cocyte, _plaintes et

pleurs_; enfin, le Phlégéton, _douleur brûlante et forcenée_, dernier

degré du désespoir. Ainsi la terre était, selon Platon, le véritable

Enfer, où l'âme gémissait dans les angoisses, jusqu'à ce que la mort

vînt rompre ses liens, et la rejoindre à la source de son être et de sa

félicité.

[7] Le vieillard qui passe les âmes est quelque ange de ténèbres qui

trouve ici son Enfer.

[8] On ignore à quel passage le nocher fait allusion; on voit seulement

que les deux poëtes sont transportés au delà du fleuve, et qu'ils s'y

trouvent sans savoir comment ils y sont arrivés. Les réprouvés seuls

étaient reçus dans la barque de Caron.

[9] Sainte Thérèse dit qu'une âme criminelle, au sortir de son corps,

ne trouvant point de lieu qui lui soit plus propre et moins pénible que

l'Enfer, s'y précipite comme dans son centre, et dans le seul asile qui

lui reste contre la colère de Dieu.

CHANT IV

ARGUMENT

Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes qui

forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts

sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.

La voix lugubre de la foudre rompit ce long assoupissement, et je me

relevai dans l'agitation d'un homme qu'on éveille en sursaut. Rien

n'arrêtait encore ma vue errante; mais, en fixant plus attentivement

ces lieux, il se trouva que j'étais penché sur le bord de l'abîme, d'où

le bruit sourd et confus des gémissements et des pleurs remontait

jusqu'à moi.

La bouche de l'abîme était vaste, profonde et si ténébreuse, que

j'enfonçais mon regard dans son centre sans y rien distinguer.

--Or, descendons, il est temps, dans cet empire de la nuit et de la

douleur, me dit mon guide pâlissant.

Et moi qui vis son trouble:

--Comment pourrai-je vous suivre si vous, qui souteniez ma vertu,

partagez mon effroi?

Il me répondit:

--Les souffrances de tant d'êtres à jamais perdus dans ces gouffres

troublent mon visage de cette compassion que tu prends pour

l'épouvante. Allons, nos moments s'écoulent, et la longueur du voyage

nous presse.

Aussitôt il s'avance, et je descends après lui sur le premier cercle

dont le contour embrassait l'abîme.

Là, mon oreille fut troublée, non des cris, mais des soupirs dont

l'antique nuit était sans cesse émue: c'est là qu'une foule d'époux, de

mères et d'enfants, étaient plongés dans un deuil éternel.

--Tu ne demandes point, me dit le sage, quelles sont ces âmes: apprends

qu'elles n'ont point péché, et que le courroux du Ciel les épargna;

mais la plupart n'ont pas reçu l'eau salutaire qui lave les enfants de

Christ; et celles qui vécurent avant les jours du christianisme n'ont

pas honoré le vrai Dieu du culte qu'il demande. Moi-même, je suis avec

elles perdu pour avoir ignoré, et malheureux d'avoir sans cesse le

désir et jamais l'espérance.

Ces paroles remplirent mon coeur d'une grande amertume; car j'avais

reconnu, parmi ces ombres errantes, des personnages vertueux et

renommés, et, pour augmenter en moi cette lumière qui dissipe la nuit

de nos erreurs:

--Apprenez-moi, dis-je à mon guide, si jamais un seul de vous a pu, par

sa propre vertu, ou par une assistance étrangère, remonter de ces bords

vers les lieux de la félicité [1].

Il vit mon désir secret, et me répondit:

--J'habitais ce séjour depuis peu lorsque j'y vis descendre une ombre

puissante, couronnée des palmes de la victoire, qui appela le premier

des hommes; ensuite Abel, Noé, Moïse, le patriarche Abraham et le roi

David; Israël avec son père, ses douze fils, et sa Rachel, pour

laquelle il n'avait pas regretté quatorze ans d'esclavage. L'ombre

victorieuse en désigna bien d'autres encore, et les conduisit à

l'heureuse éternité; mais je veux que tu saches qu'avant elles aucun

mortel n'avait pu s'ouvrir les portes du salut.

Il parlait sans cesser d'avancer, et la foule des esprits se partageait

devant nous.

À peine nous laissions un court espace en arrière, lorsque je fus

frappé d'une clarté douce qui repoussait les ombres blanchissantes vers

l'hémisphère où j'étais; et j'entrevis, malgré l'éloignement, que nous

approchions du dernier asile des grands hommes.

--Ô vous! disais-je, qui avez tant honoré les arts, daignez m'apprendre

quelle est cette foule que la gloire distingue des autres enfants de la

mort?

Il me répondit:

--Le nom qu'ils ont laissé dans le monde et qui y retentit encore leur

a valu cette faveur du ciel.

Cependant une voix se fit entendre: _Honneur à l'illustre poëte dont

les mânes reviennent parmi nous_! et j'aperçus en même temps quatre

personnages qui s'avançaient, et dont l'aspect n'avait rien de joyeux

ni de triste.

--Regarde, me dit l'ombre romaine, celui qui marche le premier; il

porte un glaive d'une main [2], et semble le chef des trois autres:

c'est Homère, prince des poëtes; Horace le suit; Ovide vient ensuite,

et Lucain marche après lui. Au nom de poëte, que tu as entendu, ils

accourent vers moi, pour honorer ce titre, que je partage avec eux.

Je vis alors cette illustre famille se rassembler sous le père de

l'Épopée, qui, tel qu'un aigle sublime, déploie son vol sur leurs

têtes. Après quelques moments d'entretien, ils courbèrent vers moi

leurs fronts vénérables, et me donnèrent leur paisible salut; mon guide

l'accompagna d'un sourire, et bientôt, pour m'honorer davantage, ils me

reçurent dans leur immortelle société.

Ainsi réunis, nous marchions aux lieux resplendissants, et nos discours

roulaient sur des mystères que ma langue ne peut arracher au secret des

ombres.

Nous atteignîmes ensemble le pied d'un château majestueux, qu'une haute

muraille environnait sept fois, et dont les contours étaient baignés de

claires fontaines.

Après les avoir franchies d'une marche légère, mes illustres guides

passèrent par sept entrées diverses [3], et je les suivis dans des

prairies verdoyantes. Elles étaient peuplées de grands personnages dont

le front calme et le regard serein respiraient la dignité; leur

démarche était grave, et le silence qui régnait autour d'eux était à

peine interrompu de quelques paroles harmonieuses.

Pour les mieux contempler, nous montâmes sur une colline dont le sommet

brillait d'une verdure plus vive et d'un éclat plus pur; et c'est de là

que je rassasiai mes yeux du spectacle de ces grandes ombres, dont le

souvenir me jette encore dans le ravissement.

Je vis Électre [4]; et parmi ses nombreux descendants, je reconnus

Hector, Énée, et César tout armé, qui roulait des yeux étincelants.

Plus loin étaient Camille, Pentésilée, et Lavinie, assise à côté de son

père. Là, paraissait Brutus, qui chassa Tarquin; ensuite Lucrèce, Julie,

Martia et Cornélie: mais Saladin se promenait seul à l'écart.

Levant mes yeux plus haut, j'aperçus le premier des sages au milieu des

nombreux enfants que la philosophie lui a donnés, et recevant sans

cesse le tribut de leurs adorations [5]. Socrate et Platon occupaient

les premiers degrés après lui: au dessous, je voyais Démocrite, qui

livre l'univers au hasard: Diogène, Anaxagore et Thalès; Empédocle,

Héraclite et Zénon: je voyais Orphée, Linus et le moraliste Sénèque;

ensuite Dioscoride, interrogeant les vertus des plantes; le géomètre

Euclide, Ptolémée [6], Hippocrate, Avicenne [7], Galien et le grand

commentateur Averroès [8]. Enfin, je ne saurais rappeler ces ombres

dont la foule accable mon souvenir, et ma langue ne peut suffire à les

nommer [9].

Mais la troupe immortelle s'étant éloignée, mon guide abandonna ces

paisibles contrées, et me ramena vers l'atmosphère toujours frémissante

et ténébreuse de l'Enfer.

NOTES

SUR LE QUATRIÈME CHANT

[1] Le poëte se sert ici de cette tournure artificieuse pour faire dire

à un païen que Jésus-Christ est descendu aux limbes.

[2] Il reste une antique où Homère est ainsi représenté l'épée à la

main, comme prince de l'épopée et de la tragédie; car l'_Iliade_ n'est

qu'une suite de sujets tragiques, comme l'_Odyssée_ n'est que la

peinture des moeurs, ou une vraie comédie.

[3] Ce nombre mystérieux est de la plus haute antiquité. Les Orientaux

espèrent aussi d'entrer dans leur Élysée par sept portes. On voit, par

la description de celui-ci, le peu d'art que le poëte met à composer un

tableau: on se trouve tout à coup dans un paysage riant, éclairé d'un

beau jour, sur de vastes prairies, entouré de fontaines et de collines,

et tout cela dans les entrailles de la terre, à côté du premier cercle

des Enfers! Virgile gagne mieux l'imagination dans la peinture de son

Élysée; il en fait un monde à part, qui a son soleil, ses étoiles, ses

fleuves et ses arbres. _Suumque solem, sua sidera norunt_.

[4] _Électre_, fille d'Atlas et mère de Dardanus, tige des Troyens.

C'est ainsi qu'Énée le raconte à Évandre dans l'_Énéide_. Beaucoup de

peuples ont prétendu descendre de cet Atlas.

[5] Aristote, qui régnait alors despotiquement dans l'école. Montaigne

l'appelle _monarque de la doctrine moderne_.

[6] _Ptolémée_, l'astronome.

[7] _Avicenne_, fils d'un roi d'Espagne, dont il nous reste quelques

livres de physique.

[8] _Averroès_ de Cordoue, Arabe qui contribua beaucoup à répandre la

doctrine d'Aristote, par ses commentaires.

[9] Ce chant, qui ne nous apprend rien, était, au temps du poëte, une

petite encyclopédie. Il y étale une longue nomenclature des personnages

de l'ancien Testament, des héros et des savants, et semble se rendre

témoignage à lui-même de cette supériorité d'érudition sur son siècle.

On doit pourtant admirer avec quelle noble autorité il place dans son

Élysée, et loin des peines de l'Enfer, Saladin qui avait fait tant de

mal aux Chrétiens. C'est avec la même hardiesse qu'il place Caton au

Purgatoire, Trajan au Paradis, etc., etc. Le poëte ne décrit point de

tourments pour les âmes des limbes: leur peine est de désirer sans

espoir; elles ne doivent pas posséder ce qu'elles n'ont pas connu, mais

elles ne peuvent être punies pour le mal qu'elles n'ont pas fait.

CHANT V

ARGUMENT

On trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle, où sont

punies les âmes que l'amour a perdues.--Description de leur supplice.

Aventure de Françoise d'Arimino.

Déjà nous descendions à la seconde enceinte de l'abîme: de son contour

plus resserré s'élevèrent des cris plus aigus. C'est là que gronde sans

cesse le monstrueux juge des Enfers. Assis à la porte, il pèse les

crimes, les juge, et les condamne d'un signal.

Quand une âme marquée du sceau de la colère arrive en sa présence, elle

se dévoile tout entière; et ce scrutateur des consciences, jetant

autour de ses reins sa queue tortueuse, désigne par le nombre de ses

replis quel sera le gouffre où doit tomber le coupable. Son tribunal

est sans cesse entouré de criminels qui viennent en foule, s'accusent

tour à tour, entendent la sentence, et sont précipités [1].

--Ô toi qui oses violer l'asile des douleurs, s'écria le juge en me

voyant, et suspendant son redoutable office, tremble avant de t'engager

sur la foi de ton guide, et méfie-toi du facile accès des Enfers.

--A quoi servent tes cris, lui dit mon guide? tu ne peux retarder son

fatal voyage: telle est la volonté qui de tout est la loi; et nous

descendîmes sans résistance.

Là commencèrent à se faire entendre des voix plaintives; c'est là que

mon oreille fut frappée de cris multipliés: me voilà enfin parvenu dans

cette nuit que ne récréa jamais un léger crépuscule.

L'air y mugit comme une mer tempêtueuse, irritée du combat des vents.

L'ouragan infernal parcourt sans relâche ces noirs circuits, emportant

les âmes dans sa course, et les froissant dans un choc éternel.

Souvent, le tourbillon les pousse vers les côtes escarpées de l'abîme;

et c'est alors qu'on entend les cris de la douleur et les hurlements du

désespoir qui insulte le ciel.

J'appris que de tels tourments étaient réservés aux âmes charnelles

dont l'amour enivra la raison.

Elles passaient rapidement devant nous, en prolongeant des sons

lamentables, ainsi que les grues, dont les noires files attristent les

cieux d'un chant lugubre; et comme on voit de nombreux bataillons

d'oiseaux fuir devant la froidure, ainsi le souffle impétueux chassait

la foule des ombres toujours agitées dans le reflux convulsif de la

tempête, toujours haletantes après une trêve passagère, qui ne leur fut

pas promise [2].

--Maître, dis-je alors, daignez m'apprendre quels sont ces infortunés à

jamais battus de la noire tourmente.

--La première des âmes que tu veux connaître, me dit-il, est cette

reine fameuse, qui unit au même joug tant de peuples divers; elle se

plongea tout entière dans la volupté; et, pour étouffer la voix du

blâme, elle osa donner aux fougueux désirs du coeur la sanction des

lois: c'est Sémiramis, veuve de Ninus, qui gouverna après lui les États

qui tremblent aujourd'hui sous les califes. Celle qui la suit coupa la

trame amoureuse de sa vie, après avoir rompu la foi jurée aux cendres

de Sichée [3]. Vois à présent la voluptueuse Cléopâtre; Hélène, par qui

s'écoulèrent des temps si cruels; l'invulnérable Achille, à qui l'amour

ouvrit enfin les portes du trépas. Vois, ajouta-t-il en les désignant

de la main, vois Pâris, Tristan [4] et tant d'autres encore, dont cette

passion fatale hâta la dernière heure.

Pendant que mon guide rappelait ainsi les noms des femmes et des héros

antiques, mes yeux se voilaient de tristesse, et je sentais mon coeur

se fondre de pitié.

--Ô poëte! disais-je, je voudrais bien entretenir ces deux ombres qui,

dans leur rapide vol, semblent inséparables.

--Quand elles seront plus près de nous, me répondit-il, appelle-les au

nom de cet amour qui les enchaîne, et elles viendront à toi.

Sitôt que le tourbillon les porta vers nous:

--Âmes désolées! m'écriai-je, accourez à ma prière, si le ciel ne la

rejette pas.

Telles que deux colombes qu'un amour égal ramène aux cris impatients de

leur tendre famille, ainsi les deux ombres, traversant la nuit orageuse,

volèrent aux sons de ma voix.

--Être pitoyable et bienfaisant, dirent-elles, qui viens visiter ces

noirs royaumes, puisque nos maux ont pu t'attendrir, si le ciel n'était

à jamais sourd à nos voeux, nous élèverions pour toi nos supplications

jusqu'à lui, du centre de cette terre où notre sang fume encore; mais

parle, ou daigne nous écouter, et nous répondrons à tes désirs, tandis

que la tempête ne mugit plus autour de nous [5]... Pour moi, j'ai vu le

jour près des bords où le Pô vient reposer son onde au sein des mers

[6]. L'amour, qui porte des coups si sûrs aux coeurs sensibles,

blessa cet infortuné [7] par des charmes qu'une mort trop cruelle m'a

ravis; et cet amour, que ne brave pas longtemps un coeur aimé,

m'attacha à mon amant d'un lien si durable, que la mort, comme tu vois,

n'en a pas rompu l'étreinte. Enfin c'est dans les embrassements de

l'amour qu'un même trépas nous a surpris tous deux: souvenir amer, dont

s'irrite encore ma douleur! mais c'est au fond de l'abîme, à côté de

Caïn, qu'ira s'asseoir mon parricide époux.

Ainsi parlait cette ombre, d'une voix douloureuse; et moi je baissai la

tête avec tant de consternation, que le poëte me dit:

--A quoi penses-tu?

--Hélas, répondis-je, en quel moment et de quelle douce ivresse ils ont

passé aux angoisses de la mort!

Levant ensuite mes yeux sur eux:

--Ô Françoise, repris-je, le récit de vos malheurs m'invite à la pitié

et aux larmes; mais dites-moi, quand vos soupirs secrets se taisaient

encore, comment l'amour a-t-il osé vous parler son coupable langage

[8]?

--Tu as appris d'un sage, me répondit-elle, que le souvenir de la

félicité passée aigrit encore la douleur présente; et cependant, si tu

aimes à contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les

malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un jour, dans un

doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'étais seule avec mon

amant, et nous étions sans défiance: plus d'une fois nos visages

pâlirent et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant

nous perdit tous deux. Lorsqu'enfin l'heureux Lancelot cueille le

baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche

ses lèvres tremblantes, et nous laissâmes échapper ce livre par qui

nous fut révélé le mystère d'amour [9].

Tandis que cette ombre parlait, l'autre pleurait si amèrement que je

sentis mon coeur défaillir de compassion; et je tombai comme un corps

que la vie abandonne.

NOTES

SUR LE CINQUIÈME CHANT

[1] Ce juge, avec sa longue queue, est quelque démon qui se fait son

enfer de la place qu'il occupe. L'idée de lui faire faire autour de ses

reins autant de tours avec sa queue que le coupable doit descendre de

degrés au fond de l'Enfer est une de ces bizarres imaginations qu'on

reproche à Dante.

[2] Il nous peint ici le supplice des amants avec des traits qui

caractérisent bien la passion orageuse qui a fait le tourment de leur

vie. C'est le moral des passions transporté au physique qui en fait la

punition; et chaque supplice est pris dans la nature du crime.

[3] C'est Didon. Quant à Sémiramis qui vient d'être nommée, je ne sais

pas s'il faut en croire les historiens, lorsqu'ils assurent qu'elle fit

une loi qui autorisait les débauches amoureuses.

[4] Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et amant de la reine Isolte,

femme de ce prince. Marc, les ayant surpris, les perça de la lance même

du coupable. Tristan fut le premier chevalier de la table ronde.

L'enfer (1 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol · 第 3 / 8 段