sur ce fatal rivage où descendra quiconque n'a pas craint le Dieu des
vengeances. Le pilote infernal les rassemble d'un coup d'oeil, en
agitant ses prunelles embrasées, et frappe avec son aviron celles qui
se reposent sur les bancs de sa nacelle. Comme on voit le faucon tomber
au cri de l'oiseleur, ou les feuilles d'automne se détacher une à une,
jusqu'à ce que l'arbre ait rendu sa dépouille à la terre: ainsi les
tristes enfants d'Adam tombaient dans la barque, et traversaient l'onde
noire; mais ils ne touchaient pas encore l'autre bord qu'une seconde
foule pressait déjà le rivage.
--Mon fils, dit le poëte, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu
se rassemblent ici de toutes les régions, et s'empressent d'arriver au
delà du fleuve; car la rigueur de cette justice qui les poursuit donne
à leur effroi l'emportement du désir [9]. Une âme juste ne se montra
jamais sur ces rives funestes; aussi tu vois combien le nocher des
Enfers s'irrite de t'y voir.
Comme il parlait, ces noires campagnes s'ébranlèrent si fortement,
qu'au souvenir seul j'éprouve encore une sueur glacée: des vents
s'échappaient de la terre plaintive, et des éclairs sanglants
sillonnaient les ombres.
Je tombai alors sans sentiment, comme un homme enchaîné d'un profond
sommeil.
NOTES
SUR LE TROISIÈME CHANT
[1] On entrevoit, dans cette fameuse inscription, le génie et les
défauts de Dante. D'abord le trois fois _per me si và_ établit une
harmonie monotone et lugubre, très conforme au sujet, et donne un air
plus imposant et plus brusque à cette porte personnifiée qui prend tout
à coup la parole. Mais on voit bientôt que le poëte, n'ayant pas gradué
ses expressions, n'a pas songé à faire passer le lecteur d'une moindre
sensation à une plus forte. _Eterno dolore_ précède mal à propos
_perduta gente_; ensuite il dit plus mal à propos encore que l'Enfer a
été construit par le _primo amore_, joint à la _divina potestate_ et à
la _somma sapienza_. Jamais l'amour n'a pu concourir à la construction
de l'Enfer; c'était assez de la puissance et de la justice que le poëte
vient de nommer; il paraît qu'il a sacrifié la convenance au plaisir
d'exprimer la trinité en deux vers. Enfin, dans le grand trait qui
termine l'inscription, peut-être fallait-il _laissez l'espérance_, et
non _laissez toute espérance_. L'espérance personnifiée en aurait eu
plus de vie et de force; ce que je n'ose pourtant affirmer.
Quoi qu'il en soit, cette inscription est d'une si grande beauté, qu'on
ne peut assez l'admirer, d'abord par la place qu'elle occupe, et
ensuite par sa forme.
Qu'on songe en effet combien il était difficile de donner une
inscription aux Enfers; et combien, même après avoir eu la sublime idée
d'en personnifier la porte et de la faire parler, il était difficile de
lui prêter des paroles convenables. Elle dit en peu de mots quand et
pourquoi elle fut construite, sa destination actuelle et sa durée
future. Par ce vers: _La main qui fit les cieux posa mes fondements_,
elle agrandit encore l'image qu'on se fait du créateur: je le vois
d'une main arrondir la voûte des Cieux et creuser les Enfers de
l'autre. Il faut admirer ces formes de style: _c'est moi qui vis tomber;
c'est moi qui vois passer; c'est par moi qu'on arrive_. Il faut
s'arrêter à la belle attitude de cette porte qui voit par une de ses
faces la naissance du temps, et l'éternité par l'autre. Il faut enfin
se pénétrer de la dernière pensée qui invite l'homme à laisser
l'espérance, elle qui ne nous quitte ni à la vie ni à la mort! On sait
comment Milton s'est approprié ce grand trait.
[2] Il règne dans cette tirade une grande beauté d'harmonie initiative;
l'_aria senza tempo tinat_ ressemble beaucoup au _loca senta situ_ de
Virgile. À propos de l'_aer senza stelle_, on peut faire une
observation sur ces mystères qu'on appelle _caprices de langue_, sur
ces rapports secrets qui font que les mots s'attirent ou se repoussent
entre eux. Le poëte dit _un air sans étoiles_ ce qui n'a point de
physionomie: parce que, les idées d'_air_ et d'_étoiles_ ne formant pas
une association dans notre esprit, on ne gagne rien à les séparer: le
mot _air_ a plus de rapport avec le jour, puisqu'il en réveille d'abord
le souvenir. _Un ciel sans étoiles_, n'aurait point été non plus une
expression assez mélancolique, parce que la liaison entre les étoiles
et le ciel n'est pas encore assez étroite, et que le seul mot _ciel_
est trop voisin de la sérénité du jour. Enfin _une nuit sans étoiles_
produit de l'effet, parce qu'il existe une telle association entre la
nuit et les étoiles qu'on ne peut nommer l'une sans réveiller l'idée
des autres, ni les séparer sans donner un contrecoup à l'imagination.
La nuit annonce une obscurité que ces mots _sans étoiles_ rendent
terrible. (_Voyez_ la note 2 du chant XXI.)
[3] On ne sait où Dante a pris cette histoire des anges neutres qui
attendirent l'événement, et voulurent se déclarer pour les heureux.
[4] C'est saint Célestin, cinquième du nom, qui abdiqua la tiare, après
neuf mois de siége, s'étant laissé effrayer par Boniface VIII, alors
cardinal, qui lui persuada qu'on ne pouvait être pape et faire son
salut. Célestin, homme pieux et faible, se retira dans un ermitage, et
fonda l'ordre qui porte son nom.
[5] On voit ici le premier supplice que le poëte ait encore décrit: les
âmes égoïstes et paresseuses y sont condamnées à une course sans fin et
aux piqûres des insectes; ce qui contraste avec leur goût pour les
jouissances personnelles et leur indifférence pour les devoirs de la
société. Voltaire peint, d'un seul vers ces esprits: _Trop faibles pour
servir, trop paresseux pour nuire_.
[6] Le fleuve qu'on rencontre au vestibule des Enfers est l'Achéron. On
passe après lui le Styx, ensuite le Phlégéton, et enfin le Cocyte; car
le Léthé coule au Purgatoire, où les fautes sont oubliées. C'est ainsi
que Dante accommode les idées du paganisme à son Enfer chrétien.
On verra au XIVe Chant une belle allégorie sur ces quatre fleuves.
Tout le monde connaît celle que Platon avait imaginée d'après la
signification primitive du nom de chacun. Ce philosophe, qui en a tant
conté aux Grecs, leur disait que l'âme, ornée des plus belles
connaissances, sortait du sein de Dieu, pour venir habiter un corps et
commencer son pélerinage. Elle oubliait d'abord, en passant le Léthé,
toutes ses idées premières, et le souvenir de sa céleste patrie:
bientôt elle trouvait l'Achéron, qui signifie _privation de joie_;
ensuite le Styx, fleuve de _tristesse_; et le Cocyte, _plaintes et
pleurs_; enfin, le Phlégéton, _douleur brûlante et forcenée_, dernier
degré du désespoir. Ainsi la terre était, selon Platon, le véritable
Enfer, où l'âme gémissait dans les angoisses, jusqu'à ce que la mort
vînt rompre ses liens, et la rejoindre à la source de son être et de sa
félicité.
[7] Le vieillard qui passe les âmes est quelque ange de ténèbres qui
trouve ici son Enfer.
[8] On ignore à quel passage le nocher fait allusion; on voit seulement
que les deux poëtes sont transportés au delà du fleuve, et qu'ils s'y
trouvent sans savoir comment ils y sont arrivés. Les réprouvés seuls
étaient reçus dans la barque de Caron.
[9] Sainte Thérèse dit qu'une âme criminelle, au sortir de son corps,
ne trouvant point de lieu qui lui soit plus propre et moins pénible que
l'Enfer, s'y précipite comme dans son centre, et dans le seul asile qui
lui reste contre la colère de Dieu.
CHANT IV
ARGUMENT
Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes qui
forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts
sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.
La voix lugubre de la foudre rompit ce long assoupissement, et je me
relevai dans l'agitation d'un homme qu'on éveille en sursaut. Rien
n'arrêtait encore ma vue errante; mais, en fixant plus attentivement
ces lieux, il se trouva que j'étais penché sur le bord de l'abîme, d'où
le bruit sourd et confus des gémissements et des pleurs remontait
jusqu'à moi.
La bouche de l'abîme était vaste, profonde et si ténébreuse, que
j'enfonçais mon regard dans son centre sans y rien distinguer.
--Or, descendons, il est temps, dans cet empire de la nuit et de la
douleur, me dit mon guide pâlissant.
Et moi qui vis son trouble:
--Comment pourrai-je vous suivre si vous, qui souteniez ma vertu,
partagez mon effroi?
Il me répondit:
--Les souffrances de tant d'êtres à jamais perdus dans ces gouffres
troublent mon visage de cette compassion que tu prends pour
l'épouvante. Allons, nos moments s'écoulent, et la longueur du voyage
nous presse.
Aussitôt il s'avance, et je descends après lui sur le premier cercle
dont le contour embrassait l'abîme.
Là, mon oreille fut troublée, non des cris, mais des soupirs dont
l'antique nuit était sans cesse émue: c'est là qu'une foule d'époux, de
mères et d'enfants, étaient plongés dans un deuil éternel.
--Tu ne demandes point, me dit le sage, quelles sont ces âmes: apprends
qu'elles n'ont point péché, et que le courroux du Ciel les épargna;
mais la plupart n'ont pas reçu l'eau salutaire qui lave les enfants de
Christ; et celles qui vécurent avant les jours du christianisme n'ont
pas honoré le vrai Dieu du culte qu'il demande. Moi-même, je suis avec
elles perdu pour avoir ignoré, et malheureux d'avoir sans cesse le
désir et jamais l'espérance.
Ces paroles remplirent mon coeur d'une grande amertume; car j'avais
reconnu, parmi ces ombres errantes, des personnages vertueux et
renommés, et, pour augmenter en moi cette lumière qui dissipe la nuit
de nos erreurs:
--Apprenez-moi, dis-je à mon guide, si jamais un seul de vous a pu, par
sa propre vertu, ou par une assistance étrangère, remonter de ces bords
vers les lieux de la félicité [1].
Il vit mon désir secret, et me répondit:
--J'habitais ce séjour depuis peu lorsque j'y vis descendre une ombre
puissante, couronnée des palmes de la victoire, qui appela le premier
des hommes; ensuite Abel, Noé, Moïse, le patriarche Abraham et le roi
David; Israël avec son père, ses douze fils, et sa Rachel, pour
laquelle il n'avait pas regretté quatorze ans d'esclavage. L'ombre
victorieuse en désigna bien d'autres encore, et les conduisit à
l'heureuse éternité; mais je veux que tu saches qu'avant elles aucun
mortel n'avait pu s'ouvrir les portes du salut.
Il parlait sans cesser d'avancer, et la foule des esprits se partageait
devant nous.
À peine nous laissions un court espace en arrière, lorsque je fus
frappé d'une clarté douce qui repoussait les ombres blanchissantes vers
l'hémisphère où j'étais; et j'entrevis, malgré l'éloignement, que nous
approchions du dernier asile des grands hommes.
--Ô vous! disais-je, qui avez tant honoré les arts, daignez m'apprendre
quelle est cette foule que la gloire distingue des autres enfants de la
mort?
Il me répondit:
--Le nom qu'ils ont laissé dans le monde et qui y retentit encore leur
a valu cette faveur du ciel.
Cependant une voix se fit entendre: _Honneur à l'illustre poëte dont
les mânes reviennent parmi nous_! et j'aperçus en même temps quatre
personnages qui s'avançaient, et dont l'aspect n'avait rien de joyeux
ni de triste.
--Regarde, me dit l'ombre romaine, celui qui marche le premier; il
porte un glaive d'une main [2], et semble le chef des trois autres:
c'est Homère, prince des poëtes; Horace le suit; Ovide vient ensuite,
et Lucain marche après lui. Au nom de poëte, que tu as entendu, ils
accourent vers moi, pour honorer ce titre, que je partage avec eux.
Je vis alors cette illustre famille se rassembler sous le père de
l'Épopée, qui, tel qu'un aigle sublime, déploie son vol sur leurs
têtes. Après quelques moments d'entretien, ils courbèrent vers moi
leurs fronts vénérables, et me donnèrent leur paisible salut; mon guide
l'accompagna d'un sourire, et bientôt, pour m'honorer davantage, ils me
reçurent dans leur immortelle société.
Ainsi réunis, nous marchions aux lieux resplendissants, et nos discours
roulaient sur des mystères que ma langue ne peut arracher au secret des
ombres.
Nous atteignîmes ensemble le pied d'un château majestueux, qu'une haute
muraille environnait sept fois, et dont les contours étaient baignés de
claires fontaines.
Après les avoir franchies d'une marche légère, mes illustres guides
passèrent par sept entrées diverses [3], et je les suivis dans des
prairies verdoyantes. Elles étaient peuplées de grands personnages dont
le front calme et le regard serein respiraient la dignité; leur
démarche était grave, et le silence qui régnait autour d'eux était à
peine interrompu de quelques paroles harmonieuses.
Pour les mieux contempler, nous montâmes sur une colline dont le sommet
brillait d'une verdure plus vive et d'un éclat plus pur; et c'est de là
que je rassasiai mes yeux du spectacle de ces grandes ombres, dont le
souvenir me jette encore dans le ravissement.
Je vis Électre [4]; et parmi ses nombreux descendants, je reconnus
Hector, Énée, et César tout armé, qui roulait des yeux étincelants.
Plus loin étaient Camille, Pentésilée, et Lavinie, assise à côté de son
père. Là, paraissait Brutus, qui chassa Tarquin; ensuite Lucrèce, Julie,
Martia et Cornélie: mais Saladin se promenait seul à l'écart.
Levant mes yeux plus haut, j'aperçus le premier des sages au milieu des
nombreux enfants que la philosophie lui a donnés, et recevant sans
cesse le tribut de leurs adorations [5]. Socrate et Platon occupaient
les premiers degrés après lui: au dessous, je voyais Démocrite, qui
livre l'univers au hasard: Diogène, Anaxagore et Thalès; Empédocle,
Héraclite et Zénon: je voyais Orphée, Linus et le moraliste Sénèque;
ensuite Dioscoride, interrogeant les vertus des plantes; le géomètre
Euclide, Ptolémée [6], Hippocrate, Avicenne [7], Galien et le grand
commentateur Averroès [8]. Enfin, je ne saurais rappeler ces ombres
dont la foule accable mon souvenir, et ma langue ne peut suffire à les
nommer [9].
Mais la troupe immortelle s'étant éloignée, mon guide abandonna ces
paisibles contrées, et me ramena vers l'atmosphère toujours frémissante
et ténébreuse de l'Enfer.
NOTES
SUR LE QUATRIÈME CHANT
[1] Le poëte se sert ici de cette tournure artificieuse pour faire dire
à un païen que Jésus-Christ est descendu aux limbes.
[2] Il reste une antique où Homère est ainsi représenté l'épée à la
main, comme prince de l'épopée et de la tragédie; car l'_Iliade_ n'est
qu'une suite de sujets tragiques, comme l'_Odyssée_ n'est que la
peinture des moeurs, ou une vraie comédie.
[3] Ce nombre mystérieux est de la plus haute antiquité. Les Orientaux
espèrent aussi d'entrer dans leur Élysée par sept portes. On voit, par
la description de celui-ci, le peu d'art que le poëte met à composer un
tableau: on se trouve tout à coup dans un paysage riant, éclairé d'un
beau jour, sur de vastes prairies, entouré de fontaines et de collines,
et tout cela dans les entrailles de la terre, à côté du premier cercle
des Enfers! Virgile gagne mieux l'imagination dans la peinture de son
Élysée; il en fait un monde à part, qui a son soleil, ses étoiles, ses
fleuves et ses arbres. _Suumque solem, sua sidera norunt_.
[4] _Électre_, fille d'Atlas et mère de Dardanus, tige des Troyens.
C'est ainsi qu'Énée le raconte à Évandre dans l'_Énéide_. Beaucoup de
peuples ont prétendu descendre de cet Atlas.
[5] Aristote, qui régnait alors despotiquement dans l'école. Montaigne
l'appelle _monarque de la doctrine moderne_.
[6] _Ptolémée_, l'astronome.
[7] _Avicenne_, fils d'un roi d'Espagne, dont il nous reste quelques
livres de physique.
[8] _Averroès_ de Cordoue, Arabe qui contribua beaucoup à répandre la
doctrine d'Aristote, par ses commentaires.
[9] Ce chant, qui ne nous apprend rien, était, au temps du poëte, une
petite encyclopédie. Il y étale une longue nomenclature des personnages
de l'ancien Testament, des héros et des savants, et semble se rendre
témoignage à lui-même de cette supériorité d'érudition sur son siècle.
On doit pourtant admirer avec quelle noble autorité il place dans son
Élysée, et loin des peines de l'Enfer, Saladin qui avait fait tant de
mal aux Chrétiens. C'est avec la même hardiesse qu'il place Caton au
Purgatoire, Trajan au Paradis, etc., etc. Le poëte ne décrit point de
tourments pour les âmes des limbes: leur peine est de désirer sans
espoir; elles ne doivent pas posséder ce qu'elles n'ont pas connu, mais
elles ne peuvent être punies pour le mal qu'elles n'ont pas fait.
CHANT V
ARGUMENT
On trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle, où sont
punies les âmes que l'amour a perdues.--Description de leur supplice.
Aventure de Françoise d'Arimino.
Déjà nous descendions à la seconde enceinte de l'abîme: de son contour
plus resserré s'élevèrent des cris plus aigus. C'est là que gronde sans
cesse le monstrueux juge des Enfers. Assis à la porte, il pèse les
crimes, les juge, et les condamne d'un signal.
Quand une âme marquée du sceau de la colère arrive en sa présence, elle
se dévoile tout entière; et ce scrutateur des consciences, jetant
autour de ses reins sa queue tortueuse, désigne par le nombre de ses
replis quel sera le gouffre où doit tomber le coupable. Son tribunal
est sans cesse entouré de criminels qui viennent en foule, s'accusent
tour à tour, entendent la sentence, et sont précipités [1].
--Ô toi qui oses violer l'asile des douleurs, s'écria le juge en me
voyant, et suspendant son redoutable office, tremble avant de t'engager
sur la foi de ton guide, et méfie-toi du facile accès des Enfers.
--A quoi servent tes cris, lui dit mon guide? tu ne peux retarder son
fatal voyage: telle est la volonté qui de tout est la loi; et nous
descendîmes sans résistance.
Là commencèrent à se faire entendre des voix plaintives; c'est là que
mon oreille fut frappée de cris multipliés: me voilà enfin parvenu dans
cette nuit que ne récréa jamais un léger crépuscule.
L'air y mugit comme une mer tempêtueuse, irritée du combat des vents.
L'ouragan infernal parcourt sans relâche ces noirs circuits, emportant
les âmes dans sa course, et les froissant dans un choc éternel.
Souvent, le tourbillon les pousse vers les côtes escarpées de l'abîme;
et c'est alors qu'on entend les cris de la douleur et les hurlements du
désespoir qui insulte le ciel.
J'appris que de tels tourments étaient réservés aux âmes charnelles
dont l'amour enivra la raison.
Elles passaient rapidement devant nous, en prolongeant des sons
lamentables, ainsi que les grues, dont les noires files attristent les
cieux d'un chant lugubre; et comme on voit de nombreux bataillons
d'oiseaux fuir devant la froidure, ainsi le souffle impétueux chassait
la foule des ombres toujours agitées dans le reflux convulsif de la
tempête, toujours haletantes après une trêve passagère, qui ne leur fut
pas promise [2].
--Maître, dis-je alors, daignez m'apprendre quels sont ces infortunés à
jamais battus de la noire tourmente.
--La première des âmes que tu veux connaître, me dit-il, est cette
reine fameuse, qui unit au même joug tant de peuples divers; elle se
plongea tout entière dans la volupté; et, pour étouffer la voix du
blâme, elle osa donner aux fougueux désirs du coeur la sanction des
lois: c'est Sémiramis, veuve de Ninus, qui gouverna après lui les États
qui tremblent aujourd'hui sous les califes. Celle qui la suit coupa la
trame amoureuse de sa vie, après avoir rompu la foi jurée aux cendres
de Sichée [3]. Vois à présent la voluptueuse Cléopâtre; Hélène, par qui
s'écoulèrent des temps si cruels; l'invulnérable Achille, à qui l'amour
ouvrit enfin les portes du trépas. Vois, ajouta-t-il en les désignant
de la main, vois Pâris, Tristan [4] et tant d'autres encore, dont cette
passion fatale hâta la dernière heure.
Pendant que mon guide rappelait ainsi les noms des femmes et des héros
antiques, mes yeux se voilaient de tristesse, et je sentais mon coeur
se fondre de pitié.
--Ô poëte! disais-je, je voudrais bien entretenir ces deux ombres qui,
dans leur rapide vol, semblent inséparables.
--Quand elles seront plus près de nous, me répondit-il, appelle-les au
nom de cet amour qui les enchaîne, et elles viendront à toi.
Sitôt que le tourbillon les porta vers nous:
--Âmes désolées! m'écriai-je, accourez à ma prière, si le ciel ne la
rejette pas.
Telles que deux colombes qu'un amour égal ramène aux cris impatients de
leur tendre famille, ainsi les deux ombres, traversant la nuit orageuse,
volèrent aux sons de ma voix.
--Être pitoyable et bienfaisant, dirent-elles, qui viens visiter ces
noirs royaumes, puisque nos maux ont pu t'attendrir, si le ciel n'était
à jamais sourd à nos voeux, nous élèverions pour toi nos supplications
jusqu'à lui, du centre de cette terre où notre sang fume encore; mais
parle, ou daigne nous écouter, et nous répondrons à tes désirs, tandis
que la tempête ne mugit plus autour de nous [5]... Pour moi, j'ai vu le
jour près des bords où le Pô vient reposer son onde au sein des mers
[6]. L'amour, qui porte des coups si sûrs aux coeurs sensibles,
blessa cet infortuné [7] par des charmes qu'une mort trop cruelle m'a
ravis; et cet amour, que ne brave pas longtemps un coeur aimé,
m'attacha à mon amant d'un lien si durable, que la mort, comme tu vois,
n'en a pas rompu l'étreinte. Enfin c'est dans les embrassements de
l'amour qu'un même trépas nous a surpris tous deux: souvenir amer, dont
s'irrite encore ma douleur! mais c'est au fond de l'abîme, à côté de
Caïn, qu'ira s'asseoir mon parricide époux.
Ainsi parlait cette ombre, d'une voix douloureuse; et moi je baissai la
tête avec tant de consternation, que le poëte me dit:
--A quoi penses-tu?
--Hélas, répondis-je, en quel moment et de quelle douce ivresse ils ont
passé aux angoisses de la mort!
Levant ensuite mes yeux sur eux:
--Ô Françoise, repris-je, le récit de vos malheurs m'invite à la pitié
et aux larmes; mais dites-moi, quand vos soupirs secrets se taisaient
encore, comment l'amour a-t-il osé vous parler son coupable langage
[8]?
--Tu as appris d'un sage, me répondit-elle, que le souvenir de la
félicité passée aigrit encore la douleur présente; et cependant, si tu
aimes à contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les
malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un jour, dans un
doux loisir, comment l'amour vainquit Lancelot. J'étais seule avec mon
amant, et nous étions sans défiance: plus d'une fois nos visages
pâlirent et nos yeux troublés se rencontrèrent; mais un seul instant
nous perdit tous deux. Lorsqu'enfin l'heureux Lancelot cueille le
baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche
ses lèvres tremblantes, et nous laissâmes échapper ce livre par qui
nous fut révélé le mystère d'amour [9].
Tandis que cette ombre parlait, l'autre pleurait si amèrement que je
sentis mon coeur défaillir de compassion; et je tombai comme un corps
que la vie abandonne.
NOTES
SUR LE CINQUIÈME CHANT
[1] Ce juge, avec sa longue queue, est quelque démon qui se fait son
enfer de la place qu'il occupe. L'idée de lui faire faire autour de ses
reins autant de tours avec sa queue que le coupable doit descendre de
degrés au fond de l'Enfer est une de ces bizarres imaginations qu'on
reproche à Dante.
[2] Il nous peint ici le supplice des amants avec des traits qui
caractérisent bien la passion orageuse qui a fait le tourment de leur
vie. C'est le moral des passions transporté au physique qui en fait la
punition; et chaque supplice est pris dans la nature du crime.
[3] C'est Didon. Quant à Sémiramis qui vient d'être nommée, je ne sais
pas s'il faut en croire les historiens, lorsqu'ils assurent qu'elle fit
une loi qui autorisait les débauches amoureuses.
[4] Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et amant de la reine Isolte,
femme de ce prince. Marc, les ayant surpris, les perça de la lance même
du coupable. Tristan fut le premier chevalier de la table ronde.