À la chute du jour, le poëte s'égare dans une forêt.--Il y passe la

nuit, et se trouve au lever du soleil devant une colline où il essaye

de monter, mais trois bêtes féroces lui en défendent l'approche.

C'est alors que Virgile lui apparaît et lui propose de descendre aux

Enfers.

J'étais au milieu de ma course, et j'avais déjà perdu la bonne voie,

lorsque je me trouvai dans une forêt obscure, dont le souvenir me

trouble encore et m'épouvante [1].

Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt sauvage,

profonde et ténébreuse, où j'ai tant éprouvé d'angoisses, que la mort

seule me sera plus amère: mais c'est par ses âpres sentiers que je suis

parvenu à de hautes connaissances, que je veux révéler, en racontant

les choses dont mon oeil fut témoin.

Je ne puis rappeler le moment où je m'engageai dans la forêt périlleuse,

tant ma léthargie fut profonde! mais je marchais avec effroi dans des

gorges obscures, lorsque j'atteignis le pied d'une colline qui les

terminait; et, levant mes yeux en haut, je vis que son front

s'éclairait déjà des premiers rayons de l'astre qui guide l'homme dans

sa route [2].

Alors mon sang, qu'une nuit de détresse avait glacé, se réchauffa dans

mes veines; et comme celui qui s'est échappé du naufrage, et qui, tout

haletant sur le bord de la mer, y tourne encore les yeux et la

contemple, ainsi je m'arrêtai, et j'osai sonder d'un oeil affaibli ces

profondeurs d'où jamais ne sortit un homme vivant.

Après avoir un peu reposé mes membres épuisés, je commençai à gravir

péniblement cette côte solitaire; mais à peine je touchais à ses bords

escarpés, qu'une panthère, peinte de diverses couleurs, sauta

légèrement dans mon sentier, et me défendit si bien l'approche de la

colline, que je fus souvent tenté de retourner en arrière.

Le jour naissait, et le soleil montait sur l'horizon, suivi de ces

étoiles qui formèrent son premier cortége lorsqu'il éclaira d'abord le

prodige de la création [3]. Cette saison fortunée, le doux instant du

matin, et les couleurs variées de la panthère me donnaient quelque

confiance; mais elle fut bientôt troublée à la vue d'un lion qui

m'apparut, et qui, marchant vers moi, la tête haute, fendait l'air

frémissant, avec tous les signes de la faim homicide.

Une louve le suivait [4], et son effroyable maigreur expliquait ses

désirs insatiables: elle avait déjà dévoré la substance des peuples.

Son funeste regard me remplit d'une telle horreur, que je perdis

l'espoir et le courage de monter sur la colline. Semblable à celui qui

ouvre hardiment sa carrière, mais qui bientôt s'épuise, et déplore ses

forces perdues, tel je devins à l'aspect de cette bête furieuse, qui,

se jetant toujours à ma rencontre, me força de rebrousser dans les

ténèbres de la forêt.

Tandis que je roulais dans ces profondeurs, un personnage, que la nuit

des temps couvrait de son ombre, se présenta devant moi. Ravi de le

trouver dans cette vaste solitude:

--Ayez pitié de moi, m'écriai-je, qui que vous soyez, fantôme ou homme

réel.

--Je fus, me répondit-il, mais je ne suis plus un mortel. C'est en

Italie et dans la profane Rome que j'ai vécu, vers les derniers jours

de César, et sous l'heureux Auguste; Mantoue fut ma patrie [5], et

c'est moi qui chantai le pieux fils d'Anchise qui revint d'Ilion, quand

les Grecs l'eurent mis en cendres. Mais toi, dis pourquoi tu te

replonges dans cette vallée de larmes? pourquoi ne gravis-tu point

cette heureuse colline, où tu puiserais à la source des véritables

joies?

Saisi de respect, je m'écriai:

--Vous êtes donc ce Virgile dont la voix immortelle retentit à travers

les siècles? ô gloire des poëtes! la mienne est d'avoir connu vos

oeuvres; je les consacrai dans mon coeur, et c'est de vous que j'appris

à former des chants dignes de mémoire. Mais voyez ce monstre qui me

poursuit, et tendez-moi la main, illustre et sage; car je chancelle

d'épouvante, ma chaleur m'abandonne.

--Prends donc une autre route, me dit-il en voyant mes larmes, si tu

veux fuir ce lieu fatal; car la louve qui t'épouvante garde

éternellement le passage de la colline; et quiconque oserait le

franchir y laisserait la vie: elle ne connut jamais la pitié, et la

pâture irrite encore son insatiable faim. Dans ses amours, elle

s'accouple avec différents animaux, et se fortifie de leur alliance.

Mais je vois accourir le lévrier généreux [6] qui doit la faire expirer

dans les tourments; il naîtra dans les champs de Feltro [7]:

incorruptible et magnanime, il sauvera ces malheureuses contrées, pour

qui tant de héros versèrent leur sang, et poursuivra la louve jusqu'à

ce qu'il la précipite aux enfers, d'où jadis elle fut déchaînée par

l'envie. Maintenant, si ton salut te touche, tiens, il est temps de

suivre mes pas, et je te conduirai aux portes de l'éternité: c'est là

que tu entendras les cris du désespoir qui invoque une seconde mort; et

que tu contempleras, dans leurs antiques douleurs, les premiers enfants

du ciel [8]; tu y verras encore les âmes heureuses, au milieu des

flammes, par l'espérance d'être un jour citoyennes des cieux. Mais si

tu veux t'élever ensuite à ce séjour de gloire, je t'abandonnerai à des

mains plus dignes de te conduire [9]; car le chef de la nature me

défend à jamais l'approche de son domaine, pour avoir méconnu sa loi.

Souverain maître des mondes, c'est là qu'il règne; il a posé son trône

dans ces lieux, et ils sont devenus son héritage. Heureux ceux qu'il y

rassemble sous ses ailes!

--Ô grand poëte! m'écriai-je, je vous conjure, par le Dieu qui vous fut

inconnu, de me guider vers ces royaumes de la mort; et pour que je me

dérobe à des malheurs sans terme, faites aussi que j'entrevoie les

portes confiées au prince des apôtres.

Aussitôt le fantôme s'avança, et je marchai sur ses traces [10].

NOTES

SUR LE PREMIER CHANT

[1] Les commentateurs se sont beaucoup exercés sur cette forêt, sur la

colline et sur les trois animaux; nous ne les suivrons point dans

toutes ces allégories. Il suffit de savoir que Dante devint homme

public à l'âge de trente-cinq ans, ce qu'il exprime par ces mots:

«J'étais au milieu de ma course;» et qu'à cette époque il eut à

combattre l'hydre du gouvernement populaire et les discordes publiques

dont Florence était agitée. La forêt peut être l'allégorie de cette

idée, puisqu'au quatorzième Chant du _Purgatoire_ il appelle sa patrie

_trista selva_.

[2] La colline représente l'état heureux où Dante aspirait, après tous

les dégoûts que lui avait donnés sa patrie. Mais il ne peut y parvenir

sans descendre auparavant aux Enfers, où il puisera, dans les

entretiens de ses compatriotes morts et dans le spectacle de tous les

crimes et de leurs supplices les lumières qui lui sont si nécessaires

pour arriver à la colline, ce dernier but de l'ambition du sage. Nous

observerons que, par ces paroles: _tant ma léthargie fut profonde_, et

par un autre passage qu'on trouve au _Paradis_, le poëte insinue

très-clairement que son voyage n'est qu'une longue vision et que tout

s'est passé en songe.

[3] On suppose ordinairement que le monde a commencé au printemps, et

que le soleil entre alors dans le signe du bélier. Le poëte fait

allusion à ces deux idées également fausses: mais ce qui est certain,

c'est qu'il répète, en plusieurs endroits de son poëme, qu'il était

descendu aux Enfers le soir du Vendredi-Saint, à l'entrée du

printemps.

[4] Les trois animaux désignent, suivant les commentateurs, la luxure,

l'ambition et l'avarice, c'est-à-dire les passions de la jeunesse, de

l'âge mûr et de la vieillesse. Mais peut-être que ce triple emblème ne

regarde que la cour de Rome, qui, pour asservir l'Italie, était tour à

tour panthère séduisante, lionne superbe ou avare louve, et s'alliait,

suivant ses intérêts, aux différentes puissances.

Les commentateurs ont cru que le poëte avait quelque envie de la peau

de la panthère: c'est la construction équivoque de la phrase qui a

donné jour à ce mauvais sens, lequel se trouve encore fortifié par un

passage du seizième Chant, note 8; mais je n'ai pas cru qu'il fallût

prêter des bizarreries à Dante. Il serait en effet trop ridicule de lui

faire dire que la beauté du printemps et de la matinée lui a donné

l'idée d'écorcher une panthère. Je m'arrêterai rarement sur les

difficultés du texte; il s'en présente trop souvent pour fatiguer les

lecteurs de leur multitude. Ceux qui liront l'original devineront sur

la traduction les idées qui ont déterminé le choix d'un sens plutôt que

d'un autre.

[5] Virgile dit mot à mot: _Je naquis à Mantoue d'une famille lombarde_;

c'est comme si Homère disait: _je suis né d'une famille turque_. Il

paraît d'ailleurs fort instruit de la situation actuelle de l'Italie.

Ce sont là de grandes fautes; mais Dante voulait apprendre à toute

l'Italie que Virgile était son poëte par excellence, et que, seul de

tous ses contemporains, il était capable de suivre les traces de ce

grand homme: il a tout sacrifié à cette idée, dont il était préoccupé.

C'est ainsi que, dans les mystères qu'on jouait autrefois, David et

Salomon disent leur _benedicite_ avant de se mettre à table; et dans la

_Cène_ peinte par Jean de Bruges, on voit au milieu du festin le riche

prieur qui avait ordonné le tableau et payé le peintre.

[6] Le lévrier généreux qui doit repousser le monstre est Can de

l'Escale, prince de Vérone, dont il est parlé dans le discours

préliminaire. Ce jeune prince fut nommé par l'empereur généralissime

des Gibelins et remporta plusieurs victoires sur les Guelfes. On ne

doutait pas, s'il eût vécu, qu'il ne se fût rendu maître de toute

l'Italie; mais il mourut à 36 ans, laissant après lui la plus grande

réputation.--Pour dire qu'il sera incorruptible, le texte porte qu'il

ne mangera ni terre, ni étain, c'est-à-dire qu'il s'abstiendra des

richesses. Isaïe, en menaçant Jérusalem, dit: _Je t'ôterai tout ton

étain_.

[7] Feltro est une montagne près de Vérone: il y a aussi une ville de

ce nom.

[8] Les anges rebelles, et ensuite les âmes du purgatoire.

[9] C'est-à-dire à Béatrix, qui doit montrer les Cieux à Dante, après

que Virgile l'aura conduit aux Enfers et au Purgatoire. Béatrix était

de la famille des Portinari, et mourut à Florence, âgée de 26 ans.

[10] On respire dans ce premier chant je ne sais quelle vapeur sombre,

effet des allusions mystérieuses dont il est rempli: c'était l'esprit

du temps, et on doit s'y transporter pour mieux juger Dante. C'est à

quoi les notes historiques pourront aider. Mais pour faire le

rapprochement de son siècle et du nôtre, il faudra faire aussi quelques

observations de goût. La saine critique s'exerce avec fruit sur les

grands écrivains: ils instruisent par leurs beautés et par leurs

défauts; il faut, au contraire, respecter la médiocrité qu'on ne peut

ni louer ni blâmer. Il serait dangereux, par exemple, de manier des

poëmes tels que ceux de _la Religion_ et des _Jardins_; parce que ces

sortes d'ouvrages, froids et léchés, n'avertissent le goût par aucun

écart, et l'endorment souvent par l'apparence d'une perfection

tranquille.

Les personnes qui se laissent éblouir par le succès seront peut-être

scandalisées de ce qu'on dit ici de l'auteur des _Jardins_, mais on les

prie de considérer qu'un homme, par la réputation dont il jouit, donne

plus souvent la mesure de ses partisans que la sienne.

Je me permettrai donc, avec sobriété pourtant, quelques observations

critiques sur Dante, poëte dont les beautés et les défauts réveillent

le goût à chaque instant, et qui ne peut s'élever ou tomber sans donner

quelque grande secousse à l'imagination.

CHANT II

ARGUMENT.

Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant tire vers

sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers; mais son

guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue du ciel

pour l'envoyer à lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les

souterrains.

Le jour baissait, et les cieux plus sombres invitaient au repos les

fils laborieux de la terre: moi seul, j'étais prêt à fournir ma pénible

route, et je marchais au spectacle de douleurs que ma bouche fidèle

retrace à la mémoire.

Muses, secourez-moi! Génie, enfant du Ciel, que les chants que tu

m'inspires s'ennoblissent de ton auguste origine.

J'avançais, et je disais à mon guide:

Ô poëte! daignez mesurer mes forces, et voyez si mon courage se

soutiendra dans ces précipices. Vous m'avez appris que le fils

d'Anchise ne craignit pas d'y descendre, et qu'il se montra vivant au

royaume des morts: mais la raison me dit qu'il en était digne, puisque

le ciel voulut honorer en lui le héros dont il fut père [1]. Le maître

du destin l'avait nommé, avant les temps, pour aïeul de cette Rome à

qui la puissance et l'empire furent donnés, parce que sur son trône

devaient s'asseoir un jour les pontifes du monde; et lorsqu'enfin il

termina, au séjour des âmes heureuses, ce voyage que votre voix a

célébré, il y entendit les présages de ses victoires et la future

destinée de Rome. C'est encore dans ces lieux que pénétra l'apôtre des

nations [2], pour y raffermir sa foi chancelante. Mais moi, qui suis-je

pour marcher sur les traces de Paul et d'Énée? Qui m'a promis un tel

honneur après eux? Je recule d'effroi avant de me jeter dans ces

profondeurs. Antique sage, éclairez et soutenez mes pas incertains.

Je m'arrêtai alors sur le penchant du gouffre, et j'envisageai tout

pensif les périls du voyage. J'étais dans l'attitude d'un homme

assailli de pensées diverses, dont la volonté flottante détruit

toujours les nouveaux conseils qu'elle reproduit sans cesse; mais

l'ombre romaine me ranima par ces paroles:

--Que dis-tu? Je vois que ton âme s'abandonne elle-même, et tombe

irrésolue: semblable au coursier qu'une ombre épouvante, elle éprouve

ce trouble qui flétrit l'homme à l'aspect de la gloire périlleuse. Pour

dissiper la frayeur qui t'enchaîne, apprends donc ce qui m'amène à toi,

et comment le cri de ta misère a pu m'émouvoir. J'étais parmi les

ombres qui errent suspendues au bord des Enfers [3], lorsqu'une femme

m'apparut et m'appela [4]. Attiré par sa beauté, j'accourus, impatient

de connaître ses désirs. Ses yeux brillaient comme les flambeaux du

ciel, et sa bouche angélique me fit entendre ces paroles, dont la douce

harmonie charma mon oreille: «Ô bon génie, fils de Mantoue, dont la

gloire vole encore dans le monde, et y sera la compagne des siècles!

j'ai un ami que la fortune ne m'a point donné; mais il est perdu dans

le grand désert, où il lutte contre l'épouvante et la nuit: s'il

s'égare plus longtemps, j'aurai trop tard quitté les Cieux pour venir à

son aide. Allez à lui, je vous en conjure, et que le charme de votre

voix le ramène de ce labyrinthe de la mort; sauvez-le, et rendez-moi la

paix que j'ai perdue. Je suis Béatrix; c'est ma bouche qui vous

implore. Je viens d'un séjour où mes désirs me rappellent, et d'où m'a

fait descendre le pur amour: mais bientôt, rendue aux pieds du Roi de

la nature, j'élèverai pour vous ma voix reconnaissante.» Elle se tut,

et je répondis: «Ô femme, qui brûlez de ce feu divin, par qui seul la

race de l'homme a mérité l'empire de son séjour [5]! croyez qu'il m'est

doux de remplir vos désirs, et ne me priez pas lorsque j'obéis avec

joie. Mais daignez m'apprendre, fille de la lumière, pourquoi vous

n'avez pas craint d'aborder ces cachots ténébreux, et comment vous avez

pu quitter des lieux où le bonheur vous rappelle.

--Puisque votre esprit, me dit-elle, ose interroger ces mystères, je

vous répondrai brièvement que je n'ai pas redouté l'approche des Enfers,

parce que mon âme ne craint point des maux qui ne sauraient

l'atteindre. Je suis telle aujourd'hui, par la faveur de mon Dieu, que

vos extrêmes misères n'arrivent plus jusqu'à moi, et que les flammes de

l'abîme ne peuvent altérer ma substance. Il est dans les Cieux une

femme qui pleure sur l'infortuné que vous allez sauver, et qui fatigue

pour lui l'inflexible justice. Elle s'est tournée vers Lucie, et lui a

dit: «Ne refuse point ton assistance à celui qui te fut fidèle, et vois

son abandon.» Lucie, pur symbole de la charité, s'est émue et s'est

avancée vers moi. J'étais avec l'antique Rachel. «Ô Béatrix, m'a-t-elle

dit, miroir des perfections de ton Dieu! pourquoi délaisses-tu celui

qui t'a tant aimée, et qui jadis, pour te suivre, quitta les sentiers

vulgaires du monde? N'entends-tu pas ses profonds gémissements? Ne

vois-tu pas que la mort l'environne de son ombre, sur ce fleuve que

l'Océan ne connut jamais?» L'intérêt ou le plaisir n'emportent pas les

enfants des hommes avec plus d'ardeur que ces paroles ne m'en ont

inspiré. Je suis descendue de ma demeure sainte et j'ai volé vers vous

pour implorer le secours de ce langage qui a fait votre gloire et la

gloire de votre siècle.»

À ces mots, elle a tourné sur moi ses yeux remplis de larmes, pour

redoubler mon zèle; et moi, suivant son désir, je suis accouru vers toi,

et je t'ai dérobé aux fureurs du monstre qui garde l'immortelle

colline. Pourquoi donc demeures-tu sans force? Pourquoi ne relèves-tu

pas ce front abattu, puisque tu as dans les Cieux trois âmes heureuses

[6] qui t'aiment, et dont ma voix te promet la faveur?

Tel qu'une fleur dont les froides ombres de la nuit avaient courbé la

tête relève au matin sa tige abattue, et se récrée à la chaleur du jour,

ainsi mon coeur languissant se ranima, et je répondis avec confiance:

--Bénie soit celle qui a pris pitié de moi, et béni soyez-vous qui

n'avez pas rejeté ses larmes! Vos paroles ont rappelé ma vertu

première: me voilà! vos volontés seront les miennes; vous êtes mon

guide, mon sauveur et mon maître.

Ainsi parlai-je; et l'ombre étant descendue, je la suivis dans un

sentier sauvage et ténébreux.

NOTES

SUR LE DEUXIÈME CHANT

[1] Ce héros est Romulus. Voilà sans doute un étrange raisonnement!

Énée fut comblé des faveurs du ciel, parce que de lui devait naître le

fondateur de Rome, et que Rome devait un jour appartenir aux papes. Cet

argument ressemble beaucoup à ceux que ces mêmes papes faisaient alors

pour appuyer leurs prétentions; et cette analogie ferait plus que

justifier le poëte.

[2] Saint Paul a été ravi au troisième ciel.

[3] Dans les limbes.

[4] C'est Béatrix.

[5] Le poète semble désigner ici la charité, qui est une humanité d'un

ordre plus relevé, et la première des vertus.

[6] Ces trois femmes, que Dante nous peint comme les médiatrices de

l'homme envers Dieu, sont tellement voilées sous l'allégorie, qu'il est

difficile de rien affirmer sur elles. On a cru que la première était la

_miséricorde_, qui veut sauver l'homme égaré, et qui tempère par ses

larmes les rigueurs de la justice divine. La seconde, que le poëte

nomme Lucie, représente la _grâce_ que la miséricorde nous envoie. La

troisième est la vraie _religion_, sous le nom de Béatrix, qui se

réveille de l'état de contemplation où elle était auprès de Rachel, et

devient active pour sauver un malheureux.

On sait que Rachel et Lia sont l'emblème de la vie contemplative et de

la vie active dans l'ancienne loi, comme dans la nouvelle Marie et

Marthe, soeurs de Lazare... Michel-Ange, dont le génie avait beaucoup

de rapports avec celui de Dante, et qui le lisait sans cesse, a sculpté

sur le tombeau de Jules II les deux figures de Rachel et de Lia;

celle-ci tenant un miroir et tressant une couronne de fleurs, et Rachel

appuyée sur ses genoux et levant les yeux au ciel, qu'elle

contemple.--Le fleuve inconnu où Dante va périr est encore un sujet

allégorique. Au reste, les poëtes, les peintres et les sculpteurs

devraient être bien sobres sur les allégories; elles ne produisent

ordinairement que des idées froides, à cause de leur obscurité: ce qui

exerce trop l'esprit laisse le coeur tranquille.

CHANT III

ARGUMENT

Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en tous temps.

Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première enceinte

de l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux moitiés.

Description du premier supplice.--Discours de Caron.

C'EST MOI QUI VIS TOMBER LES LÉGIONS REBELLES;

C'EST MOI QUI VOIS PASSER LES RACES CRIMINELLES;

C'EST PAR MOI QU'ON ARRIVE AUX DOULEURS ÉTERNELLES,

LA MAIN QUI FIT LES CIEUX POSA MES FONDEMENTS:

J'AI DE L'HOMME ET DU JOUR PRÉCÉDÉ LA NAISSANCE,

ET JE DURE AU DELÀ DES TEMPS.

ENTRE, QUI QUE TU SOIS, ET LAISSE L'ESPÉRANCE [1].

Je vis ces paroles qu'éclairait un feu sombre, écrites sur une porte,

et je dis:

--Maître, ces paroles sont dures.

--C'est ici, me répondit le sage, qu'il faut laisser toute crainte; ici

doit expirer toute faiblesse: nous voilà dans ces lieux où je t'ai dit

que tu verrais les tribus désolées, pour qui il n'est plus de félicité.

Il dit; et, tournant vers moi son visage assuré, il me prit par la main,

et m'introduisit dans ces horreurs secrètes.

Les soupirs, les pleurs et les gémissements qui s'élevaient dans cette

nuit sans étoiles formaient un si lugubre murmure, que je ne pus

retenir mes larmes. Bientôt la confusion des langues, les horribles

imprécations, les accents de la rage et les cris du désespoir, les

hurlements perçants et affaiblis, mêlés au choc impétueux des mains,

agitèrent tumultueusement cette noire atmosphère, comme les tourbillons

de sable emportés par les vents [2].

Éperdu de terreur, je m'écriai:

--Maître, qu'entends-je! et qui sont ceux qui vivent ainsi travaillés

de douleurs?

--Ce sont, me dit-il, les âmes qui vécurent sans vertus et sans vices:

elles sont ici confondues avec cette légion qui garda jadis la

neutralité entre les anges de Dieu et les esprits rebelles [3]. Le ciel

rejeta ces lâches enfants qui souillaient sa pureté, et l'abîme leur

refusa ses profondes retraites, de peur que les coupables ne se

glorifiassent d'avoir de tels compagnons de leurs peines.

--Qui peut donc, repris-je, leur arracher ces cris désespérés?

--Apprends en peu de mots, ajouta mon guide, que ces infortunés

n'attendent pas une seconde mort; et qu'oubliés à jamais dans cette

ombre de vie, il n'est point de condition qui ne leur semblât plus

douce. La clémence et la justice les dédaignent également; le monde n'a

pas même conservé leurs noms; taisons-nous sur eux aussi; mais jette un

coup d'oeil, et passe.

Je regardai, et je vis un drapeau rapidement emporté dans une course

sans repos et sans terme: il était suivi d'une foule si innombrable,

que je ne pouvais croire que la mort eût moissonné autant de victimes.

Parmi celles que je reconnus, je considérai l'ombre solitaire, qui se

refusa lâchement au grand fardeau du Pontificat [4]; et je compris

alors que j'étais au séjour des âmes tièdes, également réprouvées de

Dieu et de ses ennemis. Ces malheureux, qui n'ont point su goûter la

vie, étaient nus, et toujours assaillis d'insectes et de mouches

cruelles. Leurs larmes et le sang qui coulait de leurs blessures

allaient abreuver les vers qui fourmillaient à leurs pieds [5].

Portant ensuite mes regards plus avant, j'aperçus un concours de

peuples sur les bords d'un grand fleuve [6].

--Apprenez-moi, dis-je à mon guide, quels sont ceux qu'un reste de

lueur me fait découvrir, et quel est cet attrait puissant qui les

appelle au delà du fleuve.

--Tu le sauras, me répondit-il, quand tu seras à ce triste

rivage.

Frappé de crainte et de respect, je marchais en silence; et voilà qu'un

vieillard [7] blanchi par les années venait à nous dans une barque et

criait: «Malheur à vous, âmes perdues! n'espérez plus de voir les

cieux: je viens pour vous porter à l'autre rive, dans ces ténèbres, au

milieu des glaçons et des brasiers éternels... Et toi qui oses

m'aborder, homme vivant, sépare-toi de l'assemblée des morts. Mais,

voyant que je ne m'éloignais pas: C'est par une autre voie, me dit-il,

c'est sur d'autres bords et dans une autre barque que tu dois passer le

fleuve [8].»

Alors mon guide prit la parole:

--Vieillard, cesse de t'effaroucher, et ne résiste pas: ainsi le veut

celui qui peut tout ce qu'il veut.

À ces mots, le nocher des eaux livides apaisa son visage ombragé de

barbe et ses yeux qui roulaient des flammes.

Mais ces malheureuses âmes, dans l'abattement et la nudité, entendant

les cruelles paroles du vieillard, changèrent de couleur et grincèrent

des dents. Elles blasphémaient Dieu et maudissaient les auteurs de

leurs jours et la génération de l'homme; les temps, les lieux et leurs

enfants, et les enfants de leurs enfants.

L'enfer (1 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol · 第 2 / 8 段