De la terre et du ciel les intérêts divers

Produced by Mireille Harmelin, Valérie and the Online

Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This

file was produced from images generously made available

by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at

http://gallica.bnf.fr)

BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

* * * * * *

DANTE ALIGHIERI

* * * * * *

L'ENFER

POÈME EN XXXIV CHANTS

TRADUIT PAR RIVAROL

* * * * * *

TOME PREMIER

* * * * * *

PARIS

AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION

1, Rue Baillif 1

* * * * * *

1867

AVERTISSEMENT

Dès les premières heures de notre publication, nous avons annoncé le

chef-d'oeuvre du poëte florentin comme devant figurer en première ligne

parmi les joyaux de notre modeste écrin. Nous avons voulu, au début,

donner accès à tous les ouvrages consacrés par le temps et par

l'admiration universelle. Un succès constant pendant quatre longues et

parfois difficiles années, nous a prouvé que nous nous étions très

rarement trompé sur la valeur des écrits dont nous tentions la remise

au jour. Si des impatiences honorables gourmandaient les éditeurs de la

_Bibliothèque Nationale_ de n'avoir pas toujours obéi à un système de

chronologie littéraire qui ne nous paraissait pas si logique qu'on

semblait le croire, nous avons maintes fois pris à tâche de rassurer

ces impatiences dans la mesure de ce qui nous paraissait sage et

raisonnable, et nous nous estimons heureux de leur donner enfin

satisfaction en inaugurant la cinquième année d'existence de notre

collection par la publication du poëme le plus grandiose qu'ait produit

le génie humain, sans en excepter l'_Iliade_ et l'_Énéide_.

Nous ne nous dissimulerons pas toutefois qu'il nous était difficile de

choisir, parmi les traductions existantes de la _Divine comédie_, celle

qui pouvait donner la plus juste idée d'une oeuvre écrite à une époque

où la langue italienne n'était pas encore fixée et portée à son plus

haut degré d'harmonieuse élégance par les Torquato Tasso et les

Pétrarque, d'une oeuvre écrite en plein moyen âge, par un homme qui,

nourri des fortes études classiques, essayait, malgré sa profonde

connaissance des lettres latines, de transplanter dans l'épopée le

langage de tous les jours, et qui, grâce à cet héroïque effort,

emportait d'assaut la gloire et l'immortalité.

Un moment, nous avons songé à mettre de côté les travaux déjà faits et

à laisser à des littérateurs contemporains le soin de présenter Dante à

notre sympathique public. Mais il nous a fallu renoncer à ce projet

quand, par trois fois, nous nous sommes trouvé en face d'un débordement

de détails biographiques, de commentaires et de scolies qui eût donné

trop de développements à la fantaisie personnelle sans réussir à

rehausser la gloire du poëte italien. C'est le tort des époques où

l'imagination n'a plus que de trop rares représentants de donner à la

critique une part prépondérante, et l'on arrive ainsi à l'obscurité,

sous prétexte de clarté, dans les questions littéraires. Les divers

travaux qui ont été proposés à notre appréciation, malgré leur mérite

incontestable, ne nous paraissant pas justifier ce luxe d'explications

contradictoires qui eût singulièrement juré avec les proportions de

l'ordonnance architectonique de notre Panthéon populaire, nous avons

pris le parti de recourir à la traduction de Rivarol, dont la

réputation n'était plus à faire. L'esprit général qui a présidé à cet

intelligent travail nous ayant paru de nature à donner une connaissance

satisfaisante de l'_Enfer_, nous lui avons donné la préférence, avec la

persuasion que le public y trouvera son compte et y puisera amplement

les motifs propres à le confirmer dans l'admiration qui auréole depuis

près de quatre siècles le front austère d'Alighieri. Et en cela encore

nous avons eu l'heureux hasard de nous rencontrer avec un des jeunes

critiques de ce temps qui ont le mieux marqué leur place dans le

journalisme sérieux.

S'il était besoin d'autres raisons encore, nous demanderions à Rivarol

lui-même ce qu'il a prétendu faire; il nous répondrait d'abord: «Il

n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans cette traduction,

que je regarde comme une forte étude faite d'après un grand poëte.

C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'après les

maîtres.» (Notes du chant XX.)

Puis ailleurs (Notes du chant xxv): «Il y a des esprits chagrins et

dénués d'imagination, _censeurs de tout, exempts de rien produire_, qui

sont fâchés qu'on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot à mot,

dans cette traduction; ils se plaignent qu'on ait toujours cherché à

réunir la précision et l'harmonie, et que, donnant sans cesse à Dante,

on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus,

au _Discours préliminaire_, que si le poëte fournit les dessins, il

faut aussi lui fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au

texte, et s'ils ne l'entendent pas, que leur importe?»

Et enfin: «C'est surtout avec Dante que l'extrême fidélité serait une

infidélité extrême: _summum jus, summa injuria_. (Note du chant XXXI.)

La traduction de Rivarol parut en 1783 ou 1785 (Paris, Didot, in-8°);

l'éditeur de 1808 des _OEuvres de Rivarol_ (Paris, 5 vol. in-8°),

parlant du poëme de l'Enfer, appréciait comme suit le travail ingénieux

du traducteur:

«Sa grande réputation, ou pour mieux dire, le culte dont il jouit, est

un problème qui a toujours fatigué les gens de lettres: il serait

résolu si le style de cette traduction n'était point au-dessous, je ne

dis pas de ce poëte, mais de l'idée qu'on s'en forme. Il est bon

d'avertir que cette traduction a été communiquée à quelques personnes.

Celles qui entendaient le texte demandaient pourquoi on ne l'avait pas

traduit mot à mot? pourquoi on n'avait point rendu les termes surannés,

barbares et singuliers, par des termes singuliers, barbares et surannés;

afin que Dante fût exactement pour nous ce qu'il était pour l'Italie,

et qu'on ne pût le lire que le dictionnaire à la main? Nous renvoyons

ces personnes à une traduction de Dante qui fut faite et rimée sous

Henri IV, par un abbé Grangier. Les tournures de phrase y sont copiées

avec tant de fidélité, et les mots calqués si littéralement, que cette

traduction est un peu plus difficile à entendre que Dante même, et peut

donner d'agréables tortures aux amateurs. Ceux qui ne lisaient ce poëte

que dans la traduction étaient fâchés qu'on ne l'eût pas débarrassé de

tout ce qui a perdu l'à-propos, de toutes les allusions aux histoires

du temps, de toutes les notes; mais ils ne songeaient pas que la

brillante réputation de ce poëme ne permettrait point une telle

réforme. Oserait-on donner l'_Iliade_ et l'_Énéide_ par extrait? Ils ne

songeaient pas non plus que le poëme de l'_Enfer_ devant jeter un grand

jour sur les événements du douzième et du treizième siècle, il ne

fallait pas mutiler ce monument de l'histoire et de la littérature

toscane. Il doit suffire aux amateurs que la physionomie de Dante et

l'odeur de son siècle transpirent à chaque page de cette traduction. Il

doit suffire aux gens de lettres que notre poésie française puisse

s'accroître des richesses du poëte toscan; il doit suffire aux uns et

aux autres que, sans le trop écarter de son siècle, on l'ait assez

rapproché du nôtre. Ce n'est point en effet la sensation que fait

aujourd'hui le style de Dante en Italie, qu'il s'agit de rendre, mais

la sensation qu'il fit autrefois. Si le _Roman de la Rose_ avait les

beautés du poëme de l'_Enfer_, croit-on que les étrangers s'amuseraient

à le traduire en vieux langage afin d'avoir ensuite autant de peine à

le déchiffrer que nous?»

Comme on le verra ci-dessous, nous avons conservé de Rivarol le

discours préliminaire où il raconte la vie et apprécie les ouvrages de

Dante. Mais il y a un proverbe français qui nous recommande de ne pas

entendre une seule cloche; la colossale renommée du poëte florentin n'a

pas été si universellement consacrée qu'il ne se soit trouvé de ci de

là quelques notes discordantes dans le concert admiratif que les

siècles ont successivement donné à cette glorieuse personnalité. Ce

n'est pas d'aujourd'hui que les caudataires des théocraties viennent

déposer leurs vilenies le long des impérissables monuments où l'on

brûle volontiers ce qu'ils adorent et où l'on adore ce qu'ils brûlent

ou voudraient brûler. Bornons-nous cependant à deux citations

significatives. L'honnête et naïf Moreri, en son _Grand dictionnaire

historique_ (tome III, p. 176, éd. de 1732), se borne à cette courte

notice, dans laquelle nous soulignons les mots qui nous révèlent sa

pensée intime ou plutôt celle de l'entourage de ce docteur en

théologie:

«Dante Alighieri, un des rares esprits de son temps, grand poëte toscan

et bon philosophe, a vécu sur la fin du treizième siècle et au

commencement du quatorzième. Il naquit à Florence, l'an 1265 et fut

l'un des gouverneurs de cette ville, pendant les factions des Noirs ou

Guelfes, et des Blancs qui étaient la plupart Gibelins. Charles de

France, comte de Valois, que le pape Boniface VIII avait fait venir

l'an 1301 à Florence, pour dissiper les factions dont cette république

était horriblement tourmentée, ne put empêcher ou consentit peut-être

que les Noirs proscrivissent les Blancs et ruinassent leurs maisons.

Dante, qui était de la faction des Blancs, quoique d'ailleurs il fût

Guelfe, se trouva du nombre des bannis; sa maison fut abattue et toutes

ses terres furent pillées. Il s'en prit au comte de Valois, comme à

l'auteur de cette injustice, et essaya de s'en venger sur toute la

maison de France, en parlant très-mal de son origine dans ses ouvrages;

ce qui aurait sans doute fait impression dans les esprits si des

preuves très-claires ne dissipaient cette calomnie. _Cette animosité

n'est pas la seule qui défigure les ouvrages de Dante: ses emportements

contre le saint-siége l'ont fait mettre au nombre des auteurs censurés.

À cela près, il avait beaucoup de génie_. Pétrarque dit que son langage

était délicat, mais que la pureté de ses moeurs ne répondait pas à

celle de son style. Il mourut à Ravenne, l'an 1321, en la 56e année de

son âge, au retour de Venise, où Gui Poletan, prince de Ravenne,

l'avait envoyé pour détourner la guerre dont la République le menaçait,

sans y avoir réussi et sans avoir pu se faire rappeler de son exil,

Dante a composé divers poëmes, que nous avons avec les explications de

Christophe Landini et d'Alexandre Vellutelli. Il a laissé aussi des

épîtres, _De monarchia mundi_, etc. Il s'était lui-même composé cette

épitaphe un peu avant que d'expirer:

Jura monarchiae, superos, Phlegethonta lacusque

Lustrando cecini, voluerunt fata quousque.

Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,

Auctoremque suum petit felicior astris,

Hic claudor Dantes, patriis extorris ab oris,

Quem genuit parvi Florentia mater amoris.

Le biographe Feller (t. III, édit. in-8°), après avoir glissé

légèrement sur l'ensemble des oeuvres de Dante, cite complaisamment

l'opinion d'un _savant moderne_ sur l'_Enfer_: «C'est un salmigondis

consistant dans un mélange de diables et de damnés anciens et modernes,

d'où il résulte une espèce d'avilissement des dogmes sacrés du

christianisme; aussi, jamais écrivain, même _ex professo_ antichrétien,

n'a contribué plus que Dante, par cet abus, à jeter du ridicule sur la

religion; loin que cet auteur ait mis dans son ouvrage la dignité, la

gravité et le jugement nécessaires, il n'y a mis que le bavardage le

plus grossier, le plus digne des esprits de la basse populace.» La

fable _le Serpent et la Lime_ sera toujours une grande vérité.

Plus justes et plus sérieux ont été les hommes de talent qui se sont

donné la peine d'étudier Dante _intus et in cute_, tels que Chabanon,

Artaud, Delécluze et Lamennais. A notre avis, pour un poëte comme celui

de la _Divine Comédie_, pas n'est besoin de rompre tant de lances:

Dante se défend tout seul. Aussi ne conseillerons-nous jamais à

personne de plonger les yeux dans l'immense fouillis de commentaires,

d'études, de critiques dont on a fatigué le public depuis la première

édition de cet étrange poëme (Vérone, 1472, in-4°); on peut essayer de

s'en donner une idée en parcourant la _Notizia de libri rari nella

lingua italiana_ (Venise, 1728, in-4°, pages 86, 87, 88); Fontanini (p.

160 de la notice citée) a rassemblé les titres d'environ cinquante

écrits pour expliquer, critiquer ou défendre la _Divine Comédie_. Elle

a été traduite dans toutes les langues littéraires de l'Europe; la

France n'a pas été en arrière pour rendre au poëte autant d'hommages

qu'il était possible; la liste suivante en est la meilleure preuve.

Citons d'abord les traductions en vers:

_La Comédie de Dante, de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis_, mise en

rime françoise et commentée par Baltazar Grangier, conseiller, aumônier

du roi, abbé de Saint-Barthélemy de Noyon et chanoine de l'église de

Paris, (Paris, 1596-97, 3 vol. in-12);--la traduction de Henri Terrasso

(1817, in-8°);--de Brait Delamathe (1825, in-8°);--de Gourbillon

(Paris, Auffray, 1831, in-8°) divisée en tercets, comme l'original;

--d'Antony Deschamps, 20 chants choisis dans la _Divine comédie_ (Paris,

1830, in-8°);--d'Aroux (Paris, Michaud, 1842, 2 vol. in-12);--de

Mongis (1846), sans compter les fragments semés dans une foule de

recueils de vers.

Parmi les traductions en prose, partielles ou complètes, il y a lieu de

signaler:

Celles de Moutonnet de Clairfons (Paris, 1776, in-8°);--du comte

d'Estouteville, revue par Sallior (Paris, 1796, in-8°);--de Rivarol

(1783 ou 1785, Didot, in-8°);--d'Artaud (1811-1813, 3 vol. in-8°, Paris,

Didot);--de G. Calemard de Lafayette (1835);--de Pier-Angelo

Fiorentino (Paris, Gosselin, 1840, in-18, rééditée depuis en in-folio,

grand luxe, avec les illustrations de Gustave Doré);--de Brizeux (Paris,

Charpentier, 1841, in-18);--de Lamennais (_OEuvres posthumes_, Paris,

Didier, in-18).

Maintenant que nous avons à peu près rempli notre humble emploi

d'introducteur, nous sera-t-il permis de glisser ici une théorie

personnelle à propos des traductions des poëtes? Nous avons dû, dans la

circonstance présente, choisir une traduction en prose; mais, à notre

avis, les vers ne peuvent être traduits honorablement que par des vers.

Si Antony Deschamps, un des vétérans de la glorieuse phalange de 1830,

a pu réussir à donner le tour de la poétique française à vingt chants

choisis dans la _Divine Comédie_, n'est-il pas permis d'espérer qu'il

surgira quelque jour, des valeureux bataillons de la jeunesse

littéraire, une recrue pleine d'ardeur qui donnera toute son âme à

compléter ce qui est resté inachevé jusqu'ici! L'amour du beau et du

grand est-il donc assez perdu pour que cet espoir ne soit jamais

réalisé dans un pays qui a produit les Hugo, les Musset, les Th.

Gautier, les Barbier et les Brizeux? Allons, jeunesse, _sursum corda_!

Le coeur de la patrie ne vibre pas seulement sous l'action des

jouissances matérielles et des triomphes de l'industrie. Non, non, la

poésie ne saurait mourir sans lutter.

Qu'il y ait un regrettable temps d'arrêt, nous sommes au premier rang

pour le déplorer; mais nous avons la conviction qu'il se rencontrera un

jour quelque Epiménide inspiré qui, dans son sommeil réparateur,

puisera les forces nécessaires pour tenter encore l'oeuvre difficile

peut-être, mais non impossible, de faire revivre les poëtes du passé,

avec toutes les grâces, toutes les harmonies qui resplendissent dans

leurs vers éternels.

N. DAVID.

DE LA VIE ET DES POËMES

DE DANTE

Il n'est guère dans la littérature de nom plus imposant que celui de

Dante. Le génie d'invention, la beauté des détails, la grandeur et la

bizarrerie des conceptions lui ont mérité, je ne dis pas la première ou

la seconde place entre Homère et Milton, Tasse et Virgile, mais une

place à part. Je vais parler un moment de sa personne et de ses

ouvrages, et présenter ensuite son poëme de l'_Enfer_, la plus

extraordinaire de ses productions.

DANTE ALIGHIERI naquit à Florence, en 1265, d'une famille ancienne et

illustrée. Ayant perdu son père de bonne heure, il passa à l'école de

Brunetto Latini, un des plus savants hommes du temps; mais il s'arracha

bientôt aux douceurs de l'étude, pour prendre part aux événements de

son siècle.

L'Italie était alors tout en confusion; ses plus grandes villes

s'étaient érigées en Républiques, tandis que les autres suivaient la

fortune de quelques petits tyrans. Mais deux factions désolaient

surtout ce beau pays: l'une des Gibelins, attachée aux empereurs, et

l'autre des Guelfes [1], qui soutenait les prétentions des papes. Il y

avait plus de soixante ans que les Césars allemands n'avaient mis le

pied en Italie, quand Dante entra dans les affaires; et cette absence

avait prodigieusement affaibli leur parti. Les papes avaient toujours

eu l'adresse de leur susciter des embarras dans l'empire, et de leur

opposer les rois de France: de sorte que les empereurs, ne venant à

Rome que pour punir un pontife, ou imposer des tributs aux villes

coupables, revolaient aussitôt en Allemagne pour apaiser les troubles;

et l'Italie leur échappait. Leur malheur fut, dans tous les temps, de

ne pas demeurer à Rome: elle serait devenue la capitale de leurs États,

et les papes auraient été soumis sous l'oeil du maître.

[1: Il serait difficile de faire des recherches satisfaisantes sur

l'origine de ces factions et du nom singulier qu'on leur donna:

l'histoire n'offre que des incertitudes là-dessus. On trouve seulement

que, dès le dixième siècle, l'Italie, remplie d'armées allemandes, et

prenant parti pour ou contre, s'accoutumait à ces dénominations de

_Guelfes_ et de _Gibelins_.]

Au treizième siècle, la république de Florence était entièrement Guelfe,

et s'il y avait quelques Gibelins parmi ses habitants, ils se tenaient

cachés: mais ils dominaient ailleurs, et on se battait fréquemment.

Dante, dont les aïeux avaient été Guelfes, se trouva à la bataille de

Campaldino, que les Florentins livrèrent aux Gibelins d'Arrezzo et qui

fut une des plus sanglantes. On voit encore, dans les histoires du

temps, qu'il contribua par sa valeur à la victoire de Caprona,

remportée aussi par les Florentins sur les républicains de Pise.

Un peu de calme ayant succédé à tant d'orages, le poëte en profita pour

se livrer à son goût pour les lettres et aux charmes d'un amour

heureux. Béatrix, qu'il aima, est immortelle comme Laure, et peut-être

la destinée de ces deux femmes est-elle digne d'observation; mortes

toutes deux à la fleur de leur âge, et toutes deux chantées par les

plus grands poëtes de leur siècle.

Dante se maria en 1291, et eut plusieurs enfants; mais il ne trouva pas

le bonheur avec sa femme et fut contraint de l'abandonner. Le dessin,

la musique et la poésie le consolèrent et partagèrent ses moments,

jusqu'à ce qu'il devint homme public, en 1300: c'est là l'époque de

tous ses malheurs. Il était âgé de trente-cinq ans lorsqu'il fut nommé

prieur de la république, dignité qui revient à celle des anciens

décemvirs. Mais les prieurs n'étaient qu'au nombre de huit. Ces

magistrats, malgré leur autorité violente, ne tenaient pas d'une main

ferme le gouvernail de l'État, puisque, outre les querelles du

sacerdoce et de l'empire, la république nourrissait encore des

inimitiés intestines; et voici quelle en fut la source.

Pistoie, ville du territoire de Florence, était depuis longtemps

troublée par les intrigues de deux familles puissantes, et ces

intrigues avaient produit deux partis qu'on appela _les Blancs_ et _les

Noirs_, pour les mieux distinguer sans doute. Le Sénat, afin d'éteindre

ces dissensions, attira autour de lui les principales têtes de la

discorde; mais ce levain, au lieu de se perdre dans la masse de l'État,

aigrit tellement les esprits, qu'il fallut bientôt être Noir ou Blanc à

Florence comme à Pistoie: c'étaient chaque jour des affronts et des

atrocités nouvelles. Les choses furent portées au point que, pour

sauver la République, Dante persuada à ses collègues d'envoyer en exil

les chefs des deux partis: ce qui fut exécuté.

Après cet événement, il se flattait d'une paix durable, lorsqu'étant

allé en ambassade à Rome, les Noirs profitèrent de son absence, mirent

à leur tête Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, et,

secrètement aidés par Boniface VIII, rentrèrent dans la ville. Aussitôt,

tout changea de face: les Blancs, déclarés ennemis de la patrie,

furent chassés; et Dante, qui était soupçonné de leur être favorable,

apprit à la fois son exil et la perte de tous ses biens.

Dans son malheur, il s'attacha aux Gibelins; et comme en ce moment

Henri de Luxembourg était venu se faire couronner à Rome, ce parti

avait repris vigueur, et l'Italie était dans l'attente de quelque

grande révolution: si bien que Dante conçut le projet de se faire

ouvrir par les armes les portes de Florence. Aussi coupable et moins

heureux que Coriolan, il courait de l'armée des mécontents aux camps de

l'empereur, passant sa vie à faire des tentatives infructueuses et

témoin de toutes les humiliations des impériaux.

C'est avec aussi peu de succès qu'il eut recours aux supplications,

comme on le voit par une lettre au peuple de Florence, qui commence par

ces mots: POPULE MEE, QUID FECI TIBI? Renonçant enfin à tout espoir de

retour, il se mit à voyager, parcourut l'Allemagne et vint à Paris, où,

comme on l'a dit de Tasse, on assure qu'il travaillait à ses poëmes.

Forcé dans la suite d'implorer la protection des princes d'Italie, il

vécut dans différentes cours et mourut en 1321, âgé de cinquante-six

ans, chez Gui de Polente, prince de Ravenne.

Dante, à la fois guerrier, négociateur et poëte, eut sans doute des

succès et quelques beaux moments; mais pour avoir passé la moitié de sa

vie dans l'exil et l'indigence, il doit augmenter la liste des grands

hommes malheureux. C'est ainsi qu'il s'en exprime lui-même, en pleurant

la perte de ses biens et de son indépendance. «Partout où se parle

cette langue toscane, on m'a vu errer et mendier; j'ai mangé le pain

d'autrui et savouré son amertume. Navire sans gouvernail et sans voiles,

poussé de rivage en rivage par le souffle glacé de la misère, les

peuples m'attendaient à mon passage, sur un peu de bruit qui m'avait

précédé, et me voyaient autre qu'ils n'auraient osé le croire: je leur

montrais les blessures que me fit la fortune, qui déshonorent celui que

les reçoit.»

À une sensibilité profonde et à la plus haute fierté, Dante joignait

encore cette ambition des républiques, si différente de l'ambition des

monarchies. Quand son sénat, qui ne faisait pas tout ce qu'il en eût

désiré, le nomma à l'ambassade de Rome, ce poëte, considérant l'état de

crise où il laissait la république, et le péril de confier cette

légation à un autre, dit ce mot devenu célèbre: S'IO VO, CHI STA, E

S'IO STO, CHI VA: _Si je pars, qui reste, et si je reste, qui part_?

Quoique logé chez le prince de Ravenne, il ne laissa pas de raconter

dans son _Enfer_ l'aventure délicate et désastreuse arrivée à la fille

de ce prince; et lorsque après son exil il se fut réfugié auprès de Can

de l'Escale, il conserva dans cette cour ses manières républicaines.

Un jour, ce petit souverain lui disait: «Je suis étonné, messer Dante,

qu'un homme de votre mérite n'ait point l'art de captiver les coeurs;

tandis que le fou même de ma cour a gagné la bienveillance

universelle.--Vous en seriez moins étonné, répondit le poëte, si vous

saviez combien ce qu'on nomme _amitié_ et _bienveillance_ dépend de la

sympathie et des rapports.»

Les différents ouvrages qui nous restent de lui [2] attestent partout

la mâle hardiesse de son génie. On sait avec quelle vigueur il a plaidé

la cause des rois contre les papes, dans son _Traité de la monarchie_,

et même dans ses poëmes. On trouve, par exemple, ces vers sur l'union

du pouvoir spirituel et temporel, au seizième Chant du _Purgatoire_:

[2: En voici la liste: CANZONI, SONNETTI, VITA NUOVA, CONVIVIO,

EGLOCHE, EPISTOLE, VERSI HEROICI, ALLEGORIA SOPRA VIRGILIO, _de vulgari

Eloquentiâ_, _de Monarchiâ_ et LA DIVINA COMEDIA.]

De la terre et du ciel les intérêts divers

Avaient donné longtemps deux chefs à l'univers;

Rome alors florissait dans une paix profonde,

Deux soleils éclairaient cette reine du monde:

Mais sa gloire a passé quand l'absolu pouvoir

A mis aux mêmes mains le sceptre et l'encensoir [3].

[3: Il fait ailleurs une vive apostrophe à l'Empereur, qu'il appelle

_César tudesque_, le conjurant de ne pas oublier son Italie, _le jardin

de l'Empire_, pour les glaçons de l'Autriche, et l'invitant à venir

enfourcher les arçons de cette belle monture qui attend son maître

depuis si longtemps.

Si l'Empereur avait montré au Pape, dans leur entrevue à Vienne, cette

invitation du poëte italien, je ne vois pas ce que le pontife aurait pu

répondre, car Dante connaissait fort bien les droits du Sacerdoce et de

l'Empire, et on ne doute point à Rome qu'il n'y ait encore plus de

théologie que de poësie dans la _Divina Comedia_.]

Partout ce poëte a heurté les préjugés de son temps; et ce temps est un

des plus malheureux que l'histoire nous présente. Les violences

scandaleuses des papes, les disgrâces et la fin de la maison de Souabe,

les crimes de Mainfroi, les cruautés de Charles d'Anjou, les funestes

croisades de saint Louis et sa fin déplorable; la terreur des armes

musulmanes; plus encore les calamités de l'Italie désolée par les

guerres civiles et les barbaries des tyrans; enfin les alarmes

religieuses, l'ignorance et le faible de tous les esprits qui aimaient

à se consterner pour des prédictions d'astrologie: voilà les traits qui

donnent à ces temps une physionomie qui les distingue.

Quoique le génie n'attende pas des époques pour éclore, supposons

cependant que, dans un siècle effrayé par tant de catastrophes, et dans

le pays même théâtre de tant de discordes, il se rencontre un homme de

génie, qui, s'élevant au milieu des orages, parvienne au gouvernement

de sa patrie; qu'ensuite, exilé par des citoyens ingrats, il soit

réduit à traîner une vie errante, et à mendier les secours de quelques

petits souverains: il est évident que les malheurs de son siècle et ses

propres infortunes feront sur lui des impressions profondes, et le

disposeront à des conceptions mélancoliques ou terribles.

Tel fut Dante, qui conçut dans l'exil son poëme de l'_Enfer_, du

_Purgatoire_ et du _Paradis_, embrassant dans son plan les trois règnes

de la vie future, et s'attirant toute l'attention d'un siècle où on ne

parlait que du jugement dernier, de la fin de ce monde et de

l'avènement d'un autre.

Il y a deux grands acteurs dans ce poëme: Béatrix, cette maîtresse tant

pleurée, qui doit lui montrer le Paradis, et Virgile, son poëte par

excellence, qui doit le guider aux Enfers et au Purgatoire.

Il descend donc aux Enfers sur les pas de Virgile, pour s'y entretenir

avec les ombres des papes, des empereurs et des autres personnages du

temps, sur les malheurs de l'Italie, et particulièrement de Florence;

ce n'est qu'en passant qu'il touche aux questions de la vie future dont

le monde s'occupait alors.

Comme il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, il met à

profit les erreurs de la géographie, de l'astronomie et de la physique:

et le triple théâtre de son poëme se trouve construit avec une

intelligence et une économie admirables. D'abord la terre, creusée

jusque dans son centre, offre dix grandes enceintes, qui sont toutes

concentriques. Il n'est point de crime qui soit oublié dans la

distribution des supplices que le poëte rencontre d'un cercle à

l'autre: souvent une enceinte est partagée en différents donjons; mais

toujours avec une telle suite dans la gradation des crimes et des

peines, que Montesquieu n'a pas trouvé d'autres divisions pour son

_Esprit des lois_.

Il faut observer que, dans cette immense spirale, les cercles vont en

diminuant de grandeur, et les peines en augmentant de rigueur, jusqu'à

ce qu'on rencontre Lucifer garrotté au centre du globe, et servant de

clef à la voûte de l'Enfer. Observons encore ici qu'une spirale et des

cercles sont une de ces idées simples, avec lesquelles on obtient

aisément une éternité: l'imagination n'y perd jamais de vue les

coupables et s'y effraye davantage de l'uniformité de chaque supplice:

un local varié et des théâtres différents auraient été une invention

moins heureuse.

Dante et son guide sortent ensemble des ténèbres et des flammes de

l'abîme par des routes fort étroites; mais ils ont à peine passé le

point central de la terre, qu'ils tournent transversalement sur

eux-mêmes, et la tête se trouvant où étaient les pieds, ils montent au

lieu de descendre. Arrivés à l'hémisphère qui répond au nôtre, ils

découvrent un nouveau ciel et d'autres étoiles. Le poëte profite de

l'idée où on était alors, qu'il n'y avait pas d'antipodes, pour y

placer le Purgatoire.

C'est une colline dont le sommet se perd dans le ciel, et qui peut

avoir en hauteur ce qu'a l'Enfer en profondeur. Les deux poëtes

s'élèvent de division en division et des punitions qui deviennent

toujours plus de clartés en clartés, trouvant sans cesse légères. Le

lecteur s'élève et respire avec eux: il entend partout le langage

consolant de l'espérance, et ce langage se sent de plus en plus du

voisinage des Cieux. La colline est enfin couronnée par le Paradis

terrestre: c'est là que Béatrix paraît, et que Virgile abandonne

Dante.

Alors il monte avec elle de sphère en sphère, de vertus en vertus, par

toutes les nuances du bonheur et de la gloire, jusque dans les

splendeurs du Ciel empyrée; et Béatrix l'introduit au pied du trône de

l'Éternel.

Étrange et admirable entreprise! Remonter du dernier gouffre des Enfers

jusqu'au sublime sanctuaire des Cieux, embrasser la double hiérarchie

des vices et des vertus, l'extrême misère et la suprême félicité, le

temps et l'éternité; peindre à la fois l'ange et l'homme, l'auteur de

tout mal, et le Saint des saints? Aussi on ne peut se figurer la

sensation prodigieuse que fit sur toute l'Italie ce poëme national,

rempli de hardiesses contre les papes, d'allusions aux événements

récents et aux questions qui agitaient les esprits; écrit d'ailleurs

dans une langue au berceau, qui prenait entre les mains de Dante une

fierté qu'elle n'eut plus après lui, et qu'on ne lui connaissait pas

avant. L'effet qu'il produisit fut tel, que, lorsque son langage rude

et original ne fut presque plus entendu, et qu'on eut perdu la clef des

allusions, sa grande réputation ne laissa pas de s'étendre dans un

espace de cinq cents ans, comme ces fortes commotions dont

l'ébranlement se propage à d'immenses distances.

L'Italie donna le nom de _divin_ à ce poëme et à son auteur; et

quoiqu'on l'eût laissé mourir en exil, cependant ses amis et ses

nombreux admirateurs eurent assez de crédit, sept à huit ans après sa

mort, pour faire condamner le poëte Cecco d'Ascoli à être brûlé

publiquement à Florence, sous prétexte de magie et d'hérésie, mais

réellement parce qu'il avait osé critiquer Dante. Sa patrie lui éleva

des monuments, et envoya, par décret du Sénat, une députation à un de

ses petits-fils, qui refusa d'entrer dans la maison et les biens de son

aïeul. Trois papes ont depuis accepté la dédicace de la _Divina

Comedia_, et ont fondé des chaires pour expliquer les oracles de cette

obscure divinité [4].

[4: Dante n'a pas donné le nom de _comédie_ aux trois grandes parties

de son poëme, parce qu'il finit d'une manière heureuse, ayant le

Paradis pour dénoument, ainsi que l'ont cru les commentateurs: mais

parce qu'ayant honoré l'_Enéide_ du nom d'ALTA TRAGEDIA, il a voulu

prendre un titre plus humble, qui convînt mieux au style qu'il emploie,

si différent en effet de celui de son maître.]

Les longs commentaires n'ont pas éclairci les difficultés, la foule des

commentateurs n'ayant vu partout que la théologie; mais ils auraient dû

voir aussi la mythologie, car le poëte les a mêlées. Ils veulent tous

absolument que Dante soit _la partie animale_, ou les sens; Virgile,

_la philosophie morale_, ou la simple raison; et Béatrix, _la lumière

révélée_, ou la théologie. Ainsi l'homme grossier, représenté par Dante,

après s'être égaré dans une forêt obscure, qui signifie, suivant eux,

les orages de la jeunesse, est ramené par la raison à la connaissance

des vices et des peines qu'ils méritent, c'est-à-dire aux Enfers et au

Purgatoire: mais quand il se présente aux portes du Ciel, Béatrix se

montre et Virgile disparaît. C'est la raison qui fuit devant la

théologie.

Il est difficile de se figurer qu'on puisse faire un beau poëme avec de

telles idées, et ce qui doit nous mettre en garde contre ces sortes

d'explications, c'est qu'il n'est rien qu'on ne puisse plier sous

l'allégorie avec plus ou moins de bonheur. On n'a qu'à voir celle que

Tasse a lui-même trouvée dans sa _Jérusalem_.

Mais il est temps de nous occuper du poëme de l'_Enfer_ en particulier,

de son coloris, de ses beautés et de ses défauts.

* * * * * * *

_Du poëme de l'Enfer_.--Au temps où Dante écrivait, la littérature se

réduisait en France, comme en Espagne, aux petites poésies des

Troubadours. En Italie, on ne faisait rien d'important dans la langue

du peuple; tout s'écrivait en latin. Mais Dante ayant à construire son

monde idéal, et voulant peindre pour son siècle et sa nation [5], prit

ses matériaux où il les trouva: il fit parler une langue qui avait

bégayé jusqu'alors, et les mots extraordinaires qu'il créait au besoin

n'ont servi qu'à lui seul. Voilà une des causes de son obscurité.

D'ailleurs il n'est point de poëte qui tende plus de piéges à son

traducteur; c'est presque toujours des bizarreries, des énigmes ou des

horreurs qu'il lui propose: il entasse les comparaisons les plus

dégoûtantes, les allusions, les termes de l'école et les expressions

les plus basses: rien ne lui paraît méprisable, et la langue française,

chaste et timorée, s'effarouche à chaque phrase. Le traducteur a sans

cesse à lutter contre un style affamé de poésie, qui est riche et point

délicat, et qui, dans cinq ou six tirades, épuise ses ressources et lui

dessèche ses palettes. Quel parti donc prendre? Celui de ménager ses

couleurs; car il s'agit d'en fournir aux dessins les plus fiers qui

aient été tracés de main d'homme; et lorsqu'on est pauvre et délicat,

il convient d'être sobre. Il faut surtout varier ses inversions: Dante

dessine quelquefois l'attitude de ses personnages par la coupe de ses

phrases; il a des brusqueries de style qui produisent de grands effets;

et souvent dans la peinture de ses supplices il emploie une fatigue de

mots qui rend merveilleusement celle des tourmentés. L'imagination

passe toujours de la surprise que lui cause la description d'une cause

incroyable à l'effroi que lui donne nécessairement la vérité du

tableau: il arrive de là que ce monde visible ayant fourni au poëte

autant d'images pour peindre son monde idéal, il conduit et ramène sans

cesse le lecteur de l'un à l'autre; et ce mélange d'événements si

invraisemblables et de couleurs si vraies fait toute la magie de son

poëme.

[5: C'est un des grands défauts du poëme, d'être fait un peu trop pour

le moment: de là vient que l'auteur, ne s'attachant qu'à présenter sans

cesse les nouvelles tortures qu'il invente, court toujours en avant, et

ne fait qu'indiquer les aventures. C'était assez pour son temps, pas

assez pour le nôtre.]

Dante a versifié par tercets ou à rimes triplées, et c'est de tous les

poëtes celui qui, pour mieux porter le joug, s'est permis le plus

d'expressions impropres et bizarres; mais aussi, quand il est beau,

rien ne lui est comparable. Son vers se tient debout par la seule force

du substantif et du verbe, sans le concours d'une seule épithète [6].

[6: Tels sont sans doute aussi les beaux vers de Virgile et d'Homère;

ils offrent à la fois la pensée, l'image et le sentiment: ce sont de

vrais polypes, vivants dans le tout, et vivants dans chaque partie; et

dans cette plénitude de poésie, il ne peut se trouver un mot qui n'ait

une grande intention. Mais on n'y sent pas ce goût âpre et sauvage,

cette franchise qui ne peut s'allier avec la perfection, et qui fait le

caractère et le charme de Dante.]

Si les comparaisons et les tortures que Dante imagine sont quelquefois

horribles, elles ont toujours un côté ingénieux, et chaque supplice est

pris dans la nature du crime qu'il punit. Quant à ses idées les plus

bizarres, elles offrent aussi je ne sais quoi de grand et de rare qui

étonne et attache le lecteur. Son dialogue est souvent plein de vigueur

et de naturel, et tous ses personnages sont fièrement dessinés. La

plupart de ses peintures ont encore aujourd'hui la force de l'antique

et la fraîcheur du moderne, et peuvent être comparées à ces tableaux

d'un coloris sombre et effrayant, qui sortaient des ateliers des

Michel-Ange et des Carrache et donnaient à des sujets empruntés de la

religion une sublimité qui parlait à tous les yeux.

Il est vrai que, dans cette immense galerie de supplices, on ne

rencontre pas assez d'épisodes; et, malgré la brièveté des chants, qui

sont comme des repos placés de très-près, le lecteur le plus intrépide

ne peut échapper à la fatigue. C'est le vice fondamental du poëme.

Enfin, du mélange de ses beautés et de ses défauts, il résulte un poëme

qui ne ressemble à rien de ce qu'on a vu, et qui laisse dans l'âme une

impression durable. On se demande, après l'avoir lu, comment un homme a

pu trouver dans son imagination tant de supplices différents, qu'il

semble avoir épuisé les ressources de la vengeance divine; comment il a

pu, dans une langue naissante, les peindre avec des couleurs si chaudes

et si vraies, et, dans une carrière de trente-quatre chants, se tenir

sans cesse la tête courbée dans les Enfers.

Au reste, ce poëme ne pouvait paraître dans des circonstances plus

malheureuses: nous sommes trop près ou trop loin de son sujet. Dante

parlait à des esprits religieux, pour qui ses paroles étaient des

paroles de vie, et qui l'entendaient à demi-mot: mais il semble

qu'aujourd'hui on ne puisse plus traiter les grands sujets mystiques

d'une manière sérieuse. Si jamais, ce qu'il n'est pas permis de croire,

notre théologie devenait une langue morte, et s'il arrivait qu'elle

obtînt, comme la mythologie, les honneurs de l'antique; alors Dante

inspirerait une autre espèce d'intérêt: son poëme s'élèverait comme un

grand monument au milieu des ruines des littératures et des religions:

il serait plus facile à cette postérité reculée de s'accommoder des

peintures sérieuses du poëte, et de se pénétrer de la véritable terreur

de son Enfer; on se ferait chrétien avec Dante, comme on se fait païen

avec Homère [7].

[7: Je serais tenté de croire que ce poëme aurait produit de l'effet

sous Louis XIV, quand je vois Pascal avouer dans ce siècle, que la

sévérité de Dieu envers les damnés le surprend moins que sa miséricorde

envers les élus. On verra, par quelques citations de cet éloquent

misanthrope, qu'il était bien digne de faire l'_Enfer_, et que

peut-être celui de Dante lui eût semblé trop doux.]

Voilà le précis du poëme; il est long et ne dit pas tout: mais on

trouvera semées dans les notes les idées qui manquent ici;

l'application en sera plus facile et moins éloignée que si on les eût

fait entrer dans ce discours préliminaire, et qu'il eût ensuite fallu

les transporter et les appliquer de mémoire, en lisant le poëme.

_De la traduction_.--Comme on a beaucoup parlé des traductions, je n'en

dirai qu'un mot en finissant, pour ne pas paraître mépriser ce genre de

travail, ou l'estimer plus qu'il ne vaut. J'ai donc pensé qu'elles

devraient servir également à la gloire du poëte qu'on traduit, et au

progrès de la langue dans laquelle on traduit; et ce n'est pourtant

point là qu'il faut lire un poëte, car les traductions éclairent les

défauts et éteignent les beautés; mais on peut assurer qu'elles

perfectionnent le langage.

En effet, la langue française ne recevra toute sa perfection qu'en

allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître ses vraies

richesses; en fouillant dans l'antiquité à qui elle doit son premier

levain, et en cherchant les limites qui la séparent des autres langues.

La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome étranger,

proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte

pour ainsi dire en tous les sens: bientôt il sait tout ce que peut ou

ne peut pas sa langue; il épuise ses ressources, mais il augmente ses

forces, surtout lorsqu'il traduit les ouvrages d'imagination, qui

secouent les entraves de la construction grammaticale, et donnent des

ailes au langage.

Notre langue n'étant qu'un métal d'alliage, il faut la dompter par le

travail, afin d'incorporer ses divers éléments. Sans doute elle

n'acquerra jamais ce principe d'unité qui fait la force et la richesse

du grec; mais elle pourra peut-être un jour s'approcher de la souplesse

et de l'abondance de la langue italienne, qui traduit avec tant de

bonheur. Quand une langue a reçu toute sa perfection, les traductions y

sont aisées à faire et n'apportent plus que des pensées.

Puisqu'on va parcourir des lieux peuplés d'ombres, de mânes et de

fantômes, il est bon de dire un mot sur ce que les anciens entendaient

par ces expressions.

_De l'état des morts_.--Ils distinguaient après la mort, _l'âme_, _le

corps_ et _l'ombre_.

L'âme était une portion de l'esprit qui anime l'univers, une subtile

quintessence, un rayon très-épuré: mais c'était toujours de la matière;

et quoiqu'elle ne tombât point sous les sens, on ne la croyait pas pur

esprit: tout alors avait une forme et occupait un lieu quelconque.

Seulement on lui donnait quelquefois la figure d'un papillon qui

s'échappe de la bouche d'un mourant, pour exprimer son excessive

légèreté, et non pour assigner sa véritable forme, qui n'était pas

déterminée.

Mais l'ombre différait de l'âme, en ce qu'elle retenait la figure et

l'apparence du corps. Elle en était _le spectre_, _le simulacre_, _le

fantôme_; et, bien qu'elle fût d'une matière assez ténue pour échapper

au toucher, cependant elle était visible et conservait les idées, les

goûts et les affections que le mort avait eus dans sa vie.

Les noms d'ombre, de spectre, de simulacre et de fantôme signifient

donc tous _image_ et _représentation de l'homme_. Les mânes signifient

_restes_, et désignent ce qui survit à l'homme, ce qui est _permanent_

après lui. Toutes ces expressions emportent la même idée: ce sont les

mânes ou l'ombre d'un mort qu'on rencontre aux Enfers; c'est encore

cela qu'on voit errer autour de son tombeau. Observez pourtant que le

génie du défunt était autre chose: il gardait le sépulcre, et se

montrait sous la forme de quelque animal, symbole de la qualité

dominante du mort. Énée, faisant des libations à son père, voit sortir

du mausolée un beau serpent, emblème de la haute sagesse de ce héros.

Il arrivait quelquefois qu'un homme voyait son génie avant de mourir;

mais le cas était rare, et on ne compte guère que Dion, Socrate et

Brutus qui aient eu cet avantage. Nos anges gardiens ont remplacé les

génies, avec cette différence, qu'ils ne s'occupent plus de nous après

la mort.

Il se présente ici une question. Était-ce l'ombre qui la première

donnait au corps sa forme et au visage ses traits? ou bien ne

gardait-elle l'apparence du corps que par les longues habitudes qu'ils

avaient eues ensemble?

L'antiquité pensait que l'ombre était d'abord façonnée sous la figure

humaine; que cette créature légère errait longtemps sur les bords du

Léthé, avec les traits et le costume du personnage qu'elle devait un

jour habiter; et qu'elle cachait l'âme ou le souffle de vie dans sa

substance. La Genèse, en disant que Dieu fit l'homme à son image,

semble indiquer aussi cette première portion de l'homme. On pourrait

conclure de là que l'âme avait deux enveloppes: cachée d'abord dans

l'ombre qui avait la figure humaine, elle formait un homme intérieur,

sur qui se moulait l'homme extérieur, c'est-à-dire le corps.

C'est de toutes ces idées qu'est dérivée une expression, admirable pour

l'énergie, et qui n'aurait pas de sens si on rejetait ce que nous avons

dit. On la trouve chez les Latins: _Mens informat corpus_; et chez les

Italiens, _la mente informa il corpo_. Elle est peu usitée dans notre

langue; et cependant J.-J. Rousseau dit quelque part: «L'univers ne

serait qu'un point pour une huître, quand même une âme humaine

_informerait_ cette huître.» Enfin c'est de là que semble venir la

persuasion générale, que l'homme montre au dehors ce qu'il est au

dedans, et que le visage est le miroir de l'âme.

Le christianisme n'a retenu de toutes ces divisions que celle de l'âme

et du corps; et cependant on voit dans la Bible l'ombre de Samuel.

Dante se sert partout, comme les anciens, des mots de spectres, de

mânes, d'ombres, de fantômes, d'âmes et de simulacres, pour désigner

les morts. Il suppose que les ombres ont les sens plus exquis que nous;

et, au vingt-quatrième chant de l'_Enfer_, il dit que des yeux vivants

ne peuvent pénétrer dans les profondeurs de l'abîme, comme les yeux

d'un mort. Il suppose aussi, d'après les anciens, que les ombres

parlent la bouche béante, parce que la parole leur sort toute formée du

fond de la poitrine; et il est reconnu lui-même pour un homme encore

vivant, aux mouvements de ses lèvres.

Homère, dans l'_Odyssée_, représente les mânes suçant le sang des

victimes; et voilà pourquoi on leur en immolait. On croyait que le sang,

la fumée et ce qu'il y a de plus spiritueux dans nos aliments, était

la part des morts comme celle des dieux. Les âmes à qui on négligeait

de faire des sacrifices s'attachaient quelquefois à leurs parents ou à

des personnes de leur connaissance, et celui qui était ainsi sucé par

un mort dépérissait à vue d'oeil.

La croyance d'un purgatoire a bien donné le change à ces idées, en

substituant le besoin des prières et des oeuvres pies à celui des

sacrifices; mais elles ne laissent pas de subsister parmi le peuple.

N'a-t-on pas vu au commencement de ce dix-huitième siècle une bonne

partie de l'Europe sucée par des vampires; et ne continue-t-on pas

toujours de porter le dernier repas au convoi d'un mort? Cette

cérémonie et bien d'autres qui se glissèrent autrefois dans notre

liturgie, sont comme les médailles du paganisme qu'on retrouve dans les

fondations du christianisme.

Toutes ces distinctions, que j'ai tâché d'établir avec quelque clarté,

sont un peu confuses chez les anciens: ce sont bien des notions

différentes, mais dont les limites ne sont pas bien marquées. Il y a

dans la fable autant de législateurs que de poëtes, et il ne faut pas

donner un code à l'imagination.

VUE GÉNÉRALE DE L'ENFER

L'Enfer a dix grandes parties: un vestibule et neuf cercles. Ils sont

tous concentriques et vont en diminuant de grandeur jusqu'au centre de

la terre, ainsi que dans un cône renversé.

Après avoir franchi la porte des Enfers, on trouve le vestibule coupé

en deux moitiés par l'Achéron.

La première moitié, avant d'arriver au fleuve, renferme les âmes sans

vertus et sans vices.

La seconde moitié, après avoir passé le fleuve, forme les limbes, qui

sont:

Le premier cercle de l'Enfer, séjour des enfants morts sans baptême;

Le deuxième cercle est le séjour des Luxurieux;

Le troisième cercle, des Gourmands;

Le quatrième cercle, des Prodigues et des Avares;

Le cinquième cercle, des Vindicatifs;

Le sixième cercle, des Hérésiarques.

Mais avant de passer à la description des autres cercles, le poëte

s'arrête dans son onzième Chant, pour jeter un coup d'oeil sur tout ce

qu'il a vu, et sur ce qui lui reste encore à voir. Il considère cette

dernière portion comme un nouvel Enfer, qu'il partage en trois cercles:

Le premier cercle de cette division nouvelle est le septième de tout

l'Enfer. Il se subdivise en trois donjons, qui contiennent les

différentes sortes de violences.

Le deuxième, qui est le septième de tout l'Enfer, se subdivise en dix

vallées, où sont renfermés tous les genres de perfidie.

Le troisième, qui est le neuvième et dernier de l'Enfer, se subdivise

encore en quatre donjons, où sont punis tous les Traîtres.

Au milieu de chaque cercle, il y a toujours un gouffre qui conduit au

cercle suivant. Le poëte emploie divers moyens pour descendre de l'un à

l'autre.

L'ENFER

CHANT PREMIER

ARGUMENT

L'enfer (1 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol · 第 1 / 8 段