l'expliquer; mais je ne touche pas au contenu: la larve est laissée
en place, les provisions sont respectées; tout est en ordre dans la
maison, il n'y manque que la toiture. Et bien, devant ce domicile à
jour, dont le regard saisit librement tous les détails, vestibule,
galerie, chambre du fond avec le ver et son monceau de Diptères; devant
cette demeure devenue rigole, à l'extrémité de laquelle s'agite la
larve, sous les cuisants rayons du soleil, la mère ne change rien
aux manœuvres déjà décrites. Elle met pied à terre au point où fut
l'entrée. C'est là qu'elle fouille, qu'elle balaie le sable; c'est
là qu'elle revient toujours après quelques rapides essais ailleurs,
dans un rayon de quelques pouces. Nulle exploration de la galerie,
nul souci de la larve en angoisse. Le ver, dont le délicat épiderme
vient brusquement de passer de la douce moiteur d'un souterrain aux
âpres ardeurs de l'insolation, se tord sur son monceau de Diptères
mâchés; la mère ne s'en préoccupe. C'est pour elle le premier des
objets venus épars sur le sol, petit caillou, motte de terre, lopin de
boue sèche, et pas plus. Ça ne mérite pas attention. A cette tendre et
fidèle mère, qui s'exténue pour arriver au berceau de son nourrisson,
il faut pour le moment la porte d'entrée, l'habituelle porte et rien
que cette porte. Ce qui remue ses entrailles maternelles, c'est le
souci du passage connu. La voie est libre cependant: rien n'arrête la
mère, et sous ses yeux se démène anxieusement le ver, but final de
ses inquiétudes. D'un bond, elle serait au malheureux, qui réclame
assistance. Que n'accourt-elle auprès du nourrisson chéri? Elle lui
creuserait nouvelle demeure; rapidement elle le mettrait à l'abri
sous terre. Mais non: la mère s'entête à la recherche d'un passage
n'existant plus, tandis que le fils se grille au soleil sous ses
yeux. Ma surprise n'a pas d'égale devant cette obtuse maternité, le
plus puissant néanmoins, le plus fécond en ressources, de tous les
sentiments qui agitent l'animal. A peine en croirais-je le témoignage
de ma vue sans des épreuves répétées à satiété tant sur les Cerceris
et les Philanthes que sur les Bembex de différentes espèces.
Il y a plus fort encore. La mère, après de longues hésitations,
s'engage enfin dans la rigole, reste du primitif corridor. Elle
avance, recule, avance de nouveau, donnant de ci, de là, sans s'y
arrêter, quelques négligents coups de balai. Guidée par de vagues
réminiscences, et peut-être aussi par le fumet de venaison qu'exhale
le tas de Diptères, elle atteint par moments le fond de la galerie, le
point même où gît la larve. Voilà la mère avec son fils. En ce moment
de rencontre après de longues angoisses, y a-t-il soins empressés,
effusion de tendresse, signe quelconque de maternelle joie? Qui le
croirait n'a qu'à recommencer mes expériences pour se dissuader. Le
Bembex ne reconnaît en rien sa larve, chose pour lui de valeur nulle,
encombrante même, pur embarras. Il marche sur le ver, il le piétine
sans ménagement, dans ses allées et venues précipitées. S'il veut
essayer une fouille au fond de la chambre, il le refoule en arrière
par de brutales ruades; il le pousse, le culbute, l'expulse. Il ne
traiterait pas autrement un gravier volumineux qui le gênerait dans
son travail. Ainsi rudoyée, la larve songe à la défense. Je l'ai vue
saisir la mère par un tarse, sans plus de façon qu'elle en aurait mis à
mordre la patte d'un Diptère, sa proie. La lutte fut vive, mais enfin
les féroces mandibules lâchèrent prise, et la mère disparut affolée, en
jetant un piaulement d'ailes des plus aigus. Cette scène dénaturée, le
fils mordant la mère, essayant peut-être même de la manger, est rare
et amenée par des circonstances qu'il n'est pas permis à l'observateur
de provoquer; ce à quoi il est toujours possible d'assister, c'est la
profonde indifférence de l'Hyménoptère devant sa progéniture, et le
dédain brutal avec lequel est traité cette masse encombrante, le ver.
Une fois le fond du couloir exploré du râteau, ce qui est affaire d'un
instant, le Bembex revient au point favori, le seuil de la demeure,
où il reprend ses inutiles recherches. Quant au ver, il continue à se
démener, à se tordre, où l'ont rejeté les maternelles ruades. Il périra
sans secours aucun de sa mère, qui ne le reconnaît plus faute d'avoir
trouvé l'habituel passage. Repassons par là le lendemain, et nous le
verrons au fond de sa rigole, à demi cuit au soleil et déjà la proie
des mouches, dont il faisait lui-même sa proie.
Telle est la liaison des actes de l'instinct, s'appelant l'un l'autre
dans un ordre que les plus graves circonstances sont impuissantes
à troubler. Que cherche le Bembex, en dernière analyse? La larve,
évidemment. Mais pour arriver à cette larve, il faut pénétrer dans le
terrier, et pour pénétrer dans ce terrier, il faut d'abord en trouver
la porte. Et c'est à la recherche de cette porte que la mère s'obstine,
devant sa galerie librement ouverte, devant ses provisions, devant
sa larve elle-même. La maison en ruines, la famille en péril, pour
le moment ne lui disent rien; il lui faut, avant tout, le passage
connu, le passage à travers le sable mobile. Périsse tout, habitation
et habitant, si ce passage n'est pas retrouvé! Ses actes sont comme
une série d'échos qui s'éveillent l'un l'autre dans un ordre fixe, et
dont le suivant ne parle que lorsque le précédent a parlé. Non pour
cause d'obstacle, puisque la demeure est toute ouverte, mais faute de
l'habituelle entrée, le premier acte ne peut s'accomplir. Cela suffit:
les actes suivants ne s'accompliront pas; le premier écho est muet, et
les autres se taisent. Quel abîme de séparation entre l'intelligence et
l'instinct! A travers les décombres de l'habitation ruinée, la mère,
guidée par l'intelligence, se précipite et va droit à son fils; guidée
par l'instinct, elle s'arrête obstinément où fut la porte.
XX
LES CHALICODOMES
Réaumur a consacré l'un de ses mémoires à l'histoire du Chalicodome des
murailles, qu'il appelle Abeille maçonne. Je me propose de reprendre
ici cette histoire, de la compléter et de la considérer surtout sous un
point de vue qu'a totalement négligé l'illustre observateur. Et tout
d'abord, la tentation me vient de dire comment je fis connaissance avec
cet Hyménoptère.
C'était à mes premiers débuts dans l'enseignement, vers 1843. Sorti
depuis quelques mois de l'École normale de Vaucluse, avec mon brevet et
les naïfs enthousiasmes de dix-huit ans, j'étais envoyé à Carpentras
pour y diriger l'école primaire annexée au collège. Singulière école,
ma foi, malgré son titre pompeux de supérieure. Une sorte de vaste
cave, transpirant l'humidité qu'entretenait une fontaine adossée au
dehors dans la rue. Pour jour, la porte ouverte au dehors lorsque la
saison le permettait, et une étroite fenêtre de prison, avec barreaux
de fer et petits losanges de verre enchâssés dans un réseau de plomb.
Tout autour, pour sièges, une planche scellée dans le mur; au milieu,
une chaise veuve de sa paille, un tableau noir et un bâton de craie.
Matin et soir, au son de la cloche, on lâchait là-dedans une
cinquantaine de galopins, qui, n'ayant pu mordre au _De Viris_ et à
l'_Epitome_, étaient voués, comme on disait alors, à quelques _bonnes
années de français_. Le rebut de _Rosa_ la rose venait chercher
chez moi un peu d'orthographe. Enfants et grands garçons étaient
là pêle-mêle, d'instruction très diverse, mais d'une désespérante
unanimité pour faire des niches au maître, au jeune maître dont
quelques-uns avaient l'âge ou même le dépassaient.
Aux petits, j'enseignais à déchiffrer les syllabes; aux moyens,
j'apprenais à tenir correctement la plume pour écrire quelques mots
de dictée sur les genoux; aux grands, je dévoilais les secrets des
fractions et même les arcanes de l'hypoténuse. Et pour tenir en
respect ce monde remuant, donner à chaque intelligence travail suivant
ses forces, tenir en éveil l'attention, chasser enfin l'ennui de la
sombre salle, dont les murailles suaient la tristesse encore plus
que l'humidité, j'avais pour unique ressource la parole, pour unique
mobilier le bâton de craie.
[Illustration: LE CHALICODOME DES GALETS]
Même dédain, du reste, dans les autres classes pour tout ce qui
n'était pas latin ou grec. Un trait suffira pour montrer où en était
alors l'enseignement des sciences physiques, à qui si large place
est faite aujourd'hui. Le collège avait pour principal un excellent
homme, le digne abbé X***, qui, peu soucieux d'administrer lui-même les
pois verts et le lard, avait abandonné le commerce de la soupe à
quelqu'un de sa parenté, et s'était chargé d'enseigner la physique.
Assistons à l'une de ses leçons. Il s'agit du baromètre. De fortune,
l'établissement en possède un. C'est une vieille machine, toute
poudreuse, appendue au mur, loin des mains profanes et portant
inscrits, sur sa planchette en gros caractères, les mots tempête,
pluie, beau temps.
«Le baromètre, fait le bon abbé s'adressant à ses disciples qu'il
tutoie patriarcalement, le baromètre annonce le bon et le mauvais
temps. Tu vois les mots écrits sur la planche, tempête, pluie; tu
vois Bastien?»
«Je vois» répond Bastien, le plus malin de la bande. Il a déjà
parcouru son livre; il est au courant du baromètre mieux que le
professeur.
«Il se compose, continue l'abbé, d'un canal de verre recourbé, plein
de mercure, qui monte ou qui descend suivant le temps qu'il fait. La
petite branche de ce canal est ouverte; l'autre... l'autre... enfin
nous allons voir. Toi, Bastien, qui es grand, monte sur la chaise et
va voir un peu, du bout du doigt, si la longue branche est ouverte ou
fermée. Je ne me rappelle plus bien.»
Bastien va à la chaise, s'y dresse tant qu'il peut sur la pointe des
pieds, et du doigt palpe le sommet de la longue colonne. Puis avec un
sourire finement épanoui sous le poil follet de sa moustache naissante:
«Oui, fait-il, oui, c'est bien cela. La longue branche est ouverte par
le haut. Voyez, je sens le creux.»
Et Bastien pour corroborer son fallacieux dire, continuait à
remuer l'index sur le haut du tube. Ses condisciples complices de
l'espièglerie, étouffaient du mieux leur envie de rire.
L'abbé, impassible: «Cela suffit. Descends, Bastien. Écrivez,
messieurs, écrivez dans vos notes que la longue branche du baromètre
est ouverte. Cela peut s'oublier; je l'avais oublié moi-même.»
Ainsi s'enseignait la physique. Les choses, cependant, s'améliorèrent:
on eut un maître, un maître pour tout de bon, sachant que la longue
branche d'un baromètre est fermée. Moi-même j'obtins des tables où
mes élèves pouvaient écrire au lieu de griffonner sur leurs genoux;
comme ma classe devenait chaque jour plus nombreuse, on finit par la
dédoubler. Du moment que j'eus un aide pour avoir soin des plus jeunes,
les choses changèrent de face.
Parmi les matières enseignées, une surtout nous souriait, tant au
maître qu'aux élèves. C'était la géométrie en plein champ, l'arpentage
pratique. Le collège n'avait rien de l'outillage nécessaire; mais avec
mes gros émoluments, 700 francs s'il vous plaît, je ne pouvais hésiter
à me mettre en dépense. Chaîne d'arpenteur et jalons, fiches et niveau,
équerre et boussole, sont acquis à mes frais. Un graphomètre minuscule,
guère plus large que la main et pouvant bien valoir cent sous, m'est
fourni par l'établissement. Le trépied manquait; je le fis faire. Bref,
me voilà outillé.
Le mois de mai venu, une fois par semaine, on quittait donc la sombre
salle pour les champs. C'était fête. On se disputait l'honneur de
porter les jalons, répartis par faisceaux de trois; et plus d'une
épaule, en traversant la ville, se sentait glorifiée, à la vue de
tous, par les doctes bâtons de la géométrie. Moi-même, pourquoi le
cacher, je n'étais pas sans ressentir une certaine satisfaction de
porter religieusement l'appareil le plus délicat, le plus précieux:
le fameux graphomètre de cent sous. Les lieux d'opération étaient
une plaine inculte, caillouteuse, un _harmas_ comme on dit dans le
pays. Là, nul rideau de haies vives ou d'arbustes ne m'empêchait de
surveiller mon personnel; là, condition absolue, je n'avais à redouter
pour mes écoliers la tentation irrésistible de l'abricot vert. La
plaine s'étendait en long et en large, uniquement couverte de thym en
fleurs et de cailloux roulés. Il y avait libre place pour tous les
polygones imaginables; trapèzes et triangles pouvaient s'y marier
de toutes les façons. Les distances inaccessibles s'y sentaient les
coudées franches; et même une vieille masure, autrefois colombier, y
prêtait sa verticale aux exploits du graphomètre.
Or, dès la première séance, quelque chose de suspect attira mon
attention. Un écolier était-il envoyé au loin planter un jalon; je le
voyais faire en chemin stations nombreuses, se baisser, se relever,
chercher, se baisser encore, oublieux de l'alignement et des signaux.
Un autre, chargé de relever les fiches, oubliait la brochette de fer
et prenait à sa place un caillou; un troisième, sourd aux mesures
d'angle, émiettait entre les mains une motte de terre. La plupart
étaient surpris léchant un bout de paille. Et le polygone chômait, les
diagonales étaient en souffrance. Qu'était-ce donc que ce mystère?
Je m'informe, et tout s'explique. Né fureteur, observateur, l'écolier
savait depuis longtemps ce qu'ignorait encore le maître. Sur les
cailloux de l'harmas, une grosse Abeille noire fait des nids de terre.
Dans ces nids, il y a du miel; et mes arpenteurs les ouvrent pour vider
les cellules avec une paille. La manière d'opérer m'est enseignée.
Le miel, quoique un peu fort, est très acceptable. J'y prends goût à
mon tour, et me joins aux chercheurs de nids. On reprendra plus tard
le polygone. C'est ainsi que, pour la première fois, je vis l'Abeille
maçonne de Réaumur, ignorant son histoire, ignorant son historien.
Ce magnifique Hyménoptère, portant ailes d'un violet sombre et
costume de velours noir, ses constructions rustiques sur les galets
ensoleillés, parmi le thym, son miel apportant diversion aux sévérités
de la boussole et de l'équerre d'arpenteur, firent impression vivace
en mon esprit; et je désirai en savoir plus long que ne m'en avaient
appris les écoliers: dévaliser les cellules de leur miel avec un bout
de paille. Justement mon libraire avait en vente un magnifique ouvrage
sur les insectes: _Histoire naturelle des animaux articulés_, par de
Castelnau, E. Blanchard, Lucas. C'était riche d'une foule de figures
qui vous prenaient par l'œil; mais hélas! c'était aussi d'un prix!
ah! d'un prix! Qu'importe: mes somptueux revenus, mes 700 francs ne
devaient-ils pas suffire à tout, nourriture de l'esprit comme celle
du corps. Ce que je donnerai de plus à l'une, je le retrancherai à
l'autre, balance à laquelle doit fatalement se résigner quiconque prend
la science pour gagne-pain. L'achat fut fait. Ce jour-là, ma prébende
universitaire reçut saignée copieuse: je consacrai à l'acquisition du
livre un mois de traitement. Un miracle de parcimonie devait combler
plus tard l'énorme déficit.
Le livre fut dévoré, c'est le mot. J'y appris le nom de mon
Abeille noire; j'y lus pour la première fois des détails de mœurs
entomologiques; j'y trouvai, enveloppés à mes yeux d'une sorte
d'auréole, les noms vénérés des Réaumur, des Huber, des Léon Dufour;
et, tandis que je feuilletais l'ouvrage pour la centième fois, une voix
intime vaguement en moi chuchotait: Et toi aussi, tu seras historien
des bêtes.--Naïves illusions, qu'êtes-vous devenues! Mais refoulons ces
souvenirs tristes et doux à la fois, pour arriver aux faits et gestes
de notre Abeille noire.
_Chalicodome_, c'est-à-dire maison en cailloutage, en béton, en
mortier; dénomination on ne peut mieux réussie, si ce n'était sa
tournure bizarre pour qui n'est pas nourri de la moelle du grec. Ce nom
s'applique, en effet, à des Hyménoptères qui bâtissent leurs cellules
avec des matériaux analogues à ceux que nous employons pour nos
demeures. L'ouvrage de ces insectes est travail de maçon, mais de maçon
rustique plus versé dans le pisé que dans la pierre de taille. Étranger
aux classifications scientifiques, ce qui jette grande obscurité dans
plusieurs de ses mémoires, Réaumur a nommé l'ouvrier d'après l'ouvrage,
et appelé nos bâtisseurs en pisé _Abeilles maçonnes_: ce qui les peint
d'un mot.
[Illustration: Chalicodoma muraria.]
Nos pays en ont deux: le Chalicodome des murailles (_Chalicodoma
muraria_), celui dont Réaumur a magistralement donné l'histoire; et le
Chalicodome de Sicile (_Chalicodoma sicula_), qui n'est pas spécial
aux pays de l'Etna, comme son nom pourrait le faire croire, mais se
retrouve en Grèce, en Algérie et dans la région méditerranéenne de
la France, en particulier dans le département de Vaucluse, où il
est un des Hyménoptères les plus abondants au mois de mai. Dans la
première espèce, les deux sexes sont de coloration si différente, qu'un
observateur novice, tout surpris de les voir sortir d'un même nid, les
prend d'abord pour des étrangers l'un à l'autre. La femelle est d'un
superbe noir velouté avec les ailes d'un violet sombre. Chez le mâle,
ce velours noir est remplacé par une toison d'un roux ferrugineux assez
vif. La seconde espèce, de taille bien moins grande, n'a pas cette
opposition de couleurs; les deux sexes y portent même costume, mélange
diffus de brun, de roux et de cendré. Enfin le bout de l'aile, lavé de
violacé sur un fonds rembruni, rappelle, mais de loin, la riche pourpre
de la première. Les deux espèces commencent leur travail à la même
époque, vers les premiers jours du mois de mai.
[Illustration: Chalicodoma sicula.]
Comme support de son nid, le Chalicodome des murailles fait choix, dans
les provinces du nord, ainsi que nous l'apprend Réaumur, d'une muraille
bien exposée au soleil et non recouverte de crépi, qui, se détachant,
compromettrait l'avenir des cellules. Il ne confie ses constructions
qu'à des fondements solides, à la pierre nue. Dans le midi, je lui
reconnais même prudence; mais, j'ignore pour quel motif, à la pierre
de la muraille, il préfère généralement ici une autre base. Un caillou
roulé, souvent guère plus gros que le poing, un de ces galets dont
les eaux de la débâcle glaciaire ont recouvert les terrasses de la
vallée du Rhône, voilà le support de prédilection. L'extrême abondance
de pareil emplacement pourrait bien être pour quelque chose dans le
choix de l'Hyménoptère: tous nos plateaux de faible élévation, tous
nos terrains arides à végétation de thym, ne sont qu'amoncellement de
galets cimentés de terre rouge. Dans les vallées, le Chalicodome a
de plus à sa disposition les pierrailles des torrents. Au voisinage
d'Orange, par exemple, ses lieux préférés sont les alluvions de
l'Aygues, avec leurs nappes de cailloux roulés que les eaux ne visitent
plus. Enfin, à défaut de galet, l'Abeille maçonne s'établit sur une
pierre quelconque, sur une borne de champs, sur un mur de clôture.
Le Chalicodome de Sicile met encore plus de variété dans ses choix.
Son emplacement de prédilection est la face inférieure des tuiles
en brique faisant saillie au bord d'une toiture. Il n'est petite
habitation des champs qui n'abrite ses nids sous le rebord du toit.
Là, tous les printemps, il s'établit par colonies populeuses, dont
la maçonnerie, transmise d'une génération à l'autre, et chaque année
amplifiée, finit par couvrir d'amples surfaces. J'ai vu tel de ces
nids qui, sous les tuiles d'un hangar, occupait une superficie de cinq
à six mètres carrés. En plein travail, c'était un monde étourdissant
par le nombre et le bruissement des travailleurs. Le dessous d'un
balcon plaît également au Chalicodome, ainsi que l'embrasure d'une
fenêtre abandonnée, surtout si elle est close d'une persienne qui lui
laisse libre passage. Mais ce sont là lieux de grands rendez-vous, où
travaillent, chacun pour soi, des centaines et des milliers d'ouvriers.
S'il est seul, ce qui n'est pas rare, le Chalicodome de Sicile
s'établit dans le premier petit recoin venu, pourvu qu'il y trouve
base fixe et chaleur. La nature de cette base lui est d'ailleurs fort
indifférente. J'en ai vu bâtir sur la pierre nue, sur la brique, sur le
bois des contrevents, et jusque sur les carreaux de vitre d'un hangar.
Une seule chose ne lui va pas: le crépi de nos habitations. Aussi
prudent que son congénère, il craindrait la ruine des cellules, s'il
les confiait à un appui dont la chute est possible.
[Illustration: LE CHALICODOME DES HANGARS]
Enfin, pour des raisons que je ne peux m'expliquer encore d'une manière
satisfaisante, le Chalicodome de Sicile change souvent, du tout au
tout, l'assiette de sa bâtisse: de sa lourde maison de mortier, qui
semblerait exiger le solide appui du roc, il fait demeure aérienne,
appendue à un rameau. Un arbuste des haies, quel qu'il soit, aubépine,
grenadier, paliure, lui fournit le support, habituellement à hauteur
d'homme. Le chêne vert et l'orme lui donnent élévation plus grande.
Dans le fourré buissonneux, il fait donc choix d'un rameau de la
grosseur d'une paille; et, sur cette étroite base, il construit son
édifice avec le même mortier qu'il mettrait en œuvre sous un balcon ou
le rebord d'un toit. Terminé, le nid est une boule de terre, traversée
latéralement par le rameau. La grosseur en est celle d'un abricot si
l'ouvrage est d'un seul, et celle du poing si plusieurs insectes y ont
collaboré; mais ce dernier cas est rare.
Les deux Hyménoptères font emploi des mêmes matériaux: terre
argilo-calcaire, mélangée d'un peu de sable et pétrie avec la salive
même du maçon. Les lieux humides, qui faciliteraient l'exploitation
et diminueraient la dépense en salive pour gâcher le mortier, sont
dédaignés des Chalicodomes, qui refusent la terre fraîche pour bâtir,
de même que nos constructeurs refusent plâtre éventé et chaux depuis
longtemps éteinte. De pareils matériaux, gorgés d'humidité pure, ne
feraient pas convenablement prise. Ce qu'il leur faut, c'est une poudre
aride, qui s'imbibe avidement de la salive dégorgée et forme, avec les
principes albumineux de ce liquide, une sorte de ciment romain prompt à
durcir, quelque chose enfin de comparable au mastic que nous obtenons
avec de la chaux vive et du blanc d'œuf.
[Illustration: Chalicodome des murailles.]
Une route fréquentée, dont l'empierrement de galets calcaires, broyés
sous les roues, est devenu surface unie, semblable à une dalle
continue, telle est la carrière à mortier qu'exploite de préférence le
Chalicodome de Sicile. Qu'il s'établisse sur un rameau dans une haie,
ou qu'il fasse élection de domicile sous le rebord du toit de quelque
habitation rurale, c'est toujours au sentier voisin, au chemin, à la
route, qu'il va récolter de quoi bâtir, sans se laisser distraire du
travail par le continuel passage des gens et des bestiaux. Il faut voir
l'active Abeille à l'œuvre quand le chemin resplendit de blancheur
sous les rayons d'un soleil ardent. Entre la ferme voisine, chantier
où l'on construit, et la route, chantier où le mortier se prépare,
bruit le grave murmure des arrivants et des partants qui se succèdent,
se croisent sans interruption. L'air semble traversé par de continuels
traits de fumée, tant l'essor des travailleurs est direct et rapide.
Les partants s'en vont avec une pelote de mortier de la grosseur d'un
grain de plomb à lièvre; les arrivants aussitôt s'installent aux
endroits les plus durs, les plus secs. Tout le corps en vibration,
ils grattent du bout des mandibules, ils ratissent avec les tarses
antérieurs, pour extraire des atomes de terre et des granules de sable,
qui, roulés entre les dents, s'imbibent de salive et se prennent en une
masse commune. L'ardeur au travail est telle, que l'ouvrier se laisse
écraser sous les pieds des passants plutôt que d'abandonner son ouvrage.
Enfin le Chalicodome des murailles, qui recherche la solitude, loin
des habitations de l'homme, se montre rarement sur les chemins battus,
peut-être parce qu'ils sont trop éloignés des lieux où il construit.
Pourvu qu'il trouve à proximité du galet adopté comme emplacement du
nid, de la terre sèche, riche en menus graviers, cela lui suffit.
L'Hyménoptère peut construire tout à fait à neuf, sur un emplacement
qui n'a pas encore été occupé; ou bien utiliser les cellules d'un vieux
nid, après les avoir restaurées. Examinons d'abord le premier cas.
Après avoir fait le choix de son galet, le Chalicodome des murailles y
arrive avec une pelote de mortier entre les mandibules, et la dispose
en un bourrelet circulaire sur la surface du caillou. Les pattes
antérieures et les mandibules surtout, premiers outils du maçon,
mettent en œuvre la matière, que maintient plastique l'humeur salivaire
peu à peu dégorgée. Pour consolider le pisé, des graviers anguleux,
de la grosseur d'une lentille, sont enchâssés un à un, mais seulement
à l'extérieur, dans la masse encore molle. Voilà la fondation de
l'édifice. A cette première assise en succèdent d'autres, jusqu'à ce
que la cellule ait la hauteur voulue, de deux à trois centimètres.