Les choses depuis la veille se trouvaient en cet état, lorsque j'ai

entendu la larve gratter dans la boîte. En ouvrant, j'ai trouvé ma

captive occupée à ratisser, du bout des mandibules, la paroi de carton,

le corps à moitié hors du sac. Déjà le carton, était profondément

entamé, et un monceau de menus débris était amassé devant l'orifice du

hamac pour être utilisé plus tard. Faute d'autres matériaux, le ver

aurait sans doute fait emploi de ces ratissures pour sa construction.

J'ai jugé plus à propos de la servir suivant ses goûts et de lui

donner du sable. Jamais larve de Bembex n'avait construit avec des

matériaux aussi somptueux. Je versai à la prisonnière du sable à sécher

l'écriture, du sable bleu semé de paillettes dorées de mica.

La provision est déposée devant l'orifice du sac, situé lui-même dans

une position horizontale, ainsi qu'il convient pour le travail qui

va suivre. La larve, à demi penchée hors du hamac, choisit son sable

presque grain par grain, en fouillant dans le tas avec les mandibules.

Si quelque grain trop volumineux se présente, elle le saisit et le

rejette plus loin. Quand le sable est ainsi trié, elle en introduit une

certaine quantité dans l'édifice de soie en le balayant de sa bouche.

Cela fait, elle rentre dans la nasse et se met à étendre les matériaux

en couche uniforme sur la face inférieure du sac! puis elle agglutine

les divers grains et les enchâsse dans l'ouvrage avec de la soie pour

ciment. La face supérieure se bâtit avec plus de lenteur: les grains y

sont portés un à un et aussitôt fixés avec le mastic soyeux.

Ce premier dépôt de sable n'embrasse encore que la moitié antérieure

du cocon, la moitié se terminant par l'orifice du sac. Avant de se

retourner pour travailler à la moitié postérieure, la larve renouvelle

sa provision de matériaux et prend certaines précautions afin de ne pas

être gênée dans son œuvre de maçonnerie. Le sable extérieur, amoncelé

devant l'entrée, pourrait s'ébouler dans l'enceinte et entraver le

constructeur dans un espace aussi étroit. Le ver prévoit l'accident:

il agglutine quelques grains et fabrique un rideau grossier de sable

qui bouche l'orifice d'une manière bien imparfaite, mais suffit pour

empêcher l'éboulement. Ces précautions prises, la larve travaille à

la moitié postérieure du cocon. De temps à autre, elle se retourne

pour s'approvisionner au dehors; elle déchire un coin du rideau qui

la protège contre l'envahissement du sable extérieur, et par cette

fenêtre, elle happe les matériaux nécessaires.

Le cocon est encore incomplet, tout ouvert à son gros bout; il lui

manque la calotte sphérique qui doit le clore. Pour ce travail final,

le ver fait une abondante provision de sable, la dernière de toutes;

puis il repousse le tas amoncelé devant l'entrée. A l'orifice,

une calotte de soie est alors tissée et parfaitement raccordée à

l'embouchure de la nasse primitive. Enfin sur cette fondation de soie

les grains de sable, tenus en réserve à l'intérieur, sont déposés un

à un et cimentés avec la bave soyeuse. Cet opercule terminé, la larve

n'a plus qu'à donner le dernier fini à l'intérieur de l'habitacle, et

à glacer les parois d'un vernis qui doit protéger sa peau délicate

contre les rugosités du sable.

Le hamac de soie pure et l'hémisphère qui plus tard le ferme ne sont,

on le voit, qu'un échafaudage destiné à servir d'appui à la maçonnerie

de sable et à lui donner une régulière courbure; on pourrait les

comparer aux cintres en charpente que les constructeurs disposent pour

bâtir un arceau, une voûte. Le travail fini, la charpente est retirée,

et la voûte se soutient par son propre équilibre. De même, quand le

cocon est achevé, le support de soie disparaît, en partie noyé dans la

maçonnerie, en partie détruit par le contact de la terre grossière; et

aucune trace ne reste de l'ingénieuse méthode suivie pour assembler en

édifice d'une parfaite régularité des matériaux aussi mobiles que le

sable.

La calotte sphérique formant l'embouchure de la nasse initiale est un

travail à part, rajusté au corps principal du cocon. Si bien conduits

que soient le raccordement et la soudure des deux pièces, la solidité

n'est pas celle qu'obtiendrait la larve en maçonnant d'une manière

continue l'ensemble de sa demeure. Il y a donc sur le pourtour du

couvercle une ligne circulaire de moindre résistance. Mais ce n'est pas

là vice de structure; c'est, au contraire, nouvelle perfection. Pour

sortir plus tard de son coffre-fort, l'insecte éprouverait de graves

difficultés, tant les parois sont résistantes. La ligne de jonction,

plus faible que les autres, lui épargne apparemment bien des efforts,

car c'est en majeure partie suivant cette ligne que se détache le

couvercle, lorsque le Bembex sort de terre à l'état parfait.

J'ai appelé ce cocon coffre-fort. C'est, en effet, pièce très solide,

tant à cause de sa configuration que de la nature de ses matériaux.

Éboulements et tassements de terrain ne peuvent le déformer, car la

plus forte pression des doigts ne parvient pas toujours à l'écraser.

Peu importe donc à la larve que le plafond de son terrier, creusé dans

un sol sans consistance, s'effondre tôt ou tard; peu lui importe même,

sous sa mince couverture de sable, la pression du pied d'un passant;

elle n'a plus rien à craindre du moment qu'elle est enclose dans son

robuste abri. L'humidité ne la met pas davantage en péril. J'ai tenu

des quinze jours des cocons de Bembex immergés dans l'eau sans leur

trouver, après, la moindre trace d'humidité à l'intérieur. Que ne

pouvons-nous disposer pour nos habitations d'un pareil hydrofuge!

Enfin, par sa gracieuse forme d'œuf, ce cocon semble plutôt le produit

d'un art patient que celui d'un ver. Pour quelqu'un non au courant

du mystère, les cocons que je fis construire avec du sable à sécher

l'écriture, eussent été des bijoux d'une industrie inconnue, de grosses

perles constellées de points d'or sur un fond bleu lapis, destinées au

collier d'une élégante de la Polynésie.

XIX

RETOUR AU NID

L'Ammophile forant son puits à une heure tardive de la journée,

abandonne son ouvrage après en avoir fermé l'orifice avec le couvercle

d'une pierre, s'éloigne d'une fleur à l'autre, se dépayse, et sait

néanmoins revenir le lendemain avec sa Chenille au domicile creusé

la veille, malgré l'inconnu des lieux, souvent nouveaux pour elle;

le Bembex, chargé de gibier, s'abat, avec une précision presque

mathématique, sur le seuil de sa porte, obstruée de sable et confondue

avec le reste de la nappe sablonneuse. Où mon regard et ma mémoire

sont en défaut, leur coup d'œil et leur souvenir ont une sûreté qui

tient de l'infaillible. On dirait qu'il y a dans l'insecte quelque

chose de plus subtil que le souvenir simple, une sorte d'intuition des

lieux sans analogue en nous, enfin une faculté indéfinissable que je

nomme mémoire, faute d'autre expression pour la désigner. L'inconnu ne

peut avoir de nom. Afin de jeter, s'il est possible, un peu de jour

sur ce point de la psychologie des bêtes, j'ai institué une série

d'expériences que je vais exposer ici.

La première a pour objet le Cerceris tuberculé, le chasseur de Cléones.

Vers dix heures du matin, je prends douze femelles occupées, dans

le même talus, dans la même bourgade, soit à l'excavation, soit à

l'approvisionnement des terriers. Chaque prisonnière est enfermée à

part dans un cornet de papier, et le tout est mis dans une boîte. Je

m'éloigne de l'emplacement des nids de deux kilomètres environ, et je

relâche alors mes Cerceris, en ayant soin d'abord, pour les reconnaître

plus tard, de les marquer d'un point blanc au milieu du thorax, avec un

bout de paille trempé dans une couleur indélébile.

Les Hyménoptères s'envolent à quelques pas seulement, dans toutes les

directions, qui d'ici, qui de là; ils se posent sur des brins d'herbe,

se passent un moment les tarses antérieurs sur les yeux comme éblouis

par le vif soleil qui leur est brusquement rendu, puis prennent

l'essor les uns plus tôt, les autres plus tard, et se dirigent tous,

sans hésitation aucune, en ligne droite vers le sud, c'est-à-dire

dans la direction de leur domicile. Cinq heures plus tard, je reviens

à l'emplacement commun des nids. A peine arrivé, je vois deux de

mes Cerceris à marque blanche travaillant aux terriers; bientôt un

troisième survient de la campagne avec un Charançon entre les pattes;

un quatrième ne tarde pas à le suivre. Quatre sur douze, en moins d'un

quart d'heure, c'était assez pour la conviction. Je jugeai inutile

de prolonger mon attente. Ce que quatre ont su faire, les autres le

feront s'ils ne l'ont déjà fait; et il est bien permis de supposer que

les huit absents sont en course pour raison de chasse, ou bien retirés

dans les profondeurs de leurs galeries. Ainsi, transportés à deux

kilomètres, dans une direction et par une voie dont ils ne pouvaient

avoir eu connaissance au fond de leur prison de papier, mes Cerceris

étaient revenus, en partie du moins, à leur domicile.

J'ignore à quelle distance les Cerceris prolongent leurs domaines de

chasse; et il peut se faire que, dans un rayon de deux kilomètres, le

pays leur soit plus ou moins connu. Non suffisamment dépaysés au point

où je les avais transportés, ils auraient alors regagné leur domicile

par l'habitude acquise des lieux. L'expérience était à renouveler, avec

un éloignement plus grand et un lieu de départ qu'on ne pût soupçonner

être connu de l'Hyménoptère.

Au même groupe de terriers où j'ai puisé le matin, je prends donc neuf

Cerceris femelles, dont trois venant de subir la précédente épreuve. Le

transport se fait encore dans l'obscurité d'une boîte, chaque insecte

reclus dans son cornet de papier. Le point de départ choisi est la

ville voisine, Carpentras, à trois kilomètres environ du terrier. Je

dois relâcher mes bêtes, non au milieu des champs, comme la première

fois, mais en pleine rue, au centre d'un quartier populeux, où les

Cerceris, avec leurs mœurs rustiques, n'ont certainement jamais

pénétré. Comme la journée est déjà avancée, je diffère l'épreuve, et

mes captifs passent la nuit dans leurs prisons cellulaires.

Le lendemain matin, vers les huit heures, je les marque sur le thorax

d'un double point blanc pour les distinguer de ceux de la veille

n'en portant qu'un seul; et je les rends à la liberté, l'un après

l'autre, au milieu de la rue. Chaque Cerceris relâché monte d'abord

verticalement entre les deux rangées de façades, comme pour se dégager

au plus vite du défilé de la rue et gagner les larges horizons; puis,

dominant les toits, il s'élance tout aussitôt, et d'un fougueux essor,

vers le sud. Et c'est du sud que je les ai apportés dans la ville;

c'est au sud que se trouvent leurs terriers. Neuf fois, avec mes neuf

prisonniers, rendus libres l'un après l'autre, j'eus ce frappant

exemple de l'insecte qui, totalement dépaysé, n'hésite pas dans la

direction à suivre pour revenir au nid.

Quelques heures plus tard, j'étais moi-même aux terriers. Je vis

plusieurs des Cerceris de la veille, reconnaissables à leur point

blanc unique sur le thorax; mais je n'en vis aucun de ceux que

je venais de relâcher. N'avaient-ils su retrouver leur domicile?

Étaient-ils en expédition de chasse, ou bien se tenaient-ils cachés

dans leurs galeries pour y calmer les émotions d'une telle épreuve?

Je ne sais. Le lendemain, nouvelle visite de ma part; et cette fois,

j'ai la satisfaction de trouver à l'ouvrage, aussi actifs que si rien

d'extraordinaire ne s'était passé, cinq des Cerceris à double point

blanc sur le thorax. Trois kilomètres au moins de distance, la ville

avec ses habitations, ses toitures, ses cheminées fumeuses, choses si

nouvelles pour ces francs campagnards, n'avaient pu faire obstacle à

leur retour au nid.

Enlevé à sa couvée, et transporté à des distances énormes, le Pigeon

promptement revient au colombier. Si l'on voulait proportionner

la longueur du trajet au volume de l'animal, combien le Cerceris,

transporté à trois kilomètres et retrouvant son terrier, serait

supérieur au Pigeon! Le volume de l'insecte ne fait pas un centimètre

cube, et celui du Pigeon doit bien égaler le décimètre cube, s'il ne le

dépasse pas. L'Oiseau, un millier de fois plus gros que l'Hyménoptère,

devrait donc, pour rivaliser avec celui-ci, retrouver le colombier à

une distance de 3 000 kilomètres, trois fois la plus grande longueur

de la France du nord au sud. Je ne sache pas qu'un Pigeon voyageur ait

jamais accompli pareille prouesse. Mais puissance d'aile et encore

moins lucidité d'instinct ne sont pas qualités se mesurant au mètre. Le

rapport des volumes ne peut ici se prendre en considération; et l'on ne

doit voir dans l'insecte qu'un digne émule de l'oiseau, sans décider à

qui des deux revient l'avantage.

Pour revenir au colombier et au terrier, lorsqu'ils sont

artificiellement dépaysés par l'homme, et transportés à de grandes

distances, en des régions non encore visitées par eux et dans des

directions inconnues, le Pigeon et le Cerceris sont-ils guidés par

le souvenir? Ont-ils pour boussole la mémoire, quand, parvenus à une

certaine hauteur, d'où ils relèvent en quelque sorte le point, ils

s'élancent, de toute leur puissance d'essor, du côté de l'horizon où

se trouvent leurs nids? Est-ce la mémoire qui leur trace la route dans

les airs à travers des régions qu'ils voient pour la première fois?

Évidemment non: il ne peut y avoir souvenir de l'inconnu. L'Hyménoptère

et l'Oiseau ignorent les lieux où ils se trouvent; rien ne peut les

avoir instruits de la direction générale suivant laquelle s'est

effectué le déplacement, car c'est dans l'obscurité d'un panier clos ou

d'une boîte que le voyage s'est accompli. Localité, orientation, tout

leur est inconnu; et cependant ils se retrouvent. Ils ont donc pour

guide mieux que le souvenir simple: ils ont une faculté spéciale, une

sorte de sentiment topographique, dont il nous est impossible de nous

faire une idée, n'ayant en nous rien d'analogue.

Je vais établir expérimentalement combien cette faculté est subtile,

précise, dans le cycle étroit de ses attributions, et combien aussi

elle est bornée, obtuse, s'il lui faut sortir des habituelles

conditions où elle s'exerce. Telle est l'invariable antithèse de

l'instinct.

Un Bembex, activement occupé de l'alimentation de sa larve, quitte le

terrier. Il y reviendra tout à l'heure avec le produit de sa chasse.

L'entrée est soigneusement bouchée avec du sable, que l'insecte y a

balayé à reculons avant de partir; rien ne la distingue des autres

points de la surface sablonneuse; mais ce n'est pas là du tout une

difficulté pour l'Hyménoptère, qui retrouve sa porte avec un tact que

j'ai déjà fait ressortir.

Méditons quelque perfidie, modifions l'état des lieux pour dérouter la

bête.--Je recouvre l'entrée d'une pierre plate, large comme la main.

Bientôt l'Hyménoptère arrive. Le changement profond qui s'est fait en

son absence sur le seuil du logis, paraît ne lui causer la moindre

hésitation; du moins le Bembex s'abat tout aussitôt sur la pierre, et

cherche un moment à creuser, non au hasard sur la dalle, mais en un

point qui correspond à l'orifice du terrier. La dureté de l'obstacle

l'a promptement dissuadé de cette entreprise. Il parcourt alors la

pierre en tous sens, la contourne, se glisse par-dessous et se met à

fouiller dans la direction précise du logis.

La pierre plate est trop peu pour dérouter la fine mouche: trouvons

mieux que cela. Afin d'abréger, je ne laisse pas le Bembex continuer

ses fouilles, qui, je le vois, aboutiraient promptement au succès;

je le chasse au loin avec le mouchoir. L'absence assez longue de

l'insecte effrayé me permettra de préparer à loisir mes embûches. Quels

matériaux maintenant employer? En ces expérimentations improvisées,

il faut savoir tirer parti de tout. Non loin, sur le chemin, est le

crottin frais d'une bête de somme. Voilà du bois pour faire flèche.

Le crottin est recueilli, mis en morceaux, émietté, puis répandu en

une couche d'au moins un pouce d'épaisseur, sur le seuil du terrier

et des alentours, dans une étendue d'un quart de mètre carré environ.

Voilà certes une façade d'habitation comme jamais Bembex n'en connut

de pareille. Coloration, nature des matériaux, effluves stercoraux,

tout concourt à donner le change à l'Hyménoptère. Prendra-t-il cela,

cette nappe de fumier, cette ordure, pour le devant de sa porte?--Mais,

oui: le voici qui arrive, examinant de haut l'état insolite des

lieux, et prend pied au centre de la couche, précisément en face de

l'entrée. Il fouille, se fait jour à travers la masse filandreuse, et

pénètre jusqu'au sable où l'orifice du couloir est aussitôt trouvé. Je

l'arrête, pour le chasser au loin une seconde fois.

Cette précision avec laquelle l'Hyménoptère s'abat devant sa porte,

masquée cependant d'une façon si nouvelle pour lui, n'est-elle pas la

preuve que la vue et le souvenir ne sont pas ici les seuls guides? Que

peut-il y avoir de plus? Serait-ce l'odorat? C'est fort douteux, car

les émanations du crottin n'ont pu mettre en défaut la perspicacité

de l'insecte. Essayons néanmoins une autre odeur. J'ai sur moi

précisément, faisant partie de mon bagage entomologique, un petit

flacon d'éther. La nappe de fumier est balayée et remplacée par un

matelas de mousse, peu épais mais à grande surface, et sur lequel je

verse le contenu de mon flacon aussitôt que je vois le Bembex arriver.

Trop fortes, les vapeurs éthérées tiennent d'abord l'Hyménoptère à

distance. C'est l'affaire d'un instant. Puis l'Hyménoptère s'abat

sur la mousse, répandant encore une odeur très sensible d'éther; il

traverse l'obstacle et pénètre chez lui. Les effluves éthérés ne le

déroutent pas mieux que les effluves stercoraux. Quelque chose de plus

sûr que l'odorat lui dit où est son nid.

Fréquemment on a fait intervenir les antennes comme siège d'un sens

spécial apte à guider les insectes. J'ai déjà montré comment la

suppression de ces organes paraît n'entraver en rien les recherches des

Hyménoptères. Essayons encore une fois, dans de plus larges conditions.

Le Bembex est saisi, amputé de ses antennes jusqu'à la racine, et

aussitôt relâché. Aiguillonné par la douleur, affolé par sa captivité

entre mes doigts, l'insecte part plus rapide qu'un trait. Il me faut

attendre une grosse heure, très incertain du retour. L'Hyménoptère

arrive pourtant, et, avec son invariable précision, s'abat tout

près de sa porte, dont j'ai pour la quatrième fois changé le décor.

L'emplacement du nid est maintenant couvert d'une large mosaïque de

cailloux de la grosseur d'une noix. Mon travail qui, par rapport au

Bembex, dépasse ce que sont pour nous les monuments mégalithiques de la

Bretagne, les alignements de menhirs de Carnac, est inefficace pour

tromper l'insecte mutilé. L'Hyménoptère privé d'antennes retrouve son

entrée au milieu de ma mosaïque avec la même facilité que l'avait fait

en d'autres conditions l'insecte pourvu de ces organes. Je laissai la

fidèle mère rentrer en paix cette fois dans son logis.

Les lieux transformés d'aspect coup sur coup à quatre reprises; les

devants de la demeure changés dans leur coloration, leur odeur, leurs

matériaux; la douleur enfin d'une double blessure, tout avait échoué

pour dérouter l'Hyménoptère, pour le faire simplement hésiter sur

le point précis de sa porte. J'étais à bout de stratagèmes, et je

comprenais moins que jamais comment l'insecte, s'il n'a pas un guide

spécial dans quelque faculté de nous inconnue, peut se retrouver

lorsque la vue et l'odorat sont mis en défaut par les artifices dont je

viens de parler.

A quelques jours de là, une expérience me sourit pour reprendre le

problème sous un nouveau point de vue. Il s'agit de mettre à découvert

dans toute son étendue, sans trop le dénaturer, le terrier des Bembex,

opération à laquelle se prêtent aisément le peu de profondeur de ce

terrier, sa direction presque horizontale et la faible consistance du

sol où il est creusé. A cet effet, le sable est peu à peu raclé avec

la lame d'un couteau. Ainsi privé de sa toiture d'un bout à l'autre,

la demeure souterraine devient un demi-canal, une rigole, droite ou

courbe, d'une paire de décimètres de longueur, libre au point où était

la porte d'entrée, terminée en cul-de-sac à l'autre bout, où gît la

larve au milieu de ses victuailles.

Voilà le domicile à découvert, en pleine lumière, sous les rayons

du soleil. Comment se comportera la mère à son retour? Divisons

la question suivant le précepte scientifique: l'embarras pourrait

être grand pour l'observateur; ce que j'ai déjà vu me le fait assez

soupçonner. La mère survenant a pour mobile la nourriture de sa larve;

mais pour arriver à cette larve, il faut premièrement trouver la porte.

Ver et porte d'entrée, voilà dans la question les deux points qui me

semblent mériter d'être examinés à part. J'enlève donc le ver ainsi

que les provisions; et le fond du couloir devient place nette. Ces

préparatifs faits, il n'y a plus qu'à s'armer de patience.

L'Hyménoptère survient enfin et va droit à sa porte absente, à cette

porte dont il ne reste que le seuil. Là, pendant une bonne heure, je

le vois fouiller superficiellement, balayer, faire voler le sable et

s'obstiner, non à creuser une nouvelle galerie, mais à rechercher cette

clôture mobile qui doit aisément céder sous la seule poussée de la tête

et livrer passage à l'insecte. Au lieu de matériaux mouvants, il trouve

sol ferme, non encore remué. Averti par cette résistance, il se borne

à explorer la surface, toujours dans l'étroit voisinage de l'endroit

où devrait se trouver l'entrée. Quelques pouces d'écart, c'est tout

ce qu'il se permet. Les points qu'il a déjà sondés et balayés pour la

vingtième fois, il revient les sonder, les balayer encore, sans pouvoir

se décider à sortir de son étroit rayon, tant est tenace sa conviction

que la porte devrait être là et pas ailleurs. Avec une paille, à

diverses reprises, doucement je le pousse en un autre point. L'insecte

ne s'y laisse prendre: il revient tout aussitôt à l'emplacement de sa

porte. De loin en loin, la galerie, devenue demi-canal, paraît attirer

son attention, mais bien faiblement. Le Bembex y fait quelques pas,

toujours en râtelant; puis revient à l'entrée. Deux ou trois fois, je

lui vois parcourir la rigole dans toute sa longueur; il atteint le

cul-de-sac, demeure de la larve, y donne négligemment quelques coups

de râteau et se hâte de regagner le point où fut l'entrée, pour y

continuer ses recherches avec une persistance qui finit par lasser la

mienne. Plus d'une heure s'était écoulée, et le tenace Hyménoptère

cherchait toujours sur l'emplacement de la porte disparue.

Que se passera-t-il en présence de la larve? Tel est le second point de

la question. Continuer l'expérimentation avec le même Bembex n'eût pas

présenté les garanties désirables: l'insecte, rendu plus opiniâtre par

ses vaines recherches, me semblait maintenant obsédé d'une idée fixe,

cause certaine de trouble pour les faits que je désirais constater.

Il me fallait un sujet nouveau, non surexcité, uniquement livré aux

impulsions du premier moment. L'occasion ne tarda pas à se présenter.

Souvenirs entomologiques · 第 19 / 23 段