Nos maçonneries sont formées de pierres superposées, et cimentées

entre elles par la chaux. L'ouvrage du Chalicodome peut soutenir la

comparaison avec le nôtre. Pour faire économie de main-d'œuvre et

de mortier, l'Hyménoptère, en effet, emploie de gros matériaux, de

volumineux graviers, pour lui vraies pierres de taille. Il les choisit

un par un avec soin, bien durs, presque toujours avec des angles qui,

agencés les uns dans les autres, se prêtent mutuel appui et concourent

à la solidité de l'ensemble. Des couches de mortier, interposées avec

épargne, les maintiennent unis. Le dehors de la cellule prend ainsi

l'aspect d'un travail d'architecture rustique, où les pierres font

saillie avec leurs inégalités naturelles; mais l'intérieur, qui demande

surface plus fine pour ne pas blesser la tendre peau du ver, est revêtu

d'un crépi de mortier pur. Du reste, cet enduit interne est déposé

sans art, on pourrait dire à grands coups de truelle; aussi le ver

a-t-il soin, lorsque la pâtée de miel est finie, de se faire un cocon

et de tapisser de soie la grossière paroi de sa demeure. Au contraire,

les Anthophores et les Halictes, dont les larves ne se tissent pas de

cocon, glacent délicatement la face intérieure de leurs cellules de

terre et lui donnent le poli de l'ivoire travaillé.

La construction, dont l'axe est toujours à peu près vertical et dont

l'orifice regarde le haut, pour ne pas laisser écouler le miel, de

nature assez fluide, diffère un peu de forme suivant la base qui la

supporte. Assise sur une surface horizontale, elle s'élève en manière

de petite tour ovalaire: fixée sur une surface verticale ou inclinée,

elle ressemble à la moitié d'un dé à coudre coupé dans le sens de sa

longueur. Dans ce cas, l'appui lui-même, le galet, complète la paroi

d'enceinte.

La cellule terminée, l'Abeille s'occupe aussitôt de l'approvisionnement.

Les fleurs du voisinage, en particulier celles du genêt épine-fleurie

(_Genista scorpius_), qui dorent au mois de mai les alluvions des

torrents, lui fournissent liqueur sucrée et pollen. Elle arrive, le

jabot gonflé de miel, et le ventre jauni en dessous de poussière

pollinique. Elle plonge dans la cellule la tête la première et pendant

quelques instants on la voit se livrer à des haut-le-corps, signe du

dégorgement de la purée mielleuse. Le jabot vide, elle sort de la

cellule pour y rentrer à l'instant même, mais cette fois à reculons.

Maintenant, avec les deux pattes de derrière, l'Abeille se brosse

la face inférieure du ventre et en fait tomber la charge de pollen.

Nouvelle sortie et nouvelle rentrée la tête la première. Il s'agit de

brasser la matière avec la cuiller des mandibules, et de faire du tout

un mélange homogène. Ce travail de mixtion ne se répète pas à chaque

voyage: il n'a lieu que de loin en loin, quand les matériaux sont

amassés en quantité notable.

L'approvisionnement est au complet lorsque la cellule est à demi

pleine. Il reste à pondre un œuf à la surface de la pâtée et à fermer

le domicile. Tout cela se fait sans délai. La clôture consiste en un

couvercle de mortier pur, que l'abeille construit progressivement de

la circonférence au centre. Deux jours au plus m'ont paru nécessaires

pour l'ensemble du travail, à la condition que le mauvais temps, ciel

pluvieux ou simplement nuageux, ne vienne pas interrompre l'ouvrage.

Puis, adossée à cette première cellule, une seconde est bâtie et

approvisionnée de la même manière. Une troisième, une quatrième, etc.,

succèdent, toujours pourvues de miel, d'un œuf, et clôturées avant la

fondation de la suivante. Tout travail commencé est poursuivi jusqu'à

parfaite exécution; l'Abeille n'entreprend nouvelle cellule que lorsque

sont terminés, pour la précédente, les quatre actes de la construction,

de l'approvisionnement, de la ponte et de la clôture.

Comme le Chalicodome des murailles travaille toujours solitaire sur

le galet dont il a fait choix, et se montre même fort jaloux de son

emplacement lorsque des voisins viennent s'y poser, le nombre des

cellules adossées l'une à l'autre sur le même caillou n'est pas

considérable, de six à dix le plus souvent. Huit larves environ,

est-ce là toute la famille de l'Hyménoptère? ou bien celui-ci va-t-il

établir après, sur d'autres galets, progéniture plus nombreuse? La

surface de la même pierre est assez large pour fournir encore appui à

d'autres cellules, si la ponte le réclamait; l'Abeille pourrait y bâtir

très à l'aise, sans se mettre en recherche d'un autre emplacement,

sans quitter le galet auquel attachent les habitudes, la longue

fréquentation. Il me paraît donc fort probable que la famille, peu

nombreuse, est établie au complet sur le même caillou, du moins lorsque

le Chalicodome bâtit à neuf.

Les six à dix cellules composant le groupe sont certes demeure

solide, avec leur revêtement rustique de graviers; mais l'épaisseur

de leurs parois et de leurs couvercles, deux millimètres au plus,

ne paraît guère suffisante pour défendre les larves quand viendront

les intempéries. Assis sur sa pierre, en plein air, sans aucune

espèce d'abri, le nid subira les ardeurs de l'été, qui feront de

chaque cellule une étuve étouffante, puis les pluies de l'automne,

qui lentement corroderont l'ouvrage; puis encore les gelées d'hiver,

qui émietteront ce que les pluies auront respecté. Si dur que soit

le ciment, pourra-t-il résister à toutes ces causes de destruction;

et s'il résiste, les larves, abritées par une paroi trop mince,

n'auront-elles pas à redouter chaleur trop forte en été, froid trop vif

en hiver?

Sans avoir fait tous ces raisonnements, l'Abeille n'agit pas moins avec

sagesse. Toutes les cellules terminées, elle maçonne sur le groupe

un épais couvert, qui, formé d'une matière inattaquable par l'eau et

conduisant mal la chaleur, à la fois défend de l'humidité, du chaud

et du froid. Cette matière est l'habituel mortier, la terre gâchée

avec de la salive; mais, cette fois, sans mélange de menus cailloux.

L'Hyménoptère en applique, pelote par pelote, truelle par truelle,

une couche d'un centimètre d'épaisseur sur l'amas des cellules, qui

disparaissent complètement noyées au centre de la minérale couverture.

Cela fait, le nid a la forme d'une sorte de dôme grossier, équivalant

en grosseur à la moitié d'une orange. On le prendrait pour une boule

de boue qui, lancée contre une pierre, s'y serait à demi écrasée et

aurait séché sur place. Rien au dehors ne trahit le contenu, aucune

apparence de cellules, aucune apparence de travail. Pour un œil non

exercé, c'est un éclat fortuit de boue, et rien de plus.

La dessiccation de ce couvert général est prompte à l'égal de celle

de nos ciments hydrauliques; et alors la dureté du nid est presque

comparable à celle d'une pierre. Il faut une solide lame de couteau

pour entamer la construction. Disons, pour terminer, que, sous sa forme

finale, le nid ne rappelle en rien l'ouvrage primitif, tellement que

l'on prendrait pour travail de deux espèces différentes les cellules du

début, élégantes tourelles, à revêtement de cailloutage, et le dôme de

la fin, en apparence simple amas de boue. Mais grattons le couvert de

ciment, et nous trouverons en dessous les cellules et leurs assises de

menus cailloux parfaitement reconnaissables.

Au lieu de bâtir à neuf, sur un galet qui n'a pas été encore occupé,

le Chalicodome des murailles volontiers utilise les vieux nids qui ont

traversé l'année sans subir notables dommages. Le dôme de mortier est

resté, bien peu s'en faut, ce qu'il était au début, tant la maçonnerie

a été solidement construite; seulement, il est percé d'un certain

nombre d'orifices ronds correspondant aux chambres, aux cellules

qu'habitaient les larves de la génération passée. Pareilles demeures,

qu'il suffit de réparer un peu pour les mettre en bon état, économisent

grande dépense de temps et de fatigue; aussi les Abeilles maçonnes les

recherchent et ne se décident pour des constructions nouvelles que

lorsque les vieux nids viennent à leur manquer.

D'un même dôme il sort plusieurs habitants, frères et sœurs, mâles

roux et femelles noires, tous lignée de la même Abeille. Les mâles,

qui mènent vie insouciante, ignorent tout travail et ne reviennent

aux maisons de pisé que pour faire un instant la cour aux dames, ne

se soucient de la masure abandonnée. Ce qu'il leur faut, c'est le

nectar dans l'amphore des fleurs, et non le mortier à gâcher entre les

mandibules. Restent les jeunes mères, seules chargées de l'avenir de la

famille. A qui d'entre elles reviendra l'immeuble, l'héritage du vieux

nid? Comme sœurs, elles y ont droit égal: ainsi le déciderait notre

justice, depuis que, progrès énorme, elle s'est affranchie de l'antique

et sauvage droit d'aînesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours à la

base première de la propriété: le droit du premier occupant.

Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'Abeille s'empare du

premier nid libre à sa convenance, s'y établit; et malheur désormais

à qui viendrait, voisine ou sœur, lui en disputer la possession. Des

poursuites acharnées, de chaudes bourrades, auraient bientôt mis en

fuite la nouvelle arrivée. Des diverses cellules qui bâillent, comme

autant de puits, sur la rondeur du dôme, une seule pour le moment est

nécessaire; mais l'Abeille calcule très bien que les autres auront plus

tard leur utilité pour le restant des œufs; et c'est avec une vigilance

jalouse qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les

visiter. Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maçonnes travailler

à la fois sur le même galet.

[Illustration: LE CHALICODOME DES ARBUSTES]

L'ouvrage est maintenant très simple. L'Hyménoptère examine l'intérieur

de la vieille cellule pour reconnaître les points qui demandent

réparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant la paroi,

extrait les débris terreux provenant de la voûte qu'a percée l'habitant

pour sortir, crépit de mortier les endroits délabrés, restaure un peu

l'orifice, et tout se borne là. Suivent l'approvisionnement, la ponte

et la clôture de la chambre. Quand toutes les cellules, l'une après

l'autre, sont ainsi garnies, le couvert général, le dôme de mortier,

reçoit quelques réparations s'il en est besoin; et c'est fini.

A la vie solitaire, le Chalicodome de Sicile préfère compagnie

nombreuse; et c'est par centaines, très souvent par nombreux milliers,

qu'il s'établit à la face inférieure des tuiles d'un hangar ou du

rebord d'un toit. Ce n'est pas ici véritable société, avec des intérêts

communs, objet de l'attention de tous; mais simple rassemblement, où

chacun travaille pour soi et ne se préoccupe des autres; enfin une

cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche uniquement par le

nombre et l'ardeur. Le mortier mis en œuvre est le même que celui du

Chalicodome des murailles, aussi résistant, aussi imperméable, mais

plus fin et sans cailloutage. Les vieux nids sont d'abord utilisés.

Toute chambre libre est restaurée, approvisionnée et scellée. Mais les

anciennes cellules sont loin de suffire à la population, qui, d'une

année à l'autre, s'accroît rapidement. Alors, à la surface du nid,

dont les habitacles sont dissimulés sous l'ancien couvert général de

mortier, d'autres cellules sont bâties, tant qu'en réclament les

besoins de la ponte. Elles sont couchées horizontalement ou à peu près,

les unes à côté des autres, sans ordre aucun dans leur disposition.

Chaque constructeur a les coudées franches. Il bâtit où il veut, à

la seule condition de ne pas gêner le travail des voisins; sinon les

houspillages des intéressés le rappellent à l'ordre. Les cellules

s'amoncellent donc au hasard sur ce chantier où ne règne aucun esprit

d'ensemble. Leur forme est celle d'un dé à coudre partagé suivant

l'axe, et leur enceinte se complète soit par les cellules adjacentes,

soit par la surface du vieux nid. Au dehors, elles sont rugueuses et

montrent une superposition de cordons noueux correspondant aux diverses

assises de mortier. Au dedans, la paroi en est égalisée sans être

lisse, le cocon du ver devant plus tard suppléer le poli qui manque.

A mesure qu'elle est bâtie, chaque cellule est immédiatement

approvisionnée et murée, ainsi que vient de nous le montrer le

Chalicodome des murailles. Semblable travail se poursuit pendant la

majeure partie du mois de mai. Enfin tous les œufs sont pondus, et

les Abeilles, sans distinction de ce qui leur appartient et de ce

qui ne leur appartient pas, entreprennent en commun l'abri général

de la colonie. C'est une épaisse couche de mortier, qui remplit

les intervalles et recouvre l'ensemble des cellules. Finalement,

le nid commun a l'aspect d'une large plaque de boue sèche, très

irrégulièrement bombée, plus épaisse au centre, noyau primitif de

l'établissement, plus mince aux bords, où ne sont encore que des

cellules de fondation nouvelle et d'une étendue fort variable suivant

le nombre des travailleurs et, par conséquent, suivant l'âge du nid

premier fondé. Tel de ces nids n'est guère plus grand que la main; tel

autre occupe la majeure partie du rebord d'une toiture et se mesure par

mètres carrés.

Travaillant seul, ce qui n'est pas rare, sur le contrevent d'une

fenêtre abandonnée, sur une pierre, sur un rameau des haies, le

Chalicodome de Sicile n'agit pas d'autre manière. S'il s'établit, par

exemple, sur un rameau, l'Hyménoptère commence par mastiquer solidement

sur l'étroit appui la base de sa cellule. Ensuite la construction

s'élève et prend forme d'une tourelle verticale. A cette première

cellule approvisionnée et scellée en succède une autre, ayant pour

soutien, outre le rameau, le travail déjà fait. De six à dix cellules

sont ainsi groupées l'une à côté de l'autre. Puis un couvert général de

mortier enveloppe le tout et englobe dans son épaisseur le rameau, ce

qui fournit solide point d'attache.

XXI

EXPÉRIENCES

Édifiés sur des galets de petit volume, que l'on peut transporter

où bon vous semble, déplacer, échanger entre eux, sans troubler

soit le travail du constructeur, soit le repos des habitants des

cellules, les nids du Chalicodome des murailles se prêtent facilement

à l'expérimentation, seule méthode qui puisse jeter un peu de clarté

sur la nature de l'instinct. Pour étudier avec quelque fruit les

facultés psychiques de la bête, il ne suffit pas de savoir profiter des

circonstances qu'un heureux hasard présente à l'observation; il faut

savoir en faire naître d'autres, les varier autant que possible, et les

soumettre à un contrôle mutuel; il faut enfin expérimenter pour donner

à la science une base solide de faits. Ainsi s'évanouiront un jour, en

face de documents précis, les clichés fantaisistes dont nos livres sont

encombrés: Scarabée conviant des collègues à lui prêter main forte pour

retirer sa pilule du fond d'une ornière, Sphex dépeçant sa mouche pour

la transporter malgré l'obstacle du vent, et tant d'autres dont abuse

qui veut trouver dans l'animal ce qui n'y est réellement pas. Ainsi

encore se prépareront les matériaux qui, mis en œuvre tôt ou tard par

une main savante, rejetteront dans l'oubli des théories prématurées,

assises sur le vide.

Réaumur, d'habitude, se borne à relever les faits tels qu'ils se

présentent à lui dans le cours normal des choses, et ne songe à

scruter plus avant le savoir-faire de l'insecte au moyen de conditions

artificiellement réalisées. A son époque tout était à faire; et la

moisson est si grande, que l'illustre moissonneur va au plus pressé, la

rentrée de la récolte, et laisse à ses successeurs l'examen en détail

du grain et de l'épi. Néanmoins, au sujet du Chalicodome des murailles,

il mentionne une expérience entreprise par son ami Du Hamel. Il raconte

comment un nid d'Abeille maçonne fut renfermé sous un entonnoir en

verre, dont on avait eu soin de boucher le bout avec une simple gaze.

Il en sortit trois mâles qui, étant venus à bout d'un mortier dur

comme pierre, ne tentèrent pas de percer une fine gaze ou jugèrent ce

travail au-dessus de leurs forces. Les trois Abeilles périrent sous

l'entonnoir. Communément les insectes, ajoute Réaumur, ne savent faire

que ce qu'ils ont besoin de faire dans l'ordre ordinaire de la nature.

L'expérience ne me satisfait pas, pour deux motifs. Et d'abord,

donner à couper une gaze à des ouvriers outillés pour percer un pisé

équivalent du tuf, ne me paraît pas inspiration heureuse: on ne peut

demander à la pioche d'un terrassier le travail des ciseaux d'une

couturière. En second lieu, la transparente prison de verre me semble

mal choisie. Dès qu'il s'est ouvert un passage à travers l'épaisseur

de son dôme de terre, l'insecte se trouve au jour, à la lumière, et

pour lui le jour, la lumière, c'est la délivrance finale, c'est la

liberté. Il se heurte à un obstacle invisible, le verre; pour lui

le verre est un rien qui arrête. Par delà, il voit l'étendue libre,

inondée de soleil. Il s'exténue en efforts pour y voler, incapable de

comprendre l'inutilité de ses tentatives contre cette étrange barrière

qui ne se voit pas. Il périt enfin épuisé, sans avoir donné, dans

son obstination, un regard à la gaze fermant la cheminée conique.

L'expérience est à refaire en de meilleures conditions.

L'obstacle que je choisis est du papier gris ordinaire, suffisamment

opaque pour maintenir l'insecte dans l'obscurité, assez mince pour ne

pas présenter de résistance sérieuse aux efforts du prisonnier. Comme

il y a fort loin, en tant que nature de barrière, d'une cloison de

papier à une voûte de pisé, informons-nous d'abord si le Chalicodome

des murailles sait, ou, pour mieux dire, peut se faire jour à travers

pareille cloison. Les mandibules, pioches aptes à percer le dur

mortier, sont-elles également des ciseaux propres à couper une mince

membrane? Voilà le point dont il faut avant tout s'informer.

En février, alors que l'insecte est déjà dans son état parfait, je

retire, sans les endommager, un certain nombre de cocons de leurs

cellules, et je les introduis, chacun à part, dans un bout de roseau,

fermé à une extrémité par la cloison naturelle du nœud, ouvert à

l'autre. Ces fragments de roseau représenteront les cellules du nid.

Les cocons y sont introduits de manière que la tête de l'insecte soit

tournée vers l'orifice. Enfin mes cellules artificielles sont clôturées

de différentes manières. Les unes reçoivent dans leur ouverture un

tampon de terre pétrie, qui, desséchée, équivaudra en épaisseur et en

consistance au plafond de mortier du nid naturel. Les autres ont pour

clôture un cylindre de sorgho à balai, épais au moins d'un centimètre;

enfin quelques-unes sont bouchées avec une rondelle de papier gris

solidement fixée par les bords. Tous ces bouts de roseau sont disposés

à côté l'un de l'autre dans une boîte, verticalement, et la cloison de

ma fabrique en haut. Les insectes sont donc dans la position exacte

qu'ils avaient dans le nid. Pour s'ouvrir un passage, ils doivent faire

ce qu'ils auraient fait sans mon intervention: fouiller la paroi située

au-dessus de leur tête. J'abrite le tout sous une large cloche de

verre, et j'attends le mois de mai, époque de la sortie.

Les résultats dépassent, et de beaucoup, mes prévisions. Le tampon de

terre, œuvre de mes doigts, est percé d'un trou rond, ne différant en

rien de celui que le Chalicodome pratique à travers son dôme natal

de mortier. La barrière végétale, si nouvelle pour mon prisonnier,

c'est-à-dire le cylindre en tige de sorgho, s'ouvre pareillement d'un

orifice que l'on dirait fait à l'emporte-pièce. Enfin l'opercule de

papier gris livre passage à l'Hyménoptère, non par une effraction,

une déchirure violente, mais encore au moyen d'un trou rond nettement

délimité. Donc mes Abeilles sont capables d'un travail pour lequel

elles n'étaient pas nées; elles font, pour sortir de leurs cellules

de roseau, ce que leur race n'avait probablement jamais fait; elles

perforent la paroi de moelle de sorgho, elles trouent la barrière de

papier, comme elles auraient percé leur naturel plafond de pisé. Quand

vient le moment de se libérer, la nature de l'obstacle ne les arrête

pas, pourvu qu'il ne soit pas au-dessus de leurs forces; et, désormais,

des raisons d'impuissance ne peuvent être invoquées s'il s'agit d'une

simple barrière de papier.

En même temps que les cellules faites de bouts de roseau, étaient

préparés et mis sous la cloche deux nids intacts assis sur leurs

galets. Sur l'un d'eux j'ai fixé une feuille de papier gris étroitement

appliquée contre le dôme de mortier. Pour sortir, l'insecte devra

percer la cloche de terre, puis la feuille de papier, qui lui succède

sans intervalle vide. Autour de l'autre, j'ai collé sur la pierre un

petit cône du même papier gris; il y a donc ici, comme dans le premier

cas, double enceinte, paroi de papier, avec cette différence que les

deux enceintes ne font plus immédiatement suite l'une à l'autre, mais

sont séparées par un intervalle vide, d'un centimètre environ à la

base, et croissant à mesure que le cône s'élève.

Les résultats de ces deux préparations sont tout différents. Les

Hyménoptères du nid à feuille de papier appliquée sur le dôme sans

intervalle, sortent en perçant la double enceinte, dont la dernière,

l'enveloppe de papier, est trouée d'un orifice rond bien net, comme

nous en ont déjà montré les cellules en bout de roseau fermées d'un

couvercle de même nature. Pour la seconde fois, nous reconnaissons

ainsi que, si le Chalicodome s'arrête devant une barrière de papier,

la cause n'en est pas son impuissance contre pareil obstacle. Au

contraire, après s'être fait jour à travers le dôme de terre, les

habitants du nid recouvert du cône, trouvant à distance la feuille de

papier, n'essaient pas même de percer cet obstacle, dont ils auraient

si facilement triomphé si la feuille eût été appliquée sur le nid. Sans

tentative de libération, ils meurent sous le couvert. Ainsi avaient

péri, dans l'entonnoir de verre, les Abeilles de Réaumur, n'ayant, pour

être libres, qu'une gaze à percer.

Ce fait me paraît riche de conséquences. Comment! Voilà de robustes

insectes, pour qui forer le tuf est un jeu, pour qui tampon de bois

tendre et diaphragme de papier sont parois si faciles à trouer malgré

la nouveauté de la matière, et ces vigoureux démolisseurs se laissent

sottement périr dans la prison d'un cornet, qu'ils éventreraient en

un seul coup de mandibules? Cet éventrement, ils le peuvent, mais ils

n'y songent pas. Le motif de leur stupide inaction ne saurait être que

celui-ci.--L'insecte est excellemment doué en outils et en facultés

instinctives pour accomplir l'acte final de ses métamorphoses: l'issue

du cocon et de la cellule. Il a dans ses mandibules ciseaux, lime, pic,

levier, pour couper, ronger, abattre tant son cocon et sa muraille de

mortier que toute autre enceinte, pas par trop tenace, substituée à

la paroi naturelle du nid. De plus, condition majeure sans laquelle

l'outillage resterait inutile, il a, je ne dirai pas la volonté de se

servir de ses outils, mais bien un stimulant intime qui l'invite à

les employer. L'heure de la sortie venue, ce stimulant s'éveille, et

l'insecte se met au travail du forage.

Peu lui importe alors que la matière à trouer soit le mortier naturel,

la moelle de sorgho, le papier: le couvercle qui l'emprisonne ne

lui résiste pas longtemps. Peu lui importe même qu'un supplément

d'épaisseur s'ajoute à l'obstacle, et qu'à l'enceinte de terre se

superpose une enceinte de papier; les deux barrières, non séparées par

un intervalle, ne font qu'un pour l'Hyménoptère, qui s'y fait jour

parce que l'acte de la délivrance se maintient dans son unité. Avec

le cône de papier, dont la paroi reste peu à distance, les conditions

changent, bien que l'enceinte totale, au fond, soit la même. Une fois

sorti de sa demeure de terre, l'insecte a fait tout ce qu'il était

destiné à faire pour se libérer; circuler librement sur le dôme de

mortier est pour lui la fin de la délivrance, la fin de l'acte où il

faut trouer. Autour du nid une autre barrière se présente, la paroi du

cornet; mais pour la percer il faudrait renouveler l'acte qui vient

d'être accompli, cet acte auquel l'insecte ne doit se livrer qu'une

fois en sa vie; il faudrait enfin doubler ce qui de sa nature est un,

et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il n'en a pas le vouloir.

L'Abeille maçonne périt faute de la moindre lueur d'intelligence. Et,

dans ce singulier intellect, il est de mode aujourd'hui de voir un

rudiment de la raison humaine! La mode passera, et les faits resteront,

nous ramenant aux bonnes vieilleries de l'âme et de ses immortelles

destinées.

Souvenirs entomologiques · 第 21 / 23 段