entre elles par la chaux. L'ouvrage du Chalicodome peut soutenir la
comparaison avec le nôtre. Pour faire économie de main-d'œuvre et
de mortier, l'Hyménoptère, en effet, emploie de gros matériaux, de
volumineux graviers, pour lui vraies pierres de taille. Il les choisit
un par un avec soin, bien durs, presque toujours avec des angles qui,
agencés les uns dans les autres, se prêtent mutuel appui et concourent
à la solidité de l'ensemble. Des couches de mortier, interposées avec
épargne, les maintiennent unis. Le dehors de la cellule prend ainsi
l'aspect d'un travail d'architecture rustique, où les pierres font
saillie avec leurs inégalités naturelles; mais l'intérieur, qui demande
surface plus fine pour ne pas blesser la tendre peau du ver, est revêtu
d'un crépi de mortier pur. Du reste, cet enduit interne est déposé
sans art, on pourrait dire à grands coups de truelle; aussi le ver
a-t-il soin, lorsque la pâtée de miel est finie, de se faire un cocon
et de tapisser de soie la grossière paroi de sa demeure. Au contraire,
les Anthophores et les Halictes, dont les larves ne se tissent pas de
cocon, glacent délicatement la face intérieure de leurs cellules de
terre et lui donnent le poli de l'ivoire travaillé.
La construction, dont l'axe est toujours à peu près vertical et dont
l'orifice regarde le haut, pour ne pas laisser écouler le miel, de
nature assez fluide, diffère un peu de forme suivant la base qui la
supporte. Assise sur une surface horizontale, elle s'élève en manière
de petite tour ovalaire: fixée sur une surface verticale ou inclinée,
elle ressemble à la moitié d'un dé à coudre coupé dans le sens de sa
longueur. Dans ce cas, l'appui lui-même, le galet, complète la paroi
d'enceinte.
La cellule terminée, l'Abeille s'occupe aussitôt de l'approvisionnement.
Les fleurs du voisinage, en particulier celles du genêt épine-fleurie
(_Genista scorpius_), qui dorent au mois de mai les alluvions des
torrents, lui fournissent liqueur sucrée et pollen. Elle arrive, le
jabot gonflé de miel, et le ventre jauni en dessous de poussière
pollinique. Elle plonge dans la cellule la tête la première et pendant
quelques instants on la voit se livrer à des haut-le-corps, signe du
dégorgement de la purée mielleuse. Le jabot vide, elle sort de la
cellule pour y rentrer à l'instant même, mais cette fois à reculons.
Maintenant, avec les deux pattes de derrière, l'Abeille se brosse
la face inférieure du ventre et en fait tomber la charge de pollen.
Nouvelle sortie et nouvelle rentrée la tête la première. Il s'agit de
brasser la matière avec la cuiller des mandibules, et de faire du tout
un mélange homogène. Ce travail de mixtion ne se répète pas à chaque
voyage: il n'a lieu que de loin en loin, quand les matériaux sont
amassés en quantité notable.
L'approvisionnement est au complet lorsque la cellule est à demi
pleine. Il reste à pondre un œuf à la surface de la pâtée et à fermer
le domicile. Tout cela se fait sans délai. La clôture consiste en un
couvercle de mortier pur, que l'abeille construit progressivement de
la circonférence au centre. Deux jours au plus m'ont paru nécessaires
pour l'ensemble du travail, à la condition que le mauvais temps, ciel
pluvieux ou simplement nuageux, ne vienne pas interrompre l'ouvrage.
Puis, adossée à cette première cellule, une seconde est bâtie et
approvisionnée de la même manière. Une troisième, une quatrième, etc.,
succèdent, toujours pourvues de miel, d'un œuf, et clôturées avant la
fondation de la suivante. Tout travail commencé est poursuivi jusqu'à
parfaite exécution; l'Abeille n'entreprend nouvelle cellule que lorsque
sont terminés, pour la précédente, les quatre actes de la construction,
de l'approvisionnement, de la ponte et de la clôture.
Comme le Chalicodome des murailles travaille toujours solitaire sur
le galet dont il a fait choix, et se montre même fort jaloux de son
emplacement lorsque des voisins viennent s'y poser, le nombre des
cellules adossées l'une à l'autre sur le même caillou n'est pas
considérable, de six à dix le plus souvent. Huit larves environ,
est-ce là toute la famille de l'Hyménoptère? ou bien celui-ci va-t-il
établir après, sur d'autres galets, progéniture plus nombreuse? La
surface de la même pierre est assez large pour fournir encore appui à
d'autres cellules, si la ponte le réclamait; l'Abeille pourrait y bâtir
très à l'aise, sans se mettre en recherche d'un autre emplacement,
sans quitter le galet auquel attachent les habitudes, la longue
fréquentation. Il me paraît donc fort probable que la famille, peu
nombreuse, est établie au complet sur le même caillou, du moins lorsque
le Chalicodome bâtit à neuf.
Les six à dix cellules composant le groupe sont certes demeure
solide, avec leur revêtement rustique de graviers; mais l'épaisseur
de leurs parois et de leurs couvercles, deux millimètres au plus,
ne paraît guère suffisante pour défendre les larves quand viendront
les intempéries. Assis sur sa pierre, en plein air, sans aucune
espèce d'abri, le nid subira les ardeurs de l'été, qui feront de
chaque cellule une étuve étouffante, puis les pluies de l'automne,
qui lentement corroderont l'ouvrage; puis encore les gelées d'hiver,
qui émietteront ce que les pluies auront respecté. Si dur que soit
le ciment, pourra-t-il résister à toutes ces causes de destruction;
et s'il résiste, les larves, abritées par une paroi trop mince,
n'auront-elles pas à redouter chaleur trop forte en été, froid trop vif
en hiver?
Sans avoir fait tous ces raisonnements, l'Abeille n'agit pas moins avec
sagesse. Toutes les cellules terminées, elle maçonne sur le groupe
un épais couvert, qui, formé d'une matière inattaquable par l'eau et
conduisant mal la chaleur, à la fois défend de l'humidité, du chaud
et du froid. Cette matière est l'habituel mortier, la terre gâchée
avec de la salive; mais, cette fois, sans mélange de menus cailloux.
L'Hyménoptère en applique, pelote par pelote, truelle par truelle,
une couche d'un centimètre d'épaisseur sur l'amas des cellules, qui
disparaissent complètement noyées au centre de la minérale couverture.
Cela fait, le nid a la forme d'une sorte de dôme grossier, équivalant
en grosseur à la moitié d'une orange. On le prendrait pour une boule
de boue qui, lancée contre une pierre, s'y serait à demi écrasée et
aurait séché sur place. Rien au dehors ne trahit le contenu, aucune
apparence de cellules, aucune apparence de travail. Pour un œil non
exercé, c'est un éclat fortuit de boue, et rien de plus.
La dessiccation de ce couvert général est prompte à l'égal de celle
de nos ciments hydrauliques; et alors la dureté du nid est presque
comparable à celle d'une pierre. Il faut une solide lame de couteau
pour entamer la construction. Disons, pour terminer, que, sous sa forme
finale, le nid ne rappelle en rien l'ouvrage primitif, tellement que
l'on prendrait pour travail de deux espèces différentes les cellules du
début, élégantes tourelles, à revêtement de cailloutage, et le dôme de
la fin, en apparence simple amas de boue. Mais grattons le couvert de
ciment, et nous trouverons en dessous les cellules et leurs assises de
menus cailloux parfaitement reconnaissables.
Au lieu de bâtir à neuf, sur un galet qui n'a pas été encore occupé,
le Chalicodome des murailles volontiers utilise les vieux nids qui ont
traversé l'année sans subir notables dommages. Le dôme de mortier est
resté, bien peu s'en faut, ce qu'il était au début, tant la maçonnerie
a été solidement construite; seulement, il est percé d'un certain
nombre d'orifices ronds correspondant aux chambres, aux cellules
qu'habitaient les larves de la génération passée. Pareilles demeures,
qu'il suffit de réparer un peu pour les mettre en bon état, économisent
grande dépense de temps et de fatigue; aussi les Abeilles maçonnes les
recherchent et ne se décident pour des constructions nouvelles que
lorsque les vieux nids viennent à leur manquer.
D'un même dôme il sort plusieurs habitants, frères et sœurs, mâles
roux et femelles noires, tous lignée de la même Abeille. Les mâles,
qui mènent vie insouciante, ignorent tout travail et ne reviennent
aux maisons de pisé que pour faire un instant la cour aux dames, ne
se soucient de la masure abandonnée. Ce qu'il leur faut, c'est le
nectar dans l'amphore des fleurs, et non le mortier à gâcher entre les
mandibules. Restent les jeunes mères, seules chargées de l'avenir de la
famille. A qui d'entre elles reviendra l'immeuble, l'héritage du vieux
nid? Comme sœurs, elles y ont droit égal: ainsi le déciderait notre
justice, depuis que, progrès énorme, elle s'est affranchie de l'antique
et sauvage droit d'aînesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours à la
base première de la propriété: le droit du premier occupant.
Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'Abeille s'empare du
premier nid libre à sa convenance, s'y établit; et malheur désormais
à qui viendrait, voisine ou sœur, lui en disputer la possession. Des
poursuites acharnées, de chaudes bourrades, auraient bientôt mis en
fuite la nouvelle arrivée. Des diverses cellules qui bâillent, comme
autant de puits, sur la rondeur du dôme, une seule pour le moment est
nécessaire; mais l'Abeille calcule très bien que les autres auront plus
tard leur utilité pour le restant des œufs; et c'est avec une vigilance
jalouse qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les
visiter. Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maçonnes travailler
à la fois sur le même galet.
[Illustration: LE CHALICODOME DES ARBUSTES]
L'ouvrage est maintenant très simple. L'Hyménoptère examine l'intérieur
de la vieille cellule pour reconnaître les points qui demandent
réparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant la paroi,
extrait les débris terreux provenant de la voûte qu'a percée l'habitant
pour sortir, crépit de mortier les endroits délabrés, restaure un peu
l'orifice, et tout se borne là. Suivent l'approvisionnement, la ponte
et la clôture de la chambre. Quand toutes les cellules, l'une après
l'autre, sont ainsi garnies, le couvert général, le dôme de mortier,
reçoit quelques réparations s'il en est besoin; et c'est fini.
A la vie solitaire, le Chalicodome de Sicile préfère compagnie
nombreuse; et c'est par centaines, très souvent par nombreux milliers,
qu'il s'établit à la face inférieure des tuiles d'un hangar ou du
rebord d'un toit. Ce n'est pas ici véritable société, avec des intérêts
communs, objet de l'attention de tous; mais simple rassemblement, où
chacun travaille pour soi et ne se préoccupe des autres; enfin une
cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche uniquement par le
nombre et l'ardeur. Le mortier mis en œuvre est le même que celui du
Chalicodome des murailles, aussi résistant, aussi imperméable, mais
plus fin et sans cailloutage. Les vieux nids sont d'abord utilisés.
Toute chambre libre est restaurée, approvisionnée et scellée. Mais les
anciennes cellules sont loin de suffire à la population, qui, d'une
année à l'autre, s'accroît rapidement. Alors, à la surface du nid,
dont les habitacles sont dissimulés sous l'ancien couvert général de
mortier, d'autres cellules sont bâties, tant qu'en réclament les
besoins de la ponte. Elles sont couchées horizontalement ou à peu près,
les unes à côté des autres, sans ordre aucun dans leur disposition.
Chaque constructeur a les coudées franches. Il bâtit où il veut, à
la seule condition de ne pas gêner le travail des voisins; sinon les
houspillages des intéressés le rappellent à l'ordre. Les cellules
s'amoncellent donc au hasard sur ce chantier où ne règne aucun esprit
d'ensemble. Leur forme est celle d'un dé à coudre partagé suivant
l'axe, et leur enceinte se complète soit par les cellules adjacentes,
soit par la surface du vieux nid. Au dehors, elles sont rugueuses et
montrent une superposition de cordons noueux correspondant aux diverses
assises de mortier. Au dedans, la paroi en est égalisée sans être
lisse, le cocon du ver devant plus tard suppléer le poli qui manque.
A mesure qu'elle est bâtie, chaque cellule est immédiatement
approvisionnée et murée, ainsi que vient de nous le montrer le
Chalicodome des murailles. Semblable travail se poursuit pendant la
majeure partie du mois de mai. Enfin tous les œufs sont pondus, et
les Abeilles, sans distinction de ce qui leur appartient et de ce
qui ne leur appartient pas, entreprennent en commun l'abri général
de la colonie. C'est une épaisse couche de mortier, qui remplit
les intervalles et recouvre l'ensemble des cellules. Finalement,
le nid commun a l'aspect d'une large plaque de boue sèche, très
irrégulièrement bombée, plus épaisse au centre, noyau primitif de
l'établissement, plus mince aux bords, où ne sont encore que des
cellules de fondation nouvelle et d'une étendue fort variable suivant
le nombre des travailleurs et, par conséquent, suivant l'âge du nid
premier fondé. Tel de ces nids n'est guère plus grand que la main; tel
autre occupe la majeure partie du rebord d'une toiture et se mesure par
mètres carrés.
Travaillant seul, ce qui n'est pas rare, sur le contrevent d'une
fenêtre abandonnée, sur une pierre, sur un rameau des haies, le
Chalicodome de Sicile n'agit pas d'autre manière. S'il s'établit, par
exemple, sur un rameau, l'Hyménoptère commence par mastiquer solidement
sur l'étroit appui la base de sa cellule. Ensuite la construction
s'élève et prend forme d'une tourelle verticale. A cette première
cellule approvisionnée et scellée en succède une autre, ayant pour
soutien, outre le rameau, le travail déjà fait. De six à dix cellules
sont ainsi groupées l'une à côté de l'autre. Puis un couvert général de
mortier enveloppe le tout et englobe dans son épaisseur le rameau, ce
qui fournit solide point d'attache.
XXI
EXPÉRIENCES
Édifiés sur des galets de petit volume, que l'on peut transporter
où bon vous semble, déplacer, échanger entre eux, sans troubler
soit le travail du constructeur, soit le repos des habitants des
cellules, les nids du Chalicodome des murailles se prêtent facilement
à l'expérimentation, seule méthode qui puisse jeter un peu de clarté
sur la nature de l'instinct. Pour étudier avec quelque fruit les
facultés psychiques de la bête, il ne suffit pas de savoir profiter des
circonstances qu'un heureux hasard présente à l'observation; il faut
savoir en faire naître d'autres, les varier autant que possible, et les
soumettre à un contrôle mutuel; il faut enfin expérimenter pour donner
à la science une base solide de faits. Ainsi s'évanouiront un jour, en
face de documents précis, les clichés fantaisistes dont nos livres sont
encombrés: Scarabée conviant des collègues à lui prêter main forte pour
retirer sa pilule du fond d'une ornière, Sphex dépeçant sa mouche pour
la transporter malgré l'obstacle du vent, et tant d'autres dont abuse
qui veut trouver dans l'animal ce qui n'y est réellement pas. Ainsi
encore se prépareront les matériaux qui, mis en œuvre tôt ou tard par
une main savante, rejetteront dans l'oubli des théories prématurées,
assises sur le vide.
Réaumur, d'habitude, se borne à relever les faits tels qu'ils se
présentent à lui dans le cours normal des choses, et ne songe à
scruter plus avant le savoir-faire de l'insecte au moyen de conditions
artificiellement réalisées. A son époque tout était à faire; et la
moisson est si grande, que l'illustre moissonneur va au plus pressé, la
rentrée de la récolte, et laisse à ses successeurs l'examen en détail
du grain et de l'épi. Néanmoins, au sujet du Chalicodome des murailles,
il mentionne une expérience entreprise par son ami Du Hamel. Il raconte
comment un nid d'Abeille maçonne fut renfermé sous un entonnoir en
verre, dont on avait eu soin de boucher le bout avec une simple gaze.
Il en sortit trois mâles qui, étant venus à bout d'un mortier dur
comme pierre, ne tentèrent pas de percer une fine gaze ou jugèrent ce
travail au-dessus de leurs forces. Les trois Abeilles périrent sous
l'entonnoir. Communément les insectes, ajoute Réaumur, ne savent faire
que ce qu'ils ont besoin de faire dans l'ordre ordinaire de la nature.
L'expérience ne me satisfait pas, pour deux motifs. Et d'abord,
donner à couper une gaze à des ouvriers outillés pour percer un pisé
équivalent du tuf, ne me paraît pas inspiration heureuse: on ne peut
demander à la pioche d'un terrassier le travail des ciseaux d'une
couturière. En second lieu, la transparente prison de verre me semble
mal choisie. Dès qu'il s'est ouvert un passage à travers l'épaisseur
de son dôme de terre, l'insecte se trouve au jour, à la lumière, et
pour lui le jour, la lumière, c'est la délivrance finale, c'est la
liberté. Il se heurte à un obstacle invisible, le verre; pour lui
le verre est un rien qui arrête. Par delà, il voit l'étendue libre,
inondée de soleil. Il s'exténue en efforts pour y voler, incapable de
comprendre l'inutilité de ses tentatives contre cette étrange barrière
qui ne se voit pas. Il périt enfin épuisé, sans avoir donné, dans
son obstination, un regard à la gaze fermant la cheminée conique.
L'expérience est à refaire en de meilleures conditions.
L'obstacle que je choisis est du papier gris ordinaire, suffisamment
opaque pour maintenir l'insecte dans l'obscurité, assez mince pour ne
pas présenter de résistance sérieuse aux efforts du prisonnier. Comme
il y a fort loin, en tant que nature de barrière, d'une cloison de
papier à une voûte de pisé, informons-nous d'abord si le Chalicodome
des murailles sait, ou, pour mieux dire, peut se faire jour à travers
pareille cloison. Les mandibules, pioches aptes à percer le dur
mortier, sont-elles également des ciseaux propres à couper une mince
membrane? Voilà le point dont il faut avant tout s'informer.
En février, alors que l'insecte est déjà dans son état parfait, je
retire, sans les endommager, un certain nombre de cocons de leurs
cellules, et je les introduis, chacun à part, dans un bout de roseau,
fermé à une extrémité par la cloison naturelle du nœud, ouvert à
l'autre. Ces fragments de roseau représenteront les cellules du nid.
Les cocons y sont introduits de manière que la tête de l'insecte soit
tournée vers l'orifice. Enfin mes cellules artificielles sont clôturées
de différentes manières. Les unes reçoivent dans leur ouverture un
tampon de terre pétrie, qui, desséchée, équivaudra en épaisseur et en
consistance au plafond de mortier du nid naturel. Les autres ont pour
clôture un cylindre de sorgho à balai, épais au moins d'un centimètre;
enfin quelques-unes sont bouchées avec une rondelle de papier gris
solidement fixée par les bords. Tous ces bouts de roseau sont disposés
à côté l'un de l'autre dans une boîte, verticalement, et la cloison de
ma fabrique en haut. Les insectes sont donc dans la position exacte
qu'ils avaient dans le nid. Pour s'ouvrir un passage, ils doivent faire
ce qu'ils auraient fait sans mon intervention: fouiller la paroi située
au-dessus de leur tête. J'abrite le tout sous une large cloche de
verre, et j'attends le mois de mai, époque de la sortie.
Les résultats dépassent, et de beaucoup, mes prévisions. Le tampon de
terre, œuvre de mes doigts, est percé d'un trou rond, ne différant en
rien de celui que le Chalicodome pratique à travers son dôme natal
de mortier. La barrière végétale, si nouvelle pour mon prisonnier,
c'est-à-dire le cylindre en tige de sorgho, s'ouvre pareillement d'un
orifice que l'on dirait fait à l'emporte-pièce. Enfin l'opercule de
papier gris livre passage à l'Hyménoptère, non par une effraction,
une déchirure violente, mais encore au moyen d'un trou rond nettement
délimité. Donc mes Abeilles sont capables d'un travail pour lequel
elles n'étaient pas nées; elles font, pour sortir de leurs cellules
de roseau, ce que leur race n'avait probablement jamais fait; elles
perforent la paroi de moelle de sorgho, elles trouent la barrière de
papier, comme elles auraient percé leur naturel plafond de pisé. Quand
vient le moment de se libérer, la nature de l'obstacle ne les arrête
pas, pourvu qu'il ne soit pas au-dessus de leurs forces; et, désormais,
des raisons d'impuissance ne peuvent être invoquées s'il s'agit d'une
simple barrière de papier.
En même temps que les cellules faites de bouts de roseau, étaient
préparés et mis sous la cloche deux nids intacts assis sur leurs
galets. Sur l'un d'eux j'ai fixé une feuille de papier gris étroitement
appliquée contre le dôme de mortier. Pour sortir, l'insecte devra
percer la cloche de terre, puis la feuille de papier, qui lui succède
sans intervalle vide. Autour de l'autre, j'ai collé sur la pierre un
petit cône du même papier gris; il y a donc ici, comme dans le premier
cas, double enceinte, paroi de papier, avec cette différence que les
deux enceintes ne font plus immédiatement suite l'une à l'autre, mais
sont séparées par un intervalle vide, d'un centimètre environ à la
base, et croissant à mesure que le cône s'élève.
Les résultats de ces deux préparations sont tout différents. Les
Hyménoptères du nid à feuille de papier appliquée sur le dôme sans
intervalle, sortent en perçant la double enceinte, dont la dernière,
l'enveloppe de papier, est trouée d'un orifice rond bien net, comme
nous en ont déjà montré les cellules en bout de roseau fermées d'un
couvercle de même nature. Pour la seconde fois, nous reconnaissons
ainsi que, si le Chalicodome s'arrête devant une barrière de papier,
la cause n'en est pas son impuissance contre pareil obstacle. Au
contraire, après s'être fait jour à travers le dôme de terre, les
habitants du nid recouvert du cône, trouvant à distance la feuille de
papier, n'essaient pas même de percer cet obstacle, dont ils auraient
si facilement triomphé si la feuille eût été appliquée sur le nid. Sans
tentative de libération, ils meurent sous le couvert. Ainsi avaient
péri, dans l'entonnoir de verre, les Abeilles de Réaumur, n'ayant, pour
être libres, qu'une gaze à percer.
Ce fait me paraît riche de conséquences. Comment! Voilà de robustes
insectes, pour qui forer le tuf est un jeu, pour qui tampon de bois
tendre et diaphragme de papier sont parois si faciles à trouer malgré
la nouveauté de la matière, et ces vigoureux démolisseurs se laissent
sottement périr dans la prison d'un cornet, qu'ils éventreraient en
un seul coup de mandibules? Cet éventrement, ils le peuvent, mais ils
n'y songent pas. Le motif de leur stupide inaction ne saurait être que
celui-ci.--L'insecte est excellemment doué en outils et en facultés
instinctives pour accomplir l'acte final de ses métamorphoses: l'issue
du cocon et de la cellule. Il a dans ses mandibules ciseaux, lime, pic,
levier, pour couper, ronger, abattre tant son cocon et sa muraille de
mortier que toute autre enceinte, pas par trop tenace, substituée à
la paroi naturelle du nid. De plus, condition majeure sans laquelle
l'outillage resterait inutile, il a, je ne dirai pas la volonté de se
servir de ses outils, mais bien un stimulant intime qui l'invite à
les employer. L'heure de la sortie venue, ce stimulant s'éveille, et
l'insecte se met au travail du forage.
Peu lui importe alors que la matière à trouer soit le mortier naturel,
la moelle de sorgho, le papier: le couvercle qui l'emprisonne ne
lui résiste pas longtemps. Peu lui importe même qu'un supplément
d'épaisseur s'ajoute à l'obstacle, et qu'à l'enceinte de terre se
superpose une enceinte de papier; les deux barrières, non séparées par
un intervalle, ne font qu'un pour l'Hyménoptère, qui s'y fait jour
parce que l'acte de la délivrance se maintient dans son unité. Avec
le cône de papier, dont la paroi reste peu à distance, les conditions
changent, bien que l'enceinte totale, au fond, soit la même. Une fois
sorti de sa demeure de terre, l'insecte a fait tout ce qu'il était
destiné à faire pour se libérer; circuler librement sur le dôme de
mortier est pour lui la fin de la délivrance, la fin de l'acte où il
faut trouer. Autour du nid une autre barrière se présente, la paroi du
cornet; mais pour la percer il faudrait renouveler l'acte qui vient
d'être accompli, cet acte auquel l'insecte ne doit se livrer qu'une
fois en sa vie; il faudrait enfin doubler ce qui de sa nature est un,
et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il n'en a pas le vouloir.
L'Abeille maçonne périt faute de la moindre lueur d'intelligence. Et,
dans ce singulier intellect, il est de mode aujourd'hui de voir un
rudiment de la raison humaine! La mode passera, et les faits resteront,
nous ramenant aux bonnes vieilleries de l'âme et de ses immortelles
destinées.