maintenue sous le ventre entre les pattes. En voici un, le Bembex
tarsier (_B. tarsata_) qui arrive chargé d'un Bombyle. Le nid est
placé au pied sablonneux d'un talus vertical. L'approche du chasseur
s'annonce par un bourdonnement aigu, qui a quelque chose de plaintif,
et ne discontinue tant que l'insecte n'a pas mis pied à terre. On voit
le Bembex planer au haut du talus, puis descendre suivant la verticale
avec beaucoup de lenteur et de circonspection, tout en faisant entendre
son bourdonnement aigu. Si quelque chose d'insolite vient à se révéler
à son perçant regard, il ralentit la descente, plane un moment,
remonte, redescend, puis s'enfuit prompt comme un trait. Après quelques
instants, le voici revenu. En planant à une certaine élévation, il
a l'air d'inspecter les lieux, comme du haut d'un observatoire. La
descente verticale recommence avec la plus circonspecte lenteur; enfin
l'Hyménoptère s'abat sans indécision aucune, en un point que rien à mes
yeux ne distingue du reste de la surface sablonneuse. Le piaulement
plaintif à l'instant cesse.
L'insecte, sans doute, a pris terre un peu au hasard, puisque l'œil
le plus exercé ne saurait distinguer un point de l'autre sur la nappe
de sable; il s'est abattu par à peu près aux environs du logis, dont
il va maintenant rechercher l'entrée, masquée, lors de la dernière
sortie, non seulement par l'éboulement naturel des matériaux mais
encore par les scrupuleux coups de balai de l'Hyménoptère? Mais non: le
Bembex n'hésite pas du tout, il ne tâtonne pas, il ne cherche pas. On
s'accorde à voir dans les antennes des organes propres à diriger les
insectes dans leurs recherches. En ce moment de la rentrée au nid, je
ne vois rien de particulier dans le jeu des antennes. Sans lâcher un
seul moment son gibier, le Bembex gratte un peu devant lui, au point
même où il a pris pied, pousse du front et entre tout aussitôt avec le
Diptère sous le ventre. Le sable s'éboule, la porte se ferme, et voilà
l'Hyménoptère chez lui.
En vain, des centaines de fois, j'ai assisté au retour du Bembex dans
son domicile; c'est toujours avec un étonnement nouveau que je vois
le clairvoyant insecte retrouver sans hésitation une porte que rien
n'indique. Cette porte, en effet, est dissimulée avec un soin jaloux,
non maintenant après l'entrée du Bembex, car le sable, plus ou moins
bien éboulé, ne se nivelle pas par sa propre chute et laisse tantôt
une légère dépression, tantôt un porche incomplètement obstrué; mais
bien après la sortie de l'Hyménoptère, car celui-ci, partant pour une
expédition, ne néglige jamais de retoucher le résultat de l'éboulement
naturel. Attendons son départ, et nous le verrons, avant de s'éloigner,
balayer les devants de sa porte et les niveler avec une scrupuleuse
attention. La bête partie, je défierais l'œil le plus perspicace de
retrouver l'entrée. Pour la retrouver, lorsque la nappe sablonneuse
était de quelque étendue, il me fallait recourir à une sorte de
triangulation; et, que de fois encore, après quelques heures d'absence,
mes combinaisons de triangles et mes efforts de mémoire se sont trouvés
en défaut! Il me restait le jalon, le fétu de graminée implanté sur
le seuil de la porte, moyen non toujours efficace, car l'insecte, en
ses continuelles retouches à l'extérieur du nid, trop souvent faisait
disparaître le bout de paille.
XVIII
UN PARASITE.--LE COCON
Je viens de montrer le Bembex planant, chargé de sa capture, au-dessus
du nid, puis descendant d'un vol vertical, très lent, et accompagné
d'une sorte de piaulement plaintif. Cette arrivée circonspecte,
hésitante, pourrait faire croire que l'insecte examine de haut le
terrain pour retrouver sa porte, et cherche, avant de prendre pied, à
bien se remémorer les lieux. Mais un autre motif est en jeu, ainsi que
je vais l'exposer. Dans les conditions habituelles, lorsque rien de
périlleux n'attire son attention, l'Hyménoptère survient brusquement,
d'un vol impétueux, et, sans planer avec piaulement, sans hésiter,
s'abat aussitôt sur le seuil de sa porte ou très près. Toute recherche
est inutile, tant sa mémoire est fidèle. Informons-nous donc des causes
de cette arrivée hésitante à laquelle je viens de faire assister le
lecteur.
L'insecte plane, descend lentement, remonte, s'enfuit et revient, parce
qu'un danger très grave menace le nid. Son bourdonnement plaintif est
signe d'anxiété: il ne le fait pas entendre quand il n'y a pas péril.
Quel est alors l'ennemi? Serait-ce moi, assis pour l'observer? Mais
non: je ne suis rien pour lui, rien qu'une masse, un bloc, indigne
sans doute de son attention. L'ennemi redoutable, l'ennemi terrible,
qu'il faut éviter à tout prix, est là, à terre, bien immobile sur
le sable, à proximité du domicile. C'est un petit Diptère, de très
pauvre apparence, de tournure inoffensive. Ce moucheron de rien est
l'effroi du Bembex. L'audacieux bourreau des Diptères, lui qui tord si
prestement le cou aux Taons, colosses repus de sang sur le dos d'un
bœuf, n'ose entrer chez lui parce qu'il se voit guetté par un autre
Diptère, vrai pygmée qui fournirait à peine une bouchée à ses larves.
Que ne fond-il sur lui pour s'en débarrasser? L'Hyménoptère a le vol
assez prompt pour l'atteindre; et si petite que soit la prise, les
larves ne la dédaigneront pas, puisque tout Diptère leur est bon. Mais
non: le Bembex fuit devant un ennemi qu'il mettrait en pièces d'un
seul coup de mandibules; il me semble voir le chat fuir, affolé de
peur, devant une souris. L'ardent chasseur de Diptères est chassé par
un autre Diptère, et l'un des plus petits. Je m'incline sans espérer
jamais comprendre ce renversement des rôles. Pouvoir se débarrasser
sans difficulté d'un ennemi mortel, qui médite la ruine de votre
famille et qui en deviendrait le régal, pouvoir cela et ne pas le faire
quand l'ennemi est là, à votre portée, vous guettant, vous bravant,
c'est le comble de l'aberration chez l'animal. Aberration n'est pas
du tout le mot; disons plutôt harmonie des êtres, car, puisque ce
misérable Diptère a son petit rôle à remplir dans l'ensemble des
choses, faut-il encore que le Bembex le respecte et fuie lâchement
devant lui, sinon, depuis longtemps, il n'y en aurait plus au monde.
[Illustration: Miltogramme.]
Traçons ici l'histoire de ce parasite. Parmi les nids des Bembex, il
s'en trouve, et très fréquemment, qui sont occupés à la fois par la
larve de l'Hyménoptère et par d'autres larves, étrangères à la famille
et goulues commensales de la première. Ces étrangères sont plus petites
que le nourrisson du Bembex, en forme de larme et de couleur vineuse
due à la teinte de la bouillie alimentaire que laisse entrevoir la
transparence du corps. Leur nombre est variable: une demi-douzaine
souvent, parfois dix et davantage. Elles appartiennent à une espèce
de Diptère, ainsi qu'il résulte de leur forme et comme le confirment
les pupes que l'on rencontre à leur place. L'éducation en domesticité
achève la démonstration. Élevées dans des boîtes, sur une couche
de sable, avec des mouches que l'on renouvelle chaque jour, elles
deviennent des pupes, d'où, l'année d'après, sort un petit Diptère, un
Tachinaire du genre Miltogramme.
C'est le même Diptère qui, embusqué aux environs du terrier, cause au
Bembex de si vives appréhensions. La terreur de l'Hyménoptère n'est
que trop fondée. Voyez, en effet, ce qui se passe au logis. Autour
du monceau de vivres, que la mère s'exténue à maintenir en quantité
suffisante, sont attablés, en compagnie du nourrisson légitime, six à
dix convives affamés, qui, de leur bouche aiguë, piquent au tas commun,
sans plus de réserve que s'ils étaient chez eux. La concorde paraît
régner à table. Je n'ai jamais vu la larve légitime se formaliser
de l'indiscrétion des larves étrangères, ni celles-ci faire mine de
vouloir troubler le repas de l'autre. Toutes, pêle-mêle, prennent au
tas et mangent tranquilles, sans chercher noise aux voisines.
Jusque-là tout serait pour le mieux s'il ne survenait grave difficulté.
Si active que soit la mère nourrice, il est clair qu'elle ne peut
suffire à pareille dépense. Il lui fallait d'incessantes expéditions
de chasse pour nourrir une seule larve, la sienne; que sera-ce si
elle doit alimenter à la fois une douzaine de goulues? Le résultat
de cet énorme accroissement de famille ne peut être que la disette,
la famine même, non pour les larves du Diptère qui, plus hâtives
dans leur développement, devancent la larve du Bembex et profitent
des jours où l'abondance est encore possible, vu le très jeune âge
de leur amphitryon; mais bien pour celui-ci, qui atteint l'heure de
la métamorphose sans pouvoir réparer le temps perdu. D'ailleurs, si
les premiers convives, devenus pupes, lui laissent la table libre,
d'autres surviennent tant que la mère pénètre dans le nid et achèvent
de l'affamer.
[Illustration: LE TERRIER DU BEMBEX
Bembex emportant un taon.
Tachinaires aux aguets.
Nid et cocon du Bembex.]
Dans les terriers envahis par de nombreux parasites, la larve du Bembex
est effectivement bien inférieure pour la grosseur à ce que supposerait
le tas de vivres consommés, et dont les débris encombrent la cellule.
Toute flasque, émaciée, réduite à la moitié, au tiers de la taille
normale, elle essaie vainement de tisser un cocon dont elle ne
possède pas les matériaux de soie; elle périt en un coin du logis parmi
les pupes de ses convives plus heureux qu'elle. Sa fin peut être plus
cruelle encore. Si les vivres manquent, si la mère nourrice tarde trop
de revenir avec de la pâture, les Diptères dévorent la larve du Bembex.
Je me suis assuré de cette noire action en élevant moi-même la nichée.
Tout allait bien tant que les vivres abondaient; mais, si par oubli ou
à dessein, la ration quotidienne était supprimée, le lendemain ou le
surlendemain, j'étais sûr de trouver les larves du Diptère dépeçant
avec avidité la larve du Bembex. Ainsi, lorsque le nid est envahi par
les parasites, la larve légitime doit fatalement périr, soit de faim,
soit de mort violente; et tel est le motif qui rend si odieuse au
Bembex la vue des Miltogrammes rôdant autour de son logis.
Les Bembex ne sont pas les seules victimes de ces parasites: tous les
Hyménoptères fouisseurs indistinctement ont leurs terriers dévalisés
par des Tachinaires, des Miltogrammes surtout. Divers observateurs,
notamment Lepeletier de Saint-Fargeau, ont parlé des manœuvres de ces
effrontés Diptères; mais aucun, que je sache, n'a entrevu le côté si
curieux du parasitisme aux dépens des Bembex. Je dis si curieux, car,
en effet, les conditions sont bien différentes. Les nids des autres
fouisseurs sont approvisionnés à l'avance, et le Miltogramme dépose
ses œufs sur les pièces de gibier au moment où elles sont introduites.
L'approvisionnement terminé et son œuf pondu, l'Hyménoptère clôture la
cellule, où désormais éclosent et vivent ensemble la larve légitime et
les larves étrangères, sans jamais être visitées dans leur solitude.
Le brigandage des parasites est donc ignoré de la mère et reste impuni
faute d'être connu.
Avec les Bembex, c'est bien tout autre chose. La mère rentre à tout
moment chez elle, pendant les deux semaines que dure l'éducation; elle
sait sa géniture en compagnie de nombreux intrus, qui s'approprient la
majeure partie des vivres; elle touche, elle sent au fond de l'antre,
toutes les fois qu'elle sert sa larve, ces affamés commensaux qui,
loin de se contenter des restes, se jettent sur le meilleur; elle doit
s'apercevoir, si bornées que soient ses évaluations numériques, que
douze sont plus que un; les dépenses en victuailles disproportionnées
avec ses moyens de chasse l'en avertiraient d'ailleurs; et cependant,
au lieu de prendre ces hardis étrangers par la peau du ventre et de les
jeter à la porte, elle les tolère pacifiquement.
Que dis-je: elle les tolère? Elle les nourrit, elle leur apporte la
becquée, ayant peut-être pour ces intrus la même tendresse maternelle
que pour sa propre larve. C'est ici une nouvelle édition de l'histoire
du Coucou, mais avec des circonstances encore plus singulières. Que
le Coucou, presque de la taille de l'Épervier, dont il a le costume,
en impose assez pour introduire impunément son œuf dans le nid de
la faible Fauvette; que celle-ci, à son tour, dominée peut-être par
l'aspect terrifiant de son nourrisson à face de crapaud, accepte
l'étranger et lui donne ses soins, à la rigueur cela comporte un
semblant d'explication. Mais que dirions-nous de la Fauvette qui,
devenue parasite, irait, avec une superbe audace, confier ses œufs
à l'aire de l'oiseau de proie, au nid de l'Épervier lui-même, le
sanguinaire mangeur de Fauvettes; que dirions-nous de l'oiseau de
rapine qui accepterait le dépôt et tendrement élèverait la nichée
d'oisillons? C'est précisément là ce que fait le Bembex, ravisseur de
Diptères qui soigne d'autres Diptères, giboyeur qui distribue la pâture
à un gibier dont le dernier régal sera sa propre larve éventrée. Je
laisse à d'autres plus habiles le soin d'interpréter ces étonnantes
relations.
Assistons à la tactique employée par le Tachinaire dans le but de
confier ses œufs au nid du fouisseur. Il est de règle absolue que le
moucheron ne pénètre jamais dans le terrier, le trouvât-il ouvert et le
propriétaire absent. Le madré parasite se garderait bien de s'engager
dans un couloir où, n'ayant plus la liberté de fuir, il pourrait payer
cher son impudente audace. Pour lui, l'unique moment propice à ses
desseins, moment qu'il guette avec une exquise patience, est celui où
l'Hyménoptère s'engage dans la galerie, le gibier sous le ventre. En
cet instant là, si court qu'il soit, lorsque le Bembex ou tout autre
fouisseur a la moitié du corps engagée dans l'entrée et va disparaître
sous terre, le Miltogramme accourt au vol, se campe sur la pièce de
gibier qui déborde un peu l'extrémité postérieure du ravisseur, et
tandis que celui-ci est ralenti par les difficultés de l'entrée,
l'autre, avec une prestesse sans pareille, pond sur la proie un œuf,
deux même, trois coup sur coup.
L'hésitation de l'Hyménoptère, empêtré de sa charge, a la durée d'un
clin d'œil; n'importe: cela suffit au moucheron pour accomplir
son méfait sans se laisser entraîner au delà du seuil de la porte.
Quelle ne doit pas être la souplesse de fonction des organes pour se
prêter à cette ponte instantanée! Le Bembex disparaît, introduisant
lui-même l'ennemi au logis; et le Tachinaire va se tapir au soleil,
à proximité du terrier, pour méditer de nouvelles noirceurs. Si l'on
désire vérifier que les œufs du Diptère ont été réellement déposés
pendant cette rapide manœuvre, il suffit d'ouvrir le terrier et de
suivre le Bembex au fond du logis. La proie qu'on lui saisit porte en
un point du ventre au moins un œuf, parfois plus, suivant la durée
du retard éprouvé à l'entrée. Ces œufs, de très petite taille, ne
peuvent appartenir qu'au parasite; d'ailleurs, s'il restait des doutes,
l'éducation à part dans une boîte donne pour résultat des larves de
Diptère, plus tard des pupes et enfin des Miltogrammes.
L'instant adopté par le moucheron est choisi avec un discernement
supérieur: c'est le seul où il lui soit permis d'accomplir ses desseins
sans péril, sans vaines poursuites. L'Hyménoptère, à demi engagé dans
le vestibule, ne peut voir l'ennemi, si audacieusement campé sur
l'arrière-train de la proie; s'il soupçonne la présence du bandit, il
ne peut le chasser, n'ayant pas sa liberté de mouvements dans l'étroit
couloir; enfin, malgré toutes ses précautions pour faciliter l'entrée,
il ne peut disparaître toujours sous terre avec la célérité nécessaire,
tant le parasite est prompt. En vérité, voilà l'instant propice et le
seul, puisque la prudence défend au Diptère de pénétrer dans l'antre où
d'autres Diptères, bien plus vigoureux que lui, servent de pâture à la
larve. Au dehors, en plein air, la difficulté est insurmontable, tant
est grande la vigilance des Bembex. Donnons un instant à l'arrivée de
la mère lorsque son domicile est surveillé par des Miltogrammes.
Quelques-uns de ces moucherons, tantôt plus, tantôt moins, trois
ou quatre d'habitude, sont posés sur le sable, dans une immobilité
complète, tous le regard tourné vers le terrier, dont ils savent très
bien l'entrée, si dissimulée qu'elle soit. Leur coloration d'un brun
obscur, leurs gros yeux d'un rouge sanguinolent, leur immobilité
que rien ne lasse, bien des fois m'ont mis en l'esprit l'idée de
bandits qui, vêtus de bure et la tête enveloppée d'un mouchoir rouge,
attendraient en embuscade l'heure d'un mauvais coup. L'Hyménoptère
arrive chargé de sa proie. Si rien d'inquiétant ne le préoccupait,
à l'instant même il prendrait pied devant la porte. Mais il plane à
une certaine élévation, il s'abaisse d'un vol lent et circonspect, il
hésite; un piaulement plaintif, résultant d'une vibration spéciale des
ailes, dénote ses appréhensions. Il a donc vu les malfaiteurs. Ceux-ci
pareillement ont vu le Bembex; ils le suivent des yeux comme l'indique
le mouvement de leurs têtes rouges; tous les regards convergent vers le
butin convoité. Alors se passent les marches et les contre-marches de
l'astuce aux prises avec la prudence.
Le Bembex descend d'aplomb, d'un vol insensible; on dirait qu'il se
laisse mollement choir, retenu par le parachute des ailes. Le voilà
qui plane à un pan du sol. C'est le moment. Les moucherons prennent
l'essor et se portent tous à l'arrière de l'Hyménoptère; ils planent à
sa suite, qui plus près, qui plus loin et géométriquement alignés. Si,
pour déjouer leur dessein, le Bembex tourne, ils tournent aussi avec
une précision qui les maintient en arrière sur la même ligne droite;
si l'Hyménoptère avance, ils avancent; si l'Hyménoptère recule, ils
reculent; mesurant leur vol, tantôt lent ou stationnaire, sur le vol du
Bembex, chef de file. Ils ne cherchent nullement à se jeter sur l'objet
de leur convoitise; leur tactique se borne à se tenir prêts, dans cette
position d'arrière-garde qui leur épargnera des hésitations d'essor
pour la rapide manœuvre de la fin.
Parfois, lassé de ces obstinées poursuites, le Bembex met pied à terre;
les autres, à l'instant se posent sur le sable, toujours en arrière,
et ne bougent plus. L'Hyménoptère repart avec des piaulements plus
aigus, signe sans doute d'une indignation croissante; les moucherons
repartent à sa suite. Un moyen suprême reste pour dévoyer les tenaces
Diptères: d'un élan fougueux, le Bembex s'envole au loin, avec l'espoir
peut-être d'égarer les parasites par de rapides évolutions à travers
champs. Mais les astucieux moucherons ne donnent pas dans le piège: ils
laissent partir l'insecte et prennent de nouveau position sur le sable
autour du terrier. Quand le Bembex reviendra, les mêmes poursuites
recommenceront, jusqu'à ce qu'enfin l'obstination des parasites ait
épuisé la prudence de la mère. En un moment où sa vigilance est en
défaut, les moucherons sont aussitôt là. L'un d'eux, le mieux favorisé
par sa position, s'abat sur la proie qui va disparaître, et c'est fait:
l'œuf est pondu.
Il est ici de pleine évidence que le Bembex a le sentiment du danger.
L'Hyménoptère sait ce qu'a de redoutable, pour l'avenir du nid, la
présence de l'odieux moucheron; ses longues tentatives pour dévoyer
les Tachinaires, ses hésitations, ses fuites, ne laissent sur ce point
l'ombre d'un doute. Comment se fait-il donc, me demanderai-je encore
une fois, que le ravisseur de Diptères se laisse harceler par un autre
Diptère, par un bandit infime, incapable de la moindre résistance, et
qu'il atteindrait d'un élan s'il le voulait bien? Pourquoi, un moment
débarrassé de la proie qui le gêne, ne fond-il pas sur ces malfaiteurs?
Que lui faudrait-il pour exterminer la calamiteuse engeance du
voisinage du terrier? Une battue, pour lui affaire de quelques
instants. Mais ainsi ne le veulent pas les lois harmoniques de la
conservation des êtres; et les Bembex se laisseront toujours harceler,
sans que jamais le fameux combat pour l'existence leur apprenne le
moyen radical de l'extermination. J'en ai vu qui, serrés de trop près
par les moucherons, laissaient tomber leur proie et précipitamment
s'enfuyaient affolés, mais sans aucune démonstration hostile, quoique
la chute du fardeau leur laissât pleine liberté de mouvements. La proie
lâchée, si ardemment convoitée tout à l'heure par les Tachinaires,
gisait à terre, à la discrétion de tous, et nul n'en faisait cas.
Ce gibier en plein air était sans valeur pour les moucherons, dont
les larves réclament l'abri d'un terrier. Il était sans valeur aussi
pour le Bembex soupçonneux, qui, de retour, le palpait un moment et
l'abandonnait avec dédain. Une interruption momentanée de surveillance
lui avait rendu la pièce suspecte.
Terminons ce chapitre par l'histoire de la larve. Sa vie monotone ne
présente rien de remarquable pendant les deux semaines que durent
son repas et sa croissance. Puis arrive la construction du cocon. Le
parcimonieux développement des organes sérifiques ne permet pas au ver
une demeure de soie pure, composée, comme celle des Ammophiles et des
Sphex, de plusieurs enceintes qui superposent leurs barrières pour
défendre la larve et plus tard la nymphe de l'accès de l'humidité,
dans un terrier peu profond et mal protégé, quand viennent les pluies
de l'automne et les neiges de l'hiver. Cependant le terrier des Bembex
est dans des conditions plus mauvaises que ne l'est celui du Sphex,
puisqu'il est situé à quelques pouces de profondeur dans un sol des
plus perméables. Aussi, pour se créer un abri suffisant, la larve
supplée, par son industrie, à la petite quantité de soie dont elle
dispose. Avec des grains de sable artistement assemblés, cimentés entre
eux au moyen de la matière soyeuse, elle se construit un cocon des plus
solides, où l'humidité ne peut pénétrer.
Trois méthodes générales sont employées par les Hyménoptères fouisseurs
dans la confection de l'habitacle où doit s'effectuer la métamorphose.
Les uns creusent leurs terriers à de grandes profondeurs, sous des
abris; leur cocon est alors composé d'une seule enceinte, assez mince
pour être transparente. Tel est le cas des Philanthes et des Cerceris.
D'autres se contentent d'un terrier peu profond, dans un sol découvert;
mais alors, tantôt ils ont assez de soie pour multiplier les assises du
cocon, comme le font les Sphex, les Ammophiles, les Scolies; tantôt,
la quantité de soie étant insuffisante, ils ont recours au sable
agglutiné, ainsi que le pratiquent les Bembex, les Stizes, les Palares.
On prendrait le cocon des Bembéciens pour le robuste noyau de quelque
semence, tant il est compact et résistant. Sa forme est cylindrique,
avec une extrémité en calotte sphérique et l'autre pointue. Sa longueur
mesure une paire de centimètres. A l'extérieur, il est légèrement
rugueux, d'aspect assez grossier; mais en dedans la paroi est glacée
d'un fin vernis.
Mes éducations en domesticité m'ont permis de suivre dans tous ses
détails la construction de cette curieuse pièce d'architecture, vrai
coffre-fort où se bravent en sécurité les intempéries. La larve
repousse d'abord autour d'elle les débris de ses vivres et les refoule
dans un coin de la cellule ou compartiment que je lui ai ménagé dans
une boîte avec des cloisons de papier. L'emplacement nettoyé, elle fixe
aux diverses parois de sa demeure des fils d'une belle soie blanche,
formant une trame aranéeuse, qui maintient à distance l'encombrant
monceau des restes alimentaires, et sert d'échafaudage pour le travail
suivant.
Ce travail consiste en un hamac suspendu loin de toute souillure,
au centre des fils tendus d'une paroi à l'autre. La soie seule,
magnifiquement fine et blanche, entre dans sa composition. Sa forme
est celle d'un sac ouvert à un bout d'un large orifice circulaire,
fermé à l'autre et terminé en pointe. La nasse des pêcheurs en donne
une assez fidèle image. Les bords de l'ouverture sont maintenus
écartés et toujours tendus par de nombreux fils qui en partent et
vont se rattacher aux parois voisines. Enfin le tissu de ce sac est
d'une finesse extrême, qui permet de voir par transparence toutes les
manœuvres du ver.