Pendant deux semaines à peu près que dure l'éducation de la larve,

les repas se succèdent ainsi, un à un, à mesure qu'il en est besoin,

et d'autant plus rapprochés que le nourrisson se fait plus fort. Sur

la fin de la quinzaine, il faut toute l'activité de la mère pour

suffire à l'appétit du goulu, qui traîne lourdement son ventre au

milieu des dépouilles dédaignées, pattes, anneaux cornés de l'abdomen.

A tout moment, on la voit rentrer avec une récente capture; à tout

moment, ressortir pour la chasse. Bref, le Bembex élève sa famille

au jour le jour, sans provisions amassées d'avance, comme le fait

l'oiseau apportant la becquée à ses petits encore au nid. Des preuves

multipliées qui mettent en évidence ce genre d'éducation, bien

singulier pour un Hyménoptère alimentant sa famille de proie, j'ai

déjà cité la présence de l'œuf dans une cellule où ne se trouve, pour

provision, qu'un petit Diptère, toujours un seul, jamais plus. Une

autre preuve est la suivante, qui n'exige pas un moment spécial pour

être constatée.

Fouillons le terrier d'un Hyménoptère qui fait les provisions de ses

larves à l'avance: si nous choisissons le moment où l'insecte pénètre

chez lui avec une proie, nous trouverons dans la cellule un certain

nombre de victimes, approvisionnement commencé, jamais alors de larve,

pas même d'œuf, car celui-ci n'est pondu que lorsque les vivres sont

au grand complet. La ponte faite, la cellule est close, et la mère n'y

revient plus. C'est donc uniquement dans des terriers où les visites

de la mère ne sont plus nécessaires qu'il est possible de trouver

des larves à côté des vivres plus ou moins entassés. Visitons, au

contraire, le domicile d'un Bembex, au moment où celui-ci entre avec le

produit de sa chasse. Nous sommes certains de trouver dans la cellule

une larve, plus grosse ou plus petite, au milieu de débris de vivres

déjà consommés. La ration que la mère apporte maintenant est donc

destinée à la continuation d'un repas qui dure déjà depuis plusieurs

jours et doit continuer encore avec le produit des chasses futures.

S'il nous est donné de faire cette fouille sur la fin de l'éducation,

avantage que j'ai eu aussi souvent que je l'ai désiré, nous trouverons,

sur un copieux monceau de débris, une grosse larve ventrue, à laquelle

la mère apporte encore des victuailles fraîches. Le Bembex ne cesse

l'approvisionnement et ne quitte pour toujours la cellule que lorsque

la larve, distendue par une bouillie alimentaire d'aspect vineux,

refuse le manger et se couche, toute rebondie, sur le hachis d'ailes et

de pattes du gibier dévoré.

Chaque fois qu'elle pénètre dans le terrier, au retour de la chasse,

la mère n'apporte qu'un seul Diptère. S'il était possible, au moyen

des débris contenus dans une cellule où l'éducation est finie, de

compter les victimes servies à la larve, on saurait combien de fois

au moins l'Hyménoptère a visité son terrier depuis la ponte de l'œuf.

Malheureusement ces reliefs de table, mâchés et remâchés en des moments

de disette, sont pour la plupart méconnaissables. Mais si l'on ouvre

une cellule dont le nourrisson soit moins avancé, les vivres se

prêtent à l'examen, quelques pièces étant encore entières ou presque

entières, les autres, plus nombreuses, se trouvant à l'état de tronçons

assez bien conservés pour être déterminés. Tout incomplet qu'il est, le

dénombrement obtenu dans ces conditions frappe de surprise, en montrant

quelle activité doit déployer l'Hyménoptère pour suffire au service

d'une pareille table. Voici la carte de l'un des menus observés.

[Illustration: Echinomyia intermedia.]

En fin septembre, autour de la larve du Bembex de Jules (_B.

Julii_)[9], parvenue à peu près au tiers de la taille qu'elle doit

définitivement acquérir, je trouve le gibier dont suit le détail.--6

_Echinomyia rubescens_, deux entiers et quatre dépecés; 4 _Syrphus

corollæ_, deux au complet, deux autres en pièces; 3 _Gonia atra_,

tous les trois intacts et dont un apporté à l'instant même par la

mère, ce qui m'a fait découvrir le terrier; 2 _Pollenia ruficollis_,

l'un intact, l'autre entamé; 1 _Bombylius_ réduit en marmelade;

2 _Echinomyia intermedia_, à l'état de débris; enfin 2 _Pollenia

floralis_, encore à l'état de débris. Total: 20 pièces. Voilà certes

un menu aussi abondant que varié; mais comme la larve n'a guère que le

tiers de la grosseur finale, la carte complète du festin pourrait bien

s'élever à une soixantaine de pièces.

[9] Voir les notes pour la description de cette espèce nouvelle.

La vérification de ce somptueux chiffre peut s'obtenir sans difficulté

aucune: je vais remplacer moi-même le Bembex dans ses soins maternels

et fournir à la larve des vivres jusqu'à satiété. Je déménage la

cellule dans une petite boîte de carton, que je meuble d'une couche

de sable. Sur ce lit est déposée la larve, avec tous les égards dus à

son délicat épiderme. Autour d'elle, sans oublier un débris, je range

les provisions de bouche dont elle était pourvue. Enfin je reviens

chez moi, la boîte toujours à la main pour éviter des secousses qui

pourraient renverser le logis sens dessus dessous et mettre en péril

mon élève pendant un trajet de plusieurs kilomètres. Quelqu'un qui

m'eût vu, sur la route poudreuse de Nîmes, exténué de fatigue et

portant à la main, avec un soin religieux, le fruit unique de ma

pénible course, un vilain ver faisant ventre d'un monceau de mouches,

eût certes bien souri de ma naïveté.

Le voyage s'accomplit sans encombre: à mon arrivée, la larve continuait

paisiblement de manger ses Diptères, comme si de rien n'était. Le

troisième jour de la captivité, les vivres pris dans le terrier même

étaient achevés; le ver, de sa bouche pointue, fouillait dans le tas

de débris sans rien trouver à sa convenance; les parcelles saisies,

trop arides, lambeaux cornés et dépourvus de suc, étaient rejetées

avec dégoût. Le moment est venu pour moi de continuer le service

alimentaire. Les premiers Diptères à ma portée, tel sera le régime

de ma prisonnière. Je les tue en les pressant entre les doigts, mais

sans les écraser. La première ration se compose de 3 _Eristalis tenax_

et de 1 _Sarcophaga_. En vingt-quatre heures, tout était dévoré. Le

lendemain, je sers 2 Éristales et 4 Mouches domestiques. Il y en eut

assez pour la journée, mais pas de reste. Je continuai de la sorte

pendant huit jours, donnant chaque matin au ver ration plus copieuse.

Le neuvième, la larve refuse toute nourriture et se met à filer son

cocon. Le relevé de ses huit jours de bombance se chiffre par le nombre

de 62 pièces, composées principalement d'Éristales et de Mouches

domestiques; ce qui, joint aux 20 pièces trouvées entières ou en débris

dans la cellule, forme un total de 82.

Il est possible que je n'aie pas élevé ma larve avec la sobriété

hygiénique et la sage épargne qu'eût observées la mère; il y a eu

peut-être du gaspillage dans des vivres servis quotidiennement en une

seule fois et abandonnés à l'entière discrétion du ver. En quelques

circonstances, j'ai cru reconnaître que les choses ne se passent pas

ainsi dans la cellule maternelle, car mes notes relatent des faits dans

le genre du suivant.--Dans les sables des alluvions de la Durance, je

mets à découvert un terrier où l'Hyménoptère (_Bembex oculata_) vient

de pénétrer avec un _Sarcophaga agricola_. Au fond du clapier, je

trouve une larve, de nombreux débris et quelques Diptères complets,

savoir: 4 _Sphærophoria scripta_, 1 _Onesia viarum_, et 2 _Sarcophaga

agricola_ dont fait partie celui que le Bembex vient d'apporter sous

mes yeux. Or, il est à remarquer qu'une moitié de ce gibier, les

Sphærophories, est tout au fond de la cellule, sous la dent même

de la larve; tandis que l'autre moitié est encore dans la galerie,

sur le seuil de la cellule, et par conséquent hors des atteintes du

ver, incapable de se déplacer. Il me paraît donc que la mère dépose

provisoirement ses captures, lorsque la chasse abonde, sur le seuil

de la cellule, et forme un magasin de réserve où elle puise à mesure

qu'il en est besoin, surtout en des jours pluvieux pendant lesquels

tout travail chôme.

Ainsi pratiquée avec économie, la distribution des vivres préviendrait

des gaspillages que je n'ai pas su éviter avec ma larve, trop

somptueusement traitée peut-être. J'abaisse donc le chiffre obtenu et

je le réduis à une soixantaine de pièces, de taille médiocre, comprise

entre celle de la Mouche domestique et de l'_Eristalis tenax_. Tel

serait à peu près le nombre de Diptères servis par la mère à la larve

lorsque la proie est de médiocre volume, ce qui a lieu pour tous les

Bembex de ma région, excepté le Bembex rostré (_B. rostrata_), et le

Bembex bidenté (_B. bidentata_), qui affectionnent particulièrement

les Taons. Pour ceux-ci le chiffre des victimes serait d'une à deux

douzaines, suivant la grosseur du Diptère qui varie beaucoup d'une

espèce à l'autre du genre Taon.

Pour ne plus revenir sur la nature des vivres, je donne ici

l'énumération des Diptères observés dans les terriers des six espèces

de Bembex qui font le sujet de ce travail.

1º _Bembex olivacea_ Rossi.--J'ai vu cette espèce à Cavaillon, une

seule fois, avec des _Lucilia Cæsar_ pour approvisionnement. Les cinq

espèces suivantes sont communes aux environs d'Avignon.

2º _Bembex oculata_ Jur.--Le Diptère sur lequel l'œuf est pondu

consiste le plus souvent en une Sphérophorie, _Sphærophoria scripta_

surtout; parfois en un _Geron gibbosus_. Les provisions ultérieures

comprennent: _Stomoxys calcitrans_, _Pollenia ruficollis_, _Pollenia

rudis_, _Pipiza nigripes_, _Syrphus corollæ_, _Onesia viarum_,

_Calliphora vomitoria_, _Echinomyia intermedia_, _Sarcophaga agricola_,

_Musca domestica_. L'approvisionnement habituel consiste en _Stomoxys

calcitrans_, dont j'ai bien des fois trouvé de 50 à 60 individus dans

un seul terrier.

3º _Bembex tarsata_ Lat.--Celui-ci dépose également son œuf sur le

_Sphærophoria tarsata_. Il chasse ensuite: _Anthrax flava_, _Bombylius

nitidulus_, _Eristalis œneus_, _Eristalis sepulchralis_, _Merodon

spinipes_, _Syrphus corollæ_, _Helophilus trivittatus_, _Zodion

notatum_. Son gibier de prédilection consiste en Bombyles et en Anthrax.

4º _Bembex Julii_ (sp. nov.).--L'œuf est déposé soit sur un

_Sphærophoria_, soit sur un _Polonia floralis_. Les vivres sont un

mélange de _Syrphus corollæ_, _Echinomyia rubescens_, _Echinomyia

intermedia_, _Gonia atra_, _Pollenia floralis_, _Pollenia ruficollis_,

_Clytia pellucens_, _Lucilia Cæsar_, _Dexia rustica_, _Bombylius_.

5º _Bembex rostrata_ Fab.--Celui-ci est par excellence un consommateur

de Taons. Il pond son œuf sur un _Syrphus corollæ_, sur un _Lucilia

Cæsar_; puis il sert à sa larve exclusivement du gros gibier

appartenant aux diverses espèces du genre _Tabanus_.

6º _Bembex bidentata_ V. L.--Encore un passionné chasseur de Taons.

Je ne lui ai pas reconnu d'autre gibier, et j'ignore sur quel autre

Diptère il pond son œuf.

Cette variété de provisions démontre que les Bembex n'ont pas de

goûts exclusifs et s'attaquent indifféremment à toutes les espèces de

Diptères que leur offrent les hasards de la chasse. Il paraît y avoir

néanmoins quelques prédilections. Ainsi une espèce consomme surtout des

Bombyles, une seconde des Stomoxys, une troisième et une quatrième des

Taons.

XVII

LA CHASSE AUX DIPTÈRES

Après ce relevé des vivres des Bembex sous forme de larve, il convient

de rechercher le motif qui peut faire adopter par ces Hyménoptères

un mode d'approvisionnement si exceptionnel parmi les fouisseurs.

Pourquoi, au lieu d'emmagasiner au préalable une quantité suffisante de

vivres sur lesquels l'œuf serait pondu, ce qui permettrait de clore,

immédiatement après, la cellule et de n'y plus revenir; pourquoi,

dis-je, l'Hyménoptère s'astreint-il à ce labeur d'aller et revenir sans

cesse, pendant une quinzaine de jours, du terrier aux champs et des

champs au terrier, s'ouvrant chaque fois avec effort un chemin dans

le sable éboulé, soit pour chasser aux environs, soit pour apporter à

la larve la capture du moment? C'est ici, avant tout, une question de

fraîcheur de vivres, question capitale, car le ver refuse absolument

tout gibier faisandé, envahi par la pourriture: comme aux vers des

autres fouisseurs il lui faut de la chair fraîche, et toujours de la

chair fraîche.

Nous venons de voir, au sujet des Cerceris, des Sphex et des

Ammophiles, comment la mère résout le problème des conserves

alimentaires, le problème qui consiste à déposer par avance dans la

cellule la quantité nécessaire de gibier et à le maintenir des semaines

entières dans un parfait état de fraîcheur, que dis-je, presque à

l'état de vie, bien que les victimes soient immobiles ainsi que l'exige

la sécurité du vermisseau qui en fait pâture. Les ressources les plus

savantes de la physiologie accomplissent cette merveille. Le stylet

à venin est dardé dans les centres nerveux une seule fois, ou bien à

diverses reprises, suivant la structure de l'appareil d'innervation.

Ainsi opérée, la victime conserve les attributs de la vie, moins

l'aptitude à se mouvoir.

Examinons si les Bembex font usage de cette profonde science du

meurtre. Les Diptères retirés d'entre les pattes du ravisseur entrant

dans son terrier ont, pour la plupart, toutes les apparences de

la mort. Ils sont immobiles; rarement, sur quelques-uns, peut-on

constater de légères convulsions des tarses, derniers vestiges d'une

vie qui s'éteint. Les mêmes apparences de mort complète se retrouvent

habituellement chez les insectes non tués en réalité, mais paralysés

par l'habile coup de dard des Cerceris et des Sphégiens. La question de

vie ou de mort ne peut alors se décider que d'après la manière dont se

conservent les victimes.

Mis dans de petits cornets de papier ou dans des tubes de verre, les

Orthoptères des Sphex, les Chenilles des Ammophiles, les Coléoptères

des Cerceris gardent la flexibilité de leurs membres, la fraîcheur

de leur coloration et l'état normal de leurs viscères pendant des

semaines et des mois entiers. Ce ne sont pas des cadavres, mais des

corps plongés dans une torpeur qui n'aura pas de réveil. Les Diptères

des Bembex se comportent tout autrement. Les Éristales, les Syrphes,

tous ceux enfin dont la livrée présente quelque vive coloration,

perdent en peu de temps l'éclat de leur parure. Les yeux de certains

Taons, magnifiquement dorés avec trois bandes pourpres, pâlissent

vite et se ternissent comme le fait le regard d'un mourant. Tous

ces Diptères, grands et petits, enfouis dans des cornets où l'air

circule, se dessèchent en deux ou trois jours et deviennent cassants;

tous, préservés de l'évaporation dans des tubes de verre où l'air

est stagnant, se moisissent et se corrompent. Ils sont donc morts,

bien réellement morts lorsque l'Hyménoptère les apporte à la larve.

Si quelques-uns conservent encore un reste de vie, peu de jours, peu

d'heures terminent leur agonie. Ainsi, par défaut de talent dans

l'emploi de son stylet ou pour tout autre motif, l'assassin tue à fond

ses victimes.

Étant connue cette mort complète du gibier au moment où il est

saisi, qui n'admirerait la logique des manœuvres des Bembex? Comme

tout se suit méthodiquement, comme tout s'enchaîne dans les actes de

l'Hyménoptère avisé! Les vivres ne pouvant se conserver sans pourriture

au delà de deux ou trois jours, ne doivent pas être emmagasinés au

grand complet dès le début d'une éducation qui durera pour le moins

une quinzaine; forcément la chasse et la distribution doivent se faire

au jour le jour, peu à peu, à mesure que le ver grandit. La première

ration, celle qui reçoit l'œuf, durera plus longtemps que les autres;

il faudra plusieurs jours au naissant vermisseau pour en manger les

chairs. Il la faut par conséquent de petite taille, sinon la corruption

gagnerait la pièce avant qu'elle fût consommée. Cette pièce ne sera

donc pas un Taon volumineux, un corpulent Bombyle, mais bien une menue

Sphérophorie, ou quelque chose de semblable, tendre repas pour un ver

si délicat encore. Viendront après et par ordre croissant les pièces de

haute venaison.

En l'absence de la mère, le terrier doit être clos pour éviter à la

larve de fâcheuses invasions; l'entrée néanmoins doit pouvoir s'ouvrir

très fréquemment, à la hâte, sans difficulté sérieuse, lorsque

l'Hyménoptère rentre, chargé de son gibier et guetté par d'audacieux

parasites. Ces conditions feraient défaut dans un sol consistant, tel

que celui où d'habitude s'établissent les Hyménoptères fouisseurs: la

porte, béante par elle-même, demanderait chaque fois un travail pénible

et long, soit pour être obstruée avec de la terre et du gravier, soit

pour être désobstruée. Le domicile sera, par conséquent, creusé dans un

terrain très mobile à la surface, dans un sable fin et sec, qui cèdera

aussitôt au moindre effort de la mère et, en s'éboulant, fermera de

lui-même la porte, ainsi qu'une tapisserie flottante qui, repoussée de

la main, livre passage et se remet en place. Tel est l'enchaînement

des actes que déduit la raison de l'homme et que met en pratique la

sapience des Bembex.

Pour quel motif le ravisseur met-il à mort le gibier saisi, au lieu de

le paralyser simplement? Est-ce défaut d'habileté dans l'emploi de son

dard? est-ce difficulté provenant soit de l'organisation des Diptères,

soit des manœuvres usitées pour la chasse? Je dois avouer tout d'abord

que mes tentatives ont échoué pour mettre un Diptère, sans le tuer,

dans cet état d'immobilité complète où il est si facile de plonger un

Bupreste, un Charançon, un Scarabée, en inoculant, avec la pointe d'une

aiguille, une gouttelette d'ammoniaque dans la région ganglionnaire

du thorax. L'insecte expérimenté difficilement devient immobile; et

quand il ne remue plus, la mort réelle est arrivée, comme le prouve la

prochaine corruption ou la dessiccation. Mais j'ai trop de confiance

dans les ressources de l'instinct, j'ai été témoin de trop de problèmes

ingénieusement résolus pour croire qu'une difficulté insurmontable pour

l'expérimentateur puisse arrêter la bête. Aussi, sans mettre en doute

le talent meurtrier des Bembex, volontiers j'inclinerais vers d'autres

motifs.

Peut-être le Diptère, si mollement cuirassé, si peu replet, disons le

mot, si maigre, ne pourrait, une fois paralysé par le dard, résister

assez longtemps à l'évaporation et se dessécherait pendant deux à trois

semaines d'attente. Considérons la fluette Sphérophorie, première

bouchée de la larve. Pour suffire à l'évaporation, qu'y a-t-il en

liquide dans ce corps? Un atome, un rien. Le ventre est une fine

lanière; ses deux parois se touchent. Des conserves alimentaires

peuvent-elles avoir pour base un tel gibier, dont l'évaporation tarit

en quelques heures les humeurs, lorsque la nutrition ne les renouvelle

pas? C'est au moins douteux.

Passons au mode de chasse pour achever de jeter quelque lumière sur ce

point. Dans la proie retirée d'entre les pattes des Bembex, il n'est

pas rare d'observer des indices d'une prise faite à la hâte, sans

ménagements, au hasard d'une lutte désordonnée. Le Diptère a parfois

la tête tournée sens devant derrière, comme si le ravisseur lui eût

tordu le cou; ses ailes sont chiffonnées; sa fourrure, quand il en

possède, est ébouriffée. J'en ai vu avec le ventre ouvert d'un coup

de mandibules, et des pattes emportées dans la bataille. D'habitude,

cependant, la pièce est intacte.

N'importe: vu la nature du gibier, doué d'ailes promptes à la fuite,

la prise doit se faire avec une brusquerie qui ne permet guère, ce me

semble, d'obtenir la paralysie sans la mort. Un Cerceris en face de

son lourd Charançon, un Sphex aux prises avec le Grillon corpulent ou

l'Éphippigère ventrue, l'Ammophile qui tient sa Chenille par la peau

de la nuque, ont tous les trois la partie belle avec une proie trop

lente pour éviter l'attaque. Ils peuvent prendre leur temps, choisir à

l'aise le point mathématique où le dard doit pénétrer et opérer enfin

avec la précision d'un physiologiste qui sonde du scalpel le patient

étendu sur la table de travail. Mais pour les Bembex, c'est bien une

autre affaire: à la moindre alerte, la proie prestement décampe, et son

vol défie celui du ravisseur. L'Hyménoptère doit fondre à l'improviste

sur son gibier, sans mesurer l'attaque, sans ménager les coups, comme

le fait l'Autour chassant dans les guérets. Mandibules, griffes, dard,

toutes les armes doivent concourir à la fois à la chaude mêlée pour

terminer au plus vite une lutte où la moindre indécision laisserait à

l'attaqué le temps de fuir. Si ces prévisions sont d'accord avec les

faits, la capture des Bembex ne saurait être qu'un cadavre ou du moins

une proie blessée à mort.

Eh bien, ces prévisions sont justes: l'attaque du Bembex se fait avec

une fougue que ne désapprouverait pas l'oiseau de proie. Surprendre

l'Hyménoptère en chasse n'est pas chose aisée; vainement on s'armerait

de patience pour épier le ravisseur aux environs du terrier: l'occasion

favorable ne se présenterait pas, car l'insecte s'envole au loin, et il

est impossible de le suivre dans ses rapides évolutions. Ses manœuvres

me seraient sans doute inconnues sans le concours d'un meuble dont

certes je n'avais jamais attendu pareil service. Je veux parler de

mon parapluie, qui me servait de tente contre le soleil au milieu des

sables du bois des Issarts.

[Illustration: Taon.]

Je n'étais pas seul à profiter de son ombre; ma société était

habituellement nombreuse. Des Taons d'espèces diverses venaient se

réfugier sous le dôme de soie, et se tenaient, paisibles, qui d'ici,

qui de là, sur l'étoffe tendue. Leur compagnie me faisait rarement

défaut lorsque la chaleur était accablante. Pour tromper mes heures

d'inaction, j'aimais à voir leurs gros yeux dorés, qui reluisaient

comme des escarboucles à la voûte de mon abri; j'aimais à suivre leur

grave marche quand un point trop échauffé au plafond les obligeait de

se déplacer un peu.

Un jour: pan! La soie tendue résonne comme la membrane d'un tambour.

Quelque gland peut-être vient de tomber d'un chêne sur le parapluie.

Bientôt après, coup sur coup: pan! pan! Un mauvais plaisant

viendrait-il troubler ma solitude et lancer sur le parapluie des glands

ou de menus cailloux? Je sors de ma tente, j'inspecte le voisinage:

rien. Le même coup sec se reproduit. Je porte mes regards au plafond et

le mystère s'explique. Les Bembex du voisinage, consommateurs de Taons,

avaient découvert les riches victuailles qui me faisaient société,

et pénétraient effrontément sous l'abri pour piller au plafond les

Diptères. Les choses se passaient à souhait, je n'avais qu'à laisser

faire et à regarder.

De moment en moment, un Bembex entrait brusque comme l'éclair, et

s'élançait au plafond de soie, qui résonnait d'un coup sec. Quelque

chose se passait là-haut de tumultueux, où l'œil ne distinguait plus

l'attaquant de l'attaqué, tant la mêlée était vive. La lutte n'avait

pas une durée appréciable: l'Hyménoptère se retirait tout aussitôt

avec une proie entre les pattes. Le stupide troupeau de Taons, à cette

soudaine irruption qui les décimait l'un après l'autre, reculait un peu

tout à la ronde, sans abandonner le perfide abri. Il faisait si chaud

au dehors! pourquoi s'émouvoir?

Il est clair qu'une telle soudaineté dans l'attaque et une telle

promptitude dans l'enlèvement de la proie ne permettent pas au Bembex

de régler le jeu de son poignard. L'aiguillon remplit son office sans

doute, mais il est dirigé sans précision vers les points que les

hasards de la lutte mettent à sa portée. Pour donner le coup de grâce

à leurs Taons mal sacrifiés, et se débattant encore entre les pattes

du ravisseur, j'ai vu des Bembex mâchonner la tête et le thorax des

victimes. Ce trait à lui seul démontre que l'Hyménoptère veut un vrai

cadavre et non une proie paralysée, puisqu'il met si peu de ménagement

à terminer l'agonie du Diptère. Tout considéré, je pense donc que,

d'une part, la nature du gibier trop prompt à se dessécher, et d'autre

part les difficultés d'une attaque aussi rapide, sont cause que les

Bembex servent à leurs larves une proie morte, et les approvisionnent

par conséquent au jour le jour.

Souvenirs entomologiques · 第 17 / 23 段