Mais si l'intérêt est grand, la difficulté d'observation n'est pas

petite. Les mœurs solitaires des Ammophiles, leur dissémination une

à une sur de grandes étendues, enfin leur rencontre presque toujours

fortuite, ne permettent guère d'entreprendre avec elles, pas plus

qu'avec le Sphex languedocien, des expérimentations méditées à

l'avance. Il faut longtemps épier l'occasion, l'attendre avec une

inébranlable patience, et savoir en profiter à l'instant même quand

elle se présente, enfin au moment où vous n'y songiez plus. Cette

occasion, je l'ai guettée des années et encore des années; puis un

jour, tout à coup, la voilà qui se présente à mes yeux avec une

facilité d'examen et une clarté de détail qui me dédommagent de ma

longue attente.

Au début de mes recherches, j'ai pu assister une paire de fois au

meurtre de la Chenille, et j'ai vu, autant que le permettait la

rapidité de l'opération, l'aiguillon de l'Hyménoptère s'adresser une

fois pour toutes, soit au cinquième, soit au sixième segment de la

victime. Pour confirmer ce résultat, la pensée m'est venue de constater

encore l'anneau piqué sur des Chenilles non sacrifiées sous mes yeux

et dérobées aux ravisseurs occupés à les traîner au terrier; mais ce

n'est pas à la loupe que je devais recourir, aucune loupe ne permettant

de découvrir sur une victime la moindre trace de blessure. Voici le

procédé suivi. La Chenille étant parfaitement tranquille, j'explore

chaque segment avec la pointe d'une fine aiguille; et je mesure ainsi

sa dose de sensibilité par le plus ou moins de signes de douleur que

manifeste l'animal. Si l'aiguille pique le cinquième segment ou le

sixième jusqu'à le transpercer même de part en part, la Chenille ne

bouge pas. Mais si, en avant ou en arrière de ce segment insensible, on

en pique même légèrement un second, la Chenille se tord et se démène,

avec d'autant plus de violence que le segment exploré est plus éloigné

du point de départ. Vers l'extrémité postérieure surtout, le moindre

attouchement provoque des contorsions désordonnées. Le coup d'aiguillon

a donc été unique, et c'est le cinquième anneau ou le sixième qui l'a

reçu.

Que présentent donc de particulier ces deux segments pour être ainsi,

l'un ou l'autre, le point de mire des armes du meurtrier? Dans leur

organisation, rien; mais dans leur position, c'est autre chose. En

laissant de côté les Chenilles arpenteuses de l'Ammophile soyeuse,

je trouve, dans le gibier des autres, l'organisation suivante, en

comptant la tête pour premier segment: trois paires de pattes vraies

placées sur les anneaux deux, trois, et quatre; quatre paires de pattes

membraneuses placées sur les anneaux sept, huit, neuf et dix; enfin

une dernière paire de pattes membraneuses placées sur le treizième et

dernier anneau. En tout huit paires de pattes, dont les sept premières

forment deux groupes puissants, l'un de trois, l'autre de quatre

paires. Ces deux groupes sont séparés par deux segments sans pattes,

qui sont précisément le cinquième et le sixième.

Maintenant, pour enlever à la Chenille ses moyens d'évasion, pour la

rendre immobile, l'Hyménoptère ira-t-il darder son stylet dans chacun

des huit anneaux pourvus d'organes locomoteurs? Prendra-t-il surtout

ce luxe de précautions quand la proie est petite, toute faible? Non

certes: un seul coup d'aiguillon suffira; mais il sera donné en un

point central, d'où la torpeur produite par la gouttelette venimeuse

puisse se propager peu à peu, dans le plus bref délai possible, au sein

des segments munis de pattes. Le segment à choisir pour cette unique

inoculation n'est donc pas douteux: c'est le cinquième ou le sixième,

séparant les deux groupes d'anneaux locomoteurs. Le point indiqué

par les déductions rationnelles est donc aussi le point adopté par

l'instinct.

Disons enfin que l'œuf de l'Ammophile est invariablement déposé sur

l'anneau rendu insensible. En ce point, et en ce point seul, la jeune

larve peut mordre sans provoquer des contorsions compromettantes; où

la piqûre de l'aiguille ne produit rien, la morsure du vermisseau ne

produira pas davantage. La proie restera ainsi immobile jusqu'à ce

que le nourrisson ait pris des forces et puisse, sans danger pour lui,

s'attaquer plus avant.

Dans mes recherches ultérieures, les observations se multipliant, des

doutes me vinrent, non sur les conséquences auxquelles j'étais arrivé,

mais sur leur extension générale. Que de faibles arpenteuses, que des

Chenilles de taille médiocre aient assez d'un seul coup d'aiguillon

pour devenir inoffensives, surtout lorsque le dard atteint le point

si propice qui vient d'être déterminé, c'est chose d'elle-même fort

probable et d'ailleurs démontrée soit par l'observation directe, soit

par l'exploration de la sensibilité au moyen d'une aiguille. Mais il

arrive à l'Ammophile des sables et surtout à l'Ammophile hérissée, de

capturer des proies énormes, dont le poids, ai-je dit, atteint une

quinzaine de fois celui du ravisseur. Ce gibier géant sera-t-il traité

comme la fluette arpenteuse? pour dompter le monstre et le mettre

dans l'impossibilité de nuire, suffira-t-il d'un seul coup de stylet?

L'affreux ver gris, s'il fouette de sa vigoureuse croupe les parois

de la cellule, ne mettra-t-il pas en péril soit l'œuf, soit la petite

larve? On n'ose se figurer, en tête à tête dans l'étroite chambre du

terrier, la débile créature qui vient d'éclore et cette espèce de

dragon assez libre encore de mouvements pour rouler et dérouler ses

tortueux replis.

Mes soupçons s'aggravaient par l'examen de la Chenille sous le

rapport de la sensibilité. Tandis que le menu gibier de l'Ammophile

soyeuse et de l'Ammophile argentée se débat avec violence lorsque

l'aiguille le pique autre part que sur l'anneau atteint par le dard

de l'Hyménoptère, les grasses chenilles de l'Ammophile des sables,

et surtout de l'Ammophile hérissée, demeurent immobiles quel que soit

l'anneau stimulé, au milieu, en avant, en arrière, n'importe. Avec

elles, plus de contorsions, plus de brusques enroulements de croupe;

la pointe d'acier ne provoque, comme signe d'un reste de sensibilité,

que de faibles frémissements de peau. Ainsi que l'exige la sécurité de

la larve approvisionnée de cette monstrueuse proie, il y a donc ici

abolition à peu près totale de la faculté de se mouvoir et de sentir.

Avant de l'introduire dans le terrier, l'Hyménoptère en a fait une

masse inerte, mais non morte.

Il m'a été donné d'assister à l'œuvre de l'Ammophile opérant de son

bistouri la robuste Chenille; et jamais la science infuse de l'instinct

ne m'a montré chose plus émouvante. Avec un de mes amis que la mort,

hélas! devait bientôt m'enlever, je revenais du plateau des Angles,

tendre des embûches au Scarabée sacré pour mettre à l'épreuve son

savoir faire, quand une Ammophile hérissée se montre à nous, fort

affairée, à la base d'une touffe de thym. Aussitôt tous les deux de

nous coucher à terre, très près de l'Hyménoptère en travail. Notre

présence n'intimide pas l'insecte, qui vient un moment se poser sur ma

manche, reconnaît ses deux visiteurs pour inoffensifs puisqu'ils sont

immobiles et retourne à sa touffe de thym. Vieil habitué, je sais ce

que veut dire cette familiarité audacieuse: l'Hyménoptère est préoccupé

de quelque grave affaire. Attendons et nous verrons.

L'Ammophile gratte le sol au collet de la plante, elle extirpe de

fines radicelles de gramen, elle plonge la tête sous les petites mottes

soulevées. Avec précipitation, elle accourt un peu d'ici, un peu de là

autour du thym, visitant toutes les failles qui peuvent donner accès

sous l'arbuste. Ce n'est pas un domicile qu'elle se creuse; elle est en

chasse de quelque gibier logé sous terre; on le voit à ses manœuvres,

rappelant celles d'un chien qui chercherait à déloger un lapin de son

clapier. Voici qu'en effet, ému de ce qui se passe là-haut et traqué

de près par l'Ammophile, un gros Ver gris se décide à quitter son gîte

et à venir au jour. C'en est fait de lui: le chasseur est aussitôt

là, qui le happe par la peau de la nuque et tient ferme en dépit de

ses contorsions. Campé sur le dos du monstre, l'Hyménoptère recourbe

l'abdomen, et méthodiquement, sans se presser, comme un chirurgien

connaissant à fond l'anatomie de son opéré, plonge son bistouri à la

face ventrale, dans tous les segments de la victime, du premier au

dernier. Aucun anneau n'est laissé sans coup de stylet; avec pattes ou

sans pattes, tous y passent, et par ordre, de l'avant à l'arrière.

Voilà ce que j'ai vu avec tout le loisir et toute la facilité que

réclame une observation irréprochable. L'Hyménoptère agit avec

une précision que jalouserait la science; il sait ce que l'homme

presque toujours ignore; il connaît l'appareil nerveux complexe de

sa victime, et pour les ganglions répétés de sa Chenille réserve ses

coups de poignard répétés. Je dis: il sait et connaît; je devrais

dire: il se comporte comme s'il savait et connaissait. Son acte est

tout d'inspiration. L'animal, sans se rendre nullement compte de ce

qu'il fait, obéit à l'instinct qui le pousse. Mais cette inspiration

sublime, d'où vient-elle? Les théories de l'atavisme, de la sélection,

du combat pour l'existence, sont-elles en mesure de l'interpréter

raisonnablement? Pour moi et mon ami, ce fut et c'est resté une des

plus éloquentes révélations de l'ineffable logique qui régente le monde

et guide l'inconscient par les lois de son inspiration. Remués à fond

par cet éclair de vérité, nous sentions l'un et l'autre rouler sous la

paupière une larme d'indéfinissable émotion.

XVI

LES BEMBEX

Non loin d'Avignon, sur la rive droite du Rhône, en face de

l'embouchure de la Durance, se trouve l'un de mes points favoris pour

les observations que je vais rapporter. C'est le bois des Issarts. Que

l'on ne se méprenne pas sur la valeur de ce mot, le bois éveillant

en général dans l'esprit l'idée d'un sol matelassé d'un frais tapis

de mousse, et l'idée du couvert d'une haute futaie d'où descend un

demi-jour tamisé par le feuillage. Les plaines brûlées, où grince

la Cigale sur le pâle olivier, ne connaissent pas ces délicieuses

retraites remplies d'ombre et de fraîcheur.

Le bois des Issarts est un taillis de chênes verts, à hauteur d'homme,

clairsemés par maigres touffes qui tempèrent à peine à leur pied les

ardeurs du soleil. Lorsque, par les jours caniculaires de juillet et

d'août, je m'établissais des après-midi en quelque point du taillis

favorable à mes observations, j'avais pour refuge un grand parapluie

qui, plus tard, vint, de la manière la plus inattendue, me prêter

un concours bien précieux sous un autre rapport, ainsi que mon récit

l'établira en temps opportun. Si j'avais négligé de me munir de ce

meuble, embarrassant pour une longue course, la seule ressource contre

une insolation était de me coucher tout au long derrière quelque butte

de sable; et lorsque les artères étaient par trop en ébullition dans

les tempes, le moyen suprême consistait à m'abriter la tête à l'entrée

de quelque terrier de lapin. Telles sont les sources de fraîcheur au

bois des Issarts.

Le sol non occupé par les bouquets de végétation ligneuse est à peu

près nu et se compose d'un sable fin, aride et très mobile, que le vent

amoncelle en petites dunes partout où les souches et les racines des

chênes verts forment obstacle à sa dissémination. La pente de ces dunes

est en général bien unie, à cause de l'extrême mobilité des matériaux,

qui s'éboulent dans la moindre dépression et rétablissent d'eux-mêmes

la régularité des surfaces. Il suffit de plonger le doigt dans le

sable et de le retirer pour amener aussitôt un éboulis qui comble la

cavité et rétablit les choses en l'état primitif, sans laisser de trace

visible. Mais à une certaine profondeur, variable suivant l'époque

plus ou moins reculée des dernières pluies, le sable conserve un reste

d'humidité qui le maintient en place, et lui donne la consistance

nécessaire pour être creusé de légères excavations sans affaissement

des parois et de la voûte. Un soleil ardent, un ciel magnifiquement

bleu, des pentes sablonneuses qui cèdent sans la moindre difficulté

aux coups de râteau de l'Hyménoptère, du gibier en abondance pour la

nourriture des larves, un emplacement paisible que ne trouble presque

jamais le pied du passant, tout est réuni en ce lieu de délices des

Bembex. Assistons à l'œuvre de l'industrieux insecte.

[Illustration: Bembex rostrata.]

Si le lecteur veut prendre place avec moi sous le parapluie, ou

profiter de mon terrier de lapin, voici le spectacle auquel il est

convié vers la fin de juillet. Un Bembex (_B. rostrata_) brusquement

survient, je ne sais d'où, et s'abat sans recherches préalables, sans

hésitation aucune, en un point qui, pour mes regards, ne diffère en

rien du reste de la surface sablonneuse. Avec ses tarses antérieurs

qui, armés de robustes rangées de cils, rappellent à la fois le balai,

la brosse et le râteau, il travaille à déblayer sa demeure souterraine.

L'insecte se tient sur les quatre pattes postérieures, les deux de

derrière un peu écartées; celles de devant, à coups alternatifs,

grattent et balaient le sable mobile. La précision et la rapidité de

la manœuvre ne seraient pas plus grandes si quelque ressort animait

le moulinet des tarses. Le sable, lancé en arrière sous le ventre,

franchit l'arcade des jambes postérieures, jaillit en un filet continu

semblable à celui d'un liquide, décrit sa parabole et va retomber à

deux décimètres plus loin. Ce jet poudreux, toujours également nourri,

des cinq et des dix minutes durant, démontre assez l'étourdissante

rapidité des outils en action. Je ne pourrais citer un second exemple

de pareille prestesse, qui n'enlève rien néanmoins à la grâce dégagée,

à la liberté d'évolution de l'insecte, avançant et reculant d'un côté

puis de l'autre, sans discontinuer la parabole de son jet.

Le terrain creusé est des plus mouvants. A mesure que l'Hyménoptère

creuse, le sable voisin s'éboule et comble la cavité. Dans l'éboulis

sont compris de menus débris de bois, des queues de feuilles pourries,

des grains de gravier plus volumineux que les autres. Le Bembex les

enlève avec les mandibules et les porte plus loin à reculons; puis il

revient balayer, mais toujours peu profondément, sans tentatives pour

s'enfoncer en terre. Quel est son but en ce travail tout à la surface?

Il serait impossible de le dire d'après ce premier coup d'œil, mais

ayant passé bien des journées avec mes chers Hyménoptères, et groupant

en un faisceau les données éparses de mes observations, je crois

entrevoir le motif des manœuvres actuelles.

Le nid de l'Hyménoptère est là certainement, sous terre, à quelques

pouces de profondeur; dans une logette creusée au sein du sable frais

et fixe se trouve un œuf, peut-être une larve que la mère approvisionne

au jour le jour de mouches, invariables victuailles des Bembex dans

leur premier état. La mère, à tout moment, doit pouvoir pénétrer dans

ce nid, portant au vol, entre les pattes, le gibier quotidien destiné

au nourrisson, de même que l'oiseau de proie pénètre dans son aire

ayant dans les serres la venaison destinée aux petits. Mais si l'oiseau

rentre chez lui, sur quelque corniche de rocher inaccessible, sans

autre difficulté que celle du poids et de l'embarras du gibier capturé,

le Bembex ne peut le faire qu'en se livrant chaque fois à la rude

besogne de mineur et en ouvrant à nouveau une galerie qui s'obstrue,

se clôt d'elle-même par le fait seul de l'éboulement du sable à mesure

que l'insecte progresse. Dans cette demeure souterraine, la seule pièce

à parois immobiles, c'est la cellule spacieuse qu'habite la larve, au

milieu des débris de son festin de quinze jours; le vestibule étroit,

où la mère s'engage pour pénétrer dans l'appartement du fond ou pour

sortir et aller en chasse, s'écroule chaque fois, du moins dans la

partie antérieure creusée au milieu d'un sable très sec, que des

entrées et des sorties répétées rendent plus mobile encore. Chaque

fois qu'il entre et chaque fois qu'il sort, l'Hyménoptère doit par

conséquent se frayer un passage au sein de l'éboulis.

La sortie ne présente pas de difficulté, le sable eût-il la consistance

qu'il pouvait avoir au début, lorsqu'il a été remué pour la première

fois: l'insecte est libre dans ses mouvements, il est en sécurité

sous l'abri qui le couvre, il peut prendre son temps et faire agir

sans précipitation tarses et mandibules. C'est une tout autre affaire

pour la rentrée. Le Bembex a l'embarras de sa proie, que les pattes

retiennent serrée contre le ventre; le mineur est ainsi privé du

libre usage de ses outils. Circonstance bien plus grave: d'effrontés

parasites, vrais bandits en embuscade, sont tapis ici et là aux

environs du terrier, guettant la difficultueuse rentrée de la mère pour

déposer à la hâte leur œuf sur la pièce de gibier, à l'instant même où

elle va disparaître dans la galerie. S'ils réussissent, le nourrisson

de l'Hyménoptère, le fils de la maison périra affamé par de goulus

commensaux.

Le Bembex paraît au courant de ces périls; aussi des dispositions

sont-elles prises pour que la rentrée s'effectue promptement, sans

obstacles sérieux, enfin pour que le sable obstruant la porte cède à

la seule poussée de la tête aidée d'un rapide coup de balai des tarses

antérieurs. Dans ce but, les matériaux aux abords du logis subissent

une sorte de tamisage. En des moments de loisir, lorsque le soleil s'y

prête, et que la larve pourvue de vivres ne réclame pas ses soins,

la mère passe au râteau le devant de sa porte; elle écarte les menus

débris de bois, les graviers trop forts, les feuilles qui pourraient

se mettre en travers et barrer le passage au moment périlleux de la

rentrée. C'est à pareil travail de tamisage que se livre, avec tant

de zèle, le Bembex que nous venons de voir à l'œuvre: pour rendre

l'accès du logis plus facile, les matériaux du vestibule sont fouillés,

épluchés minutieusement et purgés de toute pièce encombrante. Qui nous

dira même si, par sa vive prestesse, sa joyeuse activité, l'insecte

n'exprime pas à sa manière la satisfaction maternelle, le bonheur de

veiller sur le toit de la cellule qui a reçu le précieux dépôt de l'œuf.

Puisque l'Hyménoptère se borne à des soins de ménage extérieurs, sans

chercher à pénétrer dans le sable, tout est en ordre au logis et rien

ne presse. En vain nous attendrions; l'insecte, pour le moment, ne nous

en apprendrait pas davantage. Examinons alors la demeure souterraine.

En raclant légèrement la dune avec la lame d'un couteau, au point même

où le Bembex se tenait de préférence, on ne tarde pas à découvrir le

vestibule d'entrée, qui, tout obstrué qu'il est dans une partie de

sa longueur, n'est pas moins reconnaissable à l'aspect particulier

des matériaux remués. Ce couloir, du calibre du doigt, rectiligne ou

sinueux, plus long ou plus court, suivant la nature et les accidents du

terrain, mesure de deux à trois décimètres. Il conduit à une chambre

unique, creusée dans le sable frais, dont les parois ne sont crépies

d'aucune espèce de mortier qui puisse prévenir les éboulements et

donner du poli aux surfaces raboteuses. Pourvu que la voûte tienne

bon pendant l'éducation de sa larve, cela suffit: peu importent les

effondrements futurs lorsque la larve sera renfermée dans le robuste

cocon, espèce de coffre-fort que nous lui verrons construire. Le

travail de la cellule est donc des plus rustiques: tout se réduit à une

grossière excavation, sans forme bien déterminée, à plafond surbaissé

et d'une capacité qui donnerait place à deux ou trois noix.

Dans cette retraite gît une pièce de gibier, une seule, toute petite et

bien insuffisante pour le vorace nourrisson auquel elle est destinée.

C'est une mouche d'un vert doré, un _Lucilia Cæsar_, hôte des chairs

corrompues. Le Diptère servi en pâture est complètement immobile.

Est-il tout à fait mort? n'est-il que paralysé? Cette question

s'élucidera plus tard. Pour le moment, constatons sur le flanc du

gibier un œuf cylindrique, blanc, très légèrement courbe et d'une paire

de millimètres de longueur. C'est l'œuf du Bembex. Comme nous l'avions

prévu d'après la conduite de la mère, rien ne presse en effet au logis:

l'œuf est pondu et approvisionné d'une première ration proportionnée

aux besoins de la débile larve qui doit éclore dans les vingt-quatre

heures. De quelque temps, le Bembex ne devait pas rentrer dans le

souterrain, se bornant à faire bonne garde aux environs, ou peut-être

creusant d'autres terriers pour y continuer sa ponte, œuf par œuf,

chacun dans une cellule à part.

[Illustration: Lucilia Cæsar.]

Cette particularité de l'approvisionnement initial avec une pièce

de gibier unique et de petite taille n'est pas spéciale au Bembex

rostré. Toutes les autres espèces se comportent de même. Si l'on

ouvre une loge de Bembex quelconque, peu après la ponte, on y trouve

toujours l'œuf collé sur le flanc d'un Diptère, qui forme à lui seul

l'approvisionnement; en outre, cette ration du début est invariablement

de petite taille, comme si la mère recherchait des bouchées plus

tendres pour le faible nourrisson. Un autre motif d'ailleurs, celui

des vivres frais, pourrait bien la guider dans ce choix, ainsi que

nous l'examinerons plus tard. Ce premier service de table, toujours

peu copieux, varie beaucoup de nature suivant la fréquence de telle

ou telle autre espèce de gibier aux environs du nid. C'est tantôt un

Lucilia Cæsar, tantôt un Stomoxys ou quelque petit Éristale, tantôt

un délicat Bombylien habillé de velours noir; mais la pièce la plus

fréquente est une Sphérophorie, à ventre fluet.

Ce fait général, sans exception aucune, de l'approvisionnement de l'œuf

avec un Diptère unique, ration infiniment trop maigre pour une larve

douée d'un vorace appétit, nous met déjà sur la voie du trait de mœurs

le plus remarquable chez les Bembex. Les Hyménoptères dont les larves

vivent de proie entassent dans chaque cellule le nombre de victimes

nécessaires à l'éducation complète; ils déposent l'œuf sur l'une des

pièces et clôturent la loge où ils ne rentrent plus. Désormais la larve

éclôt et se développe solitaire, ayant devant elle, du premier coup,

tout le monceau de vivres qu'elle doit consommer. Les Bembex font

exception à cette loi. La cellule est d'abord approvisionnée d'une

pièce de venaison, unique toujours, de faible volume, sur laquelle

l'œuf est pondu. Cela fait, la mère quitte le terrier qui se bouche de

lui-même; d'ailleurs, avant de se retirer, l'insecte a soin de ratisser

le dehors pour égaliser la surface et dissimuler l'entrée à tout regard

autre que le sien.

Deux ou trois jours se passent; l'œuf éclôt et la petite larve consomme

la ration de choix qui lui a été servie. La mère cependant se tient

dans le voisinage; on la voit tantôt lécher pour nourriture les

exsudations sucrées des têtes du Panicaut, tantôt se poser avec délices

sur le sable brûlant, d'où elle surveille sans doute l'extérieur

du domicile. Par moments, elle tamise le sable de l'entrée; puis

elle s'envole et disparaît, occupée peut-être ailleurs à creuser

d'autres cellules, qu'elle approvisionne de la même manière. Mais si

prolongée que soit son absence, elle n'oublie pas la jeune larve si

parcimonieusement servie; son instinct de mère lui apprend l'heure

où le vermisseau a fini ses vivres et réclame nouvelle pâture. Elle

revient donc au nid, dont elle sait admirablement retrouver l'invisible

entrée; elle pénètre dans le souterrain, cette fois chargée d'un gibier

plus volumineux. La proie déposée, elle quitte de nouveau le domicile

et attend au dehors le moment d'un troisième service. Ce moment ne

tarde pas à venir, car la larve consomme les victuailles avec un

dévorant appétit. Nouvelle arrivée de la mère avec nouvelle provision.

Souvenirs entomologiques · 第 16 / 23 段