Octobre nous amène la svelte Lavandière grise, mi-cendrée, mi-blanche,

avec un large hausse-col de velours noir sur la poitrine. Le gracieux

oiseau, trottinant, hochant la queue, suit le laboureur presque sous

les pas de l'attelage, et cueille la vermine dans le sillon tout frais.

Vers la même époque arrive l'Alouette, d'abord par petites compagnies

envoyées en éclaireurs; puis par bandes sans nombre, qui prennent

possession des champs de blé et des terres en friche, où abondent

les semences de Setaria, leur nourriture habituelle. Alors, dans la

plaine, au milieu de la scintillation générale des gouttes de rosée

et des cristaux de gelée blanche appendus à chaque brin d'herbe, le

miroir lance ses éclairs intermittents sous les rayons du soleil du

matin; alors la chouette, lancée par la main du chasseur, fait sa

courte volée, s'abat, se redresse avec de brusques haut-le-corps et des

roulements d'yeux effarés; et l'Alouette d'arriver, d'un vol plongeant,

curieuse de voir de près la brillante machine ou le grotesque oiseau.

Elle est là, devant vous, à quinze pas, les pattes pendantes, les ailes

étalées, en manière de Saint-Esprit. C'est le moment: visez et feu! Je

souhaite à mes lecteurs les émotions de cette ravissante chasse.

Avec l'Alouette, souvent dans les mêmes compagnies, nous vient la

Farlouse, vulgairement le _Sisi_. Encore une onomatopée qui traduit le

petit cri d'appel de l'oiseau. Nul ne donne avec plus de fougue sur la

chouette, autour de laquelle il évolue dans un balancement continuel.

Ne poursuivons pas davantage la revue des émigrants qui nous visitent.

La plupart ne font ici qu'une halte; ils y séjournent quelques

semaines, retenus par l'abondance des vivres, des insectes surtout;

puis fortifiés, riches d'embonpoint, ils poursuivent leur voyage vers

le sud. D'autres, en petit nombre, pour quartiers d'hiver adoptent

nos plaines, où la neige est très rare, où mille petites graines sont

à découvert sur le sol, même au cœur de la rude saison. Telle est

l'Alouette, qui exploite les champs de blé et les friches; telle est la

Farlouse qui préfère les luzernières et les prairies.

L'Alouette, si commune dans presque toute la France, ne niche pas dans

les plaines de Vaucluse; elle y est remplacée par l'Alouette huppée, le

Cochevis, ami de la grande route et du cantonnier. Mais il n'est pas

nécessaire de remonter bien avant dans le nord pour trouver les lieux

favoris de ses couvées: le département limitrophe, la Drôme, est déjà

riche en nids de cet oiseau. Il est alors fort probable que, parmi les

vols d'Alouettes venant prendre possession de nos plaines pour tout

l'automne et tout l'hiver, beaucoup ne descendent pas de plus loin que

la Drôme. Il leur suffit d'émigrer dans le département voisin pour

avoir plaines sans neige et menues semences assurées.

Semblable émigration à petite distance me paraît être la cause du

rassemblement d'Ammophiles surpris vers la cime du Ventoux. J'ai établi

que cet Hyménoptère passe l'hiver à l'état d'insecte parfait, réfugié

dans quelque abri, où il attend le mois d'avril pour nidifier. Lui

aussi, comme l'Alouette, doit prendre ses précautions contre la saison

des frimas. S'il n'a pas à redouter le manque de nourriture, capable

qu'il est de supporter l'abstinence jusqu'au retour des fleurs, il lui

faut du moins, à lui si frileux, se garantir des mortelles atteintes

du froid. Il fuira donc les cantons neigeux, les pays où le sol

profondément se gèle; il se réunira en caravane émigrante à la manière

des oiseaux, et franchissant monts et vallées, ira élire domicile dans

les vieilles murailles et les bancs sablonneux que réchauffe le soleil

méridional. Puis, les froids passés, la bande regagnera, en totalité

ou en partie, les lieux d'où elle était venue. Ainsi s'expliquerait

le groupe d'Ammophiles du Ventoux. C'était une tribu émigrante, qui,

venue des froides terres de la Drôme pour descendre dans les chaudes

plaines de l'olivier, avait franchi la profonde et large vallée du

Toulourenc et, surprise par la pluie, faisait halte sur la crête du

mont. L'Ammophile hérissée, pour se soustraire aux froids de l'hiver,

paraîtrait donc soumise à des émigrations. A l'époque où les petits

oiseaux voyageurs commencent le défilé de leurs caravanes, elle

entreprendrait, elle aussi, son voyage d'un canton plus froid dans

un canton voisin plus chaud. Quelques vallées traversées, quelques

montagnes franchies, lui feraient trouver le climat désiré.

[Illustration: Coccinelle à sept points.]

J'ai recueilli deux autres exemples de réunions extraordinaires

d'insectes à de grandes hauteurs. En octobre, j'ai trouvé la chapelle

du sommet du mont Ventoux couverte de Coccinelles à sept points, la

bête à bon Dieu du langage populaire. Ces insectes, appliqués sur la

pierre tant des parois que de la toiture en dalles, étaient si serrés

l'un contre l'autre, que le grossier édifice prenait, à quelques pas,

l'aspect d'un ouvrage en globules de corail. Je n'oserais évaluer les

myriades de Coccinelles qui se trouvaient là en assemblée générale. Ce

n'est certainement pas la nourriture qui avait attiré ces mangeuses de

pucerons sur la cime du Ventoux, presque à deux kilomètres d'altitude.

La végétation y est trop maigre, et jamais Pucerons ne se sont

aventurés jusque-là.

Une autre fois, en juin, sur le plateau de Saint-Amans, voisin du

Ventoux, à une altitude de 734 mètres, j'ai été témoin d'une réunion

semblable, mais beaucoup moins nombreuse. Au point le plus saillant du

plateau, sur le bord d'un escarpement de roches à pic, se dresse une

croix avec piédestal de pierres de taille. C'est sur les faces de ce

piédestal et sur les rochers lui servant de base que le même Coléoptère

du Ventoux, la Coccinelle à sept points, s'était rassemblé en légions.

Les insectes étaient pour la plupart immobiles; mais partout où le

soleil donnait avec ardeur, il y avait continuel échange entre les

arrivants, qui venaient prendre place, et les occupants du reposoir,

qui s'envolaient pour revenir après un court essor.

Là, pas plus qu'au sommet du Ventoux, rien n'a pu me renseigner sur les

causes de ces étranges réunions en des points arides, sans Pucerons, et

nullement faits pour attirer des Coccinelles; rien n'a pu me dire le

secret de ces rendez-vous populeux sur les maçonneries des hauteurs.

Y aurait-il encore ici des exemples d'émigration entomologique? Y

aurait-il assemblée générale, pareille à celle des Hirondelles avant le

jour du départ commun? Était-ce là des points de convocation, d'où la

nuée des Coccinelles devait gagner canton plus riche en vivres? C'est

possible, mais c'est bien aussi extraordinaire. La bête à bon Dieu n'a

jamais guère fait parler d'elle pour sa passion des voyages. Elle nous

semble bien casanière quand nous la voyons faire boucherie des poux

verts de nos rosiers et des poux noirs de nos fèves; et cependant,

avec son aile courte, elle va tenir réunion plénière, par myriades, au

sommet du Ventoux, où le Martinet ne monte qu'en des moments de fougue

effrénée. Pourquoi ces assemblées à de telles hauteurs? Pourquoi ces

prédilections pour les blocs d'une maçonnerie?

XV

LES AMMOPHILES

Taille effilée, tournure svelte, abdomen très étranglé à la naissance

et rattaché au corps comme par un fil, costume noir avec écharpe rouge

sur le ventre, tel est le signalement sommaire de ces fouisseurs,

voisins des Sphex par leur forme et leur coloration, mais bien

différents par leurs mœurs. Les Sphex chassent des Orthoptères,

Criquets, Éphippigères, Grillons; les Ammophiles ont pour gibier des

chenilles. Ce changement de proie fait prévoir à lui seul de nouvelles

ressources dans la tactique meurtrière de l'instinct.

[Illustration: Ammophile soyeuse.]

Si le mot ne sonnait convenablement à l'oreille, volontiers je

chercherais querelle au terme d'Ammophile, signifiant ami des sables,

comme trop exclusif et souvent erroné. Les véritables amis des sables,

des sables secs, poudreux, ruisselants, ce sont les Bembex, giboyeurs

de Mouches; mais les chasseurs de Chenilles, dont je me propose ici

l'histoire, n'ont aucune prédilection pour les sables purs et mobiles;

ils les fuient même comme trop sujets à des éboulements qu'un rien

provoque. Leur puits vertical, qui doit rester libre jusqu'à ce que

la cellule ait reçu les vivres et l'œuf, exige un milieu plus ferme

pour ne pas s'obstruer avant l'heure. Ce qu'il leur faut, c'est un

sol léger, de fouille facile, où l'élément sablonneux soit cimenté

par un peu d'argile et de calcaire. Les bords des sentiers, les

pentes à maigre gazon exposées au soleil, voilà les lieux préférés.

Au printemps, dès les premiers jours d'avril, on y voit l'Ammophile

hérissée (_Ammophila hirsuta_); quand viennent septembre et octobre, on

y trouve l'Ammophile des sables (_A. sabulosa_), l'Ammophile argentée

(_A. argentata_), et l'Ammophile soyeuse (_A. holosericea_). Je

condenserai ici les documents que les quatre espèces m'ont fournis.

Pour toutes les quatre, le terrier est un trou de sonde vertical, une

sorte de puits, ayant au plus le calibre d'une forte plume d'oie, et

une profondeur d'environ un demi-décimètre. Au fond est la cellule,

toujours unique et consistant en une simple dilatation du puits

d'entrée. C'est, en somme, logis mesquin, obtenu à peu de frais, en

une séance; la larve n'y trouvera protection contre l'hiver qu'à la

faveur de la quadruple enceinte de son cocon, imité de celui du Sphex.

L'Ammophile travaille solitaire à son excavation, paisiblement, sans se

presser, sans de joyeux entrains. Comme toujours, les tarses antérieurs

servent de râteaux et les mandibules font office d'outils de fouille.

Si quelque grain de sable résiste trop à l'arrachement, on entend

monter du fond du puits, comme expression des efforts de l'insecte,

une sorte de grincement aigu produit par les vibrations des ailes et du

corps tout entier. Par intervalles rapprochés, l'Hyménoptère apparaît

au jour avec la charge de déblais entre les dents, un gravier, qu'il

va, au vol, laisser choir plus loin, à quelques décimètres de distance,

pour ne pas encombrer la place. Sur le nombre des grains extraits,

quelques-uns, par leur forme et leurs dimensions, paraissent mériter

attention spéciale: du moins l'Ammophile ne les traite pas comme les

autres: au lieu d'aller les rejeter au vol loin du chantier, elle

les transporte à pied et les dépose à proximité du puits. Ce sont là

matériaux de choix, moellons tout préparés qui serviront plus tard à

clore le logis.

Ce travail extérieur se fait avec des allures compassées et une

diligence grave. L'insecte, hautement retroussé, l'abdomen tendu au

bout de son long pédicule, se retourne, vire de bord tout d'une pièce,

avec la raideur géométrique d'une ligne qui pivoterait sur elle-même.

S'il lui faut rejeter à distance les déblais jugés encombrants, il le

fait par petites volées silencieuses, assez souvent à reculons, comme

si l'Hyménoptère, sortant de son puits la tête la dernière, évitait

de se retourner afin d'économiser le temps. Ce sont les espèces à

ventre longuement pédiculé, comme l'Ammophile des sables et l'Ammophile

soyeuse, qui déploient le mieux dans l'action cette rigidité

d'automate. C'est si délicat, en effet, à gouverner, que cet abdomen

se renflant en poire au bout d'un fil: un brusque mouvement pourrait

fausser la fine tige. On marche donc avec une sorte de précision

géométrique; s'il faut voler, c'est à reculons pour s'épargner des

virements de bord trop répétés. Au contraire, l'Ammophile hérissée,

dont le pédicule abdominal est court, possède en travaillant à son

terrier, la désinvolture, la prestesse des mouvements qu'on admire chez

la plupart des fouisseurs. Elle est plus libre d'action, n'ayant pas

l'embarras du ventre.

Le logis est creusé. Sur le tard, ou même tout simplement lorsque

le soleil s'est retiré des lieux où le terrier vient d'être foré,

l'Ammophile ne manque pas de visiter le petit amas de moellons mis en

réserve pendant les travaux de fouille, dans le but d'y choisir une

pièce à sa convenance. Si rien ne s'y trouve qui puisse la satisfaire,

elle explore le voisinage et ne tarde pas à rencontrer ce qu'elle

veut. C'est une petite pierre plate, d'un diamètre un peu plus grand

que celui de la bouche du puits. La dalle est transportée avec les

mandibules, et mise, pour clôture provisoire, sur l'orifice du terrier.

Demain, au retour de la chaleur, lorsque le soleil inondera les pentes

voisines et favorisera la chasse, l'insecte saura très bien retrouver

le logis, rendu inviolable par la massive porte; il y reviendra avec

une Chenille paralysée, saisie par la peau de la nuque et traînée entre

les pattes du chasseur; il soulèvera la dalle que rien ne distingue

des autres petites pierres voisines et dont lui seul a le secret;

il introduira la pièce de gibier au fond du puits, déposera son œuf

et bouchera définitivement la demeure en balayant dans la galerie

verticale les déblais conservés à proximité.

A plusieurs reprises, l'Ammophile des sables et l'Ammophile argentée

m'ont rendu témoin de cette clôture temporaire du terrier, lorsque le

soleil baisse et que l'heure trop avancée fait renvoyer au lendemain

l'approvisionnement. Les scellés mis au logis par l'Hyménoptère, moi

aussi je renvoyais au lendemain la suite de mes observations, mais en

relevant d'abord la carte des lieux, en choisissant mes alignements

et mes points de repère, en implantant quelques bouts de tige comme

jalons, afin de retrouver le puits lorsqu'il serait comblé. Toujours,

si je ne revenais pas trop matin, si je laissais à l'Hyménoptère le

loisir de mettre à profit les heures du plein soleil, j'ai revu le

terrier définitivement bouché et approvisionné.

La fidélité de mémoire est ici frappante. L'insecte, attardé à son

travail, remet au lendemain le reste de son œuvre. Il ne passe pas la

soirée, il ne passe pas la nuit dans le gîte qu'il vient de fouir, il

abandonne le logis, au contraire; il s'en va, après en avoir masqué

l'entrée avec une petite pierre. Les lieux ne lui sont pas familiers;

il ne les connaît pas mieux que tout autre endroit, car les Ammophiles

se comportent comme le Sphex languedocien, et logent leur famille un

peu d'ici, un peu de là, au gré de leur vagabondage. L'Hyménoptère

s'est trouvé là par hasard; le sol lui a plu et le terrier a été

creusé. Maintenant l'insecte part. Où va-t-il? Qui le sait; peut-être

sur les fleurs du voisinage, où, aux dernières lueurs du jour, il

lèchera, dans le fond des corolles, une goutte de liqueur sucrée, de

même que l'ouvrier mineur, après les fatigues de la noire galerie,

cherche le réconfort de la bouteille du soir. Il part, entraîné

plus ou moins loin, de station en station à la cave des fleurs. La

soirée, la nuit, la matinée se passent. Il faut cependant revenir au

terrier et compléter l'œuvre; il faut y revenir après les marches et

contre-marches de la chasse du matin, et les essors de fleur en fleur

des libations de la veille. Que la Guêpe regagne son nid et l'Abeille

sa ruche, il n'y a rien là qui m'étonne: le nid, la ruche, sont des

domiciles permanents, dont les voies sont connues par longue pratique;

mais l'Ammophile, pour revenir à son terrier après si longue absence,

n'a rien de ce que pourrait donner l'habitude des lieux. Son puits est

en un point qu'elle a visité hier, peut-être pour la première fois et

qu'il faut retrouver aujourd'hui, lorsque l'insecte est totalement

désorienté et de plus embarrassé d'un lourd gibier. Ce petit exploit

de mémoire topographique s'accomplit néanmoins, parfois avec une

précision dont je restais émerveillé. L'insecte marchait droit à son

terrier comme s'il eût depuis longtemps battu et rebattu tous les

petits sentiers du voisinage. D'autres fois, il y avait de longues

hésitations, des recherches multipliées.

Si la difficulté s'aggrave, la proie, charge embarrassante pour la

hâte de l'exploration, est déposée en haut lieu, sur une touffe de

thym, un bouquet de gazon, où elle soit en évidence pour être retrouvée

plus tard. Ainsi allégée, l'Ammophile reprend ses actives recherches.

J'ai eu, tracé au crayon, à mesure que cheminait l'insecte, le croquis

de la voie suivie. Le résultat fut une ligne des plus embrouillées,

avec courbures et angles brusques, branches rentrantes et branches

rayonnantes, nœuds, lacets, intersections répétées, enfin un vrai

labyrinthe dont la complication traduisait au regard les perplexités de

l'insecte égaré.

Le puits retrouvé et la dalle levée, il faut revenir à la Chenille,

ce qui ne se fait pas toujours sans tâtonnements, lorsque les allées

et venues de l'Hyménoptère se sont par trop multipliées. Bien qu'elle

ait laissé sa proie convenablement visible, l'Ammophile paraît prévoir

l'embarras de la retrouver quand le moment sera venu de la traîner au

logis. Du moins, si la recherche du gîte se prolonge trop, on voit

l'Hyménoptère brusquement interrompre son exploration du terrain

et revenir à la Chenille, qu'il palpe, qu'il mordille un moment,

comme pour s'affirmer que c'est bien là son gibier, sa propriété.

Puis l'insecte accourt de nouveau, en toute hâte, sur les lieux de

recherche, qu'il abandonne encore une seconde fois, s'il le faut une

troisième, pour rendre visite à la proie. Volontiers, je verrais dans

ces retours répétés vers la Chenille, un moyen de se rafraîchir le

souvenir du point de dépôt.

Ainsi se passent les choses dans les cas de grande complication; mais

d'ordinaire, l'insecte revient sans peine au puits qu'il a creusé la

veille, sur l'emplacement inconnu où l'ont conduit les hasards de sa

vie errante. Pour guide, il a sa mémoire des lieux, dont j'aurai plus

tard à raconter les merveilleuses prouesses. Pour revenir moi-même, le

lendemain, au puits dissimulé sous le couvercle de la petite pierre

plate, je n'osais m'en rapporter à ma mémoire seule: il me fallait

notes, croquis, alignements, jalons, enfin toute une minutieuse

géométrie.

Le scellé provisoire du terrier avec une dalle, comme le pratiquent

l'Ammophile des sables et l'Ammophile argentée, me paraît inconnu des

deux autres espèces. Je n'ai jamais vu du moins leur logis protégé

d'un couvercle. Cette absence de clôture temporaire semble s'imposer

du reste à l'Ammophile hérissée. A ce qu'il m'a paru, celle-ci, en

effet, chasse d'abord sa proie et fouit après son terrier non loin

du lieu de capture. La mise en magasin des vivres étant de la sorte

possible à l'instant même, il est inutile de se mettre en frais d'un

couvercle. Quant à l'Ammophile soyeuse, je lui soupçonne un autre

motif pour ignorer l'emploi de la provisoire fermeture. Tandis que les

trois autres ne mettent qu'une seule Chenille dans chaque terrier,

elle en met jusqu'à cinq, mais beaucoup plus petites. De même que

nous négligeons de fermer une porte à passages fréquents, de même

l'Ammophile soyeuse néglige peut-être la précaution de la dalle pour un

puits où elle doit descendre, au moins à cinq reprises, dans un bref

laps de temps.

[Illustration: Chenille arpenteuse.]

Pour toutes les quatre, les provisions de bouche des larves consistent

en Chenilles de Papillons nocturnes. L'Ammophile soyeuse fait choix,

mais non exclusif, des Chenilles fluettes, allongées, qui marchent

en bouclant le corps et en le débouclant. Leur allure de compas, qui

cheminerait en s'ouvrant et se fermant tour à tour, leur a fait donner

le nom expressif de Chenilles arpenteuses. Le même terrier réunit

des vivres à coloration très variée; preuve que l'Ammophile chasse

indifféremment toutes les espèces d'arpenteuses, pourvu qu'elles soient

de petite taille, car le chasseur lui-même est bien faible, et sa larve

ne doit pas faire copieuse consommation malgré les cinq pièces de

gibier qui lui sont servies. Si les arpenteuses manquent, l'Hyménoptère

se rabat sur d'autres Chenilles tout aussi menues. Roulées en cercle

par l'effet de la piqûre qui les a paralysées, les cinq pièces sont

empilées dans la cellule; celle qui termine la pile porte l'œuf, pour

lequel ces provisions sont faites.

Les trois autres ne donnent qu'une seule Chenille à chaque larve. Il

est vrai qu'ici le volume supplée au nombre: le gibier choisi est

corpulent, dodu, capable de suffire amplement à l'appétit du ver.

J'ai retiré, par exemple, des mandibules de l'Ammophile des sables,

une Chenille qui pesait quinze fois le poids du ravisseur; quinze

fois, chiffre énorme si l'on considère quelle dépense de force ce

doit être pour le chasseur que de traîner semblable gibier, par la

peau de la nuque, à travers les mille difficultés du terrain. Aucun

autre Hyménoptère soumis avec sa proie à l'épreuve de la balance, ne

m'a montré pareille disproportion entre le ravisseur et son butin. La

variété presque indéfinie de coloration dans les vivres exhumés des

terriers ou reconnus entre les pattes des Ammophiles établit encore

que les trois déprédateurs n'ont pas de préférences et font prise de

la première Chenille venue, à la condition qu'elle soit de taille

convenable, ni trop grande ni trop petite, et qu'elle appartienne à

la série des Papillons nocturnes. Le gibier le plus fréquent consiste

en Chenilles à costume gris, ravageant le collet des plantes sous une

mince couche de terre.

[Illustration: Chenille de papillon nocturne.]

Ce qui domine l'histoire entière des Ammophiles, ce qui appelait de

préférence toute mon attention, c'est la manière dont l'insecte se

rend maître de sa proie et la plonge dans l'état inoffensif réclamé par

la sécurité des larves. Le gibier chassé, la Chenille, possède en effet

une organisation fort différente de celle des victimes que nous avons

vu sacrifier jusqu'ici: Buprestes, Charançons, Criquets, Éphippigères.

L'animal se compose d'une série d'anneaux ou segments similaires,

disposés bout à bout; trois d'entre eux, les premiers, portant les

pattes vraies, qui doivent devenir les pattes du futur Papillon;

d'autres ont des pattes membraneuses ou fausses pattes, spéciales à

la Chenille et non représentées dans le Papillon; d'autres enfin sont

dépourvus de membres. Chacun de ces anneaux possède son noyau nerveux,

ou ganglion, foyer de la sensibilité et du mouvement: de sorte que le

système de l'innervation comprend douze centres distincts, éloignés

l'un de l'autre, non compris le collier ganglionnaire logé sous le

crâne et comparable au cerveau.

[Illustration: NID ET COCON DE L'AMMOPHILE

Ammophile hérissée. Son cocon. Ammophile des sables. Son cocon.]

[Illustration: Système nerveux des Chenilles.]

Nous voilà bien loin de la centralisation nerveuse des Charançons et

des Buprestes, se prêtant si bien à la paralysie générale par un seul

coup de dard; nous voilà bien loin aussi des ganglions thoraciques

que le Sphex blesse l'un après l'autre pour abolir les mouvements de

ses Grillons. Au lieu d'un point de centralisation unique, au lieu de

trois foyers nerveux, la Chenille en a douze, séparés entre eux par

la distance d'un anneau au suivant, et disposés en chapelet à la face

ventrale, sur la ligne médiane du corps. De plus, ce qui est la règle

générale chez les êtres inférieurs où le même organe se répète un

grand nombre de fois et perd en puissance par sa diffusion, ces divers

noyaux nerveux sont dans une large indépendance l'un de l'autre: chacun

anime son segment de son influence propre et n'est qu'avec lenteur

troublé dans ses fonctions par le désordre des segments voisins. Qu'un

anneau de la Chenille perde mouvement et sensibilité, et les autres,

demeurés intacts, n'en resteront pas moins longtemps encore mobiles

et sensibles. Ces données suffisent pour montrer le haut intérêt qui

s'attache aux procédés meurtriers de l'Hyménoptère en face de son

gibier.

Souvenirs entomologiques · 第 15 / 23 段