avec un large hausse-col de velours noir sur la poitrine. Le gracieux
oiseau, trottinant, hochant la queue, suit le laboureur presque sous
les pas de l'attelage, et cueille la vermine dans le sillon tout frais.
Vers la même époque arrive l'Alouette, d'abord par petites compagnies
envoyées en éclaireurs; puis par bandes sans nombre, qui prennent
possession des champs de blé et des terres en friche, où abondent
les semences de Setaria, leur nourriture habituelle. Alors, dans la
plaine, au milieu de la scintillation générale des gouttes de rosée
et des cristaux de gelée blanche appendus à chaque brin d'herbe, le
miroir lance ses éclairs intermittents sous les rayons du soleil du
matin; alors la chouette, lancée par la main du chasseur, fait sa
courte volée, s'abat, se redresse avec de brusques haut-le-corps et des
roulements d'yeux effarés; et l'Alouette d'arriver, d'un vol plongeant,
curieuse de voir de près la brillante machine ou le grotesque oiseau.
Elle est là, devant vous, à quinze pas, les pattes pendantes, les ailes
étalées, en manière de Saint-Esprit. C'est le moment: visez et feu! Je
souhaite à mes lecteurs les émotions de cette ravissante chasse.
Avec l'Alouette, souvent dans les mêmes compagnies, nous vient la
Farlouse, vulgairement le _Sisi_. Encore une onomatopée qui traduit le
petit cri d'appel de l'oiseau. Nul ne donne avec plus de fougue sur la
chouette, autour de laquelle il évolue dans un balancement continuel.
Ne poursuivons pas davantage la revue des émigrants qui nous visitent.
La plupart ne font ici qu'une halte; ils y séjournent quelques
semaines, retenus par l'abondance des vivres, des insectes surtout;
puis fortifiés, riches d'embonpoint, ils poursuivent leur voyage vers
le sud. D'autres, en petit nombre, pour quartiers d'hiver adoptent
nos plaines, où la neige est très rare, où mille petites graines sont
à découvert sur le sol, même au cœur de la rude saison. Telle est
l'Alouette, qui exploite les champs de blé et les friches; telle est la
Farlouse qui préfère les luzernières et les prairies.
L'Alouette, si commune dans presque toute la France, ne niche pas dans
les plaines de Vaucluse; elle y est remplacée par l'Alouette huppée, le
Cochevis, ami de la grande route et du cantonnier. Mais il n'est pas
nécessaire de remonter bien avant dans le nord pour trouver les lieux
favoris de ses couvées: le département limitrophe, la Drôme, est déjà
riche en nids de cet oiseau. Il est alors fort probable que, parmi les
vols d'Alouettes venant prendre possession de nos plaines pour tout
l'automne et tout l'hiver, beaucoup ne descendent pas de plus loin que
la Drôme. Il leur suffit d'émigrer dans le département voisin pour
avoir plaines sans neige et menues semences assurées.
Semblable émigration à petite distance me paraît être la cause du
rassemblement d'Ammophiles surpris vers la cime du Ventoux. J'ai établi
que cet Hyménoptère passe l'hiver à l'état d'insecte parfait, réfugié
dans quelque abri, où il attend le mois d'avril pour nidifier. Lui
aussi, comme l'Alouette, doit prendre ses précautions contre la saison
des frimas. S'il n'a pas à redouter le manque de nourriture, capable
qu'il est de supporter l'abstinence jusqu'au retour des fleurs, il lui
faut du moins, à lui si frileux, se garantir des mortelles atteintes
du froid. Il fuira donc les cantons neigeux, les pays où le sol
profondément se gèle; il se réunira en caravane émigrante à la manière
des oiseaux, et franchissant monts et vallées, ira élire domicile dans
les vieilles murailles et les bancs sablonneux que réchauffe le soleil
méridional. Puis, les froids passés, la bande regagnera, en totalité
ou en partie, les lieux d'où elle était venue. Ainsi s'expliquerait
le groupe d'Ammophiles du Ventoux. C'était une tribu émigrante, qui,
venue des froides terres de la Drôme pour descendre dans les chaudes
plaines de l'olivier, avait franchi la profonde et large vallée du
Toulourenc et, surprise par la pluie, faisait halte sur la crête du
mont. L'Ammophile hérissée, pour se soustraire aux froids de l'hiver,
paraîtrait donc soumise à des émigrations. A l'époque où les petits
oiseaux voyageurs commencent le défilé de leurs caravanes, elle
entreprendrait, elle aussi, son voyage d'un canton plus froid dans
un canton voisin plus chaud. Quelques vallées traversées, quelques
montagnes franchies, lui feraient trouver le climat désiré.
[Illustration: Coccinelle à sept points.]
J'ai recueilli deux autres exemples de réunions extraordinaires
d'insectes à de grandes hauteurs. En octobre, j'ai trouvé la chapelle
du sommet du mont Ventoux couverte de Coccinelles à sept points, la
bête à bon Dieu du langage populaire. Ces insectes, appliqués sur la
pierre tant des parois que de la toiture en dalles, étaient si serrés
l'un contre l'autre, que le grossier édifice prenait, à quelques pas,
l'aspect d'un ouvrage en globules de corail. Je n'oserais évaluer les
myriades de Coccinelles qui se trouvaient là en assemblée générale. Ce
n'est certainement pas la nourriture qui avait attiré ces mangeuses de
pucerons sur la cime du Ventoux, presque à deux kilomètres d'altitude.
La végétation y est trop maigre, et jamais Pucerons ne se sont
aventurés jusque-là.
Une autre fois, en juin, sur le plateau de Saint-Amans, voisin du
Ventoux, à une altitude de 734 mètres, j'ai été témoin d'une réunion
semblable, mais beaucoup moins nombreuse. Au point le plus saillant du
plateau, sur le bord d'un escarpement de roches à pic, se dresse une
croix avec piédestal de pierres de taille. C'est sur les faces de ce
piédestal et sur les rochers lui servant de base que le même Coléoptère
du Ventoux, la Coccinelle à sept points, s'était rassemblé en légions.
Les insectes étaient pour la plupart immobiles; mais partout où le
soleil donnait avec ardeur, il y avait continuel échange entre les
arrivants, qui venaient prendre place, et les occupants du reposoir,
qui s'envolaient pour revenir après un court essor.
Là, pas plus qu'au sommet du Ventoux, rien n'a pu me renseigner sur les
causes de ces étranges réunions en des points arides, sans Pucerons, et
nullement faits pour attirer des Coccinelles; rien n'a pu me dire le
secret de ces rendez-vous populeux sur les maçonneries des hauteurs.
Y aurait-il encore ici des exemples d'émigration entomologique? Y
aurait-il assemblée générale, pareille à celle des Hirondelles avant le
jour du départ commun? Était-ce là des points de convocation, d'où la
nuée des Coccinelles devait gagner canton plus riche en vivres? C'est
possible, mais c'est bien aussi extraordinaire. La bête à bon Dieu n'a
jamais guère fait parler d'elle pour sa passion des voyages. Elle nous
semble bien casanière quand nous la voyons faire boucherie des poux
verts de nos rosiers et des poux noirs de nos fèves; et cependant,
avec son aile courte, elle va tenir réunion plénière, par myriades, au
sommet du Ventoux, où le Martinet ne monte qu'en des moments de fougue
effrénée. Pourquoi ces assemblées à de telles hauteurs? Pourquoi ces
prédilections pour les blocs d'une maçonnerie?
XV
LES AMMOPHILES
Taille effilée, tournure svelte, abdomen très étranglé à la naissance
et rattaché au corps comme par un fil, costume noir avec écharpe rouge
sur le ventre, tel est le signalement sommaire de ces fouisseurs,
voisins des Sphex par leur forme et leur coloration, mais bien
différents par leurs mœurs. Les Sphex chassent des Orthoptères,
Criquets, Éphippigères, Grillons; les Ammophiles ont pour gibier des
chenilles. Ce changement de proie fait prévoir à lui seul de nouvelles
ressources dans la tactique meurtrière de l'instinct.
[Illustration: Ammophile soyeuse.]
Si le mot ne sonnait convenablement à l'oreille, volontiers je
chercherais querelle au terme d'Ammophile, signifiant ami des sables,
comme trop exclusif et souvent erroné. Les véritables amis des sables,
des sables secs, poudreux, ruisselants, ce sont les Bembex, giboyeurs
de Mouches; mais les chasseurs de Chenilles, dont je me propose ici
l'histoire, n'ont aucune prédilection pour les sables purs et mobiles;
ils les fuient même comme trop sujets à des éboulements qu'un rien
provoque. Leur puits vertical, qui doit rester libre jusqu'à ce que
la cellule ait reçu les vivres et l'œuf, exige un milieu plus ferme
pour ne pas s'obstruer avant l'heure. Ce qu'il leur faut, c'est un
sol léger, de fouille facile, où l'élément sablonneux soit cimenté
par un peu d'argile et de calcaire. Les bords des sentiers, les
pentes à maigre gazon exposées au soleil, voilà les lieux préférés.
Au printemps, dès les premiers jours d'avril, on y voit l'Ammophile
hérissée (_Ammophila hirsuta_); quand viennent septembre et octobre, on
y trouve l'Ammophile des sables (_A. sabulosa_), l'Ammophile argentée
(_A. argentata_), et l'Ammophile soyeuse (_A. holosericea_). Je
condenserai ici les documents que les quatre espèces m'ont fournis.
Pour toutes les quatre, le terrier est un trou de sonde vertical, une
sorte de puits, ayant au plus le calibre d'une forte plume d'oie, et
une profondeur d'environ un demi-décimètre. Au fond est la cellule,
toujours unique et consistant en une simple dilatation du puits
d'entrée. C'est, en somme, logis mesquin, obtenu à peu de frais, en
une séance; la larve n'y trouvera protection contre l'hiver qu'à la
faveur de la quadruple enceinte de son cocon, imité de celui du Sphex.
L'Ammophile travaille solitaire à son excavation, paisiblement, sans se
presser, sans de joyeux entrains. Comme toujours, les tarses antérieurs
servent de râteaux et les mandibules font office d'outils de fouille.
Si quelque grain de sable résiste trop à l'arrachement, on entend
monter du fond du puits, comme expression des efforts de l'insecte,
une sorte de grincement aigu produit par les vibrations des ailes et du
corps tout entier. Par intervalles rapprochés, l'Hyménoptère apparaît
au jour avec la charge de déblais entre les dents, un gravier, qu'il
va, au vol, laisser choir plus loin, à quelques décimètres de distance,
pour ne pas encombrer la place. Sur le nombre des grains extraits,
quelques-uns, par leur forme et leurs dimensions, paraissent mériter
attention spéciale: du moins l'Ammophile ne les traite pas comme les
autres: au lieu d'aller les rejeter au vol loin du chantier, elle
les transporte à pied et les dépose à proximité du puits. Ce sont là
matériaux de choix, moellons tout préparés qui serviront plus tard à
clore le logis.
Ce travail extérieur se fait avec des allures compassées et une
diligence grave. L'insecte, hautement retroussé, l'abdomen tendu au
bout de son long pédicule, se retourne, vire de bord tout d'une pièce,
avec la raideur géométrique d'une ligne qui pivoterait sur elle-même.
S'il lui faut rejeter à distance les déblais jugés encombrants, il le
fait par petites volées silencieuses, assez souvent à reculons, comme
si l'Hyménoptère, sortant de son puits la tête la dernière, évitait
de se retourner afin d'économiser le temps. Ce sont les espèces à
ventre longuement pédiculé, comme l'Ammophile des sables et l'Ammophile
soyeuse, qui déploient le mieux dans l'action cette rigidité
d'automate. C'est si délicat, en effet, à gouverner, que cet abdomen
se renflant en poire au bout d'un fil: un brusque mouvement pourrait
fausser la fine tige. On marche donc avec une sorte de précision
géométrique; s'il faut voler, c'est à reculons pour s'épargner des
virements de bord trop répétés. Au contraire, l'Ammophile hérissée,
dont le pédicule abdominal est court, possède en travaillant à son
terrier, la désinvolture, la prestesse des mouvements qu'on admire chez
la plupart des fouisseurs. Elle est plus libre d'action, n'ayant pas
l'embarras du ventre.
Le logis est creusé. Sur le tard, ou même tout simplement lorsque
le soleil s'est retiré des lieux où le terrier vient d'être foré,
l'Ammophile ne manque pas de visiter le petit amas de moellons mis en
réserve pendant les travaux de fouille, dans le but d'y choisir une
pièce à sa convenance. Si rien ne s'y trouve qui puisse la satisfaire,
elle explore le voisinage et ne tarde pas à rencontrer ce qu'elle
veut. C'est une petite pierre plate, d'un diamètre un peu plus grand
que celui de la bouche du puits. La dalle est transportée avec les
mandibules, et mise, pour clôture provisoire, sur l'orifice du terrier.
Demain, au retour de la chaleur, lorsque le soleil inondera les pentes
voisines et favorisera la chasse, l'insecte saura très bien retrouver
le logis, rendu inviolable par la massive porte; il y reviendra avec
une Chenille paralysée, saisie par la peau de la nuque et traînée entre
les pattes du chasseur; il soulèvera la dalle que rien ne distingue
des autres petites pierres voisines et dont lui seul a le secret;
il introduira la pièce de gibier au fond du puits, déposera son œuf
et bouchera définitivement la demeure en balayant dans la galerie
verticale les déblais conservés à proximité.
A plusieurs reprises, l'Ammophile des sables et l'Ammophile argentée
m'ont rendu témoin de cette clôture temporaire du terrier, lorsque le
soleil baisse et que l'heure trop avancée fait renvoyer au lendemain
l'approvisionnement. Les scellés mis au logis par l'Hyménoptère, moi
aussi je renvoyais au lendemain la suite de mes observations, mais en
relevant d'abord la carte des lieux, en choisissant mes alignements
et mes points de repère, en implantant quelques bouts de tige comme
jalons, afin de retrouver le puits lorsqu'il serait comblé. Toujours,
si je ne revenais pas trop matin, si je laissais à l'Hyménoptère le
loisir de mettre à profit les heures du plein soleil, j'ai revu le
terrier définitivement bouché et approvisionné.
La fidélité de mémoire est ici frappante. L'insecte, attardé à son
travail, remet au lendemain le reste de son œuvre. Il ne passe pas la
soirée, il ne passe pas la nuit dans le gîte qu'il vient de fouir, il
abandonne le logis, au contraire; il s'en va, après en avoir masqué
l'entrée avec une petite pierre. Les lieux ne lui sont pas familiers;
il ne les connaît pas mieux que tout autre endroit, car les Ammophiles
se comportent comme le Sphex languedocien, et logent leur famille un
peu d'ici, un peu de là, au gré de leur vagabondage. L'Hyménoptère
s'est trouvé là par hasard; le sol lui a plu et le terrier a été
creusé. Maintenant l'insecte part. Où va-t-il? Qui le sait; peut-être
sur les fleurs du voisinage, où, aux dernières lueurs du jour, il
lèchera, dans le fond des corolles, une goutte de liqueur sucrée, de
même que l'ouvrier mineur, après les fatigues de la noire galerie,
cherche le réconfort de la bouteille du soir. Il part, entraîné
plus ou moins loin, de station en station à la cave des fleurs. La
soirée, la nuit, la matinée se passent. Il faut cependant revenir au
terrier et compléter l'œuvre; il faut y revenir après les marches et
contre-marches de la chasse du matin, et les essors de fleur en fleur
des libations de la veille. Que la Guêpe regagne son nid et l'Abeille
sa ruche, il n'y a rien là qui m'étonne: le nid, la ruche, sont des
domiciles permanents, dont les voies sont connues par longue pratique;
mais l'Ammophile, pour revenir à son terrier après si longue absence,
n'a rien de ce que pourrait donner l'habitude des lieux. Son puits est
en un point qu'elle a visité hier, peut-être pour la première fois et
qu'il faut retrouver aujourd'hui, lorsque l'insecte est totalement
désorienté et de plus embarrassé d'un lourd gibier. Ce petit exploit
de mémoire topographique s'accomplit néanmoins, parfois avec une
précision dont je restais émerveillé. L'insecte marchait droit à son
terrier comme s'il eût depuis longtemps battu et rebattu tous les
petits sentiers du voisinage. D'autres fois, il y avait de longues
hésitations, des recherches multipliées.
Si la difficulté s'aggrave, la proie, charge embarrassante pour la
hâte de l'exploration, est déposée en haut lieu, sur une touffe de
thym, un bouquet de gazon, où elle soit en évidence pour être retrouvée
plus tard. Ainsi allégée, l'Ammophile reprend ses actives recherches.
J'ai eu, tracé au crayon, à mesure que cheminait l'insecte, le croquis
de la voie suivie. Le résultat fut une ligne des plus embrouillées,
avec courbures et angles brusques, branches rentrantes et branches
rayonnantes, nœuds, lacets, intersections répétées, enfin un vrai
labyrinthe dont la complication traduisait au regard les perplexités de
l'insecte égaré.
Le puits retrouvé et la dalle levée, il faut revenir à la Chenille,
ce qui ne se fait pas toujours sans tâtonnements, lorsque les allées
et venues de l'Hyménoptère se sont par trop multipliées. Bien qu'elle
ait laissé sa proie convenablement visible, l'Ammophile paraît prévoir
l'embarras de la retrouver quand le moment sera venu de la traîner au
logis. Du moins, si la recherche du gîte se prolonge trop, on voit
l'Hyménoptère brusquement interrompre son exploration du terrain
et revenir à la Chenille, qu'il palpe, qu'il mordille un moment,
comme pour s'affirmer que c'est bien là son gibier, sa propriété.
Puis l'insecte accourt de nouveau, en toute hâte, sur les lieux de
recherche, qu'il abandonne encore une seconde fois, s'il le faut une
troisième, pour rendre visite à la proie. Volontiers, je verrais dans
ces retours répétés vers la Chenille, un moyen de se rafraîchir le
souvenir du point de dépôt.
Ainsi se passent les choses dans les cas de grande complication; mais
d'ordinaire, l'insecte revient sans peine au puits qu'il a creusé la
veille, sur l'emplacement inconnu où l'ont conduit les hasards de sa
vie errante. Pour guide, il a sa mémoire des lieux, dont j'aurai plus
tard à raconter les merveilleuses prouesses. Pour revenir moi-même, le
lendemain, au puits dissimulé sous le couvercle de la petite pierre
plate, je n'osais m'en rapporter à ma mémoire seule: il me fallait
notes, croquis, alignements, jalons, enfin toute une minutieuse
géométrie.
Le scellé provisoire du terrier avec une dalle, comme le pratiquent
l'Ammophile des sables et l'Ammophile argentée, me paraît inconnu des
deux autres espèces. Je n'ai jamais vu du moins leur logis protégé
d'un couvercle. Cette absence de clôture temporaire semble s'imposer
du reste à l'Ammophile hérissée. A ce qu'il m'a paru, celle-ci, en
effet, chasse d'abord sa proie et fouit après son terrier non loin
du lieu de capture. La mise en magasin des vivres étant de la sorte
possible à l'instant même, il est inutile de se mettre en frais d'un
couvercle. Quant à l'Ammophile soyeuse, je lui soupçonne un autre
motif pour ignorer l'emploi de la provisoire fermeture. Tandis que les
trois autres ne mettent qu'une seule Chenille dans chaque terrier,
elle en met jusqu'à cinq, mais beaucoup plus petites. De même que
nous négligeons de fermer une porte à passages fréquents, de même
l'Ammophile soyeuse néglige peut-être la précaution de la dalle pour un
puits où elle doit descendre, au moins à cinq reprises, dans un bref
laps de temps.
[Illustration: Chenille arpenteuse.]
Pour toutes les quatre, les provisions de bouche des larves consistent
en Chenilles de Papillons nocturnes. L'Ammophile soyeuse fait choix,
mais non exclusif, des Chenilles fluettes, allongées, qui marchent
en bouclant le corps et en le débouclant. Leur allure de compas, qui
cheminerait en s'ouvrant et se fermant tour à tour, leur a fait donner
le nom expressif de Chenilles arpenteuses. Le même terrier réunit
des vivres à coloration très variée; preuve que l'Ammophile chasse
indifféremment toutes les espèces d'arpenteuses, pourvu qu'elles soient
de petite taille, car le chasseur lui-même est bien faible, et sa larve
ne doit pas faire copieuse consommation malgré les cinq pièces de
gibier qui lui sont servies. Si les arpenteuses manquent, l'Hyménoptère
se rabat sur d'autres Chenilles tout aussi menues. Roulées en cercle
par l'effet de la piqûre qui les a paralysées, les cinq pièces sont
empilées dans la cellule; celle qui termine la pile porte l'œuf, pour
lequel ces provisions sont faites.
Les trois autres ne donnent qu'une seule Chenille à chaque larve. Il
est vrai qu'ici le volume supplée au nombre: le gibier choisi est
corpulent, dodu, capable de suffire amplement à l'appétit du ver.
J'ai retiré, par exemple, des mandibules de l'Ammophile des sables,
une Chenille qui pesait quinze fois le poids du ravisseur; quinze
fois, chiffre énorme si l'on considère quelle dépense de force ce
doit être pour le chasseur que de traîner semblable gibier, par la
peau de la nuque, à travers les mille difficultés du terrain. Aucun
autre Hyménoptère soumis avec sa proie à l'épreuve de la balance, ne
m'a montré pareille disproportion entre le ravisseur et son butin. La
variété presque indéfinie de coloration dans les vivres exhumés des
terriers ou reconnus entre les pattes des Ammophiles établit encore
que les trois déprédateurs n'ont pas de préférences et font prise de
la première Chenille venue, à la condition qu'elle soit de taille
convenable, ni trop grande ni trop petite, et qu'elle appartienne à
la série des Papillons nocturnes. Le gibier le plus fréquent consiste
en Chenilles à costume gris, ravageant le collet des plantes sous une
mince couche de terre.
[Illustration: Chenille de papillon nocturne.]
Ce qui domine l'histoire entière des Ammophiles, ce qui appelait de
préférence toute mon attention, c'est la manière dont l'insecte se
rend maître de sa proie et la plonge dans l'état inoffensif réclamé par
la sécurité des larves. Le gibier chassé, la Chenille, possède en effet
une organisation fort différente de celle des victimes que nous avons
vu sacrifier jusqu'ici: Buprestes, Charançons, Criquets, Éphippigères.
L'animal se compose d'une série d'anneaux ou segments similaires,
disposés bout à bout; trois d'entre eux, les premiers, portant les
pattes vraies, qui doivent devenir les pattes du futur Papillon;
d'autres ont des pattes membraneuses ou fausses pattes, spéciales à
la Chenille et non représentées dans le Papillon; d'autres enfin sont
dépourvus de membres. Chacun de ces anneaux possède son noyau nerveux,
ou ganglion, foyer de la sensibilité et du mouvement: de sorte que le
système de l'innervation comprend douze centres distincts, éloignés
l'un de l'autre, non compris le collier ganglionnaire logé sous le
crâne et comparable au cerveau.
[Illustration: NID ET COCON DE L'AMMOPHILE
Ammophile hérissée. Son cocon. Ammophile des sables. Son cocon.]
[Illustration: Système nerveux des Chenilles.]
Nous voilà bien loin de la centralisation nerveuse des Charançons et
des Buprestes, se prêtant si bien à la paralysie générale par un seul
coup de dard; nous voilà bien loin aussi des ganglions thoraciques
que le Sphex blesse l'un après l'autre pour abolir les mouvements de
ses Grillons. Au lieu d'un point de centralisation unique, au lieu de
trois foyers nerveux, la Chenille en a douze, séparés entre eux par
la distance d'un anneau au suivant, et disposés en chapelet à la face
ventrale, sur la ligne médiane du corps. De plus, ce qui est la règle
générale chez les êtres inférieurs où le même organe se répète un
grand nombre de fois et perd en puissance par sa diffusion, ces divers
noyaux nerveux sont dans une large indépendance l'un de l'autre: chacun
anime son segment de son influence propre et n'est qu'avec lenteur
troublé dans ses fonctions par le désordre des segments voisins. Qu'un
anneau de la Chenille perde mouvement et sensibilité, et les autres,
demeurés intacts, n'en resteront pas moins longtemps encore mobiles
et sensibles. Ces données suffisent pour montrer le haut intérêt qui
s'attache aux procédés meurtriers de l'Hyménoptère en face de son
gibier.