lorsque le souffle du midi, qui déjà nous avait inspiré dans la
matinée quelques vagues craintes, amène soudainement un convoi de
nuages se résolvant en pluie. Avant d'y avoir pris garde, nous sommes
enveloppés d'une épaisse brume pluvieuse, qui ne permet d'y voir à
deux pas devant soi. Par une fâcheuse coïncidence, l'un de nous, mon
excellent ami Th. Delacour, s'est écarté à la recherche de l'Euphorbe
saxatile, l'une des curiosités végétales de ces hauteurs. Faisant
porte-voix de nos mains, nous réunissons en un appel commun l'effort
de nos poitrines. Personne ne répond. La voix se perd dans la masse
floconneuse et dans la sourde rumeur de la nuée tourbillonnante.
Cherchons donc l'égaré puisqu'il ne peut nous entendre. Au milieu
de l'obscurité du nuage, il est impossible de se voir l'un l'autre,
à la distance de deux ou trois pas, et je suis le seul des sept
qui connaisse les localités. Pour ne laisser personne à l'abandon,
nous nous prenons par la main, et je me mets moi-même en tête de la
chaîne. C'est alors, pendant quelques minutes, un véritable jeu de
Colin-Maillard, qui n'aboutit à rien. Delacour, sans doute, lui-même
habitué du Ventoux, en voyant venir les nuages, aura profité des
dernières éclaircies pour gagner à la hâte l'abri du Jas. Gagnons-le
nous-mêmes au plus tôt, car déjà l'eau nous ruisselle à l'intérieur des
vêtements tout aussi bien qu'à l'extérieur. Le pantalon de coutil est
collé sur la peau comme un second épiderme.
Une grave difficulté s'élève: les va-et-revient, tours et retours de
nos recherches, m'ont mis dans l'état d'une personne à qui l'on bande
les yeux et que l'on fait, après, pirouetter sur les talons. J'ai perdu
toute orientation; je ne sais plus, absolument plus, de quel côté est
le flanc sud. J'interroge l'un, j'interroge l'autre: les avis sont
partagés, très douteux. Conclusion: aucun de nous ne saurait affirmer
où est le nord, où est le sud. Jamais, non, jamais, je n'ai compris
la valeur des points cardinaux comme en ce moment-là. Tout autour de
nous est l'inconnu de la nuée grise; sous nos pieds, nous distinguons
tout juste la naissance d'une pente d'ici et d'une pente de là. Mais
quelle est la bonne? Il faut choisir et se précipiter de confiance. Si
par malheur nous descendons la pente nord, nous courons nous fracasser
dans les précipices dont la vue seule tantôt nous inspirait l'effroi.
Pas un n'en reviendra peut-être. J'eus là quelques minutes de poignante
perplexité.
Restons ici, disaient la plupart; attendons la fin de la pluie. Mauvais
conseil, répliquaient les autres, et j'étais du nombre; mauvais
conseil: la pluie peut durer longtemps, et mouillés comme nous le
sommes, aux premières fraîcheurs de la nuit nous gèlerons sur place.
Mon digne ami Bernard Verlot, venu tout exprès du Jardin des Plantes
de Paris pour faire avec moi l'ascension du Ventoux, montrait un
calme imperturbable, s'en remettant à ma prudence pour sortir de ce
mauvais pas. Je le tire un peu à l'écart, afin de ne pas augmenter la
panique des autres, et lui dévoile mes terribles appréhensions. Un
conciliabule est tenu à nous deux: nous cherchons à suppléer par la
boussole de la réflexion l'aiguille aimantée absente. «Quand les nuages
sont venus, lui disais-je, c'est bien par le sud?--C'est parfaitement
par le sud.--Et, quoique le vent fût presque insensible, la pluie
avait une légère inclinaison du sud au nord?--Mais oui: j'ai constaté
cette direction tant que j'ai pu me reconnaître. N'avons-nous pas là
de quoi nous guider? Descendons du côté d'où vient la pluie.--J'y
avais songé, mais des doutes me prennent. Le vent est trop faible
pour avoir une direction bien déterminée. C'est peut-être un souffle
tournant, comme il s'en produit au sommet de la montagne lorsque
des nuages l'enveloppent. Rien ne me dit que la direction première
se soit conservée, et que le mouvement de l'air n'arrive maintenant
du nord.--Je partage vos doutes. Et alors?--Alors, alors, voilà le
difficile. Une idée: si le vent n'a pas tourné, nous devons surtout
être mouillés à gauche puisque la pluie a été reçue de ce côté tant que
n'a pas été perdue notre orientation. S'il a tourné, la mouillure doit
être à peu près égale de partout. Que l'on se tâte et décidons. Ça y
est-il?--Ça y est.--Et si je me trompe?--Vous ne vous tromperez pas.»
En deux mots les collègues sont mis au courant de la chose. Chacun se
palpe, non au dehors, exploration insuffisante, mais sous le vêtement
le plus intime; et c'est avec un soulagement indicible que j'entends
déclarer à l'unanimité le flanc gauche bien plus mouillé que l'autre.
Le vent n'a pas tourné. C'est bien: dirigeons-nous du côté de la pluie.
La chaîne se reforme, moi en tête, Verlot à l'arrière-garde pour ne pas
laisser de traînard. Avant de se lancer: «Eh bien, dis-je encore une
fois à mon ami, risquons-nous l'affaire?--Risquez; je vous suis.»--Et
nous piquons aveuglément une tête dans le redoutable inconnu.
Vingt enjambées n'étaient pas faites, vingt de ces enjambées dont on
n'est pas maître sur les fortes pentes, que toute crainte de péril
cesse. Sous nos pieds ce n'est pas le vide de l'abîme, c'est le sol
tant désiré, le sol de pierrailles, qui croulent derrière nous en longs
ruissellements. Pour nous tous, ce cliquetis, signe de terre ferme, est
musique divine. En quelques minutes est atteinte la lisière supérieure
des hêtres. Ici l'obscurité est plus forte encore qu'au sommet de la
montagne: il faut se courber jusqu'à terre pour reconnaître où l'on
met les pieds. Comment, au sein de ces ténèbres, trouver le Jas,
enfoui dans l'épaisseur du bois? Deux plantes, assidue végétation des
points hantés par l'homme, le Chénopode Bon-Henri et l'Ortie dioïque
me servent de fil conducteur. De ma main libre, je fauche dans l'air,
tout en cheminant. A chaque piqûre ressentie, c'est une ortie, c'est
un jalon. Verlot, à l'arrière-garde, s'escrime aussi de son mieux et
supplée la vue par la cuisante piqûre. Nos compagnons n'ont guère
foi en ce mode de recherche. Ils parlent de continuer la descente
furibonde, de rétrograder, s'il le faut, jusqu'à Bédoin. Plus confiant
dans le flair botanique, qu'il possède si bien lui-même, Verlot se
joint à moi pour insister dans nos recherches, pour rassurer les plus
démoralisés et leur démontrer qu'il est possible, en interrogeant de
la main les herbages, d'arriver au gîte malgré l'obscurité. On se rend
à nos raisons; et peu après, de touffe d'ortie en touffe d'ortie, la
bande arrive au Jas.
[Illustration: LE MONT-VENTOUX
Le Jas]
Delacour y est, ainsi que le guide avec nos bagages, abrités à temps de
la pluie. Un feu flambant et des vêtements de rechange ont bientôt
ramené l'habituelle gaieté. Un bloc de neige, apporté du vallon voisin,
est suspendu dans un sac devant le foyer. Une bouteille reçoit l'eau
de fusion; ce sera notre fontaine pour le repas du soir. Enfin la nuit
se passe sur une couche de feuillage de hêtre, qu'ont triturée nos
prédécesseurs; et ils sont nombreux. Qui sait depuis combien d'années
n'a pas été renouvelé ce matelas, aujourd'hui devenu terreau! Ceux qui
ne peuvent dormir ont pour mission d'entretenir le foyer. Les mains
ne manquent pas pour tisonner, car la fumée, sans autre issue qu'un
large trou produit par l'écroulement partiel de la voûte, emplit la
hutte d'une atmosphère à fumer des harengs. Pour obtenir quelques
bouffées respirables, il faut les chercher dans les couches les plus
inférieures, le nez presque à terre. On tousse donc, on maugrée, on
tisonne, mais vainement essaie-t-on de dormir. Dès deux heures du matin
tout le monde est sur pied, pour gravir le cône terminal et assister au
lever du soleil. La pluie a cessé, le ciel est superbe et promet une
admirable journée.
Pendant l'ascension, quelques-uns éprouvent une sorte de mal au cœur,
dont la cause est d'abord la fatigue et en second lieu la raréfaction
de l'air. Le baromètre a baissé de 140 millimètres; l'air que nous
respirons est d'un cinquième moins dense, et par conséquent d'un
cinquième moins riche en oxygène. Dans l'état de bien-être, cette
modification de l'air, trop peu considérable, passerait inaperçue;
mais venant s'ajouter aux fatigues de la veille et à l'insomnie, elle
aggrave notre malaise. On monte donc avec lenteur, les jarrets brisés,
le souffle haletant. De vingt pas en vingt pas, plus d'un est obligé
de faire halte. Enfin nous y voici. On se réfugie dans la rustique
chapelle de Sainte-Croix, pour reprendre haleine et combattre le
froid piquant du matin par une accolade à la gourde, dont cette fois
on épuise les flancs. Bientôt, le soleil se lève. Jusqu'aux extrêmes
limites de l'horizon, le Ventoux projette son ombre triangulaire,
dont les côtés s'irisent de violet par l'effet des rayons diffractés.
Au sud et à l'ouest s'étendent des plaines brumeuses, où, lorsque le
soleil sera plus haut, nous pourrons distinguer le Rhône, ainsi qu'un
fil d'argent. Au nord et à l'est s'étale sous nos pieds une couche
énorme de nuages, sorte d'océan de blanche ouate d'où émergent, comme
des îlots de scories, les sommets obscurs des montagnes inférieures.
Quelques cimes, avec leurs traînées de glaciers, resplendissent du côté
des Alpes.
Mais la plante nous réclame; arrachons-nous à ce magique spectacle.
L'époque de notre ascension, en août, était un peu tardive; pour
bien des plantes, la floraison était passée. Voulez-vous faire une
herborisation vraiment fructueuse? Soyez ici dans la première quinzaine
de juillet, et surtout devancez l'apparition des troupeaux sur ces
hauteurs: où le mouton a brouté vous ne récolteriez que misérables
restes. Encore épargné par la dent des troupeaux, le sommet du Ventoux
est en juillet un vrai parterre; sa couche de pierrailles est émaillée
de fleurs. En mes souvenirs apparaissent, toutes ruisselantes de la
rosée du matin, les gracieuses touffes d'Androsace villeuse, à fleurs
blanches avec un œil rose tendre; la Violette du mont Cenis, dont les
grandes corolles bleues s'étalent sur les éclats de calcaire; la
Valériane Saliunque, qui associe le suave parfum de ses inflorescences
et l'odeur stercoraire de ses racines; la Globulaire cordifoliée,
formant des tapis compacts d'un vert cru semés de capitules bleus;
le Myosotis alpestre, dont l'azur rivalise avec celui des cieux;
l'Iberis de Candolle, dont la tige menue porte une tête serrée de
fleurettes blanches et plonge en serpentant au milieu des pierrailles;
la Saxifrage à feuilles opposées et la Saxifrage muscoïde, toutes les
deux serrées en coussinets sombres, constellés de corolles roses pour
la première, de corolles blanches lavées de jaune pour la seconde.
Quand le soleil aura plus de force, nous verrons mollement voleter
d'une touffe fleurie à l'autre un superbe Papillon à ailes blanches
avec quatre taches d'un rouge carmin vif, cerclées de noir. C'est le
Parnassius Apollo, hôte élégant des solitudes des Alpes, au voisinage
des neiges éternelles. Sa chenille vit sur les Saxifrages. Bornons là
cet aperçu des douces joies qui attendent le naturaliste au sommet du
mont Ventoux, et revenons à l'Ammophile hérissée, blottie en nombre
sous l'abri d'une pierre lorsque la nuée pluvieuse est venue hier nous
envelopper.
[Illustration: Parnassius Apollo.]
XIV
LES ÉMIGRANTS
J'ai raconté comment, sur les crêtes du mont Ventoux, vers l'altitude
de 1 800 mètres, j'avais eu une de ces bonnes fortunes entomologiques
qui seraient riches de conséquences si elles se présentaient assez
fréquemment pour se prêter à des études suivies. Malheureusement mon
observation est unique, et je désespère de jamais la renouveler. Je ne
pourrai donc étayer sur elle que des soupçons. C'est aux observateurs
futurs de remplacer mes probabilités par des certitudes.
[Illustration: Ammophile hérissée.]
Sous l'abri d'une large pierre plate, je découvre quelques centaines
d'Ammophiles (_Ammophila hirsuta_), amoncelées les unes sur les autres
et d'une manière presque aussi compacte que le sont les Abeilles
dans la grappe d'un essaim. Aussitôt la pierre levée, tout ce petit
monde velu se met à grouiller, sans tentative aucune de fuir au
vol. Je déplace le tas à pleines mains, nul ne fait mine de vouloir
abandonner le groupe. Des intérêts communs semblent les maintenir
indissolublement unis; pas un ne part si tous ne partent. Avec tout
le soin possible, j'examine la pierre plate qui servait d'abri, le sol
qu'elle recouvrait ainsi que les environs immédiats: je ne découvre
rien qui puisse me dire la cause de cette étrange réunion. Ne pouvant
mieux faire, j'essaie le dénombrement. J'en étais là quand les nuages
sont venus mettre fin à mes observations et nous plonger dans cette
obscurité dont je viens de dire les anxieuses suites. Aux premières
gouttes de pluie, avant d'abandonner les lieux, je m'empresse de
remettre la pierre en place et de réintégrer les Ammophiles sous
leur abri. Je m'accorde un bon point, que le lecteur confirmera, je
l'espère, pour avoir eu la précaution de ne pas laisser exposées à
l'averse les pauvres bêtes dérangées par ma curiosité.
L'Ammophile hérissée n'est pas rare dans la plaine, mais c'est toujours
une à une qu'elle se rencontre au bord des sentiers et sur les pentes
sablonneuses, tantôt livrée au travail d'excavation de son puits,
tantôt occupée au charroi de sa lourde chenille. Elle est solitaire,
comme le Sphex languedocien; aussi était-ce pour moi profonde surprise
que de trouver, presque à la cime du Ventoux, cet Hyménoptère réuni en
si grand nombre sous l'abri de la même pierre. Au lieu de l'individu
isolé, qui jusqu'ici m'était connu, s'offrait à mes regards une
société populeuse. Essayons de remonter aux causes probables de cette
agglomération.
Par une exception fort rare chez les Hyménoptères fouisseurs,
l'Ammophile hérissée nidifie dès les premiers jours du printemps: vers
la fin de mars si la saison est douce, au plus tard dans la première
quinzaine d'avril, alors que les Grillons prennent la forme adulte
et dépouillent douloureusement la peau du jeune âge sur le seuil de
leur logis, alors que le Narcisse des poètes épanouit ses premières
fleurs et que le Proyer lance, dans les prairies, sa traînante note du
haut des peupliers, l'Ammophile hérissée est à l'œuvre pour creuser
le domicile de ses larves et l'approvisionner; tandis que les autres
Ammophiles et les divers Hyménoptères déprédateurs en général, ne font
ce travail qu'en automne, dans le courant de septembre et d'octobre.
Cette nidification si précoce, devançant de six mois la date adoptée
par l'immense majorité, suscite aussitôt quelques réflexions.
On se demande si les Ammophiles qu'on trouve occupées à leurs
terriers, dans les premiers jours d'avril, sont bien des insectes de
l'année; c'est-à-dire si ces printaniers travailleurs ont achevé leurs
métamorphoses et quitté leurs cocons dans les trois mois qui précèdent.
La règle générale veut que le fouisseur devienne insecte parfait,
abandonne sa demeure souterraine et s'occupe de ses larves dans la
même saison. C'est en juin et juillet que la plupart des Hyménoptères
giboyeurs sortent des galeries où ils ont vécu à l'état de larves;
c'est dans les mois suivants, août, septembre et octobre, qu'ils
déploient leurs industries de mineur et de chasseur.
Semblable loi s'applique-t-elle à l'Ammophile hérissée? La même saison
voit-elle la transformation finale et les travaux de l'insecte? C'est
très douteux, car l'Hyménoptère, occupé au travail des terriers en
fin mars, devrait alors achever ses métamorphoses et rompre l'abri
du cocon dans le courant de l'hiver, au plus tard en février. La
rudesse du climat en cette période ne permet pas d'admettre telle
conclusion. Ce n'est point quand l'âpre mistral hurle des quinze jours
sans discontinuer et congèle le sol, ce n'est point quand des rafales
de neige succèdent à ce souffle glacé, que peuvent s'accomplir les
délicates transformations de la nymphose et que l'insecte parfait peut
songer à quitter l'abri de son cocon. Il faut les douces moiteurs de la
terre sous le soleil d'été pour l'abandon de la cellule.
Si elle m'était connue, l'époque précise à laquelle l'Ammophile
hérissée sort du terrier natal me viendrait ici grandement en aide;
mais, à mon vif regret, je l'ignore. Mes notes, recueillies au jour
le jour, avec cette confusion inévitable dans un genre de recherches
presque constamment subordonnées aux chances de l'imprévu, sont muettes
sur ce point, dont je vois toute l'importance aujourd'hui que je veux
coordonner mes matériaux pour écrire ces lignes. J'y trouve mentionnée
l'éclosion de l'Ammophile des sables le 5 juin, et celle de l'Ammophile
argentée le 20 du même mois; rien, dans mes archives, ne se rapporte
à l'éclosion de l'Ammophile hérissée. C'est un détail non élucidé par
oubli. Les dates données pour les deux autres espèces rentrent dans
la loi générale: l'apparition de l'insecte parfait a lieu à l'époque
des chaleurs. Par analogie, je rapporte à la même époque la sortie de
l'Ammophile hérissée hors du cocon.
D'où proviennent alors les Ammophiles que l'on voit travailler à
leurs terriers en fin mars et avril? La conclusion est forcée:
ces Hyménoptères ne sont pas de l'année actuelle, mais de l'année
précédente; sortis de leurs cellules à l'époque habituelle, en juin
et juillet, ils ont passé l'hiver pour nidifier aussitôt le printemps
venu. En un mot, ce sont des insectes hivernants. L'expérience confirme
en plein cette conclusion.
Pour peu qu'on se livre à des recherches patientes dans les bancs
verticaux de terre ou de sable bien exposés aux rayons du soleil, là
surtout où des générations de divers Hyménoptères récolteurs de miel se
sont succédé d'année en année et ont criblé la paroi d'un labyrinthe
de couloirs, de manière à lui donner l'aspect d'une énorme éponge, on
est à peu près sûr de rencontrer, au cœur de l'hiver, bien tapie au
chaud dans les retraites du banc ensoleillé, l'Ammophile hérissée,
soit seule, soit par groupes de trois ou quatre, attendant inactive
l'arrivée des beaux jours. Cette petite fête de revoir, au milieu
des deuils et des froids de l'hiver, le gracieux Hyménoptère qui,
aux premiers chants du Proyer et du Grillon, anime les pelouses des
sentiers, j'ai pu me la procurer autant de fois que je l'ai voulu. Si
le temps est calme et le soleil un peu vif, le frileux insecte vient
sur le seuil de son abri se pénétrer avec délices des rayons les plus
chauds; ou bien encore il s'aventure timidement au dehors et parcourt
pas à pas, en se lustrant les ailes, la surface du banc spongieux.
Ainsi fait le petit lézard gris, quand le soleil commence à réchauffer
la vieille muraille, sa patrie.
Mais vainement on chercherait en hiver, même aux abris les mieux
défendus, les Cerceris, Sphex, Philanthes, Bembex et autres
Hyménoptères à larves carnassières. Tous sont morts après le travail
d'automne, et leurs races ne sont plus représentées, dans la froide
saison, que par les larves, engourdies au fond des cellules. Ainsi
donc, par une exception fort rare, l'Ammophile hérissée, éclose à
l'époque des chaleurs, passe l'hiver suivant, abritée dans quelque
chaud refuge; et telle est la cause de son apparition si printanière.
Avec ces données, essayons d'expliquer le groupe d'Ammophiles observé
sur les crêtes du mont Ventoux. Que pouvaient faire sous l'abri de
leur pierre ces nombreux Hyménoptères amoncelés? Se proposaient-ils
d'y prendre leurs quartiers d'hiver, et d'attendre, engourdis sous
le couvert de la dalle, la saison propice à leurs travaux? Tout en
démontre l'invraisemblance. Ce n'est pas au mois d'août, au moment des
fortes chaleurs, qu'un animal est pris des somnolences de l'hiver. Le
manque de nourriture, suc mielleux lapé au fond des fleurs, ne peut
non plus être invoqué. Bientôt vont arriver les ondées de septembre,
et la végétation, un moment suspendue par les ardeurs caniculaires, va
prendre vigueur nouvelle et couvrir les champs d'une floraison presque
aussi variée que celle du printemps. Cette période de liesse pour la
majorité des Hyménoptères ne saurait être, pour l'Ammophile hérissée,
une époque de torpeur.
Et puis, est-il permis de supposer que les hauteurs du Ventoux,
balayées par des coups de mistral déracinant parfois hêtres et sapins;
que des cimes où la bise fait pendant six mois tourbillonner les
neiges; que des crêtes enfin, enveloppées la majeure partie de l'année
par la froide brume des nuages, soient adoptées, comme refuge d'hiver,
par un insecte si ami du soleil? Autant vaudrait le faire hiverner
parmi les glaces du cap Nord. Non, ce n'est pas là que l'Ammophile
hérissée doit passer la mauvaise saison. Le groupe observé n'y était
que de passage. Aux premiers indices de la pluie, qui nous échappaient
à nous, mais ne pouvaient échapper à l'insecte, éminemment sensible aux
variations de l'atmosphère, la bande en voyage s'était réfugiée sous
une pierre, et attendait la fin de la pluie pour reprendre son vol.
D'où venait-elle? Où allait-elle?
En cette même époque d'août, et principalement de septembre, arrivent
chez nous, sur les terres chaudes de l'olivier, les caravanes des
petits oiseaux émigrants, descendant par étapes des pays où ils ont
aimé, des pays plus frais, plus boisés, plus paisibles que les nôtres,
où ils ont élevé leur couvée. Ils arrivent presque à jour fixe, dans
un ordre invariable, comme guidés par les fastes d'un calendrier d'eux
seuls connu. Ils séjournent quelque temps dans nos plaines, riche
étape où abonde l'insecte, exclusive nourriture de la plupart; motte
par motte, ils visitent nos champs, où le soc du labourage met alors à
découvert dans les sillons une foule de vermisseaux, leur régal; à ce
régime, promptement ils gagnent croupion matelassé de graisse, grenier
d'abondance, réserve nutritive pour les fatigues à venir; enfin, bien
pourvus de ce viatique, ils poursuivent leur descente vers le sud,
pour se rendre aux pays sans hiver, où l'insecte ne manque jamais:
l'Espagne et l'Italie méridionales, les îles de la Méditerranée,
l'Afrique. C'est l'époque des joies de la chasse et des succulentes
brochettes de Pieds-noirs.
La Calandrelle, le _Crèou_, comme on dit ici, est la première arrivée.
A peine le mois d'août commence, qu'on la voit explorer les champs
caillouteux, à la recherche des petites semences de Setaria, mauvaise
graminée qui infeste les cultures. A la moindre alerte, elle part avec
un aigre clapotement de gosier assez bien imité par son nom provençal.
Elle est bientôt suivie du Tarier, qui butine paisiblement de petits
charançons, des criquets, des fourmis, dans les vieux champs de
luzerne. Avec lui commence l'illustre série des Pieds-noirs, honneur de
la broche. Elle se continue, quand septembre est arrivé, par le plus
célèbre, le Motteux vulgaire ou Cul-blanc, glorifié de tous ceux qui
ont pu apprécier ses hautes qualités. Jamais Becfigue des gourmets de
Rome, immortalisé dans les épigrammes de Martial, n'a valu l'exquise
et parfumée pelote de graisse du Motteux, devenu scandaleusement obèse
par un régime immodéré. C'est un consommateur effréné d'insectes de
tout ordre. Mes archives de chasseur naturaliste font foi du contenu
de son gésier. On y trouve tout le petit peuple des guérets: larves et
charançons de toutes espèces, criquets, opatres, cassides, chrysomèles,
grillons, forficules, fourmis, araignées, cloportes, hélices, iules et
tant d'autres. Et pour faire diversion à cette nourriture de haut goût,
raisins, baies de la ronce, baies du cornouiller sanguin. Tel est le
menu que poursuit sans repos le Motteux, lorsqu'il vole d'une motte de
terre à l'autre, avec ce faux air de papillon en fuite que lui donnent
les pennes blanches de sa queue étalée. Aussi Dieu sait à quel prodige
d'embonpoint il s'élève.
Un seul le surpasse dans l'art de se faire gras. C'est son contemporain
d'émigration, autre passionné consommateur d'insectes: le Pipit des
buissons, ainsi que le dénomment absurdement les nomenclateurs,
tandis que le dernier de nos pâtres n'a jamais hésité à l'appeler le
_Grasset_, l'oiseau gras par excellence. Ce nom seul renseigne à fond
sur le caractère dominant. Aucun autre n'atteint pareille obésité. Un
moment arrive où chargé de coussinets de graisse jusque sur l'aile, le
cou, la naissance du crâne, l'oiseau figure une petite motte de beurre.
A peine peut-il, le malheureux, voleter d'un mûrier à l'autre, où il
halette dans l'épaisseur de la feuillée, à demi étouffé de gras-fondu,
victime de son amour du charançon.