Ainsi le Sphex dévalisé entre chez lui, visite à loisir la chambre

vide et se comporte un instant après comme s'il ne s'était pas aperçu

de la disparition de la proie volumineuse qui, tout à l'heure,

encombrait la cellule. A-t-il méconnu, en effet, l'absence des vivres

et de l'œuf? Lui, si clairvoyant en ses manœuvres meurtrières, est-il

d'intelligence assez obtuse pour ne pas reconnaître que la cellule ne

renferme plus rien? Je n'ose mettre tant de stupidité sur son compte.

Il s'en aperçoit. Mais alors, pourquoi cette autre stupidité qui lui

fait boucher, et consciencieusement boucher, un terrier vide, qu'il ne

se propose pas d'approvisionner plus tard? Le travail de clôture est

ici inutile, souverainement absurde; n'importe: l'animal l'accomplit

avec le même zèle que si l'avenir de la larve en dépendait. Les

divers actes instinctifs des insectes sont donc fatalement liés l'un

à l'autre. Parce que telle chose vient de se faire, telle autre doit

inévitablement se faire pour compléter la première ou pour préparer

les voies à son complément; et les deux actes sont dans une telle

dépendance l'un de l'autre que l'exécution du premier entraîne celle

du second, lors même que, par des circonstances fortuites, le second

soit devenu non seulement inopportun, mais quelquefois même contraire

aux intérêts de l'animal. Quel peut être le but du Sphex en bouchant

un terrier devenu inutile, maintenant qu'il ne renferme plus la

proie et l'œuf, et qui restera toujours inutile puisque l'insecte ne

doit pas y revenir? On ne s'explique cet acte inconséquent qu'en le

regardant comme le complément fatal des actes qui l'ont précédé. Dans

l'ordre normal, le Sphex chasse sa proie, pond un œuf et ferme son

terrier. La chasse s'est faite; le gibier, il est vrai, a été retiré

par moi de la cellule. C'est égal: la chasse s'est faite, l'œuf a été

pondu, et maintenant vient le tour de clore la demeure. C'est ce que

fait l'insecte, sans arrière-pensée aucune, sans soupçonner en rien

l'inutilité de son travail actuel.

_Troisième expérience._--Savoir tout et tout ignorer, suivant

qu'il agit dans des conditions normales ou dans des conditions

exceptionnelles, telle est l'étrange antithèse que nous présente

l'insecte. D'autres exemples que je puise encore chez les Sphex vont

nous confirmer dans cette proposition.

Le Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) attaque des Criquets

de moyenne taille, dont les diverses espèces, répandues dans les

environs du terrier, lui fournissent indistinctement leur tribut

de victimes. A cause de l'abondance de ces Acridiens, la chasse se

fait sans lointaines pérégrinations. Lorsque le terrier, en forme

de puits vertical, est préparé, le Sphex se borne à parcourir le

voisinage de son gîte dans un rayon de peu d'étendue, et il ne tarde

pas à trouver quelque Criquet pâturant au soleil. Fondre sur lui,

le piquer de l'aiguillon, tout en maîtrisant ses ruades, c'est

pour le Sphex affaire d'un instant. Après quelques trémoussements

des ailes, qui déploient leur éventail de carmin ou d'azur, après

quelques pandiculations des pattes, la victime est immobile. Il s'agit

maintenant de la transporter au logis, ce qui se fait à pied. Pour

cette laborieuse opération, il emploie le même procédé que ses deux

congénères, c'est-à-dire qu'il traîne le gibier entre les pattes, en

le tenant par une antenne avec les mandibules. Si quelque fourré de

gazon se présente sur son passage, il s'en va sautillant, voletant

d'un brin d'herbe à l'autre, sans jamais se dessaisir de sa capture.

Parvenu enfin à quelques pieds de son domicile, il exécute une manœuvre

que pratique aussi le Sphex languedocien, mais sans y attacher la même

importance, car fréquemment il la dédaigne. Le gibier est abandonné

en chemin, et l'Hyménoptère, sans qu'aucun danger apparent menace le

logis, se dirige avec précipitation vers l'orifice de son puits, où

il plonge à diverses reprises la tête, où il descend même en partie.

Ensuite il revient au Criquet, et après l'avoir rapproché davantage du

point de destination, il le lâche une seconde fois pour renouveler sa

visite au puits; et ainsi de suite à plusieurs reprises, toujours avec

une hâte empressée.

Ces visites réitérées sont parfois suivies de fâcheux accidents. La

victime, étourdiment abandonnée sur un sol en pente, roule au pied du

talus; et le Sphex, à son retour, ne la trouvant plus à la place où il

l'avait laissée, est obligé de se livrer à des recherches quelquefois

infructueuses. S'il la retrouve, il lui faut recommencer une pénible

escalade, ce qui ne l'empêche pas d'abandonner encore son butin sur la

même malencontreuse déclivité. De ces visites multipliées à l'orifice

du puits, la première très logiquement s'explique. L'insecte, avant

d'arriver avec son lourd fardeau, s'informe si l'entrée du logis est

bien libre, si rien n'y fera obstacle à l'introduction du gibier.

Mais cette première reconnaissance faite, à quoi peuvent servir les

autres, qui se succèdent coup sur coup, par intervalles rapprochés?

Dans sa mobilité d'idées, le Sphex oublierait-il la visite qu'il

vient de faire, pour accourir de nouveau au terrier un instant après,

oublier encore l'inspection renouvelée et recommencer ainsi à plusieurs

reprises? Ce serait là une mémoire à souvenirs bien fugaces, où

l'impression s'effacerait à peine produite. N'insistons pas davantage

sur ce point trop obscur.

Enfin le gibier est amené au bord du puits, les antennes pendantes

dans l'orifice. Alors reparaît, fidèlement imitée, la méthode

employée en pareil cas par le Sphex à ailes jaunes, et aussi, mais

dans des conditions moins frappantes, par le Sphex languedocien.

L'Hyménoptère entre seul, visite l'intérieur, reparaît à l'entrée,

saisit les antennes et entraîne le Criquet. J'ai, pendant que le

chasseur d'Acridiens effectuait l'examen de son logis, repoussé un

peu plus loin sa capture; et j'ai obtenu des résultats en tous points

conformes à ceux que m'a fournis le chasseur de Grillons. C'est dans

les deux Sphex la même opiniâtreté à plonger dans leurs souterrains

avant d'y entraîner la proie. Rappelons ici que le Sphex à ailes

jaunes ne se laisse pas toujours duper dans ce jeu qui consiste à lui

reculer le Grillon. Il y a chez lui des tribus d'élite, des familles

à forte tête, qui, après quelques échecs, reconnaissent les malices de

l'expérimentateur et savent les déjouer. Mais ces révolutionnaires,

aptes au progrès, sont le petit nombre; les autres, conservateurs

entêtés des vieux us et coutumes, sont la majorité, la foule. J'ignore

si le chasseur d'Acridiens fait preuve à son tour de plus ou de moins

de ruse suivant le canton.

Mais voici qui est plus remarquable, et c'est ce à quoi je voulais

finalement arriver. Après avoir, à plusieurs reprises, reculé loin

de l'entrée du souterrain la capture du Sphex à bordures blanches et

obligé celui-ci à venir la ressaisir, je profite de sa descente au

fond du puits pour m'emparer de la proie, et la mettre en un lieu sûr

où il ne pourra la trouver. Le Sphex remonte, cherche longtemps, et

quand il s'est convaincu que la proie est bien perdue, il redescend

en sa demeure. Quelques instants après, il reparaît. Serait-ce pour

recommencer la chasse? Pas le moins du monde: le Sphex se met à boucher

le terrier. Et ce n'est pas ici clôture temporaire, obtenue avec une

petite pierre plate, une dalle masquant l'embouchure du puits; c'est

clôture finale, soigneusement faite avec poussière et gravier balayés

dans le couloir jusqu'à le combler. Le Sphex à bordures blanches ne

pratique qu'une cellule au fond de son puits, et dans cette cellule

met une seule pièce de gibier. Ce Criquet unique a été pris et amené

au bord du trou. S'il n'a pas été emmagasiné, ce n'est pas la faute

du chasseur, c'est la mienne. L'insecte a conduit le travail suivant

l'inflexible règle; et suivant l'inflexible règle aussi, il complète

son œuvre en bouchant le logis, tout vide qu'il est. C'est la

répétition exacte des soins inutiles que prend le Sphex languedocien

dont le domicile vient d'être pillé.

_Quatrième expérience._--Il est à peu près impossible de s'assurer

si le Sphex à ailes jaunes, qui construit plusieurs cellules au fond

du même couloir et entasse plusieurs Grillons dans chacune, commet

les mêmes inconséquences lorsqu'il est accidentellement troublé dans

ses manœuvres. Une cellule peut être clôturée quoique vide ou bien

incomplètement approvisionnée, et l'Hyménoptère n'en continuera

pas moins à venir au même terrier pour le travail des autres. J'ai

néanmoins des raisons de croire que ce Sphex est sujet aux mêmes

aberrations que ses deux congénères. Voici sur quoi se base ma

conviction. Le nombre de Grillons qu'on trouve dans les cellules,

lorsque tout travail est fini, est ordinairement de quatre pour

chacune. Il n'est pas rare pourtant de n'en trouver que trois, et même

que deux. Le nombre quatre me paraît être le nombre normal, d'abord

parce qu'il est le plus fréquent, et ensuite parce qu'en élevant de

jeunes larves exhumées, lorsqu'elles en étaient encore à leur première

pièce, j'ai reconnu que toutes, aussi bien celles qui n'étaient

actuellement pourvues que de deux ou trois pièces de gibier, que

celles qui en avaient quatre, venaient facilement à bout des divers

Grillons que je leur servais un par un, jusqu'à la quatrième pièce

inclusivement, mais que par delà elles refusaient toute nourriture,

ou n'entamaient qu'à peine la cinquième ration. Si quatre Grillons

sont nécessaires à la larve pour acquérir tout le développement que

son organisation comporte, pourquoi ne lui en est-il servi parfois que

trois, parfois que deux? Pourquoi cette différence énorme du simple

au double dans la quantité de ses provisions de bouche? Ce n'est pas à

cause des différences que peuvent présenter les pièces servies à son

appétit, car toutes ont très sensiblement le même volume; ce ne peut

donc résulter que de la déperdition du gibier en route. On trouve, en

effet, au pied du talus dont les gradins supérieurs sont occupés par

les Sphex, des Grillons sacrifiés, mais perdus par suite de la pente

du sol, qui les a laissé glisser lorsque pour un motif quelconque, les

chasseurs les ont un instant lâchés. Ces Grillons deviennent la proie

des Fourmis et des Mouches, et les Sphex qui les rencontrent se gardent

bien de les recueillir, car ils introduiraient eux-mêmes des ennemis

dans le logis.

Ces faits me paraissent démontrer que, si l'arithmétique du Sphex

à ailes jaunes sait supputer exactement le nombre des victimes à

capturer, elle ne peut s'élever jusqu'au recensement de celles qui sont

arrivées à heureuse destination, comme si l'animal n'avait d'autre

guide, en ses calculs, qu'une propulsion irrésistible l'entraînant à

la recherche du gibier un nombre de fois déterminé. Quand il a fait

le nombre voulu d'expéditions, quand il a fait tout son possible pour

emmagasiner les captures qui en résultent, son œuvre est finie; et la

cellule est close, complètement approvisionnée ou non. La nature ne l'a

doué que des facultés réclamées dans les circonstances ordinaires par

les intérêts de ses larves; et ces facultés aveugles, non modifiables

par l'expérience, étant suffisantes pour la conservation de la race,

l'animal ne saurait aller plus loin.

Je terminerai donc comme j'ai débuté. L'instinct sait tout dans les

voies invariables qui lui ont été tracées; il ignore tout, en dehors de

ces voies. Inspirations sublimes de science, inconséquences étonnantes

de stupidité, sont à la fois son partage, suivant que l'animal agit

dans des conditions normales ou dans des conditions accidentelles.

XIII

UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX

Par son isolement, qui lui laisse, sur toutes les faces, exposition

libre à l'influence des agents atmosphériques; par son élévation, qui

en fait le point culminant de la France en deçà des frontières soit des

Alpes, soit des Pyrénées, le mont pelé de la Provence, le mont Ventoux,

se prête, avec une remarquable netteté, aux études de la distribution

des espèces végétales suivant le climat. A la base, prospèrent le

frileux Olivier et cette multitude de petites plantes demi-ligneuses,

telles que le Thym, dont les aromatiques senteurs réclament le soleil

des régions méditerranéennes; au sommet, couvert de neige au moins la

moitié de l'année, le sol se couvre d'une flore boréale, empruntée en

partie aux plages des terres arctiques. Une demi-journée de déplacement

suivant la verticale fait passer sous les regards la succession des

principaux types végétaux que l'on rencontrerait en un long voyage du

sud au nord, suivant le même méridien. Au départ, vos pieds foulent les

touffes balsamiques du Thym, qui forme tapis continu sur les croupes

inférieures; dans quelques heures, ils fouleront les sombres coussinets

de la Saxifrage à feuilles opposées, la première plante qui s'offre au

botaniste débarquant, en juillet, sur le rivage du Spitzberg. En bas,

dans les haies, vous avez récolté les fleurs écarlates du Grenadier,

ami du ciel africain; là-haut, vous récolterez un petit Pavot velu,

qui abrite ses tiges sous une couverture de menus débris pierreux, et

déploie sa large corolle jaune dans les solitudes glacées du Groënland

et du Cap-Nord, comme sur les pentes terminales du Ventoux.

De tels contrastes ont toujours saveur nouvelle; aussi vingt-cinq

ascensions n'ont-elles pu encore amener en moi la satiété. En août

1865, j'entreprenais la vingt-troisième. Nous étions huit: trois dont

le mobile était la botanique, cinq alléchés par une course dans les

montagnes et le panorama des hauteurs. Aucun de nos cinq compagnons

étrangers à l'étude des plantes n'a, depuis, manifesté le désir de

m'accompagner une seconde fois. C'est qu'en effet l'expédition est

rude, et la vue d'un lever de soleil ne dédommage pas des fatigues

endurées.

On ne saurait mieux comparer le Ventoux qu'à un tas de pierres

concassées pour l'entretien des routes. Dressez brusquement le tas à

deux kilomètres de hauteur, donnez-lui une base proportionnée, jetez

sur le blanc de sa roche calcaire la tache noire des forêts, et vous

aurez une idée nette de l'ensemble de la montagne. Cet amoncellement

de débris, tantôt petits éclats, tantôt quartiers énormes, s'élève

dans la plaine sans pentes préalables, sans gradins successifs, qui

rendraient l'ascension moins pénible en la divisant par étapes.

L'escalade immédiatement commence par des sentiers rocailleux, dont le

meilleur ne vaut pas la surface d'un chemin récemment empierré; et se

poursuit, toujours plus rude, jusqu'au sommet, dont l'altitude mesure

1 912 mètres. Frais gazons, gais ruisselets, roches mousseuses, grandes

ombres des arbres séculaires, toutes ces choses enfin, qui donnent tant

de charme aux autres montagnes, ici sont inconnues et font place à

une interminable couche de calcaire fragmenté par écailles qui fuient

sous les pieds avec un cliquetis sec, presque métallique. Les cascades

du Ventoux sont des ruissellements de pierrailles; le bruissement des

roches éboulées y remplace le murmure des eaux.

Nous voici à Bédoin, tout au pied de la montagne. Les pourparlers

avec le guide sont terminés, l'heure du départ est convenue, les

vivres sont discutés et se préparent. Essayons de dormir, car demain

il y aura une nuit blanche à passer sur la montagne. Dormir, voilà

vraiment le difficile; jamais je n'y suis parvenu, et la principale

cause de fatigue est là. Je conseillerais donc à ceux de mes lecteurs

qui se proposeraient une ascension botanique au Ventoux, de ne pas

se trouver à Bédoin un dimanche au soir. Ils éviteront le bruyant

va-et-vient d'un café-auberge, les interminables conversations à haute

voix, l'écho des carambolages dans la salle de billard, le tintement

des verres, la chansonnette après boire, les couplets nocturnes

des passants, le beuglement des cuivres du bal voisin, et autres

tribulations inévitables en ce saint jour de désœuvrement et de liesse.

Reposeront-ils mieux dans le courant de la semaine? je le souhaite,

mais n'en réponds pas. Pour mon compte, je n'ai pas fermé l'œil. Toute

la nuit, le tourne-broche rouillé, fonctionnant pour nos victuailles, a

gémi sous ma chambre à coucher. Je n'étais séparé de la satanée machine

que par une mince planche.

Mais déjà le ciel blanchit. Un âne brait sous les fenêtres. C'est

l'heure: levons-nous. Autant eût valu ne pas se coucher. Provisions

de bouche et bagages chargés, ja! hi! fait notre guide, et nous voilà

partis. Il est quatre heures du matin. En tête de la caravane marche

Triboulet, avec son mulet et son âne, Triboulet le doyen des guides au

Ventoux. Mes collègues en botanique scrutent du regard, aux fraîches

lueurs de l'aurore, la végétation des bords du chemin; les autres

causent. Je suis la bande, un baromètre pendu à l'épaule, un carnet de

notes et un crayon à la main.

Mon baromètre, destiné à relever l'altitude des principales stations

botaniques, ne tarde pas à devenir un prétexte d'accolades à la gourde

de rhum. Dès qu'une plante remarquable est signalée: Vite, un coup de

baromètre, s'écrie l'un; et nous nous empressons tous autour de la

gourde, l'instrument de physique ne venant qu'après. La fraîcheur du

matin et la marche nous font si bien apprécier ces coups de baromètre,

que le niveau du liquide tonique baisse encore plus rapidement que

celui de la colonne mercurielle. Il me faut, dans l'intérêt de

l'avenir, consulter moins fréquemment le tube de Torricelli.

Peu à peu disparaissent, la température devenant trop froide, l'Olivier

et le Chêne vert d'abord. Puis la Vigne et l'Amandier; puis encore

le Mûrier, le Noyer, le Chêne blanc. Le Buis devient abondant. On

entre dans une région monotone qui s'étend de la fin des cultures

à la limite inférieure des Hêtres, et dont la végétation dominante

est la Sarriette des montagnes, connue ici sous le nom vulgaire de

_Pébré d'asé_, poivre d'âne, à cause de l'âcre saveur de son menu

feuillage, imprégné d'huile essentielle. Certains petits fromages,

faisant partie de nos provisions, sont poudrés de cette forte épice.

Plus d'un déjà les entame en esprit, plus d'un jette un regard d'affamé

sur les sacoches aux vivres, que porte le mulet. Avec notre rude et

matinale gymnastique, l'appétit est venu, mieux que l'appétit, une faim

dévorante, ce qu'Horace appelle _latrantem stomachum_. J'enseigne à

mes collègues à tromper cette angoisse stomachale jusqu'à la prochaine

halte; je leur indique, au milieu des pierrailles, une petite oseille

à feuilles en fer de flèche, le Rumex scutatus; et prêchant moi-même

d'exemple, j'en cueille une bouchée. On rit d'abord de ma proposition.

Je laisse rire, et bientôt je les vois tous occupés, à qui mieux mieux,

à la cueillette de la précieuse oseille.

Tout en mâchant l'acide feuille, on atteint les hêtres, d'abord

larges buissons, isolés, traînant à terre; bientôt arbres nains,

serrés l'un contre l'autre; enfin troncs vigoureux, forêt épaisse et

sombre, dont le sol est un chaos de blocs calcaires. Surchargés en

hiver par le poids des neiges, battus toute l'année par les furieux

coups d'haleine du mistral, beaucoup sont ébranchés, tordus dans des

positions bizarres, ou même couchés à terre. Une heure et plus se passe

à traverser la zone boisée, qui, de loin, apparaît sur les flancs du

Ventoux comme une ceinture noire. Voici que, de nouveau, les hêtres

deviennent buissonnants et clairsemés. Nous avons atteint leur limite

supérieure et, au grand soulagement de tous, malgré les feuilles

d'oseille, nous avons atteint aussi la halte choisie pour notre

déjeuner.

Nous sommes à la fontaine de la Grave, mince filet d'eau reçu au

sortir du sol dans une série de longues auges en tronc de hêtre, où

les bergers de la montagne viennent faire boire leur troupeaux. La

température de la source est de 7°, fraîcheur inestimable pour nous,

qui sortons des fournaises caniculaires de la plaine. La nappe est

étalée sur un charmant tapis de plantes alpines, parmi lesquelles

brille la Paronyque à feuilles de serpolet, dont les larges et minces

bractées ressemblent à des écailles d'argent. Les vivres sont tirés

de leurs sacoches, les bouteilles exhumées de leur couche de foin.

Ici, les pièces de résistance, les gigots bourrés d'ail et les piles

de pain; là, les fades poulets, qui amuseront un moment les molaires,

quand sera apaisée la grosse faim; non loin, à une place d'honneur, les

fromages du Ventoux épicés avec la sarriette des montagnes, les petits

fromages au _Pébré d'asé_; tout à côté, les saucissons d'Arles, dont la

chair rose est marbrée de cubes de lard et de grains entiers de poivre;

par ici, en ce coin, les olives vertes, ruisselantes encore de saumure,

et les olives noires, assaisonnées d'huile; en cet autre, les melons de

Cavaillon, les uns à chair blanche, les autres à chair orangée, car il

y en a pour tous les goûts; en celui-ci, le pot aux anchois, qui font

boire sec pour avoir du jarret; enfin les bouteilles au frais dans

l'eau glacée de cette auge. N'oublions-nous rien? Si, nous oublions

le maître dessert, l'oignon, qui se mange cru avec du sel. Nos deux

Parisiens, car il y en a deux parmi nous, mes confrères en botanique,

sont d'abord un peu ébahis de ce menu par trop tonique; ils seront les

premiers tout à l'heure à se répandre en éloges. Tout y est. A table!

Alors commence un de ces repas homériques qui font date en la vie. Les

premières bouchées ont quelque chose de frénétique. Tranches de gigots

et morceaux de pain se succèdent avec une rapidité alarmante. Chacun,

sans communiquer aux autres ses appréhensions, jette un regard anxieux

sur les victuailles et se dit: Si l'on y va de la sorte, en aurons-nous

assez pour ce soir et demain? Cependant la fringale s'apaise; on

dévorait d'abord en silence, maintenant on mange et on cause. Les

appréhensions pour le lendemain se calment aussi; on rend justice à

l'ordonnateur du menu, qui a prévu cette famélique consommation et tout

disposé pour y parer dignement. C'est le tour d'apprécier les vivres

en connaisseur. L'un fait l'éloge des olives, qu'il pique une à une

de la pointe du couteau; un second exalte le pot aux anchois, tout en

découpant sur son pain le petit poisson jauni d'ocre; un troisième

parle avec enthousiasme du saucisson; tous enfin sont unanimes pour

célébrer les fromages au _Pébré d'asé_, pas plus grands que la paume

de la main. Bref, pipes et cigares s'allument, et l'on s'étend sur

l'herbe, le ventre au soleil.

Après une heure de repos: debout! le temps presse; il faut se remettre

en marche. Le guide, avec les bagages, s'en ira seul, vers l'ouest, en

longeant la lisière des bois, où se trouve un sentier praticable aux

bêtes de somme. Il nous attendra au Jas ou Bâtiment, situé à la limite

supérieure des hêtres, vers 1 550 mètres d'altitude. Le Jas est une

grande hutte en pierres qui doit nous abriter la nuit, bêtes et gens.

Quant à nous, poursuivons l'ascension et atteignons la crête, que nous

suivrons pour gagner avec moins de peine la cime terminale. Du sommet,

après le coucher du soleil, nous descendrons au Jas, où le guide sera

depuis longtemps arrivé. Tel est le plan proposé et adopté.

La crête est atteinte. Au sud se déroulent, à perte de vue, les pentes,

relativement douces, que nous venons de gravir; au nord, la scène est

d'une grandiose sauvagerie: la montagne, tantôt coupée à pic, tantôt

disposée en gradins d'une effrayante déclivité, n'est guère qu'un

précipice d'un kilomètre et demi de hauteur. Toute pierre lancée ne

s'arrête plus et bondit de chute en chute jusqu'au fond de la vallée,

où se distingue, comme un ruban, le lit du Toulourenc. Tandis que

mes compagnons ébranlent des quartiers de roche et les font rouler

dans l'abîme pour en suivre l'épouvantable dégringolade, je découvre,

sous l'abri d'une large pierre plate, une vieille connaissance

entomologique, l'Ammophile hérissée, que j'avais toujours rencontrée

isolée sur les berges des chemins de la plaine, tandis qu'ici, presque

à la cime du Ventoux, je la trouve au nombre de quelques centaines

d'individus groupés en tas sous le même abri.

[Illustration: VERSANT NORD DU MONT-VENTOUX]

Souvenirs entomologiques · 第 13 / 23 段