vide et se comporte un instant après comme s'il ne s'était pas aperçu
de la disparition de la proie volumineuse qui, tout à l'heure,
encombrait la cellule. A-t-il méconnu, en effet, l'absence des vivres
et de l'œuf? Lui, si clairvoyant en ses manœuvres meurtrières, est-il
d'intelligence assez obtuse pour ne pas reconnaître que la cellule ne
renferme plus rien? Je n'ose mettre tant de stupidité sur son compte.
Il s'en aperçoit. Mais alors, pourquoi cette autre stupidité qui lui
fait boucher, et consciencieusement boucher, un terrier vide, qu'il ne
se propose pas d'approvisionner plus tard? Le travail de clôture est
ici inutile, souverainement absurde; n'importe: l'animal l'accomplit
avec le même zèle que si l'avenir de la larve en dépendait. Les
divers actes instinctifs des insectes sont donc fatalement liés l'un
à l'autre. Parce que telle chose vient de se faire, telle autre doit
inévitablement se faire pour compléter la première ou pour préparer
les voies à son complément; et les deux actes sont dans une telle
dépendance l'un de l'autre que l'exécution du premier entraîne celle
du second, lors même que, par des circonstances fortuites, le second
soit devenu non seulement inopportun, mais quelquefois même contraire
aux intérêts de l'animal. Quel peut être le but du Sphex en bouchant
un terrier devenu inutile, maintenant qu'il ne renferme plus la
proie et l'œuf, et qui restera toujours inutile puisque l'insecte ne
doit pas y revenir? On ne s'explique cet acte inconséquent qu'en le
regardant comme le complément fatal des actes qui l'ont précédé. Dans
l'ordre normal, le Sphex chasse sa proie, pond un œuf et ferme son
terrier. La chasse s'est faite; le gibier, il est vrai, a été retiré
par moi de la cellule. C'est égal: la chasse s'est faite, l'œuf a été
pondu, et maintenant vient le tour de clore la demeure. C'est ce que
fait l'insecte, sans arrière-pensée aucune, sans soupçonner en rien
l'inutilité de son travail actuel.
_Troisième expérience._--Savoir tout et tout ignorer, suivant
qu'il agit dans des conditions normales ou dans des conditions
exceptionnelles, telle est l'étrange antithèse que nous présente
l'insecte. D'autres exemples que je puise encore chez les Sphex vont
nous confirmer dans cette proposition.
Le Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) attaque des Criquets
de moyenne taille, dont les diverses espèces, répandues dans les
environs du terrier, lui fournissent indistinctement leur tribut
de victimes. A cause de l'abondance de ces Acridiens, la chasse se
fait sans lointaines pérégrinations. Lorsque le terrier, en forme
de puits vertical, est préparé, le Sphex se borne à parcourir le
voisinage de son gîte dans un rayon de peu d'étendue, et il ne tarde
pas à trouver quelque Criquet pâturant au soleil. Fondre sur lui,
le piquer de l'aiguillon, tout en maîtrisant ses ruades, c'est
pour le Sphex affaire d'un instant. Après quelques trémoussements
des ailes, qui déploient leur éventail de carmin ou d'azur, après
quelques pandiculations des pattes, la victime est immobile. Il s'agit
maintenant de la transporter au logis, ce qui se fait à pied. Pour
cette laborieuse opération, il emploie le même procédé que ses deux
congénères, c'est-à-dire qu'il traîne le gibier entre les pattes, en
le tenant par une antenne avec les mandibules. Si quelque fourré de
gazon se présente sur son passage, il s'en va sautillant, voletant
d'un brin d'herbe à l'autre, sans jamais se dessaisir de sa capture.
Parvenu enfin à quelques pieds de son domicile, il exécute une manœuvre
que pratique aussi le Sphex languedocien, mais sans y attacher la même
importance, car fréquemment il la dédaigne. Le gibier est abandonné
en chemin, et l'Hyménoptère, sans qu'aucun danger apparent menace le
logis, se dirige avec précipitation vers l'orifice de son puits, où
il plonge à diverses reprises la tête, où il descend même en partie.
Ensuite il revient au Criquet, et après l'avoir rapproché davantage du
point de destination, il le lâche une seconde fois pour renouveler sa
visite au puits; et ainsi de suite à plusieurs reprises, toujours avec
une hâte empressée.
Ces visites réitérées sont parfois suivies de fâcheux accidents. La
victime, étourdiment abandonnée sur un sol en pente, roule au pied du
talus; et le Sphex, à son retour, ne la trouvant plus à la place où il
l'avait laissée, est obligé de se livrer à des recherches quelquefois
infructueuses. S'il la retrouve, il lui faut recommencer une pénible
escalade, ce qui ne l'empêche pas d'abandonner encore son butin sur la
même malencontreuse déclivité. De ces visites multipliées à l'orifice
du puits, la première très logiquement s'explique. L'insecte, avant
d'arriver avec son lourd fardeau, s'informe si l'entrée du logis est
bien libre, si rien n'y fera obstacle à l'introduction du gibier.
Mais cette première reconnaissance faite, à quoi peuvent servir les
autres, qui se succèdent coup sur coup, par intervalles rapprochés?
Dans sa mobilité d'idées, le Sphex oublierait-il la visite qu'il
vient de faire, pour accourir de nouveau au terrier un instant après,
oublier encore l'inspection renouvelée et recommencer ainsi à plusieurs
reprises? Ce serait là une mémoire à souvenirs bien fugaces, où
l'impression s'effacerait à peine produite. N'insistons pas davantage
sur ce point trop obscur.
Enfin le gibier est amené au bord du puits, les antennes pendantes
dans l'orifice. Alors reparaît, fidèlement imitée, la méthode
employée en pareil cas par le Sphex à ailes jaunes, et aussi, mais
dans des conditions moins frappantes, par le Sphex languedocien.
L'Hyménoptère entre seul, visite l'intérieur, reparaît à l'entrée,
saisit les antennes et entraîne le Criquet. J'ai, pendant que le
chasseur d'Acridiens effectuait l'examen de son logis, repoussé un
peu plus loin sa capture; et j'ai obtenu des résultats en tous points
conformes à ceux que m'a fournis le chasseur de Grillons. C'est dans
les deux Sphex la même opiniâtreté à plonger dans leurs souterrains
avant d'y entraîner la proie. Rappelons ici que le Sphex à ailes
jaunes ne se laisse pas toujours duper dans ce jeu qui consiste à lui
reculer le Grillon. Il y a chez lui des tribus d'élite, des familles
à forte tête, qui, après quelques échecs, reconnaissent les malices de
l'expérimentateur et savent les déjouer. Mais ces révolutionnaires,
aptes au progrès, sont le petit nombre; les autres, conservateurs
entêtés des vieux us et coutumes, sont la majorité, la foule. J'ignore
si le chasseur d'Acridiens fait preuve à son tour de plus ou de moins
de ruse suivant le canton.
Mais voici qui est plus remarquable, et c'est ce à quoi je voulais
finalement arriver. Après avoir, à plusieurs reprises, reculé loin
de l'entrée du souterrain la capture du Sphex à bordures blanches et
obligé celui-ci à venir la ressaisir, je profite de sa descente au
fond du puits pour m'emparer de la proie, et la mettre en un lieu sûr
où il ne pourra la trouver. Le Sphex remonte, cherche longtemps, et
quand il s'est convaincu que la proie est bien perdue, il redescend
en sa demeure. Quelques instants après, il reparaît. Serait-ce pour
recommencer la chasse? Pas le moins du monde: le Sphex se met à boucher
le terrier. Et ce n'est pas ici clôture temporaire, obtenue avec une
petite pierre plate, une dalle masquant l'embouchure du puits; c'est
clôture finale, soigneusement faite avec poussière et gravier balayés
dans le couloir jusqu'à le combler. Le Sphex à bordures blanches ne
pratique qu'une cellule au fond de son puits, et dans cette cellule
met une seule pièce de gibier. Ce Criquet unique a été pris et amené
au bord du trou. S'il n'a pas été emmagasiné, ce n'est pas la faute
du chasseur, c'est la mienne. L'insecte a conduit le travail suivant
l'inflexible règle; et suivant l'inflexible règle aussi, il complète
son œuvre en bouchant le logis, tout vide qu'il est. C'est la
répétition exacte des soins inutiles que prend le Sphex languedocien
dont le domicile vient d'être pillé.
_Quatrième expérience._--Il est à peu près impossible de s'assurer
si le Sphex à ailes jaunes, qui construit plusieurs cellules au fond
du même couloir et entasse plusieurs Grillons dans chacune, commet
les mêmes inconséquences lorsqu'il est accidentellement troublé dans
ses manœuvres. Une cellule peut être clôturée quoique vide ou bien
incomplètement approvisionnée, et l'Hyménoptère n'en continuera
pas moins à venir au même terrier pour le travail des autres. J'ai
néanmoins des raisons de croire que ce Sphex est sujet aux mêmes
aberrations que ses deux congénères. Voici sur quoi se base ma
conviction. Le nombre de Grillons qu'on trouve dans les cellules,
lorsque tout travail est fini, est ordinairement de quatre pour
chacune. Il n'est pas rare pourtant de n'en trouver que trois, et même
que deux. Le nombre quatre me paraît être le nombre normal, d'abord
parce qu'il est le plus fréquent, et ensuite parce qu'en élevant de
jeunes larves exhumées, lorsqu'elles en étaient encore à leur première
pièce, j'ai reconnu que toutes, aussi bien celles qui n'étaient
actuellement pourvues que de deux ou trois pièces de gibier, que
celles qui en avaient quatre, venaient facilement à bout des divers
Grillons que je leur servais un par un, jusqu'à la quatrième pièce
inclusivement, mais que par delà elles refusaient toute nourriture,
ou n'entamaient qu'à peine la cinquième ration. Si quatre Grillons
sont nécessaires à la larve pour acquérir tout le développement que
son organisation comporte, pourquoi ne lui en est-il servi parfois que
trois, parfois que deux? Pourquoi cette différence énorme du simple
au double dans la quantité de ses provisions de bouche? Ce n'est pas à
cause des différences que peuvent présenter les pièces servies à son
appétit, car toutes ont très sensiblement le même volume; ce ne peut
donc résulter que de la déperdition du gibier en route. On trouve, en
effet, au pied du talus dont les gradins supérieurs sont occupés par
les Sphex, des Grillons sacrifiés, mais perdus par suite de la pente
du sol, qui les a laissé glisser lorsque pour un motif quelconque, les
chasseurs les ont un instant lâchés. Ces Grillons deviennent la proie
des Fourmis et des Mouches, et les Sphex qui les rencontrent se gardent
bien de les recueillir, car ils introduiraient eux-mêmes des ennemis
dans le logis.
Ces faits me paraissent démontrer que, si l'arithmétique du Sphex
à ailes jaunes sait supputer exactement le nombre des victimes à
capturer, elle ne peut s'élever jusqu'au recensement de celles qui sont
arrivées à heureuse destination, comme si l'animal n'avait d'autre
guide, en ses calculs, qu'une propulsion irrésistible l'entraînant à
la recherche du gibier un nombre de fois déterminé. Quand il a fait
le nombre voulu d'expéditions, quand il a fait tout son possible pour
emmagasiner les captures qui en résultent, son œuvre est finie; et la
cellule est close, complètement approvisionnée ou non. La nature ne l'a
doué que des facultés réclamées dans les circonstances ordinaires par
les intérêts de ses larves; et ces facultés aveugles, non modifiables
par l'expérience, étant suffisantes pour la conservation de la race,
l'animal ne saurait aller plus loin.
Je terminerai donc comme j'ai débuté. L'instinct sait tout dans les
voies invariables qui lui ont été tracées; il ignore tout, en dehors de
ces voies. Inspirations sublimes de science, inconséquences étonnantes
de stupidité, sont à la fois son partage, suivant que l'animal agit
dans des conditions normales ou dans des conditions accidentelles.
XIII
UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX
Par son isolement, qui lui laisse, sur toutes les faces, exposition
libre à l'influence des agents atmosphériques; par son élévation, qui
en fait le point culminant de la France en deçà des frontières soit des
Alpes, soit des Pyrénées, le mont pelé de la Provence, le mont Ventoux,
se prête, avec une remarquable netteté, aux études de la distribution
des espèces végétales suivant le climat. A la base, prospèrent le
frileux Olivier et cette multitude de petites plantes demi-ligneuses,
telles que le Thym, dont les aromatiques senteurs réclament le soleil
des régions méditerranéennes; au sommet, couvert de neige au moins la
moitié de l'année, le sol se couvre d'une flore boréale, empruntée en
partie aux plages des terres arctiques. Une demi-journée de déplacement
suivant la verticale fait passer sous les regards la succession des
principaux types végétaux que l'on rencontrerait en un long voyage du
sud au nord, suivant le même méridien. Au départ, vos pieds foulent les
touffes balsamiques du Thym, qui forme tapis continu sur les croupes
inférieures; dans quelques heures, ils fouleront les sombres coussinets
de la Saxifrage à feuilles opposées, la première plante qui s'offre au
botaniste débarquant, en juillet, sur le rivage du Spitzberg. En bas,
dans les haies, vous avez récolté les fleurs écarlates du Grenadier,
ami du ciel africain; là-haut, vous récolterez un petit Pavot velu,
qui abrite ses tiges sous une couverture de menus débris pierreux, et
déploie sa large corolle jaune dans les solitudes glacées du Groënland
et du Cap-Nord, comme sur les pentes terminales du Ventoux.
De tels contrastes ont toujours saveur nouvelle; aussi vingt-cinq
ascensions n'ont-elles pu encore amener en moi la satiété. En août
1865, j'entreprenais la vingt-troisième. Nous étions huit: trois dont
le mobile était la botanique, cinq alléchés par une course dans les
montagnes et le panorama des hauteurs. Aucun de nos cinq compagnons
étrangers à l'étude des plantes n'a, depuis, manifesté le désir de
m'accompagner une seconde fois. C'est qu'en effet l'expédition est
rude, et la vue d'un lever de soleil ne dédommage pas des fatigues
endurées.
On ne saurait mieux comparer le Ventoux qu'à un tas de pierres
concassées pour l'entretien des routes. Dressez brusquement le tas à
deux kilomètres de hauteur, donnez-lui une base proportionnée, jetez
sur le blanc de sa roche calcaire la tache noire des forêts, et vous
aurez une idée nette de l'ensemble de la montagne. Cet amoncellement
de débris, tantôt petits éclats, tantôt quartiers énormes, s'élève
dans la plaine sans pentes préalables, sans gradins successifs, qui
rendraient l'ascension moins pénible en la divisant par étapes.
L'escalade immédiatement commence par des sentiers rocailleux, dont le
meilleur ne vaut pas la surface d'un chemin récemment empierré; et se
poursuit, toujours plus rude, jusqu'au sommet, dont l'altitude mesure
1 912 mètres. Frais gazons, gais ruisselets, roches mousseuses, grandes
ombres des arbres séculaires, toutes ces choses enfin, qui donnent tant
de charme aux autres montagnes, ici sont inconnues et font place à
une interminable couche de calcaire fragmenté par écailles qui fuient
sous les pieds avec un cliquetis sec, presque métallique. Les cascades
du Ventoux sont des ruissellements de pierrailles; le bruissement des
roches éboulées y remplace le murmure des eaux.
Nous voici à Bédoin, tout au pied de la montagne. Les pourparlers
avec le guide sont terminés, l'heure du départ est convenue, les
vivres sont discutés et se préparent. Essayons de dormir, car demain
il y aura une nuit blanche à passer sur la montagne. Dormir, voilà
vraiment le difficile; jamais je n'y suis parvenu, et la principale
cause de fatigue est là. Je conseillerais donc à ceux de mes lecteurs
qui se proposeraient une ascension botanique au Ventoux, de ne pas
se trouver à Bédoin un dimanche au soir. Ils éviteront le bruyant
va-et-vient d'un café-auberge, les interminables conversations à haute
voix, l'écho des carambolages dans la salle de billard, le tintement
des verres, la chansonnette après boire, les couplets nocturnes
des passants, le beuglement des cuivres du bal voisin, et autres
tribulations inévitables en ce saint jour de désœuvrement et de liesse.
Reposeront-ils mieux dans le courant de la semaine? je le souhaite,
mais n'en réponds pas. Pour mon compte, je n'ai pas fermé l'œil. Toute
la nuit, le tourne-broche rouillé, fonctionnant pour nos victuailles, a
gémi sous ma chambre à coucher. Je n'étais séparé de la satanée machine
que par une mince planche.
Mais déjà le ciel blanchit. Un âne brait sous les fenêtres. C'est
l'heure: levons-nous. Autant eût valu ne pas se coucher. Provisions
de bouche et bagages chargés, ja! hi! fait notre guide, et nous voilà
partis. Il est quatre heures du matin. En tête de la caravane marche
Triboulet, avec son mulet et son âne, Triboulet le doyen des guides au
Ventoux. Mes collègues en botanique scrutent du regard, aux fraîches
lueurs de l'aurore, la végétation des bords du chemin; les autres
causent. Je suis la bande, un baromètre pendu à l'épaule, un carnet de
notes et un crayon à la main.
Mon baromètre, destiné à relever l'altitude des principales stations
botaniques, ne tarde pas à devenir un prétexte d'accolades à la gourde
de rhum. Dès qu'une plante remarquable est signalée: Vite, un coup de
baromètre, s'écrie l'un; et nous nous empressons tous autour de la
gourde, l'instrument de physique ne venant qu'après. La fraîcheur du
matin et la marche nous font si bien apprécier ces coups de baromètre,
que le niveau du liquide tonique baisse encore plus rapidement que
celui de la colonne mercurielle. Il me faut, dans l'intérêt de
l'avenir, consulter moins fréquemment le tube de Torricelli.
Peu à peu disparaissent, la température devenant trop froide, l'Olivier
et le Chêne vert d'abord. Puis la Vigne et l'Amandier; puis encore
le Mûrier, le Noyer, le Chêne blanc. Le Buis devient abondant. On
entre dans une région monotone qui s'étend de la fin des cultures
à la limite inférieure des Hêtres, et dont la végétation dominante
est la Sarriette des montagnes, connue ici sous le nom vulgaire de
_Pébré d'asé_, poivre d'âne, à cause de l'âcre saveur de son menu
feuillage, imprégné d'huile essentielle. Certains petits fromages,
faisant partie de nos provisions, sont poudrés de cette forte épice.
Plus d'un déjà les entame en esprit, plus d'un jette un regard d'affamé
sur les sacoches aux vivres, que porte le mulet. Avec notre rude et
matinale gymnastique, l'appétit est venu, mieux que l'appétit, une faim
dévorante, ce qu'Horace appelle _latrantem stomachum_. J'enseigne à
mes collègues à tromper cette angoisse stomachale jusqu'à la prochaine
halte; je leur indique, au milieu des pierrailles, une petite oseille
à feuilles en fer de flèche, le Rumex scutatus; et prêchant moi-même
d'exemple, j'en cueille une bouchée. On rit d'abord de ma proposition.
Je laisse rire, et bientôt je les vois tous occupés, à qui mieux mieux,
à la cueillette de la précieuse oseille.
Tout en mâchant l'acide feuille, on atteint les hêtres, d'abord
larges buissons, isolés, traînant à terre; bientôt arbres nains,
serrés l'un contre l'autre; enfin troncs vigoureux, forêt épaisse et
sombre, dont le sol est un chaos de blocs calcaires. Surchargés en
hiver par le poids des neiges, battus toute l'année par les furieux
coups d'haleine du mistral, beaucoup sont ébranchés, tordus dans des
positions bizarres, ou même couchés à terre. Une heure et plus se passe
à traverser la zone boisée, qui, de loin, apparaît sur les flancs du
Ventoux comme une ceinture noire. Voici que, de nouveau, les hêtres
deviennent buissonnants et clairsemés. Nous avons atteint leur limite
supérieure et, au grand soulagement de tous, malgré les feuilles
d'oseille, nous avons atteint aussi la halte choisie pour notre
déjeuner.
Nous sommes à la fontaine de la Grave, mince filet d'eau reçu au
sortir du sol dans une série de longues auges en tronc de hêtre, où
les bergers de la montagne viennent faire boire leur troupeaux. La
température de la source est de 7°, fraîcheur inestimable pour nous,
qui sortons des fournaises caniculaires de la plaine. La nappe est
étalée sur un charmant tapis de plantes alpines, parmi lesquelles
brille la Paronyque à feuilles de serpolet, dont les larges et minces
bractées ressemblent à des écailles d'argent. Les vivres sont tirés
de leurs sacoches, les bouteilles exhumées de leur couche de foin.
Ici, les pièces de résistance, les gigots bourrés d'ail et les piles
de pain; là, les fades poulets, qui amuseront un moment les molaires,
quand sera apaisée la grosse faim; non loin, à une place d'honneur, les
fromages du Ventoux épicés avec la sarriette des montagnes, les petits
fromages au _Pébré d'asé_; tout à côté, les saucissons d'Arles, dont la
chair rose est marbrée de cubes de lard et de grains entiers de poivre;
par ici, en ce coin, les olives vertes, ruisselantes encore de saumure,
et les olives noires, assaisonnées d'huile; en cet autre, les melons de
Cavaillon, les uns à chair blanche, les autres à chair orangée, car il
y en a pour tous les goûts; en celui-ci, le pot aux anchois, qui font
boire sec pour avoir du jarret; enfin les bouteilles au frais dans
l'eau glacée de cette auge. N'oublions-nous rien? Si, nous oublions
le maître dessert, l'oignon, qui se mange cru avec du sel. Nos deux
Parisiens, car il y en a deux parmi nous, mes confrères en botanique,
sont d'abord un peu ébahis de ce menu par trop tonique; ils seront les
premiers tout à l'heure à se répandre en éloges. Tout y est. A table!
Alors commence un de ces repas homériques qui font date en la vie. Les
premières bouchées ont quelque chose de frénétique. Tranches de gigots
et morceaux de pain se succèdent avec une rapidité alarmante. Chacun,
sans communiquer aux autres ses appréhensions, jette un regard anxieux
sur les victuailles et se dit: Si l'on y va de la sorte, en aurons-nous
assez pour ce soir et demain? Cependant la fringale s'apaise; on
dévorait d'abord en silence, maintenant on mange et on cause. Les
appréhensions pour le lendemain se calment aussi; on rend justice à
l'ordonnateur du menu, qui a prévu cette famélique consommation et tout
disposé pour y parer dignement. C'est le tour d'apprécier les vivres
en connaisseur. L'un fait l'éloge des olives, qu'il pique une à une
de la pointe du couteau; un second exalte le pot aux anchois, tout en
découpant sur son pain le petit poisson jauni d'ocre; un troisième
parle avec enthousiasme du saucisson; tous enfin sont unanimes pour
célébrer les fromages au _Pébré d'asé_, pas plus grands que la paume
de la main. Bref, pipes et cigares s'allument, et l'on s'étend sur
l'herbe, le ventre au soleil.
Après une heure de repos: debout! le temps presse; il faut se remettre
en marche. Le guide, avec les bagages, s'en ira seul, vers l'ouest, en
longeant la lisière des bois, où se trouve un sentier praticable aux
bêtes de somme. Il nous attendra au Jas ou Bâtiment, situé à la limite
supérieure des hêtres, vers 1 550 mètres d'altitude. Le Jas est une
grande hutte en pierres qui doit nous abriter la nuit, bêtes et gens.
Quant à nous, poursuivons l'ascension et atteignons la crête, que nous
suivrons pour gagner avec moins de peine la cime terminale. Du sommet,
après le coucher du soleil, nous descendrons au Jas, où le guide sera
depuis longtemps arrivé. Tel est le plan proposé et adopté.
La crête est atteinte. Au sud se déroulent, à perte de vue, les pentes,
relativement douces, que nous venons de gravir; au nord, la scène est
d'une grandiose sauvagerie: la montagne, tantôt coupée à pic, tantôt
disposée en gradins d'une effrayante déclivité, n'est guère qu'un
précipice d'un kilomètre et demi de hauteur. Toute pierre lancée ne
s'arrête plus et bondit de chute en chute jusqu'au fond de la vallée,
où se distingue, comme un ruban, le lit du Toulourenc. Tandis que
mes compagnons ébranlent des quartiers de roche et les font rouler
dans l'abîme pour en suivre l'épouvantable dégringolade, je découvre,
sous l'abri d'une large pierre plate, une vieille connaissance
entomologique, l'Ammophile hérissée, que j'avais toujours rencontrée
isolée sur les berges des chemins de la plaine, tandis qu'ici, presque
à la cime du Ventoux, je la trouve au nombre de quelques centaines
d'individus groupés en tas sous le même abri.
[Illustration: VERSANT NORD DU MONT-VENTOUX]