Elle est venue, tardive il est vrai: mais enfin elle est venue. Ah!

si l'on pouvait maintenant observer à son aise, dans le calme de son

cabinet d'étude, isolé, recueilli, tout à son sujet, loin du profane

passant, qui s'arrêtera, vous voyant si préoccupé en face d'un point où

lui-même ne voit rien, vous accablera de questions, vous prendra pour

quelque découvreur de sources avec la baguette divinatoire de coudrier,

ou, soupçon plus grave, vous considérera comme un personnage suspect,

retrouvant sous terre, par des incantations, les vieilles jarres

pleines de monnaie! Si vous conservez à ses yeux tournure de chrétien,

il vous abordera, regardera ce que vous regardez, et sourira de façon à

ne laisser aucune équivoque sur la pauvre idée qu'il se fait des gens

occupés à considérer des mouches. Trop heureux serez-vous si le fâcheux

visiteur, riant de vous en sa barbe, se retire enfin sans apporter

ici le désordre, sans renouveler innocemment le désastre amené par la

semelle de mes deux conscrits.

Si ce n'est pas le passant que vos inexplicables occupations

intriguent, ce sera le garde champêtre, l'intraitable représentant

de la loi au milieu des guérets. Depuis longtemps il vous surveille.

Il vous a vu si souvent errer, de çà, de là, sans motif appréciable,

comme une âme en peine; si souvent il vous a surpris fouillant le

sol, abattant avec mille précautions quelque pan de paroi dans un

chemin creux, qu'à la fin des suspicions lui sont venues en votre

défaveur. Bohémien, vagabond, rôdeur suspect, maraudeur, ou tout au

moins maniaque, vous n'êtes pas autre chose pour lui. Si la boîte

d'herborisation vous accompagne, c'est à ses yeux la boîte à furet

du braconnier, et l'on ne lui ôterait pas de la cervelle que vous

dépeuplez de lapins tous les clapiers du voisinage, dédaigneux des

lois de la chasse et des droits du propriétaire. Méfiez-vous. Si

pressante que devienne la soif, ne portez la main sur la grappe de la

vigne voisine: l'homme à la plaque municipale serait là, heureux de

verbaliser pour avoir enfin l'explication d'une conduite qui l'intrigue

au plus haut point.

Je n'ai jamais, je peux me rendre cette justice, commis pareil méfait,

et cependant un jour, couché sur le sable, absorbé dans les détails

de ménage d'un Bembex, tout à coup j'entends à côté de moi: «Au nom de

la loi, je vous somme de me suivre!» C'était le garde champêtre des

Angles qui, après avoir épié vainement l'occasion de me prendre en

défaut, et chaque jour plus désireux du mot de l'énigme lui tourmentant

l'esprit, s'était enfin décidé à une brutale sommation. Il fallut

s'expliquer. Le pauvre homme ne parut nullement convaincu.--«Bah! bah!

fit-il, vous ne me ferez jamais accroire que vous venez ici vous rôtir

au soleil uniquement pour voir voler des mouches. Je ne vous perds

pas de vue, vous savez! Et à la première occasion! Enfin suffit.» Il

partit. J'ai toujours cru que mon ruban rouge avait été pour beaucoup

dans ce départ. J'inscris encore à l'actif dudit ruban rouge d'autres

petits services du même genre dans mes expéditions entomologiques ou

botaniques. Il m'a semblé, était-ce une illusion, il m'a semblé que

dans mes herborisations au mont Ventoux, le guide était plus traitable

et l'âne moins récalcitrant.

La petite bande écarlate ne m'a pas toujours épargné les tribulations

auxquelles doit s'attendre l'entomologiste expérimentant sur la voie

publique. Citons-en une, caractéristique.--Dès le jour, je suis

en embuscade, assis sur une pierre, au fond d'un ravin. Le Sphex

languedocien est le sujet de ma matinale visite. Un groupe de trois

vendangeuses passe, se rendant au travail. Un coup d'œil est donné à

l'homme assis, qui paraît absorbé dans ses réflexions. Un bonjour même

est donné poliment et poliment rendu. Au coucher du soleil, les mêmes

vendangeuses repassent, les corbeilles pleines sur la tête. L'homme

est toujours là, assis sur la même pierre, les regards fixés sur le

même point. Mon immobilité, ma longue persistance en ce point désert,

durent vivement les frapper. Comme elles passaient devant moi, je vis

l'une d'elles se porter le doigt au milieu du front, et je l'entendis

chuchoter aux autres: «_Un paouré inoucènt, pécaïré!_» Et toutes les

trois se signèrent.

_Un inoucènt_, avait-elle dit, _un inoucènt_, un idiot, un pauvre

diable inoffensif mais qui n'a pas sa raison; et toutes avaient fait

le signe de la croix, un idiot étant pour elles marqué du sceau

de Dieu. Comment! me disais-je, cruelle dérision du sort; toi qui

recherches avec tant de soin ce qui est instinct dans la bête et ce

qui est raison, tu n'as pas même ta raison aux yeux de ces bonnes

femmes! Quelle humiliation! C'est égal: _pécaïré_, terme de la suprême

commisération en provençal, _pécaïré_, venu du fond du cœur, m'eut

bientôt fait oublier _inoucènt_.

C'est précisément dans ce même ravin aux trois vendangeuses que je

convie le lecteur, s'il n'est pas rebuté par les petites misères dont

je viens de lui donner un avant-goût. Le Sphex languedocien hante ces

parages, non en tribus se donnant rendez-vous aux mêmes points lorsque

vient le travail de la nidification, mais par individus solitaires,

très clairsemés, s'établissant où les conduisent les hasards de leurs

vagabondes pérégrinations. Autant son congénère, le Sphex à ailes

jaunes, recherche la société des siens et l'animation d'un chantier de

travailleurs, autant lui préfère l'isolement, le calme de la solitude.

Plus grave en sa démarche, plus compassé d'allures, de taille plus

avantageuse et de costume plus sombre aussi, il vit toujours à l'écart,

insoucieux de ce que font les autres, dédaigneux de la compagnie, vrai

misanthrope parmi les Sphégiens. Le premier est sociable, le second

ne l'est pas: différence profonde qui suffirait à elle seule pour les

caractériser.

C'est dire qu'avec le Sphex languedocien les difficultés d'observation

augmentent. Avec lui, point d'expérience longuement méditée, point

de tentative à renouveler dans la même séance sur un second, sur un

troisième sujet, indéfiniment, lorsque les premiers essais n'ont pas

abouti. Si vous préparez à l'avance un matériel d'observation, si

vous tenez en réserve, par exemple, une pièce de gibier que vous vous

proposez de substituer à celle du Sphex, il est à craindre, il est

presque sûr que le chasseur ne se présentera pas; et lorsqu'enfin

il s'offre à vous, votre matériel est hors d'usage, tout doit être

improvisé à la hâte, à l'instant même, conditions qu'il ne m'a pas été

toujours donné de réaliser comme je l'aurais voulu.

Ayons confiance: l'emplacement est bon. A bien des reprises déjà,

j'ai surpris en ces lieux le Sphex au repos sur quelque feuille de

vigne exposée en plein aux rayons du soleil. L'insecte, étalé à plat,

y jouit voluptueusement des délices de la chaleur et de la lumière.

De temps à autre éclate en lui comme une frénésie de plaisir: il se

trémousse de bien-être; du bout des pattes, il tape rapidement son

reposoir et produit ainsi comme un roulement de tambour, pareil à

celui d'une averse de pluie tombant dru sur la feuille. A plusieurs

pas de distance peut s'entendre l'allègre batterie. Puis l'immobilité

recommence, suivie bientôt d'une nouvelle commotion nerveuse et du

moulinet des tarses, témoignage du comble de la félicité. J'en ai connu

de ces passionnés de soleil, qui, l'antre pour la larve à demi creusé,

abandonnaient brusquement les travaux, allaient sur les pampres voisins

prendre un bain de chaleur et de lumière, revenaient comme à regret

donner au terrier un coup de balai négligent, puis finissaient par

abandonner le chantier, ne pouvant plus résister à la tentation des

suprêmes jouissances sur les feuilles de vigne.

Peut-être aussi le voluptueux reposoir est-il en outre un observatoire,

d'où l'Hyménoptère inspecte les alentours pour découvrir et choisir

sa proie. Son gibier exclusif est, en effet, l'Éphippigère des

vignes, répandue çà et là sur les pampres ainsi que sur les premières

broussailles venues. La pièce est opulente, d'autant plus que le Sphex

porte ses préférences uniquement sur les femelles, dont le ventre est

gonflé d'une somptueuse grappe d'œufs.

Ne tenons compte des courses répétées, des recherches infructueuses,

de l'ennui des longues attentes, et présentons brusquement le Sphex

au lecteur, comme il se présente lui-même à l'observateur. Le voici

au fond d'un chemin creux, à hautes berges sablonneuses. Il arrive à

pied, mais se donne élan des ailes pour traîner sa lourde capture.

Les antennes de l'Éphippigère, longues et fines comme des fils, sont

pour lui cordes d'attelage. La tête haute, il en tient une entre ses

mandibules. L'antenne saisie lui passe entre les pattes; et le gibier

suit, renversé sur le dos. Si le sol, trop inégal, s'oppose à ce

mode de charroi, l'Hyménoptère enlace la volumineuse victuaille et

la transporte par très courtes volées, entremêlées, toutes les fois

que cela se peut, de progressions pédestres. On n'est jamais témoin

avec lui de vol soutenu, à grandes distances, le gibier retenu entre

les pattes, comme le pratiquent les fins voiliers, les Bembex et les

Cerceris, par exemple, transportant par les airs, d'un kilomètre

peut-être à la ronde, les uns leurs Diptères, les autres leurs

Charançons, butin bien léger comparé à l'Éphippigère énorme. Le faix

accablant de sa capture impose donc au Sphex languedocien, pour le

trajet entier ou à peu près, le charroi pédestre plein de lenteur et de

difficultés.

[Illustration: LE SPHEX LANGUEDOCIEN

Ephippigère femelle Ephippigère mâle

Le drame Le transport]

Le même motif, proie volumineuse et lourde, renverse de fond en comble

ici l'ordre habituel suivi dans leurs travaux par les Hyménoptères

fouisseurs. Cet ordre, on le connaît: il consiste à se creuser d'abord

un terrier, puis à l'approvisionner de vivres. La proie n'étant

pas disproportionnée avec les forces du ravisseur, la facilité du

transport au vol laisse à l'Hyménoptère le choix de l'emplacement

pour son domicile. Que lui importe d'aller giboyer à des distances

considérables: la capture faite, il rentre chez lui d'un rapide essor,

pour lequel l'éloigné et le rapproché sont indifférents. Il adopte

donc de préférence pour ses terriers les lieux où lui-même est né, les

lieux où ses prédécesseurs ont vécu; il y hérite de profondes galeries,

travail accumulé des générations antérieures; en les réparant un peu,

il les fait servir d'avenues aux nouvelles chambres, mieux défendues

ainsi que par l'excavation d'un seul, chaque année reprises à fleur

de terre. Tel est le cas, par exemple du Cerceris tuberculé et du

Philanthe apivore. Et si la demeure des pères n'est pas assez solide

pour résister d'une année à l'autre aux intempéries et se transmettre

aux fils, si le fouisseur doit chaque fois entreprendre à nouveaux

frais son trou de sonde, du moins l'Hyménoptère trouve des conditions

de sécurité plus grandes dans les lieux consacrés par l'expérience

de ses devanciers. Il y creuse donc ses galeries, qu'il fait servir

chacune de corridor à un groupe de cellules, économisant ainsi sur la

somme de travail à dépenser pour la ponte entière.

De cette manière se forment, non de véritables sociétés puisqu'il

n'y a pas ici concert d'efforts dans un but commun, du moins des

agglomérations où la vue de ses pareils, ses voisins, réchauffe sans

doute le travail individuel. On remarque, en effet, entre ces petites

tribus, issues de même souche, et les fouisseurs livrés solitaires à

leur ouvrage, une différence d'activité qui rappelle l'émulation d'un

chantier populeux et la nonchalance des travailleurs abandonnés aux

ennuis de l'isolement. Pour la bête comme pour l'homme, l'action est

contagieuse; elle s'exalte par son propre exemple.

Concluons: de poids modéré pour le ravisseur, la proie rend possible

le transport au vol, à grande distance. L'Hyménoptère dispose alors à

sa guise de l'emplacement pour ses terriers. Il adopte de préférence

les lieux où il est né, il fait servir chaque couloir de corridor

commun donnant accès dans plusieurs cellules. De ce rendez-vous sur

l'emplacement natal résulte une agglomération, un voisinage entre

pareils, source d'émulation pour le travail. Ce premier pas vers la vie

sociale est la conséquence des voyages faciles. Et n'est-ce pas ainsi,

permettons-nous cette comparaison, que les choses se passent chez

l'homme? Réduit à des sentiers peu praticables, l'homme bâtit isolément

sa hutte; pourvu de routes commodes, il se groupe en cités populeuses;

servi par les voies ferrées qui suppriment pour ainsi dire la distance,

il s'assemble en d'immenses ruches humaines ayant nom Londres et Paris.

Le Sphex languedocien est dans des conditions tout opposées. Sa

proie à lui est une lourde Éphippigère, pièce unique représentant à

elle seule la somme de vivres que les autres ravisseurs amassent en

plusieurs voyages, insecte par insecte. Ce que les Cerceris et autres

déprédateurs de haut vol accomplissent en divisant le travail, lui le

fait en une seule fois. La pesante pièce lui rend impossible l'essor

de longue portée; elle doit être amenée au domicile avec les lenteurs

et les fatigues du charroi à pied. Par cela seul l'emplacement du

terrier se trouve subordonné aux éventualités de la chasse: la proie

d'abord et puis le domicile. Alors plus de rendez-vous en un point

d'élection commune, plus de voisinage entre pareils, plus de tribus

se stimulant à l'ouvrage par l'exemple mutuel; mais l'isolement dans

les cantons où les hasards du jour ont conduit le Sphex, le travail

solitaire et sans entrain, quoique toujours consciencieux. Avant tout,

la proie est recherchée, attaquée, rendue immobile. C'est après que le

fouisseur s'occupe du terrier. Un endroit favorable est choisi, aussi

rapproché que possible du point où gît la victime, afin d'abréger

les lenteurs du transport; et la chambre de la future larve est

rapidement creusée pour recevoir aussitôt l'œuf et les victuailles.

Tel est le renversement complet de méthode dont témoignent toutes mes

observations. J'en rapporterai les principales.

Surpris au milieu de ses fouilles, le Sphex languedocien est toujours

seul, tantôt au fond de la niche poudreuse qu'a laissée dans un

vieux mur la chute d'une pierre, tantôt dans l'abri sous roche que

forme en surplombant une lame de grès, abri recherché du féroce

lézard ocellé pour servir de vestibule à son repaire. Le soleil y

donne en plein; c'est une étuve. Le sol en est des plus faciles à

creuser, formé qu'il est d'une antique poussière descendue peu à peu

de la voûte. Les mandibules, pinces qui fouillent, et les tarses,

râteaux qui déblaient, ont bientôt creusé la chambre. Alors le

fouisseur s'envole, mais d'un essor ralenti, sans brusque déploiement

de puissance d'ailes, signe manifeste que l'insecte ne se propose

pas lointaine expédition. On peut très bien le suivre du regard et

constater le point où il s'abat, d'habitude à une dizaine de mètres

de distance environ. D'autres fois, il se décide pour le voyage à

pied. Il part et se dirige en toute hâte vers un point où nous aurons

l'indiscrétion de le suivre, notre présence ne le troublant en rien.

Parvenu au lieu désiré, soit pédestrement, soit au vol, quelque temps

il cherche, ce que l'on reconnaît à ses allures indécises, à ses

allées et venues un peu de tous côtés. Il cherche; enfin il trouve

ou plutôt il retrouve. L'objet retrouvé est une Éphippigère à demi

paralysée, mais remuant encore tarses, antennes, oviscapte. C'est une

victime que le Sphex a certainement poignardée depuis peu de quelques

coups d'aiguillon. L'opération faite, l'Hyménoptère a quitté sa proie,

fardeau embarrassant au milieu des hésitations pour la recherche d'un

domicile; il l'a abandonnée peut-être sur les lieux mêmes de la prise,

se bornant à la mettre un peu en évidence sur quelque touffe de gazon,

afin de mieux la retrouver plus tard; et, confiant dans sa bonne

mémoire pour revenir tout à l'heure au point où gît le butin, il s'est

mis à explorer le voisinage dans le but de choisir un emplacement à

sa convenance et d'y creuser un terrier. Une fois la demeure prête,

il est retourné au gibier, qu'il a retrouvé sans grande hésitation;

et maintenant il s'apprête à le voiturer au logis. Il se met à

califourchon sur la pièce, lui saisit une antenne ou toutes les deux à

la fois, et le voilà en route, tirant, traînant à la force des reins et

des mâchoires.

Parfois le trajet s'accomplit tout d'une traite; parfois et plus

souvent, le voiturier tout à coup laisse là sa charge et accourt

rapidement chez lui. Peut-être lui revient-il que la porte d'entrée

n'a pas l'ampleur voulue pour recevoir ce copieux morceau; peut-être

songe-t-il à quelques défectuosités de détail qui pourraient entraver

l'emmagasinement. Voici qu'en effet l'ouvrier retouche son ouvrage:

il agrandit le portail d'entrée, égalise le seuil, consolide le

cintre. C'est affaire de quelques coups de tarses. Puis il revient à

l'Éphippigère, qui gît là-bas, renversée sur le dos, à quelques pas

de distance. Le charroi est repris. Chemin faisant, le Sphex paraît

saisi d'une autre idée, qui lui traverse son mobile intellect. Il

a visité la porte, mais il n'a pas vu l'intérieur. Qui sait si tout

va bien là-dedans? Il y accourt, laissant l'Éphippigère en route. La

visite à l'intérieur est faite, accompagnée apparemment de quelques

coups de truelle des tarses, donnant aux parois leur dernière

perfection. Sans trop s'attarder à ces fines retouches, l'Hyménoptère

retourne à sa pièce et s'attelle aux antennes. En avant; le voyage

s'achèvera-t-il cette fois? Je n'en répondrais pas. J'ai vu tel Sphex,

plus soupçonneux que les autres peut-être, ou plus oublieux des menus

détails d'architecture, réparer ses oublis, éclaircir ses soupçons en

abandonnant le butin cinq, six fois de suite sur la voie pour accourir

au terrier, chaque fois un peu retouché, ou simplement visité à

l'intérieur. Il est vrai que d'autres marchent droit au but, sans faire

même halte de repos. Disons encore que, lorsque l'Hyménoptère revient

au logis pour le perfectionner, il ne manque pas de donner, de loin et

de temps en temps, un coup d'œil à l'Éphippigère laissée en chemin,

pour s'informer si nul n'y touche. Ce prudent examen rappelle celui du

Scarabée sacré lorsqu'il sort de la salle en voie d'excavation pour

venir palper sa chère pilule et la rapprocher de lui un peu plus.

La conséquence à déduire des faits que je viens de raconter est

évidente. De ce que tout Sphex languedocien surpris dans son travail

de fouisseur, serait-ce au commencement même de la fouille, au premier

coup de tarse donné dans la poussière, fait après, le domicile étant

préparé, une courte expédition, tantôt à pied, tantôt au vol, pour se

trouver toujours en possession d'une victime déjà poignardée, déjà

paralysée, on doit conclure, en pleine certitude, que l'Hyménoptère

fait d'abord œuvre de chasseur et après œuvre de fouisseur; de sorte

que le lieu de sa capture décide du lieu de son domicile.

Ce renversement de méthode, qui fait préparer les vivres avant le

garde-manger, tandis que jusqu'ici nous avons vu le garde-manger

précéder les vivres, je l'attribue à la lourde proie du Sphex, proie

impossible à transporter au loin par les airs. Ce n'est pas que le

Sphex languedocien ne soit bien organisé pour le vol; il est, au

contraire, magnifique d'essor; mais la proie qu'il chasse l'accablerait

s'il n'avait d'autre appui que celui des ailes. Il lui faut l'appui

du sol et le travail de voiturier, pour lequel il déploie vigueur

admirable. S'il est chargé de sa proie, il va toujours à pied ou ne

fait que de très courtes volées, serait-il dans des conditions où le

vol abrégerait pour lui temps et fatigues. Que j'en cite un exemple,

puisé dans mes plus récentes observations sur ce curieux Hyménoptère.

Un Sphex se présente à l'improviste, survenu je ne sais d'où. Il

est à pied et traîne son Éphippigère, capture qu'il vient de faire

apparemment à l'instant même dans le voisinage. En l'état, il s'agit

pour lui de se creuser un terrier. L'emplacement est des plus mauvais.

C'est un chemin battu, dur comme pierre. Il faut au Sphex, qui n'a pas

le loisir des pénibles fouilles parce que la proie déjà capturée doit

être emmagasinée au plus vite, il faut au Sphex terrain facile, où la

chambre de la larve soit pratiquée en une courte séance. J'ai dit le

sol qu'il préfère, savoir: la poussière déposée par les ans au fond de

quelque petit abri sous roche. Or, le Sphex actuellement sous mes yeux

s'arrête au pied d'une maison de campagne dont la façade est crépie de

frais et mesure six à huit mètres de hauteur. Son instinct lui dit que

là-haut, sous les tuiles en brique du toit, il trouvera des réduits

riches en vieille poudre. Il laisse son gibier au pied de la façade et

s'envole sur le toit. Quelque temps je le vois chercher, de çà, de là,

à l'aventure. L'emplacement convenable trouvé, il se met à travailler

sous la courbure d'une tuile. En dix minutes, un quart d'heure au plus,

le domicile est prêt. Alors l'insecte redescend au vol. L'Éphippigère

est promptement retrouvée. Il s'agit de l'amener là-haut. Sera-ce au

vol, comme semblent l'exiger les circonstances? Pas du tout. Le Sphex

adopte la rude voie de l'escalade sur un mur vertical, à surface unie

par la truelle du maçon, et de six à huit mètres de hauteur. En lui

voyant prendre ce chemin, le gibier lui traînant entre les pattes, je

crois d'abord à l'impossible; mais je suis bientôt rassuré sur l'issue

de l'audacieuse tentative. Prenant appui sur les petites aspérités

du mortier, le vigoureux insecte, malgré l'embarras de sa lourde

charge, chemine sur ce plan vertical avec la même sûreté d'allure,

la même prestesse, que sur un sol horizontal. Le faîte est atteint

sans encombre aucun; et la proie est provisoirement déposée au bord

du toit, sur le dos arrondi d'une tuile. Pendant que le fouisseur

retouche le terrier, le gibier mal équilibré glisse et retombe au pied

de la muraille. Il faut recommencer, et c'est encore par le moyen

de l'escalade. La même imprudence est commise une seconde fois.

Abandonnée de nouveau sur la tuile courbe, la proie glisse de nouveau,

et de nouveau revient à terre. Avec un calme que de pareils accidents

ne sauraient troubler, le Sphex, pour la troisième fois, hisse

l'Éphippigère en escaladant le mur et, mieux avisé, l'entraîne sans

délai au fond du domicile.

Si l'enlèvement de la proie au vol n'a pas même été essayé dans de

telles conditions, il est clair que l'Hyménoptère est incapable de

long essor avec fardeau si lourd. De cette impuissance découlent les

quelques traits de mœurs, sujet de ce chapitre. Une proie n'excédant

pas l'effort du vol fait du Sphex à ailes jaunes une espèce à demi

sociale, c'est-à-dire recherchant la compagnie des siens; une

proie lourde, impossible à transporter par les airs, fait du Sphex

languedocien une espèce vouée aux travaux solitaires, une sorte de

sauvage dédaigneux des satisfactions que donne le voisinage entre

pareils. Le poids plus petit ou plus grand du gibier adopté décide ici

du caractère fondamental.

XI

SCIENCE DE L'INSTINCT

Pour paralyser sa proie, le Sphex languedocien suit, je n'en doute pas,

la méthode du chasseur de Grillons, et plonge à diverses reprises son

stylet dans la poitrine de l'Éphippigère afin d'atteindre les ganglions

thoraciques. Le procédé de la lésion des centres nerveux doit lui être

familier, et je suis convaincu d'avance de son habileté consommée

dans la savante opération. C'est là un art connu à fond de tous les

Hyménoptères déprédateurs, portant une dague empoisonnée, qui ne leur

a pas été donnée en vain. Je dois toutefois avouer n'avoir pu encore

assister à la manœuvre assassine. Cette lacune a pour cause la vie

solitaire du Sphex.

Souvenirs entomologiques · 第 10 / 23 段