hémisphère, aux îles Maurice et de la Réunion, nous y trouverons, non
un Sphex, mais un Hyménoptère très voisin, de même tribu, le Chlorion
comprimé, faisant la chasse à d'affreux Kakerlacs, fléau des denrées
dans les navires et dans les ports des colonies. Ces Kakerlacs ne sont
autre chose que des Blattes, dont une espèce hante nos habitations.
Qui ne connaît cet insecte puant, qui, de nuit, grâce à son corps
aplati comme le serait celui d'une énorme punaise, se glisse par les
interstices des meubles, par les fentes des cloisons et fait irruption
partout où il y a des provisions alimentaires à dévorer? Voilà la
Blatte de nos maisons, dégoûtante image de la non moins dégoûtante
proie chérie du Chlorion. Qu'a donc le Kakerlac pour être ainsi choisi
comme gibier par un confrère presque de nos Sphex? C'est bien simple:
avec sa forme de punaise, le Kakerlac est lui aussi un Orthoptère, aux
mêmes titres que le Grillon, l'Éphippigère, le Criquet. De ces six
exemples, les seuls à moi connus et de provenance si diverse, peut-être
serait-il permis de conclure que tous les Sphex sont chasseurs
d'Orthoptères. Sans adopter une conclusion aussi générale, on voit du
moins quel doit être, la plupart du temps, chez le Sphex, la nourriture
des larves.
A ce choix surprenant, il y a une cause. Quelle est-elle? Quels motifs
déterminent un ordinaire, qui, dans les limites rigoureuses d'un même
ordre entomologique, se compose ici d'infects Kakerlacs, ailleurs de
Criquets un peu secs, mais de haut goût, ailleurs encore de Grillons
dodus ou bien d'Éphippigères corpulentes? J'avoue n'y rien comprendre,
absolument rien, et livre à d'autres le problème. Remarquons cependant
que les Orthoptères sont, parmi les insectes, ce que les ruminants sont
parmi les mammifères. Doués d'une puissante panse et d'un caractère
placide, ils pâturent l'herbage et prennent aisément du ventre. Ils
sont nombreux, partout répandus, de démarche lente, qui en rend la
capture facile; ils sont en outre de taille avantageuse, qui en fait
de maîtresses pièces. Qui nous dira si les Sphex, vigoureux ravisseurs
à qui forte proie est nécessaire, ne trouvent, dans ces ruminants de
la classe des insectes, ce que nous trouvons nous-mêmes dans nos
ruminants domestiques, le mouton et le bœuf, des victimes pacifiques,
riches de chair? C'est un peut-être, mais rien de plus.
J'ai mieux qu'un peut-être pour une autre question tout aussi
importante. Les consommateurs d'Orthoptères ne varient-ils jamais
leur régime? Si le gibier préféré vient à manquer, ne peuvent-ils en
accepter un autre? Le Sphex languedocien trouve-t-il qu'en ce monde,
après la grasse Éphippigère, il n'y a plus rien de bon? Le Sphex à
bordures blanches n'admet-il à sa table que des Criquets; et le Sphex
à ailes jaunes que des Grillons? Ou bien suivant les temps, les lieux,
les circonstances, chacun supplée-t-il les vivres de prédilection qui
manquent, par d'autres à peu près équivalents? Constater de pareils
faits, s'il s'en produit, serait d'importance majeure, car ils nous
enseigneraient si les inspirations de l'instinct sont absolues,
immuables, ou bien si elles varient et dans quelles limites. Il est
vrai que dans les cellules d'un même Cerceris sont enfouies les espèces
les plus variées soit du groupe Bupreste, soit du groupe Charançon,
ce qui démontre pour le chasseur une grande latitude de choix; mais
pareille extension des domaines de chasse ne peut être supposée chez
les Sphex, que j'ai vus si fidèles à une proie exclusive, toujours
la même pour chacun d'eux, et qui d'ailleurs trouvent parmi les
Orthoptères des groupes à formes les plus différentes. J'ai eu la
bonne fortune néanmoins de recueillir un cas, un seul, de changement
complet dans la nourriture de la larve, et je l'inscris d'autant
plus volontiers dans les archives Sphégiennes, que de pareils faits,
scrupuleusement observés, seront un jour des matériaux de fondation
pour qui voudra édifier sur des bases solides la psychologie de
l'instinct.
Voici le fait. La scène se passe sur une jetée au bord du Rhône.
D'un côté le grand fleuve, aux eaux mugissantes; de l'autre un épais
fourré d'osiers, de saules, de roseaux; entre les deux, un étroit
sentier, matelassé de sable fin. Un Sphex à ailes jaunes se présente,
sautillant, traînant sa proie. Qu'aperçois-je! la proie n'est pas
un Grillon, mais un vulgaire acridien, un Criquet! Et cependant
l'Hyménoptère est bien le Sphex qui m'est si familier, le Sphex à ailes
jaunes, le passionné chasseur de Grillons. A peine puis-je en croire le
témoignage de mes yeux.--Le terrier n'est pas loin: l'insecte y pénètre
et emmagasine son butin. Je m'assieds, décidé à attendre une nouvelle
expédition, des heures s'il le faut, pour voir si l'extraordinaire
capture se renouvellera. Dans ma position assis, j'occupe toute la
largeur du sentier. Deux naïfs conscrits surviennent, récemment tondus,
avec cette incomparable tournure d'automates que donnent les premiers
jours de caserne. Ils devisent entre eux, parlant sans doute du pays et
de la payse; et tous les deux, innocemment, ratissent du couteau une
badine de saule. Une appréhension me saisit. Ah! ce n'est pas facile
que d'expérimenter sur la voie publique, où, lorsque se présente enfin
le fait épié depuis des années, l'arrivée d'un passant vient troubler,
mettre à néant, des chances qui ne se présenteront peut-être plus! Je
me lève, anxieux, pour faire place aux conscrits; je m'efface dans
l'oseraie et laisse l'étroit passage libre. Faire davantage n'était
pas prudent. Leur dire: Mes braves, ne passez pas là, c'eût été
empirer le mal. Ils auraient cru à quelque traquenard dissimulé sous le
sable; et des questions se seraient produites auxquelles ne pouvaient
se donner raison valable pour eux. Mon invitation d'ailleurs aurait
fait de ces désœuvrés des témoins, compagnie fort embarrassante en
de telles études. Je me lève donc sans rien dire, m'en remettant à
ma bonne étoile. Hélas! hélas! la bonne étoile me trahit: la lourde
semelle d'ordonnance vient juste appuyer sur le plafond du Sphex.
Un frisson me passa dans le corps comme si j'eusse reçu moi-même
l'empreinte de la chaussure ferrée.
Les conscrits passés, il fut procédé au sauvetage du contenu du terrier
en ruines. Le Sphex s'y trouvait, éclopé par la pression; et avec lui,
non seulement l'Acridien que j'avais vu introduire, mais encore deux
autres; en tout trois Criquets au lieu des Grillons habituels. Pour
quels motifs ce changement étrange? Le voisinage du terrier manquait-il
donc de Grillons, et l'Hyménoptère en détresse se dédommageait-il avec
des Acridiens: faute de grives se contentant de merles, ainsi que le
dit le proverbe? J'hésite à le croire, car ce voisinage n'avait rien
qui pût faire admettre l'absence du gibier favori. Un autre, plus
heureux, dégagera du problème cette nouvelle inconnue. Toujours est-il
que le Sphex à ailes jaunes, soit par nécessité impérieuse, soit pour
des motifs qui m'échappent, remplace parfois sa proie de prédilection,
le Grillon, par une autre proie, l'Acridien, sans ressemblance
extérieure avec le premier, mais qui est encore, lui aussi, un
Orthoptère.
L'observateur d'après lequel Lepeletier de Saint-Fargeau dit un mot
des mœurs du même Sphex a été témoin en Afrique, aux environs d'Oran,
d'un semblable approvisionnement en Criquets. Un Sphex à ailes
jaunes a été surpris par lui traînant un Acridien. Est-ce là un fait
accidentel comme celui dont j'ai été témoin sur les bords du Rhône?
Est-ce l'exception, est-ce la règle? Les Grillons manqueraient-ils
dans la campagne d'Oran, et l'Hyménoptère les remplacerait-il par des
Acridiens? La force des choses m'impose de faire la question sans y
trouver réponse.
C'est ici le lieu d'intercaler certain passage que je puise dans
l'_Introduction à l'Entomologie_ de Lacordaire, et contre lequel il me
tarde de protester. Le voici: «Darwin, qui a fait un livre exprès pour
prouver l'identité du principe intellectuel qui fait agir l'homme et
les animaux, se promenant un jour dans son jardin, aperçut à terre,
dans son allée, un Sphex qui venait de s'emparer d'une mouche presque
aussi grosse que lui. Darwin le vit couper avec ses mandibules la tête
et l'abdomen de sa victime, en ne gardant que le thorax, auquel étaient
restées attachées les ailes, après quoi il s'envola; mais un souffle de
vent, ayant frappé dans les ailes de la mouche, fit tourbillonner le
Sphex sur lui-même et l'empêchait d'avancer; là-dessus, il se posa de
nouveau dans l'allée, coupa une des ailes de la mouche, puis l'autre,
et, après avoir ainsi détruit la cause de son embarras, reprit son
vol avec le reste de sa proie. Ce fait porte les signes manifestes du
raisonnement. L'instinct pourrait avoir porté ce Sphex à couper les
ailes de sa victime avant de la porter dans son nid, ainsi que le font
quelques espèces du même genre; mais ici il y eut une suite d'idées et
de conséquences de ces idées, tout à fait inexplicables si l'on n'admet
pas l'intervention de la raison.»
Il manque à ce petit récit, qui si légèrement accorde la raison à un
insecte, je ne dirai pas la vérité, mais même la simple vraisemblance,
non dans l'acte lui-même, que j'admets sans réserve aucune, mais
dans les mobiles de l'acte. Darwin a vu ce qu'il nous dit, seulement
il s'est mépris sur le héros du drame, sur le drame lui-même et sa
signification. Il s'est profondément mépris, et je le prouve.
Et d'abord, le vieux savant anglais devait être assez versé dans la
connaissance des êtres qu'il ennoblit si libéralement, pour appeler
les choses par leur nom. Prenons alors le mot Sphex dans sa rigueur
scientifique. Dans cette hypothèse, par quelle étrange aberration ce
Sphex d'Angleterre, s'il y en a dans ce pays, choisissait-il pour proie
une mouche lorsque ses congénères chassent un gibier si différent,
des Orthoptères? En admettant même, à mon sens, l'inadmissible, une
mouche pour gibier de Sphex, d'autres impossibilités se pressent. Il
est maintenant d'évidence que les Hyménoptères fouisseurs n'apportent
pas à leurs larves des cadavres, mais une proie seulement engourdie,
paralysée. Que signifie alors cette proie dont le Sphex coupe la
tête, l'abdomen, les ailes? Le tronçon emporté n'est plus qu'un
morceau de cadavre, qui souillerait de son infection la cellule,
sans être d'aucune utilité pour la larve, dont l'éclosion n'aura lieu
que quelques jours après. C'est aussi clair que le jour: en faisant
son observation, Darwin n'avait pas devant lui un Sphex dans le sens
rigoureux du mot. Qu'a-t-il donc vu?
Le terme de mouche, par lequel est désignée la proie saisie, est
un mot fort vague, qui peut s'appliquer à la majorité de l'ordre
immense des Diptères, et nous laisse par conséquent indécis entre des
milliers d'espèces. L'expression de Sphex est très probablement, elle
aussi, prise dans un sens aussi peu déterminé. Sur la fin du dernier
siècle, à l'époque où parut le livre de Darwin, on désignait par
cette expression non seulement les Sphégiens proprement dits, mais en
particulier les Crabroniens. Or, parmi ces derniers, quelques-uns, pour
l'approvisionnement des larves, chassent des Diptères, des mouches,
proie qu'exige l'Hyménoptère inconnu du naturaliste anglais. Le Sphex
de Darwin serait-il donc un Crabronien? Pas davantage, car pour ces
chasseurs de Diptères, comme pour les chasseurs de tout autre gibier,
il faut des proies qui se conservent fraîches, immobiles, mais à demi
vivantes, pendant les quinze jours ou les trois semaines qu'exigent
l'éclosion des œufs et le complet développement des larves. A tous
ces petits ogres, il faut viande du jour, et non chair corrompue
ou même faisandée. C'est là une règle à laquelle je ne connais pas
d'exception. Le mot de Sphex ne peut donc être pris même avec sa
vieille signification.
Au lieu d'un fait précis, vraiment digne de la science, c'est une
énigme à déchiffrer. Continuons à sonder l'énigme. Divers Crabroniens,
par leur taille, leur forme, leur livrée, mélange de noir et de jaune,
ont avec les Guêpes une ressemblance assez grande pour tromper tout
regard non expert dans les délicates distinctions de l'entomologie. Aux
yeux de toute personne qui n'a pas fait sur pareil sujet des études
spéciales, un Crabronien est une Guêpe. Ne pourrait-il se faire que
l'observateur anglais, regardant les choses de haut et jugeant indigne
d'un sévère examen le fait infime qui devait néanmoins corroborer ses
transcendantes vues théoriques et faire accorder la raison à la bête,
ait commis à son tour une erreur, mais inverse et bien excusable, en
prenant une Guêpe pour un Crabronien? Je l'affirmerais presque et voici
mes raisons.
Les Guêpes, sinon toujours, du moins souvent, élèvent la famille avec
une nourriture animale; mais, au lieu d'amasser d'avance, dans chaque
cellule, une provision de gibier, elles distribuent la nourriture aux
larves, une à une et plusieurs fois par jour; elles les servent de
bouche à bouche, leur donnent la becquée, ainsi que le font le père
et la mère pour les oisillons. Et cette becquée se compose d'une fine
marmelade d'insectes broyés, porphyrisés entre les mandibules de la
Guêpe nourrice. Les insectes préférés pour la préparation de cette
pâtée du jeune âge sont des Diptères, des mouches vulgaires surtout;
si de la viande fraîche se présente, c'est une aubaine dont il est
largement profité. Qui n'a vu les Guêpes pénétrer audacieusement dans
nos cuisines ou se jeter sur l'étal des bouchers, pour découper un
lopin de chair à leur convenance et l'emporter aussitôt, dépouille
opime à l'usage des larves? Lorsque les volets à demi fermés découpent
sur le parquet d'un appartement une bande ensoleillée, où la Mouche
domestique vient faire voluptueusement la sieste ou s'épousseter les
ailes, qui n'a vu la Guêpe faire brusque irruption, fondre sur le
Diptère, le broyer entre les mandibules et fuir avec le butin? Encore
une pièce réservée aux carnivores nourrissons.
[Illustration: Nid de Polistes gallica.]
Tantôt sur les lieux mêmes de la prise, tantôt en route, tantôt au
nid, la pièce est démembrée. Les ailes, de valeur nutritive nulle,
sont coupées et rejetées; les pattes, pauvres de suc, sont parfois
aussi dédaignées. Reste un tronçon de cadavre, tête, thorax, abdomen,
unis ou séparés, que la Guêpe mâche et remâche pour la réduire en une
bouillie, régal des larves. J'ai essayé de me substituer aux nourrices
dans cette éducation avec une purée de mouches. Mon sujet d'expérience
était un nid de _Polistes gallica_, cette Guêpe qui fixe aux rameaux
d'un arbuste sa petite rosace de cellules en papier gris. Mon matériel
de cuisine était un morceau de plaque de marbre sur lequel je broyais
la marmelade de mouches, après avoir nettoyé les pièces de gibier,
c'est-à-dire après leur avoir enlevé les parties trop coriaces, ailes
et pattes; enfin la cuiller à bouche était une fine paille, au bout
de laquelle le mets était servi, d'une cellule à l'autre, à chaque
nourrisson entre-bâillant les mandibules non moins bien que le feraient
les oisillons d'un nid. Pour élever les couvées de moineaux, joie du
jeune âge, je ne m'y prenais pas autrement et ne réussissais pas mieux.
Tout marcha donc à souhait tant que ne faiblit pas ma patience, bien
mise à l'épreuve par une éducation si absorbante et si minutieuse.
[Illustration: Polistes gallica.]
A l'obscurité de l'énigme succède la pleine lumière du vrai au moyen
de l'observation que voici, faite avec tout le loisir que réclame une
rigoureuse précision. Dans les premiers jours d'octobre, deux grandes
touffes d'aster en fleur devant la porte de mon cabinet de travail
deviennent le rendez-vous d'une foule d'insectes, parmi lesquels
dominent l'Abeille domestique et un Éristale (_Eristalis tenax_). Il
s'en élève un doux murmure pareil à celui dont nous parle Virgile:
_Sæpè levi somnum suadebit inire susurro._
Mais si le poète n'y trouve qu'une excitation aux charmes du sommeil,
le naturaliste y voit sujet d'étude: tout ce petit peuple en liesse
sur les dernières fleurs de l'année lui fournira peut-être quelque
document inédit. Me voilà donc en observation devant les deux touffes
aux innombrables corolles lilacées.
L'air est d'un calme parfait, le soleil violent, l'atmosphère lourde,
signes d'un prochain orage, mais conditions éminemment favorables au
travail des Hyménoptères, qui semblent prévoir les pluies du lendemain
et redoublent d'activité pour mettre à profit l'heure présente. Les
Abeilles butinent donc avec ardeur, les Éristales volent gauchement
d'une fleur à l'autre. Par moments, au sein de la population paisible,
se gonflant le jabot de liqueur nectarée, fait soudaine irruption la
Guêpe, insecte de rapine qu'attire ici la proie et non le miel.
[Illustration: Eristale.]
Également ardentes au carnage, mais de force très inégale, deux espèces
se partagent l'exploitation du gibier: la Guêpe commune (_Vespa
vulgaris_), qui capture des Éristales, et la Guêpe frelon (_Vespa
crabo_), qui ravit des Abeilles domestiques. Des deux parts, la méthode
de chasse est la même. D'un vol impétueux, croisé et recroisé de mille
manières, les deux bandits explorent la nappe de fleurs, et brusquement
se précipitent vers la proie convoitée, qui, sur ses gardes, s'envole
tandis que le ravisseur, dans son élan, vient heurter du front la
fleur déserte. Alors la poursuite se continue dans les airs; on dirait
l'épervier chassant l'alouette. Mais l'Abeille et l'Éristale, par de
brusques crochets, ont bientôt déjoué les tentatives de la Guêpe, qui
reprend ses évolutions au-dessus de la gerbe de fleurs. Enfin, moins
prompte à la fuite, tôt ou tard une pièce est saisie. Aussitôt la Guêpe
commune se laisse choir avec son Éristale parmi le gazon; à l'instant
aussi, de mon côté, je me couche à terre, écartant doucement, des deux
mains, les feuilles mortes et les brins d'herbe qui pourraient gêner
le regard; et voici le drame auquel j'assiste, si les précautions sont
bien prises pour ne pas effaroucher le chasseur.
C'est d'abord entre la Guêpe et l'Éristale, plus gros qu'elle, une
lutte désordonnée dans le fouillis du gazon. Le Diptère est sans armes,
mais il est vigoureux; un aigu piaulement d'ailes dénote sa résistance
désespérée. La Guêpe porte poignard; mais elle ne connaît pas le
méthodique emploi de l'aiguillon, elle ignore les points vulnérables,
si bien connus des ravisseurs à qui proie longtemps fraîche est
nécessaire. Ce que réclament ses nourrissons, c'est une marmelade de
mouches broyées à l'instant même; et dès lors peu importe à la Guêpe la
manière dont le gibier est tué. Le dard opère donc sans méthode aucune,
à l'aveugle. On le voit s'adresser au dos de la victime, aux flancs,
à la tête, au thorax, au ventre indifféremment, suivant les chances
de la lutte corps à corps. L'Hyménoptère paralysant sa victime agit
en chirurgien, dont une main habile dirige le scalpel; la Guêpe tuant
sa proie agit en vulgaire assassin, qui, dans la lutte, poignarde au
hasard. Aussi la résistance de l'Éristale est longue; et sa mort est
la suite plutôt de coups de ciseaux que de coups de dague. Ces ciseaux
sont les mandibules de la Guêpe, taillant, éventrant, dépeçant. Quand
la pièce est bien garrottée, immobilisée entre les pattes du ravisseur,
la tête tombe d'un coup de mandibules; puis les ailes sont tranchées
à leur jonction avec l'épaule; les pattes les suivent, coupées une
à une; enfin le ventre est rejeté, mais vide des entrailles, que la
Guêpe paraît adjoindre au morceau préféré. Ce morceau est uniquement le
thorax, plus riche en muscles que le reste de l'Éristale. Sans tarder
davantage, la Guêpe l'emporte au vol, entre les pattes. Arrivée au nid,
elle en fera marmelade, pour distribuer la becquée aux larves.
A peu près ainsi agit le Frelon qui vient de saisir une Abeille; mais
avec lui, ravisseur géant, la lutte ne peut être de longue durée,
malgré l'aiguillon de la victime. Sur la fleur même où la capture a été
faite, plus souvent sur quelque rameau d'un arbuste du voisinage, le
Frelon prépare sa pièce. Le jabot de l'Abeille est tout d'abord crevé,
et le miel, qui en découle, lapé. La prise est ainsi double: prise
d'une goutte de miel, régal du chasseur, et prise de l'Hyménoptère,
régal de la larve. Parfois les ailes sont détachées, ainsi que
l'abdomen; mais, en général, le Frelon se contente de faire de
l'Abeille une masse informe, qu'il emporte sans rien dédaigner. C'est
au nid que les parties de valeur nutritive nulle, que les ailes surtout
doivent être rejetées. Enfin il lui arrive de préparer la marmelade
sur les lieux mêmes de chasse, c'est-à-dire de broyer l'Abeille entre
ses mandibules après en avoir retranché les ailes, les pattes et
quelquefois aussi l'abdomen.
Voilà donc bien, dans tous ses détails, le fait observé par Darwin. Une
Guêpe (_Vespa vulgaris_) saisit une grosse Mouche (_Eristalis tenax_);
à coups de mandibules, elle tranche la tête, les ailes, l'abdomen, les
pattes de la victime, et ne conserve que le thorax, qu'elle emporte au
vol. Mais ici, pas le moindre souffle d'air à invoquer pour expliquer
le motif du dépècement; d'ailleurs la chose se passe dans un abri
parfait, dans l'épaisseur du gazon. Le ravisseur rejette de sa proie ce
qu'il juge sans valeur pour ses larves; et tout se réduit là.
Bref, une Guêpe est certainement le héros du récit de Darwin. Que
devient alors ce calcul si rationnel de la bête qui, pour mieux lutter
contre le vent, coupe à sa proie l'abdomen, la tête, les ailes et
ne garde que le thorax? Il devient un fait des plus simples, d'où ne
découlent en rien les grosses conséquences que l'on veut en tirer: le
fait bien trivial d'une Guêpe qui, sur place, commence le dépècement
de sa proie et ne garde que le tronçon jugé digne des larves. Loin
d'y voir le moindre indice de raisonnement, je n'y trouve qu'un acte
d'instinct, si élémentaire qu'il ne vaut vraiment pas la peine de s'y
arrêter.
Rabaisser l'homme, exalter la bête pour établir un point de contact,
puis un point de fusion, telle a été, telle est encore la marche
générale dans les _hautes théories_ en vogue de nos jours. Ah! combien,
dans ces _sublimes théories_, engouement maladif de l'époque, ne
trouve-t-on pas, magistralement affirmées, de preuves qui, soumises aux
lumières expérimentales, finiraient dérisoirement comme le Sphex du
docte Erasme Darwin!
X
LE SPHEX LANGUEDOCIEN
Lorsqu'il a mûrement arrêté le plan de ses recherches, le chimiste, au
moment qui lui convient le mieux, mélange ses réactifs et met le feu
sous sa cornue. Il est maître du temps, des lieux, des circonstances.
Il choisit son heure, il s'isole dans la retraite du laboratoire, où
rien ne viendra le distraire de ses préoccupations; il fait naître à
son gré telle ou telle autre circonstance que la réflexion lui suggère:
il poursuit les secrets de la nature brute, dont la science peut
susciter, quand bon lui semble, les activités chimiques.
Les secrets de la nature vivante, non ceux de la structure anatomique,
mais bien ceux de la vie en action, de l'instinct surtout, font
à l'observateur des conditions bien autrement difficultueuses et
délicates. Loin de pouvoir disposer de son temps, on est esclave de
la saison, du jour, de l'heure, de l'instant même. Si l'occasion se
présente, il faut, sans hésiter, la saisir au passage, car de longtemps
peut-être ne se présentera-t-elle plus. Et comme elle se présente
d'habitude au moment où l'on y songe le moins, rien n'est prêt pour en
tirer avantageusement profit. Il faut sur-le-champ improviser son petit
matériel d'expérimentation, combiner ses plans, dresser sa tactique,
imaginer ses ruses; trop heureux encore si l'inspiration arrive assez
prompte pour vous permettre de tirer parti de la chance offerte. Cette
chance, d'ailleurs, ne se présente guère qu'à celui qui la recherche.
Il faut l'épier patiemment des jours et puis des jours, ici sur des
pentes sablonneuses exposées à toutes les ardeurs du soleil, là dans
l'étuve de quelque sentier encaissé entre de hautes berges, ailleurs
sur quelque corniche de grès dont la solidité n'inspire pas toujours
confiance. S'il vous est donné de pouvoir établir votre observatoire
sous un maigre olivier, qui fait semblant de vous protéger contre les
rayons d'un soleil implacable, bénissez le destin qui vous traite en
sybarite: votre lot est un Éden. Surtout, ayez l'œil au guet. L'endroit
est bon, et qui sait? d'un moment à l'autre l'occasion peut venir.