Franchissons maintenant l'équateur et allons tout là-bas, dans l'autre

hémisphère, aux îles Maurice et de la Réunion, nous y trouverons, non

un Sphex, mais un Hyménoptère très voisin, de même tribu, le Chlorion

comprimé, faisant la chasse à d'affreux Kakerlacs, fléau des denrées

dans les navires et dans les ports des colonies. Ces Kakerlacs ne sont

autre chose que des Blattes, dont une espèce hante nos habitations.

Qui ne connaît cet insecte puant, qui, de nuit, grâce à son corps

aplati comme le serait celui d'une énorme punaise, se glisse par les

interstices des meubles, par les fentes des cloisons et fait irruption

partout où il y a des provisions alimentaires à dévorer? Voilà la

Blatte de nos maisons, dégoûtante image de la non moins dégoûtante

proie chérie du Chlorion. Qu'a donc le Kakerlac pour être ainsi choisi

comme gibier par un confrère presque de nos Sphex? C'est bien simple:

avec sa forme de punaise, le Kakerlac est lui aussi un Orthoptère, aux

mêmes titres que le Grillon, l'Éphippigère, le Criquet. De ces six

exemples, les seuls à moi connus et de provenance si diverse, peut-être

serait-il permis de conclure que tous les Sphex sont chasseurs

d'Orthoptères. Sans adopter une conclusion aussi générale, on voit du

moins quel doit être, la plupart du temps, chez le Sphex, la nourriture

des larves.

A ce choix surprenant, il y a une cause. Quelle est-elle? Quels motifs

déterminent un ordinaire, qui, dans les limites rigoureuses d'un même

ordre entomologique, se compose ici d'infects Kakerlacs, ailleurs de

Criquets un peu secs, mais de haut goût, ailleurs encore de Grillons

dodus ou bien d'Éphippigères corpulentes? J'avoue n'y rien comprendre,

absolument rien, et livre à d'autres le problème. Remarquons cependant

que les Orthoptères sont, parmi les insectes, ce que les ruminants sont

parmi les mammifères. Doués d'une puissante panse et d'un caractère

placide, ils pâturent l'herbage et prennent aisément du ventre. Ils

sont nombreux, partout répandus, de démarche lente, qui en rend la

capture facile; ils sont en outre de taille avantageuse, qui en fait

de maîtresses pièces. Qui nous dira si les Sphex, vigoureux ravisseurs

à qui forte proie est nécessaire, ne trouvent, dans ces ruminants de

la classe des insectes, ce que nous trouvons nous-mêmes dans nos

ruminants domestiques, le mouton et le bœuf, des victimes pacifiques,

riches de chair? C'est un peut-être, mais rien de plus.

J'ai mieux qu'un peut-être pour une autre question tout aussi

importante. Les consommateurs d'Orthoptères ne varient-ils jamais

leur régime? Si le gibier préféré vient à manquer, ne peuvent-ils en

accepter un autre? Le Sphex languedocien trouve-t-il qu'en ce monde,

après la grasse Éphippigère, il n'y a plus rien de bon? Le Sphex à

bordures blanches n'admet-il à sa table que des Criquets; et le Sphex

à ailes jaunes que des Grillons? Ou bien suivant les temps, les lieux,

les circonstances, chacun supplée-t-il les vivres de prédilection qui

manquent, par d'autres à peu près équivalents? Constater de pareils

faits, s'il s'en produit, serait d'importance majeure, car ils nous

enseigneraient si les inspirations de l'instinct sont absolues,

immuables, ou bien si elles varient et dans quelles limites. Il est

vrai que dans les cellules d'un même Cerceris sont enfouies les espèces

les plus variées soit du groupe Bupreste, soit du groupe Charançon,

ce qui démontre pour le chasseur une grande latitude de choix; mais

pareille extension des domaines de chasse ne peut être supposée chez

les Sphex, que j'ai vus si fidèles à une proie exclusive, toujours

la même pour chacun d'eux, et qui d'ailleurs trouvent parmi les

Orthoptères des groupes à formes les plus différentes. J'ai eu la

bonne fortune néanmoins de recueillir un cas, un seul, de changement

complet dans la nourriture de la larve, et je l'inscris d'autant

plus volontiers dans les archives Sphégiennes, que de pareils faits,

scrupuleusement observés, seront un jour des matériaux de fondation

pour qui voudra édifier sur des bases solides la psychologie de

l'instinct.

Voici le fait. La scène se passe sur une jetée au bord du Rhône.

D'un côté le grand fleuve, aux eaux mugissantes; de l'autre un épais

fourré d'osiers, de saules, de roseaux; entre les deux, un étroit

sentier, matelassé de sable fin. Un Sphex à ailes jaunes se présente,

sautillant, traînant sa proie. Qu'aperçois-je! la proie n'est pas

un Grillon, mais un vulgaire acridien, un Criquet! Et cependant

l'Hyménoptère est bien le Sphex qui m'est si familier, le Sphex à ailes

jaunes, le passionné chasseur de Grillons. A peine puis-je en croire le

témoignage de mes yeux.--Le terrier n'est pas loin: l'insecte y pénètre

et emmagasine son butin. Je m'assieds, décidé à attendre une nouvelle

expédition, des heures s'il le faut, pour voir si l'extraordinaire

capture se renouvellera. Dans ma position assis, j'occupe toute la

largeur du sentier. Deux naïfs conscrits surviennent, récemment tondus,

avec cette incomparable tournure d'automates que donnent les premiers

jours de caserne. Ils devisent entre eux, parlant sans doute du pays et

de la payse; et tous les deux, innocemment, ratissent du couteau une

badine de saule. Une appréhension me saisit. Ah! ce n'est pas facile

que d'expérimenter sur la voie publique, où, lorsque se présente enfin

le fait épié depuis des années, l'arrivée d'un passant vient troubler,

mettre à néant, des chances qui ne se présenteront peut-être plus! Je

me lève, anxieux, pour faire place aux conscrits; je m'efface dans

l'oseraie et laisse l'étroit passage libre. Faire davantage n'était

pas prudent. Leur dire: Mes braves, ne passez pas là, c'eût été

empirer le mal. Ils auraient cru à quelque traquenard dissimulé sous le

sable; et des questions se seraient produites auxquelles ne pouvaient

se donner raison valable pour eux. Mon invitation d'ailleurs aurait

fait de ces désœuvrés des témoins, compagnie fort embarrassante en

de telles études. Je me lève donc sans rien dire, m'en remettant à

ma bonne étoile. Hélas! hélas! la bonne étoile me trahit: la lourde

semelle d'ordonnance vient juste appuyer sur le plafond du Sphex.

Un frisson me passa dans le corps comme si j'eusse reçu moi-même

l'empreinte de la chaussure ferrée.

Les conscrits passés, il fut procédé au sauvetage du contenu du terrier

en ruines. Le Sphex s'y trouvait, éclopé par la pression; et avec lui,

non seulement l'Acridien que j'avais vu introduire, mais encore deux

autres; en tout trois Criquets au lieu des Grillons habituels. Pour

quels motifs ce changement étrange? Le voisinage du terrier manquait-il

donc de Grillons, et l'Hyménoptère en détresse se dédommageait-il avec

des Acridiens: faute de grives se contentant de merles, ainsi que le

dit le proverbe? J'hésite à le croire, car ce voisinage n'avait rien

qui pût faire admettre l'absence du gibier favori. Un autre, plus

heureux, dégagera du problème cette nouvelle inconnue. Toujours est-il

que le Sphex à ailes jaunes, soit par nécessité impérieuse, soit pour

des motifs qui m'échappent, remplace parfois sa proie de prédilection,

le Grillon, par une autre proie, l'Acridien, sans ressemblance

extérieure avec le premier, mais qui est encore, lui aussi, un

Orthoptère.

L'observateur d'après lequel Lepeletier de Saint-Fargeau dit un mot

des mœurs du même Sphex a été témoin en Afrique, aux environs d'Oran,

d'un semblable approvisionnement en Criquets. Un Sphex à ailes

jaunes a été surpris par lui traînant un Acridien. Est-ce là un fait

accidentel comme celui dont j'ai été témoin sur les bords du Rhône?

Est-ce l'exception, est-ce la règle? Les Grillons manqueraient-ils

dans la campagne d'Oran, et l'Hyménoptère les remplacerait-il par des

Acridiens? La force des choses m'impose de faire la question sans y

trouver réponse.

C'est ici le lieu d'intercaler certain passage que je puise dans

l'_Introduction à l'Entomologie_ de Lacordaire, et contre lequel il me

tarde de protester. Le voici: «Darwin, qui a fait un livre exprès pour

prouver l'identité du principe intellectuel qui fait agir l'homme et

les animaux, se promenant un jour dans son jardin, aperçut à terre,

dans son allée, un Sphex qui venait de s'emparer d'une mouche presque

aussi grosse que lui. Darwin le vit couper avec ses mandibules la tête

et l'abdomen de sa victime, en ne gardant que le thorax, auquel étaient

restées attachées les ailes, après quoi il s'envola; mais un souffle de

vent, ayant frappé dans les ailes de la mouche, fit tourbillonner le

Sphex sur lui-même et l'empêchait d'avancer; là-dessus, il se posa de

nouveau dans l'allée, coupa une des ailes de la mouche, puis l'autre,

et, après avoir ainsi détruit la cause de son embarras, reprit son

vol avec le reste de sa proie. Ce fait porte les signes manifestes du

raisonnement. L'instinct pourrait avoir porté ce Sphex à couper les

ailes de sa victime avant de la porter dans son nid, ainsi que le font

quelques espèces du même genre; mais ici il y eut une suite d'idées et

de conséquences de ces idées, tout à fait inexplicables si l'on n'admet

pas l'intervention de la raison.»

Il manque à ce petit récit, qui si légèrement accorde la raison à un

insecte, je ne dirai pas la vérité, mais même la simple vraisemblance,

non dans l'acte lui-même, que j'admets sans réserve aucune, mais

dans les mobiles de l'acte. Darwin a vu ce qu'il nous dit, seulement

il s'est mépris sur le héros du drame, sur le drame lui-même et sa

signification. Il s'est profondément mépris, et je le prouve.

Et d'abord, le vieux savant anglais devait être assez versé dans la

connaissance des êtres qu'il ennoblit si libéralement, pour appeler

les choses par leur nom. Prenons alors le mot Sphex dans sa rigueur

scientifique. Dans cette hypothèse, par quelle étrange aberration ce

Sphex d'Angleterre, s'il y en a dans ce pays, choisissait-il pour proie

une mouche lorsque ses congénères chassent un gibier si différent,

des Orthoptères? En admettant même, à mon sens, l'inadmissible, une

mouche pour gibier de Sphex, d'autres impossibilités se pressent. Il

est maintenant d'évidence que les Hyménoptères fouisseurs n'apportent

pas à leurs larves des cadavres, mais une proie seulement engourdie,

paralysée. Que signifie alors cette proie dont le Sphex coupe la

tête, l'abdomen, les ailes? Le tronçon emporté n'est plus qu'un

morceau de cadavre, qui souillerait de son infection la cellule,

sans être d'aucune utilité pour la larve, dont l'éclosion n'aura lieu

que quelques jours après. C'est aussi clair que le jour: en faisant

son observation, Darwin n'avait pas devant lui un Sphex dans le sens

rigoureux du mot. Qu'a-t-il donc vu?

Le terme de mouche, par lequel est désignée la proie saisie, est

un mot fort vague, qui peut s'appliquer à la majorité de l'ordre

immense des Diptères, et nous laisse par conséquent indécis entre des

milliers d'espèces. L'expression de Sphex est très probablement, elle

aussi, prise dans un sens aussi peu déterminé. Sur la fin du dernier

siècle, à l'époque où parut le livre de Darwin, on désignait par

cette expression non seulement les Sphégiens proprement dits, mais en

particulier les Crabroniens. Or, parmi ces derniers, quelques-uns, pour

l'approvisionnement des larves, chassent des Diptères, des mouches,

proie qu'exige l'Hyménoptère inconnu du naturaliste anglais. Le Sphex

de Darwin serait-il donc un Crabronien? Pas davantage, car pour ces

chasseurs de Diptères, comme pour les chasseurs de tout autre gibier,

il faut des proies qui se conservent fraîches, immobiles, mais à demi

vivantes, pendant les quinze jours ou les trois semaines qu'exigent

l'éclosion des œufs et le complet développement des larves. A tous

ces petits ogres, il faut viande du jour, et non chair corrompue

ou même faisandée. C'est là une règle à laquelle je ne connais pas

d'exception. Le mot de Sphex ne peut donc être pris même avec sa

vieille signification.

Au lieu d'un fait précis, vraiment digne de la science, c'est une

énigme à déchiffrer. Continuons à sonder l'énigme. Divers Crabroniens,

par leur taille, leur forme, leur livrée, mélange de noir et de jaune,

ont avec les Guêpes une ressemblance assez grande pour tromper tout

regard non expert dans les délicates distinctions de l'entomologie. Aux

yeux de toute personne qui n'a pas fait sur pareil sujet des études

spéciales, un Crabronien est une Guêpe. Ne pourrait-il se faire que

l'observateur anglais, regardant les choses de haut et jugeant indigne

d'un sévère examen le fait infime qui devait néanmoins corroborer ses

transcendantes vues théoriques et faire accorder la raison à la bête,

ait commis à son tour une erreur, mais inverse et bien excusable, en

prenant une Guêpe pour un Crabronien? Je l'affirmerais presque et voici

mes raisons.

Les Guêpes, sinon toujours, du moins souvent, élèvent la famille avec

une nourriture animale; mais, au lieu d'amasser d'avance, dans chaque

cellule, une provision de gibier, elles distribuent la nourriture aux

larves, une à une et plusieurs fois par jour; elles les servent de

bouche à bouche, leur donnent la becquée, ainsi que le font le père

et la mère pour les oisillons. Et cette becquée se compose d'une fine

marmelade d'insectes broyés, porphyrisés entre les mandibules de la

Guêpe nourrice. Les insectes préférés pour la préparation de cette

pâtée du jeune âge sont des Diptères, des mouches vulgaires surtout;

si de la viande fraîche se présente, c'est une aubaine dont il est

largement profité. Qui n'a vu les Guêpes pénétrer audacieusement dans

nos cuisines ou se jeter sur l'étal des bouchers, pour découper un

lopin de chair à leur convenance et l'emporter aussitôt, dépouille

opime à l'usage des larves? Lorsque les volets à demi fermés découpent

sur le parquet d'un appartement une bande ensoleillée, où la Mouche

domestique vient faire voluptueusement la sieste ou s'épousseter les

ailes, qui n'a vu la Guêpe faire brusque irruption, fondre sur le

Diptère, le broyer entre les mandibules et fuir avec le butin? Encore

une pièce réservée aux carnivores nourrissons.

[Illustration: Nid de Polistes gallica.]

Tantôt sur les lieux mêmes de la prise, tantôt en route, tantôt au

nid, la pièce est démembrée. Les ailes, de valeur nutritive nulle,

sont coupées et rejetées; les pattes, pauvres de suc, sont parfois

aussi dédaignées. Reste un tronçon de cadavre, tête, thorax, abdomen,

unis ou séparés, que la Guêpe mâche et remâche pour la réduire en une

bouillie, régal des larves. J'ai essayé de me substituer aux nourrices

dans cette éducation avec une purée de mouches. Mon sujet d'expérience

était un nid de _Polistes gallica_, cette Guêpe qui fixe aux rameaux

d'un arbuste sa petite rosace de cellules en papier gris. Mon matériel

de cuisine était un morceau de plaque de marbre sur lequel je broyais

la marmelade de mouches, après avoir nettoyé les pièces de gibier,

c'est-à-dire après leur avoir enlevé les parties trop coriaces, ailes

et pattes; enfin la cuiller à bouche était une fine paille, au bout

de laquelle le mets était servi, d'une cellule à l'autre, à chaque

nourrisson entre-bâillant les mandibules non moins bien que le feraient

les oisillons d'un nid. Pour élever les couvées de moineaux, joie du

jeune âge, je ne m'y prenais pas autrement et ne réussissais pas mieux.

Tout marcha donc à souhait tant que ne faiblit pas ma patience, bien

mise à l'épreuve par une éducation si absorbante et si minutieuse.

[Illustration: Polistes gallica.]

A l'obscurité de l'énigme succède la pleine lumière du vrai au moyen

de l'observation que voici, faite avec tout le loisir que réclame une

rigoureuse précision. Dans les premiers jours d'octobre, deux grandes

touffes d'aster en fleur devant la porte de mon cabinet de travail

deviennent le rendez-vous d'une foule d'insectes, parmi lesquels

dominent l'Abeille domestique et un Éristale (_Eristalis tenax_). Il

s'en élève un doux murmure pareil à celui dont nous parle Virgile:

_Sæpè levi somnum suadebit inire susurro._

Mais si le poète n'y trouve qu'une excitation aux charmes du sommeil,

le naturaliste y voit sujet d'étude: tout ce petit peuple en liesse

sur les dernières fleurs de l'année lui fournira peut-être quelque

document inédit. Me voilà donc en observation devant les deux touffes

aux innombrables corolles lilacées.

L'air est d'un calme parfait, le soleil violent, l'atmosphère lourde,

signes d'un prochain orage, mais conditions éminemment favorables au

travail des Hyménoptères, qui semblent prévoir les pluies du lendemain

et redoublent d'activité pour mettre à profit l'heure présente. Les

Abeilles butinent donc avec ardeur, les Éristales volent gauchement

d'une fleur à l'autre. Par moments, au sein de la population paisible,

se gonflant le jabot de liqueur nectarée, fait soudaine irruption la

Guêpe, insecte de rapine qu'attire ici la proie et non le miel.

[Illustration: Eristale.]

Également ardentes au carnage, mais de force très inégale, deux espèces

se partagent l'exploitation du gibier: la Guêpe commune (_Vespa

vulgaris_), qui capture des Éristales, et la Guêpe frelon (_Vespa

crabo_), qui ravit des Abeilles domestiques. Des deux parts, la méthode

de chasse est la même. D'un vol impétueux, croisé et recroisé de mille

manières, les deux bandits explorent la nappe de fleurs, et brusquement

se précipitent vers la proie convoitée, qui, sur ses gardes, s'envole

tandis que le ravisseur, dans son élan, vient heurter du front la

fleur déserte. Alors la poursuite se continue dans les airs; on dirait

l'épervier chassant l'alouette. Mais l'Abeille et l'Éristale, par de

brusques crochets, ont bientôt déjoué les tentatives de la Guêpe, qui

reprend ses évolutions au-dessus de la gerbe de fleurs. Enfin, moins

prompte à la fuite, tôt ou tard une pièce est saisie. Aussitôt la Guêpe

commune se laisse choir avec son Éristale parmi le gazon; à l'instant

aussi, de mon côté, je me couche à terre, écartant doucement, des deux

mains, les feuilles mortes et les brins d'herbe qui pourraient gêner

le regard; et voici le drame auquel j'assiste, si les précautions sont

bien prises pour ne pas effaroucher le chasseur.

C'est d'abord entre la Guêpe et l'Éristale, plus gros qu'elle, une

lutte désordonnée dans le fouillis du gazon. Le Diptère est sans armes,

mais il est vigoureux; un aigu piaulement d'ailes dénote sa résistance

désespérée. La Guêpe porte poignard; mais elle ne connaît pas le

méthodique emploi de l'aiguillon, elle ignore les points vulnérables,

si bien connus des ravisseurs à qui proie longtemps fraîche est

nécessaire. Ce que réclament ses nourrissons, c'est une marmelade de

mouches broyées à l'instant même; et dès lors peu importe à la Guêpe la

manière dont le gibier est tué. Le dard opère donc sans méthode aucune,

à l'aveugle. On le voit s'adresser au dos de la victime, aux flancs,

à la tête, au thorax, au ventre indifféremment, suivant les chances

de la lutte corps à corps. L'Hyménoptère paralysant sa victime agit

en chirurgien, dont une main habile dirige le scalpel; la Guêpe tuant

sa proie agit en vulgaire assassin, qui, dans la lutte, poignarde au

hasard. Aussi la résistance de l'Éristale est longue; et sa mort est

la suite plutôt de coups de ciseaux que de coups de dague. Ces ciseaux

sont les mandibules de la Guêpe, taillant, éventrant, dépeçant. Quand

la pièce est bien garrottée, immobilisée entre les pattes du ravisseur,

la tête tombe d'un coup de mandibules; puis les ailes sont tranchées

à leur jonction avec l'épaule; les pattes les suivent, coupées une

à une; enfin le ventre est rejeté, mais vide des entrailles, que la

Guêpe paraît adjoindre au morceau préféré. Ce morceau est uniquement le

thorax, plus riche en muscles que le reste de l'Éristale. Sans tarder

davantage, la Guêpe l'emporte au vol, entre les pattes. Arrivée au nid,

elle en fera marmelade, pour distribuer la becquée aux larves.

A peu près ainsi agit le Frelon qui vient de saisir une Abeille; mais

avec lui, ravisseur géant, la lutte ne peut être de longue durée,

malgré l'aiguillon de la victime. Sur la fleur même où la capture a été

faite, plus souvent sur quelque rameau d'un arbuste du voisinage, le

Frelon prépare sa pièce. Le jabot de l'Abeille est tout d'abord crevé,

et le miel, qui en découle, lapé. La prise est ainsi double: prise

d'une goutte de miel, régal du chasseur, et prise de l'Hyménoptère,

régal de la larve. Parfois les ailes sont détachées, ainsi que

l'abdomen; mais, en général, le Frelon se contente de faire de

l'Abeille une masse informe, qu'il emporte sans rien dédaigner. C'est

au nid que les parties de valeur nutritive nulle, que les ailes surtout

doivent être rejetées. Enfin il lui arrive de préparer la marmelade

sur les lieux mêmes de chasse, c'est-à-dire de broyer l'Abeille entre

ses mandibules après en avoir retranché les ailes, les pattes et

quelquefois aussi l'abdomen.

Voilà donc bien, dans tous ses détails, le fait observé par Darwin. Une

Guêpe (_Vespa vulgaris_) saisit une grosse Mouche (_Eristalis tenax_);

à coups de mandibules, elle tranche la tête, les ailes, l'abdomen, les

pattes de la victime, et ne conserve que le thorax, qu'elle emporte au

vol. Mais ici, pas le moindre souffle d'air à invoquer pour expliquer

le motif du dépècement; d'ailleurs la chose se passe dans un abri

parfait, dans l'épaisseur du gazon. Le ravisseur rejette de sa proie ce

qu'il juge sans valeur pour ses larves; et tout se réduit là.

Bref, une Guêpe est certainement le héros du récit de Darwin. Que

devient alors ce calcul si rationnel de la bête qui, pour mieux lutter

contre le vent, coupe à sa proie l'abdomen, la tête, les ailes et

ne garde que le thorax? Il devient un fait des plus simples, d'où ne

découlent en rien les grosses conséquences que l'on veut en tirer: le

fait bien trivial d'une Guêpe qui, sur place, commence le dépècement

de sa proie et ne garde que le tronçon jugé digne des larves. Loin

d'y voir le moindre indice de raisonnement, je n'y trouve qu'un acte

d'instinct, si élémentaire qu'il ne vaut vraiment pas la peine de s'y

arrêter.

Rabaisser l'homme, exalter la bête pour établir un point de contact,

puis un point de fusion, telle a été, telle est encore la marche

générale dans les _hautes théories_ en vogue de nos jours. Ah! combien,

dans ces _sublimes théories_, engouement maladif de l'époque, ne

trouve-t-on pas, magistralement affirmées, de preuves qui, soumises aux

lumières expérimentales, finiraient dérisoirement comme le Sphex du

docte Erasme Darwin!

X

LE SPHEX LANGUEDOCIEN

Lorsqu'il a mûrement arrêté le plan de ses recherches, le chimiste, au

moment qui lui convient le mieux, mélange ses réactifs et met le feu

sous sa cornue. Il est maître du temps, des lieux, des circonstances.

Il choisit son heure, il s'isole dans la retraite du laboratoire, où

rien ne viendra le distraire de ses préoccupations; il fait naître à

son gré telle ou telle autre circonstance que la réflexion lui suggère:

il poursuit les secrets de la nature brute, dont la science peut

susciter, quand bon lui semble, les activités chimiques.

Les secrets de la nature vivante, non ceux de la structure anatomique,

mais bien ceux de la vie en action, de l'instinct surtout, font

à l'observateur des conditions bien autrement difficultueuses et

délicates. Loin de pouvoir disposer de son temps, on est esclave de

la saison, du jour, de l'heure, de l'instant même. Si l'occasion se

présente, il faut, sans hésiter, la saisir au passage, car de longtemps

peut-être ne se présentera-t-elle plus. Et comme elle se présente

d'habitude au moment où l'on y songe le moins, rien n'est prêt pour en

tirer avantageusement profit. Il faut sur-le-champ improviser son petit

matériel d'expérimentation, combiner ses plans, dresser sa tactique,

imaginer ses ruses; trop heureux encore si l'inspiration arrive assez

prompte pour vous permettre de tirer parti de la chance offerte. Cette

chance, d'ailleurs, ne se présente guère qu'à celui qui la recherche.

Il faut l'épier patiemment des jours et puis des jours, ici sur des

pentes sablonneuses exposées à toutes les ardeurs du soleil, là dans

l'étuve de quelque sentier encaissé entre de hautes berges, ailleurs

sur quelque corniche de grès dont la solidité n'inspire pas toujours

confiance. S'il vous est donné de pouvoir établir votre observatoire

sous un maigre olivier, qui fait semblant de vous protéger contre les

rayons d'un soleil implacable, bénissez le destin qui vous traite en

sybarite: votre lot est un Éden. Surtout, ayez l'œil au guet. L'endroit

est bon, et qui sait? d'un moment à l'autre l'occasion peut venir.

Souvenirs entomologiques · 第 9 / 23 段