Lorsque, sur un emplacement commun, de nombreux terriers sont creusés

et approvisionnés ensuite, il suffit d'attendre sur les lieux pour voir

arriver les chasseurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, avec le gibier

saisi. Il est alors facile d'essayer sur les arrivants la substitution

d'une proie vivante à la pièce sacrifiée, et de renouveler l'épreuve

aussi souvent qu'on le désire. En outre, la certitude de ne pas manquer

de sujets d'observation, au moment voulu, permet de tout disposer

à l'avance. Avec le Sphex languedocien, ces conditions de succès

n'existent plus. Se mettre en course à sa recherche expresse, avec le

matériel préparé, est à peu près inutile, tant l'insecte aux mœurs

solitaires est disséminé un à un sur de grandes étendues. D'ailleurs,

si vous le rencontrez, ce sera la plupart du temps en une heure

d'oisiveté, et vous n'obtiendrez rien de lui. C'est, disons-le encore,

presque toujours à l'improviste, lorsque la préoccupation n'est plus

là, que le Sphex se présente, traînant son Ephippigère.

Voilà le moment, le seul moment propice pour essayer une substitution

de gibier et engager le chasseur à vous rendre témoin de ses coups de

stylet. Procurons-nous vite une pièce de substitution, une Ephippigère

vivante. Hâtons-nous, le temps presse: dans quelques minutes, le

terrier aura reçu les vivres et la magnifique occasion sera perdue.

Faut-il parler de mes dépits en ces instants de bonne fortune, appât

dérisoire offert par le hasard! J'ai là, sous les yeux, matière à de

curieuses observations, et je ne peux en profiter! Je ne peux dérober

son secret au Sphex faute d'avoir à lui offrir l'équivalent de sa

capture! Allez donc songer, n'ayant que peu de minutes disponibles, à

vous mettre en campagne pour la recherche d'une pièce de substitution,

lorsqu'il m'a fallu trois journées de folles courses avant de trouver

les Charançons de mes Cerceris! Cette tentative désespérée, à deux

reprises cependant, je l'ai essayée. Ah! si le garde champêtre m'eût

surpris en ces moments-là, courant affolé par les vignes, quelle

bonne occasion pour lui de croire au maraudage et de verbaliser!

Pampres et grappes, rien n'était respecté dans la précipitation de mes

pas, entravés au milieu des lianes. A tout prix, il me fallait une

Éphippigère, il me la fallait sur-le-champ. Et je l'eus une fois, en

mes expéditions si promptement conduites. J'en rayonnais de joie, ne

soupçonnant pas l'amer déboire qui m'attendait.

Pourvu que j'arrive à temps, pourvu que le Sphex soit encore occupé au

charroi de sa pièce! Béni soit le ciel! tout me favorise. L'Hyménoptère

est encore assez loin du terrier et traîne toujours sa victime. Avec

des pinces, je tiraille doucement celle-ci par derrière. Le chasseur

résiste, s'acharne aux antennes et ne veut lâcher prise. Je tire plus

fort, jusqu'à faire reculer le voiturier; rien n'y fait: le Sphex ne

démord pas. J'avais sur moi de fins ciseaux, faisant partie de ma

petite trousse entomologique. J'en fais usage, et d'un coup promptement

donné, je coupe les cordons de l'attelage, les longues antennes de

l'Éphippigère. Le Sphex va toujours de l'avant, mais bientôt s'arrête

surpris de la soudaine diminution du poids que vient de subir le

fardeau traîné. Ce fardeau, en effet, se réduit pour lui maintenant aux

seules antennes, détachées par mes malicieux artifices. Le faix réel,

l'insecte lourd et ventru, est resté en arrière, aussitôt remplacé

par ma pièce vivante. L'Hyménoptère se retourne, lâche les cordons

que rien ne suit et revient sur ses pas. Le voilà face à face avec

la proie substituée à la sienne. Il l'examine, en fait le tour avec

une méfiante circonspection, puis s'arrête, se mouille la patte de

salive et se met à se laver les yeux. En cette posture de méditation,

lui passerait-il dans l'intellect quelque chose comme ceci: «Ah çà!

est-ce que je veille, est-ce que je dors? Y vois-je clair ou non?

Cette affaire-là n'est pas la mienne. De qui, de quoi suis-je dupe

ici?» Toujours est-il que le Sphex ne s'empresse guère de porter les

mandibules sur ma proie. Il s'en tient à distance et ne témoigne la

moindre velléité de la saisir. Pour l'exciter, du bout des doigts je

lui présente l'insecte, je lui mets presque les antennes sous la dent.

Son audacieuse familiarité m'est connue: je sais qu'il vient prendre,

sans hésitation aucune, au bout de vos doigts, la proie qu'on lui a

enlevée et qu'on lui présente ensuite.

Qu'est ceci? Dédaigneux de mes offres, le Sphex recule au lieu de

happer ce que je mets à sa portée. Je replace à terre l'Éphippigère,

qui, cette fois, d'un mouvement étourdi, inconscient du danger, va

droit à son assassin. Nous y sommes.--Hélas! non: le Sphex continue à

reculer, en vrai poltron; et finalement s'envole. Je ne l'ai plus revu.

Ainsi finit, à ma confusion, une expérience, qui m'avait tant chauffé

l'enthousiasme.

Plus tard et peu à peu, à mesure que j'ai visité un plus grand nombre

de terriers, j'ai fini par me rendre compte de mon insuccès et du refus

obstiné du Sphex. Pour approvisionnement, j'ai toujours trouvé, sans

exception aucune, une Éphippigère femelle, recelant dans le ventre

une copieuse et succulente grappe d'œufs. C'est là, paraît-il, la

victuaille préférée des larves. Or, dans ma course précipitée à travers

les vignes, j'avais mis la main sur une Éphippigère de l'autre sexe.

C'était un mâle que j'offrais au Sphex. Plus clairvoyant que moi dans

cette haute question des vivres, l'Hyménoptère n'avait pas voulu de mon

gibier. «Un mâle, c'est bien là le dîner de mes larves! Et pour qui les

prend-on?»--Quel tact dans ces fins gourmets qui savent différencier

les chairs tendres de la femelle, des chairs relativement arides des

mâles! Quelle précision de coup-d'œil pour reconnaître à l'instant les

deux sexes, pareils de forme et de coloration! La femelle porte au

bout du ventre le sabre, l'oviscapte enfouissant les œufs en terre; et

voilà, peu s'en faut, le seul trait qui, extérieurement, la distingue

du mâle. Ce caractère différentiel n'échappe jamais au perspicace

Sphex; et voilà pourquoi, dans mon expérience, l'Hyménoptère se

frottait les yeux, profondément ahuri de voir privée de sabre une proie

qu'il savait très bien en être pourvue quand il l'avait saisie. Devant

pareil changement, que devait-il se passer dans sa petite cervelle de

Sphex?

Suivons maintenant l'Hyménoptère lorsque, le terrier étant prêt, il

va retrouver sa victime, abandonnée non loin de là après la capture

et l'opération de la paralysie. L'Éphippigère est dans un état

comparable à celui du Grillon sacrifié par le Sphex à ailes jaunes,

preuve certaine de coups d'aiguillons du thorax. Néanmoins, bien des

mouvements persistent encore, mais dépourvus d'ensemble, quoique doués

d'une certaine vigueur. Impuissant à se tenir sur ses jambes, l'insecte

gît sur le flanc ou sur le dos. Il remue rapidement ses longues

antennes, ainsi que les palpes; il ouvre, referme les mandibules et

mord avec la même force que dans l'état normal. L'abdomen exécute de

nombreuses et profondes pulsations. L'oviscapte est brusquement ramené

sous le ventre, contre lequel il vient s'appliquer presque. Les pattes

s'agitent, mais avec paresse et sans ordre; les médianes semblent plus

engourdies que les autres. Au stimulant de la pointe d'une aiguille,

tout le corps est pris d'un tressaillement désordonné; des efforts

sont faits pour se relever et marcher, sans pouvoir y parvenir. Bref,

l'animal serait plein de vie, si ce n'était l'impossibilité de la

locomotion et même de la simple station sur jambes. Il y a donc ici

paralysie tout à fait locale, paralysie des pattes, ou plutôt abolition

partielle et ataxie de leurs mouvements. Cet état si incomplet

d'inertie aurait-il pour cause quelque disposition particulière du

système nerveux de la victime, ou bien proviendrait-il de ce que

l'Hyménoptère se borne à un seul coup de dard, au lieu de piquer chaque

ganglion du thorax, ainsi que le fait le chasseur de Grillons? C'est ce

que j'ignore.

Telle qu'elle est, avec ses tressaillements, ses convulsions, ses

mouvements dépourvus d'ensemble, la victime n'est pas moins hors d'état

de nuire à la larve qui doit la dévorer. J'ai retiré du terrier du

Sphex des Éphippigères se démenant avec la même vigueur qu'aux premiers

instants de leur demi-paralysie; et néanmoins le faible vermisseau,

éclos depuis quelques heures à peine, attaquait de la dent, en pleine

sécurité, la gigantesque victime; le nain, sans péril pour lui, mordait

sur le colosse. Ce frappant résultat est la conséquence du point que

choisit la mère pour le dépôt de l'œuf. J'ai déjà dit comment le Sphex

à ailes jaunes colle son œuf sur la poitrine du Grillon, un peu par

côté, entre la première et la seconde paire de pattes. C'est un point

identique que choisit le Sphex à bordures blanches: c'est un point

analogue, un peu plus reculé en arrière, vers la base de l'une des

grosses cuisses postérieures, qu'adopte le Sphex languedocien; faisant

preuve ainsi tous les trois, par cette concordance, d'un tact admirable

pour discerner la place où l'œuf doit être en sécurité.

Considérons, en effet, l'Éphippigère clôturée dans le terrier. Elle

est étendue sur le dos, absolument incapable de se retourner. En vain

elle se démène, en vain elle s'agite: les mouvements sans ordre de

ses pattes se perdent dans le vide, la chambre étant trop spacieuse

pour leur prêter l'appui de ses parois. Qu'importent au vermisseau

les convulsions de la victime: il est en un point où rien ne peut

l'atteindre, ni tarses, ni mandibules, ni oviscapte, ni antennes; en

un point tout à fait immobile, sans un simple frémissement de peau.

La sécurité est parfaite à la condition seule que l'Éphippigère ne

puisse se déplacer, se retourner, se remettre sur ses jambes; et cette

condition unique est admirablement remplie.

Mais avec des pièces de gibier multiples et dont la paralysie ne serait

pas plus avancée, le danger serait grand pour la larve. N'ayant rien à

craindre de l'insecte attaqué le premier, à cause de sa position hors

des atteintes de la victime, elle aurait à redouter le voisinage des

autres, qui, étendant au hasard les jambes, pourraient l'atteindre et

l'éventrer sous leurs éperons. Tel est peut-être le motif pour lequel

le Sphex à ailes jaunes, qui entasse dans une même cellule trois à

quatre Grillons, abolit presque à fond les mouvements de ses victimes;

tandis que le Sphex languedocien, approvisionnant chaque terrier

d'une pièce unique, laisse à ses Éphippigères la majeure partie de

leurs mouvements, et se borne à les mettre dans l'impossibilité de se

déplacer et de se tenir sur les jambes. Ce dernier, sans que je puisse

l'affirmer, ferait ainsi économie de coups de dague.

Si l'Éphippigère seulement à demi paralysée est sans danger pour la

larve, établie en un point du corps où la défense est impossible, il

n'en est pas de même du Sphex, qui doit la charrier au logis. D'abord

avec les crochets de ses tarses, dont l'usage lui est à peu près

conservé, la proie traînée harponne les brins d'herbe rencontrés en

chemin, ce qui produit dans le charroi des résistances difficiles à

surmonter. Le Sphex, accablé déjà par le poids de la charge, est exposé

à s'épuiser en efforts dans les endroits herbus pour faire lâcher

prise à l'insecte désespérément accroché. Mais c'est là le moindre des

inconvénients. L'Éphippigère conserve le complet usage des mandibules,

qui happent et mordent avec l'habituelle vigueur. Or ces terribles

tenailles ont précisément devant elles le corps fluet du ravisseur,

lorsque celui-ci est dans sa posture de voiturier. Les antennes, en

effet, sont saisies non loin de leur base, de manière que la bouche de

la victime, renversée sur le dos, est en face soit du thorax, soit de

l'abdomen du Sphex. Celui-ci, hautement relevé sur ses longues jambes,

veille, j'en ai la conviction, à ne pas être saisi par les mandibules

qui bâillent au-dessous de lui; toutefois, un moment d'oubli, un faux

pas, un rien peut le mettre à la portée de deux puissants crocs, qui

ne laisseraient pas échapper l'occasion d'une impitoyable vengeance.

Dans certains cas des plus difficiles, sinon toujours, le jeu de ces

redoutables tenailles doit être aboli; les harpons des pattes doivent

être mis dans l'impossibilité d'opposer au charroi un surcroît de

résistance.

Comment s'y prendra le Sphex pour obtenir ce résultat? Ici l'homme, le

savant même, hésiterait, se perdrait en essais stériles, et peut-être

renoncerait à réussir. Qu'il vienne prendre leçon auprès du Sphex.

Lui, sans l'avoir jamais appris, sans l'avoir jamais vu pratiquer à

d'autres, connaît à fond son métier d'opérateur. Il sait les mystères

les plus délicats de la physiologie des nerfs, ou plutôt se comporte

comme s'il les savait. Il sait que, sous le crâne de sa victime, est

un collier de noyaux nerveux, quelque chose d'analogue au cerveau des

animaux supérieurs. Il sait que ce foyer principal d'innervation anime

les pièces de la bouche et, de plus, est le siège de la volonté, sans

l'ordre de laquelle aucun muscle n'agit; il sait enfin qu'en lésant

cette espèce de cerveau toute résistance cessera, l'insecte n'en ayant

plus le vouloir. Quant au mode d'opérer, c'est pour lui chose la plus

facile et, lorsque nous nous serons instruits à son école, il nous sera

loisible d'essayer à notre tour son procédé. L'instrument employé n'est

plus ici le dard: l'insecte, en sa sagesse, a décidé la compression

préférable à la piqûre empoisonnée. Inclinons-nous devant sa décision,

car nous verrons tout à l'heure combien il est prudent de se pénétrer

de son ignorance devant le savoir de la bête. Crainte de mal rendre par

une nouvelle rédaction ce qu'il y a de sublime dans le talent de ce

maître opérateur, je transcris ici ma note telle que je l'ai crayonnée

sur les lieux, immédiatement après l'émouvant spectacle.

Le Sphex trouve que sa pièce de gibier résiste trop, s'accrochant

de ci et de là aux brins d'herbe. Il s'arrête alors pour pratiquer

sur elle la singulière opération suivante, sorte de coup de grâce.

L'Hyménoptère, toujours à califourchon sur la proie, fait largement

bâiller l'articulation du cou, à la partie supérieure, à la nuque.

Puis il saisit le cou avec les mandibules et fouille aussi avant que

possible sous le crâne, mais sans blessure extérieure aucune, pour

saisir, mâcher et remâcher les ganglions cervicaux. Cette opération

faite, la victime est totalement immobile, incapable de la moindre

résistance, tandis qu'auparavant les pattes, quoique dépourvues

des mouvements d'ensemble nécessaires à la marche, résistaient

vigoureusement à la traction.

Voilà le fait dans toute son éloquence. De la pointe des mandibules,

l'insecte, tout en respectant la fine et souple membrane de la nuque,

va fouiller dans le crâne et mâcher le cerveau. Il n'y a pas effusion

de sang, il n'y a pas de blessure, mais simple compression extérieure.

Il est bien entendu que j'ai gardé pour moi, afin de constater à loisir

les suites de l'opération, l'Éphippigère immobilisée sous mes yeux; il

est bien entendu aussi que je me suis empressé de répéter à mon tour,

sur des Éphippigères vivantes, ce que venait de m'apprendre le Sphex.

Je mets ici en parallèle mes résultats et ceux de l'Hyménoptère.

Deux Éphippigères, auxquelles je serre et comprime les ganglions

cervicaux avec des pinces, tombent rapidement dans un état comparable

à celui des victimes du Sphex. Seulement, elles font grincer leurs

cymbales si je les irrite avec la pointe d'une aiguille, et puis

les pattes ont quelques mouvements sans ordre et paresseux. Cette

différence provient, sans doute, de ce que mes opérées ne sont pas

préalablement atteintes dans leurs ganglions thoraciques comme le

sont les Éphippigères du Sphex, piquées d'abord de l'aiguillon à la

poitrine. En faisant la part de cette importante condition, on voit que

je n'ai pas été trop mauvais élève, et que j'ai assez bien imité mon

maître en physiologie, le Sphex.

Ce n'est pas sans une certaine satisfaction, je l'avoue, que je suis

parvenu à faire presque aussi bien que l'animal.

Aussi bien? Qu'ai-je dit là! Attendons un peu et l'on verra que j'ai

longtemps encore à fréquenter l'école du Sphex. Voici qu'en effet

mes deux opérées ne tardent pas à mourir, ce qui s'appelle mourir;

et au bout de quatre à cinq jours, je n'ai plus sous les yeux que

des cadavres infects.--Et l'Éphippigère du Sphex?--Est-il besoin de

le dire: l'Éphippigère du Sphex, dix jours même après l'opération,

est dans un état de fraîcheur parfaite, comme l'exigerait la larve

à laquelle la proie était destinée. Bien mieux: quelques heures

seulement après l'opération sous le crâne, ont reparu, comme si rien

ne s'était passé, les mouvements sans ordre des pattes, des antennes,

des palpes, de l'oviscapte, des mandibules; en un mot l'animal est

revenu dans l'état où il était avant que le Sphex lui eût mordu le

cerveau. Et ces mouvements se sont maintenus depuis, mais affaiblis

chaque jour davantage. Le Sphex n'avait plongé sa victime que dans un

engourdissement passager, d'une durée largement suffisante pour lui

permettre de l'amener au logis sans résistance; moi, qui croyais être

son émule, je n'ai été qu'un maladroit et barbare charcutier: j'ai tué

les miennes. Lui, avec sa dextérité inimitable, a savamment comprimé

le cerveau pour amener une léthargie de quelques heures; moi, brutal

par ignorance, j'ai peut-être écrasé sous mes pinces ce délicat organe,

premier foyer de la vie. Si quelque chose peut m'empêcher de rougir de

ma défaite, c'est ma conviction que bien peu, s'il y en a, pourraient

lutter d'habileté avec ces habiles.

Ah! je m'explique maintenant pourquoi le Sphex ne fait pas usage de

son dard pour léser les ganglions cervicaux. Une goutte de venin

instillée dans cet organe, centre des forces vitales, anéantirait

l'ensemble de l'innervation, et la mort suivrait à bref délai. Mais

ce n'est pas la mort que le chasseur veut obtenir; les larves ne

trouveraient nullement leur compte dans un gibier privé de vie, enfin

dans un cadavre livré aux puanteurs de la corruption; il veut obtenir

seulement une léthargie, une torpeur passagère, qui abolisse pendant le

charroi les résistances de la victime, résistances pénibles à vaincre

et d'ailleurs dangereuses pour lui. Cette torpeur, il l'obtient par

le procédé connu dans les laboratoires de physiologie expérimentale:

la compression du cerveau. Il agit comme un Flourens, qui, mettant à

nu le cerveau d'un animal, et pesant sur la masse cérébrale, abolit

du coup intelligence, vouloir, sensibilité, mouvement. La compression

cesse, et tout reparaît. Ainsi reparaissent les restes de vie de

l'Éphippigère, à mesure que s'effacent les effets léthargiques d'une

compression habilement conduite. Les ganglions crâniens, pressés entre

les mandibules, mais sans mortelles contusions, peu à peu reprennent

activité et mettent fin à la torpeur générale. Reconnaissons-le, c'est

effrayant de science!

La fortune a ses caprices entomologiques: vous courez après elle,

et vous ne la rencontrez pas; vous l'oubliez, et voici qu'elle

frappe à votre porte. Pour voir le Sphex languedocien sacrifier ses

Éphippigères, que de courses inutiles, que de préoccupations sans

résultat! Vingt années s'écoulent, ces pages sont déjà entre les

mains de l'imprimeur, lorsque dans les premiers jours de ce mois (8

août 1878), mon fils Émile entre précipitamment dans mon cabinet de

travail.--«Vite, fait-il; viens vite: un Sphex traîne sa proie sous les

platanes, devant la porte de la cour!»--Mis au courant de l'affaire par

mes récits, distraction de nos veillées, et mieux encore par des faits

analogues auxquels il avait assisté dans notre vie aux champs, Émile

avait vu juste. J'accours et j'aperçois un superbe Sphex languedocien,

traînant par les antennes une Éphippigère paralysée. Il se dirige

vers le poulailler voisin et paraît vouloir en escalader le mur, pour

établir son terrier là-haut, sous quelque tuile du toit; car, au même

endroit, quelques années avant, j'avais vu pareil Sphex accomplir

l'escalade avec son gibier, et élire domicile sous l'arcade d'une tuile

mal jointe. Peut-être l'Hyménoptère actuel est-il la descendance de

celui dont j'ai raconté la rude ascension.

Semblable prouesse va probablement se répéter, et cette fois-ci

devant nombreux témoins, car toute la maisonnée, travaillant à

l'ombre des platanes, vient faire cercle autour du Sphex. On admire

la familière audace de l'insecte, non détourné de son travail par la

galerie de curieux; chacun est frappé de sa fière et robuste allure,

tandis que, la tête relevée et les antennes de la victime saisies à

pleines mandibules, il traîne après lui l'énorme faix. Seul parmi les

assistants, j'éprouve un regret devant ce spectacle.--«Ah! si j'avais

des Éphippigères vivantes!» ne puis-je m'empêcher de dire, sans le

moindre espoir de voir mon souhait se réaliser.--«Des Éphippigères

vivantes? répond Émile; mais j'en ai de toutes fraîches, cueillies

de ce matin.» Quatre à quatre, il monte les escaliers, et court chez

lui, dans sa petite chambre d'étude, où des enceintes de dictionnaires

servent de parc pour l'éducation de quelque belle chenille du Sphinx de

l'Euphorbe. Il m'en rapporte trois Éphippigères, comme je ne pouvais en

désirer de mieux, deux femelles et un mâle.

Comment ces insectes se sont-ils trouvés sous ma main, au moment voulu,

pour une expérience vainement entreprise il y a quelque vingt ans? Ceci

est une autre histoire.--Une pie-grièche méridionale avait fait son nid

sur l'un des hauts platanes de l'allée. Or, quelques jours avant, le

mistral, le vent brutal de ces régions, avait soufflé avec une telle

violence que les branches fléchissaient ainsi que des joncs; et le nid,

renversé sens dessus dessous par les ondulations de son support, avait

laissé choir son contenu, quatre oisillons. Le lendemain, je trouvai la

nichée à terre; trois étaient morts de la chute, le quatrième vivait

encore. Le survivant fut confié aux soins d'Émile, qui, trois fois par

jour, faisait la chasse aux Criquets dans les pelouses du voisinage

à l'intention de son élève. Mais les Criquets sont de petite taille,

et l'appétit du nourrisson en réclamait beaucoup. Une autre pièce fut

préférée, l'Éphippigère, dont il était fait provision de temps à autre,

parmi les chaumes et le feuillage piquant de l'Eryngium. Les trois

insectes que m'apportait Émile provenaient donc du garde-manger de la

pie-grièche. Ma commisération pour l'oisillon précipité me valait ce

succès inespéré.

Le cercle des spectateurs élargi pour laisser le champ libre au

Sphex, je lui enlève sa proie avec des pinces et lui donne aussitôt

en échange une de mes Éphippigères, portant sabre au bout du ventre

comme le gibier soustrait. Quelques trépignements de pattes sont les

seuls signes d'impatience de l'Hyménoptère dépossédé. Le Sphex court

sus à la nouvelle proie, trop corpulente, trop obèse pour tenter même

de se soustraire à la poursuite. Il la saisit avec les mandibules par

le corselet en forme de selle, se place en travers, et recourbant

l'abdomen, en promène l'extrémité sous le thorax de l'insecte. Là,

sans doute, des coups d'aiguillon sont donnés, sans que je puisse

en préciser le nombre à cause de la difficulté d'observation.

L'Éphippigère, victime pacifique, se laisse opérer sans résistance;

c'est l'imbécile mouton de nos abattoirs. Le Sphex prend son temps,

et manœuvre du stylet avec une lenteur favorable à la précision des

coups portés. Jusque-là tout est bien pour l'observateur; mais la

proie touche à terre de la poitrine et du ventre, et ce qui se passe

exactement là-dessous échappe au regard. Quant à intervenir pour

soulever un peu l'Éphippigère et voir mieux, il ne faut pas y songer:

le meurtrier rengainerait son arme et se retirerait. L'acte suivant

est d'observation aisée. Après avoir poignardé le thorax, le bout

de l'abdomen du Sphex se présente sous le cou, que l'opérateur fait

largement bâiller en pressant la victime sur la nuque. En ce point,

l'aiguillon fouille avec une persistance marquée, comme si la piqûre

y était plus efficace qu'ailleurs. On pourrait croire que le centre

nerveux atteint est la partie inférieure du collier œsophagien; mais

la persistance du mouvement dans les pièces de la bouche, mandibules,

mâchoires, palpes, animées par ce foyer d'innervation, montre que

les choses ne se passent pas ainsi. Par la voie du cou, le Sphex

atteint simplement les ganglions du thorax, du moins le premier, plus

accessible à travers la fine peau du cou qu'à travers les téguments de

la poitrine.

Souvenirs entomologiques · 第 11 / 23 段