Nous venons de voir la larve commencer le deuxième Grillon par le

ventre, partie la plus juteuse, la plus moelleuse de la pièce de

gibier. Pareille à l'enfant, qui lèche d'abord le raisiné de sa tartine

et mord après sur le pain d'une dent dédaigneuse, elle va tout de suite

au meilleur, aux viscères abdominaux, et laisse pour le loisir d'une

douce digestion les chairs qu'il faut patiemment extraire de leur étui

de corne. Cependant le vermisseau tout jeune, au sortir de l'œuf, ne

débute pas avec semblable friandise: à lui le pain d'abord et puis le

raisiné. Il n'a pas le choix: il doit mordre, pour première bouchée,

en pleine poitrine, au point même où la mère a fixé l'œuf. C'est un

peu plus dur, mais la place est sûre, à cause de l'inertie profonde

dans laquelle trois coups de stylet ont plongé le thorax. Ailleurs

il y aurait, sinon toujours, du moins souvent, des frémissements

spasmodiques, qui détacheraient le faible ver et l'exposeraient ainsi à

de terribles chances, au milieu d'un amoncellement de victimes dont les

jambes postérieures, dentelées en scie, peuvent avoir de loin en loin

quelques soubresauts et dont les mandibules peuvent encore happer. Ce

sont donc bien des motifs de sécurité et non les appétits du ver qui

déterminent le choix de la mère pour l'emplacement de l'œuf.

A ce même sujet, un soupçon me vient. La première ration, le Grillon

sur lequel l'œuf est pondu, expose plus que les autres le ver à des

chances périlleuses. D'abord la larve n'est encore qu'un frêle

vermisseau; et puis la victime est toute récente et par conséquent

dans les meilleures conditions pour donner signe d'un reste de vie.

Cette première pièce doit être paralysée aussi complètement que

possible: à elle donc les trois coups d'aiguillon de l'Hyménoptère.

Mais les autres, dont la torpeur devient plus profonde à mesure

qu'elles vieillissent, les autres que la larve attaquera devenue forte,

exigent-elles d'être opérées avec le même soin? Une seule piqûre, deux

piqûres dont les effets gagneraient peu à peu de proche en proche

tandis que le ver dévore sa première ration, ne pourraient-elles

suffire? Le liquide venimeux est trop précieux pour que l'Hyménoptère

le prodigue sans nécessité: c'est la munition de chasse dont l'emploi

doit se faire avec économie. Du moins si j'ai pu assister à trois coups

de dard consécutifs sur la même victime, d'autres fois je n'en ai vu

donner que deux. Il est vrai que la pointe frémissante de l'abdomen

du Sphex semblait rechercher le point favorable pour une troisième

blessure, qui m'a échappé si réellement elle est faite. J'inclinerais

donc à croire que la première ration est toujours poignardée trois

fois, mais que les autres, par économie, ne reçoivent que deux coups

d'aiguillon. L'étude des Ammophiles, chasseurs de Chenilles, viendra

plus tard confirmer ce soupçon.

Le dernier Grillon dévoré, la larve s'occupe du tissage du cocon.

En moins de deux fois vingt-quatre heures, l'œuvre est achevée.

Désormais l'habile ouvrière peut, en sûreté, sous un abri impénétrable,

s'abandonner à cette profonde torpeur qui la gagne invinciblement, à

cette manière d'être sans nom, qui n'est ni le sommeil, ni la veille,

ni la mort, ni la vie, et d'où elle doit sortir transfigurée au bout

de dix mois. Peu de cocons sont aussi complexes que le sien. On y

trouve, en effet, outre un lacis grossier et extérieur, trois couches

distinctes figurant comme trois cocons inclus l'un dans l'autre.

Examinons en détail ces diverses assises de l'édifice de soie.

C'est en premier lieu une trame à claire-voie, grossière, aranéeuse,

sur laquelle la larve s'isole d'abord et se suspend comme dans un

hamac, pour travailler plus aisément au cocon proprement dit. Ce réseau

incomplet, tissé à la hâte pour servir d'échafaudage de construction,

est formé de fils jetés au hasard, qui relient des grains de sable,

des parcelles terreuses et les reliefs du festin de la larve, les

cuisses encore galonnées de rouge du Grillon, les pattes, les calottes

crâniennes. L'enveloppe suivante, qui est la première du cocon

proprement dit, se compose d'une tunique feutrée, d'un roux clair,

très fine, très souple et irrégulièrement chiffonnée. Quelques fils

jetés çà et là la rattachent à l'échafaudage précédent et à l'enveloppe

suivante. Elle forme une bourse cylindrique, close de toute part, et

d'une ampleur trop grande pour le contenu, ce qui donne lieu aux plis

de sa surface.

Vient ensuite un étui élastique, de dimensions notablement plus petites

que celles de la bourse qui le contient, presque cylindrique, arrondi

au pôle supérieur, vers lequel est tournée la tête de la larve, et

terminé en cône obtus au pôle inférieur. Sa couleur est encore d'un

roux clair, excepté vers le cône inférieur, dont la teinte est plus

sombre. Sa consistance est assez ferme; cependant il cède à une

pression modérée, si ce n'est dans sa partie conique qui résiste à la

pression des doigts et paraît contenir un corps dur. En ouvrant cet

étui, on voit qu'il est formé de deux couches étroitement appliquées

l'une contre l'autre, mais séparables sans difficulté. La couche

externe est un feutre de soie, en tout pareil à celui de la bourse

précédente; la couche interne, ou la troisième du cocon, est une sorte

de laque, un enduit brillant d'un brun violet foncé, cassant, fort

doux au toucher, et dont la nature paraît toute différente de celle du

reste du cocon. On reconnaît, en effet, à la loupe, qu'au lieu d'être

un feutre de filaments soyeux comme les enveloppes précédentes, c'est

un enduit homogène d'un vernis particulier, dont l'origine est assez

singulière comme on va le voir. Quant à la résistance du pôle conique

du cocon, on reconnaît qu'elle a pour cause un tampon de matière

friable, d'un noir violacé, où brillent de nombreuses particules

noires. Ce tampon, c'est la masse desséchée des excréments que la larve

rejette, une seule fois pour toutes, dans l'intérieur même du cocon.

C'est encore à ce noyau stercoral qu'est due la nuance plus foncée

du pôle conique du cocon. En moyenne, la longueur de cette demeure

complexe est de 27 millimètres, et sa plus grande largeur de 9.

Revenons au vernis violacé qui enduit l'intérieur du cocon. J'ai cru

d'abord devoir l'attribuer aux glandes sérifiques qui, après avoir

servi à tisser la double tunique de soie et son échafaudage, l'auraient

sécrété en dernier lieu. Pour me convaincre, j'ai ouvert des larves

qui venaient de finir leur travail de filandières et n'avaient pas

encore commencé de déposer leur laque. A cette époque, je n'ai vu

aucune trace de fluide violet dans les glandes à soie. Cette nuance ne

se retrouve que dans le canal digestif, gonflé d'une pulpe amaranthe;

on la retrouve encore, mais plus tard, dans le tampon stercoral relégué

à l'extrémité inférieure du cocon. Hors de là, tout est blanc, ou

faiblement teinté de jaune. Loin de moi la pensée de vouloir faire

badigeonner son cocon à la larve avec les résidus excrémentiels;

cependant je suis convaincu que ce badigeon est un produit de

l'appareil digestif, et je soupçonne, sans pouvoir l'affirmer, ayant

eu la maladresse de manquer à plusieurs reprises l'occasion favorable

pour m'en assurer, que la larve dégorge et applique avec la bouche la

quintessence de la pulpe amaranthe de son estomac, pour former l'enduit

de laque. Ce ne serait qu'après ce dernier travail, qu'elle rejetterait

en une masse unique les résidus de la digestion; et l'on s'expliquerait

ainsi la rebutante nécessité où est la larve de faire séjourner ses

excréments dans l'intérieur même de son habitacle.

Quoi qu'il en soit, l'utilité de cette couche de laque n'est pas

douteuse; sa parfaite imperméabilité doit mettre la larve à l'abri

de l'humidité qui la gagnerait évidemment dans l'asile précaire que

la mère lui a creusé. Rappelons-nous, en effet, que la larve est

enfouie à quelques pouces de profondeur à peine dans un sol sablonneux

et découvert. Pour juger à quel point les cocons ainsi vernissés

peuvent résister à l'accès de l'humidité, j'en ai tenu d'immergés

dans l'eau plusieurs journées entières, sans trouver après des

vestiges d'humidité dans leur intérieur. En parallèle avec ce cocon

du Sphex, à couches multiples, si bien disposées pour protéger la

larve dans un terrier lui-même sans protection, mettons le cocon du

Cerceris tuberculé, reposant sous l'abri sec d'une couche de grès,

à un demi-mètre et plus de profondeur. Ce cocon a la forme d'une

poire très allongée, avec le petit bout tronqué. Il se compose d'une

seule enveloppe de soie, si délicate, si fine, que la larve se voit à

travers. En mes nombreuses observations entomologiques, j'ai toujours

vu l'industrie de la larve et celle de la mère se suppléer ainsi

mutuellement. Pour un domicile profond, bien abrité, le cocon est

d'étoffe légère; pour un domicile superficiel, exposé aux intempéries,

le cocon est de robuste structure.

Neuf mois s'écoulent pendant lesquels s'effectue un travail où tout

est mystère. Je franchis ce laps de temps rempli par l'inconnu de

la transformation, et, pour arriver à la nymphe, je passe, sans

transition, de la fin du mois de septembre aux premiers jours du mois

de juillet suivant. La larve vient de rejeter sa dépouille fanée; la

nymphe, organisation transitoire, ou mieux insecte parfait au maillot,

attend immobile l'éveil qui doit tarder encore un mois. Les pattes, les

antennes, les pièces étalées de la bouche et les moignons des ailes

ont l'aspect du cristal le plus limpide, et sont régulièrement étendus

sous le thorax et l'abdomen. Le reste du corps est d'un blanc opaque,

très légèrement lavé de jaune. Les quatre segments intermédiaires de

l'abdomen portent de chaque côté un prolongement étroit et obtus.

Le dernier segment, terminé en dessus par une expansion lamelleuse

en forme de secteur de cercle, est armé en dessous de deux mamelons

coniques disposés côte à côte; ce qui forme en tout onze appendices

étoilant le contour de l'abdomen. Telle est la délicate créature

qui, pour devenir un Sphex, doit revêtir une livrée mi-partie noire

et rouge, et se dépouiller de la fine pellicule qui l'emmaillote

étroitement.

J'ai été curieux de suivre jour par jour l'apparition et les progrès

de la coloration des nymphes, et d'expérimenter si la lumière solaire,

cette palette féconde où la nature puise ses couleurs, pourrait

influencer ces progrès. Dans ce but, j'ai extrait des nymphes de

leurs cocons pour les renfermer dans des tubes de verre, dont les

uns, tenus dans une obscurité complète, réalisaient pour les nymphes

les conditions naturelles et me servaient de termes de comparaison,

et dont les autres, appendus contre un mur blanc, recevaient tout le

jour une vive lumière diffuse. Dans ces conditions diamétralement

opposées, l'évolution des couleurs s'est maintenue des deux côtés dans

la parité; ou bien, si quelques légères discordances ont eu lieu, c'est

au désavantage des nymphes exposées à la lumière. Tout au contraire

de ce qui se passe dans les plantes, la lumière n'influe donc pas sur

la coloration des insectes, ne l'accélère même pas; et cela doit être

puisque, dans les espèces les plus privilégiées sous le rapport de

l'éclat, les Buprestes et les Carabes par exemple, les merveilleuses

splendeurs qu'on croirait dérobées à un rayon de soleil, sont en

réalité élaborées dans les ténèbres des entrailles du sol ou dans les

profondeurs du tronc carié d'un arbre séculaire.

Les premiers linéaments colorés se montrent sur les yeux, dont la

cornée à facettes passe successivement du blanc au fauve, puis à

l'ardoisé, enfin au noir. Les yeux simples du sommet du front, les

ocelles, participent à leur tour à cette coloration, avant que le reste

du corps ait encore rien perdu de sa teinte neutre, le blanc. Il est à

remarquer que cette précocité de l'organe le plus délicat, l'œil, est

générale chez tous les animaux. Plus tard, un trait enfumé se dessine

supérieurement dans le sillon qui sépare le mésothorax du métathorax

et, vingt-quatre heures après, tout le dos du mésothorax est noir. En

même temps, la tranche du prothorax s'obombre; un point noir apparaît

dans la partie centrale et supérieure du métathorax, et les mandibules

se couvrent d'une teinte ferrugineuse. Une nuance de plus en plus

foncée gagne graduellement les deux segments extrêmes du thorax, et

finit par atteindre la tête et les hanches. Une journée suffit pour

transformer en un noir profond la teinte enfumée de la tête et des

segments extrêmes du thorax. C'est alors que l'abdomen prend part à la

coloration rapidement croissante. Le bord de ses segments antérieurs

se teinte d'aurore, et ses segments postérieurs acquièrent un liséré

d'un noir cendré. Enfin les antennes et les pattes, après avoir passé

par des nuances de plus en plus foncées, deviennent noires; la base de

l'abdomen est entièrement envahie par le rouge orangé, et son extrémité

par le noir. La livrée serait alors complète, si ce n'était les tarses

et les pièces de la bouche qui sont d'un roux transparent, et les

moignons des ailes qui sont d'un noir cendré. Vingt-quatre heures

après, la nymphe doit rompre ses entraves.

Il ne faut que de six à sept jours à la nymphe pour revêtir ses teintes

définitives, en ne tenant compte des yeux, dont la coloration précoce

devance d'une quinzaine de jours celle du reste du corps. D'après cet

aperçu, la loi de l'évolution chromatique est facile à saisir. On voit

qu'en laissant de côté les yeux et les ocelles, dont la perfection

hâtive rappelle ce qui a lieu dans les animaux supérieurs, le lieu de

départ de la coloration est un point central, le mésothorax, d'où elle

gagne progressivement, par une marche centrifuge, d'abord le reste

du thorax, puis la tête et l'abdomen, enfin les divers appendices,

les antennes et les pattes. Les tarses et les pièces de la bouche

se colorent plus tard encore, et les ailes ne prennent leur teinte

qu'après être sorties de leurs étuis.

Voilà maintenant le Sphex paré de sa livrée; il lui reste à se

dépouiller de son enveloppe de nymphe. C'est une tunique très fine,

exactement moulée sur les moindres détails de structure, voilant à

peine la forme et les couleurs de l'insecte parfait. Pour préluder au

dernier acte de la métamorphose, le Sphex, sorti tout à coup de sa

torpeur, commence à s'agiter violemment, comme pour appeler la vie dans

ses membres si longtemps engourdis. L'abdomen est tour à tour allongé

ou raccourci; les pattes sont brusquement tendues, puis fléchies, puis

tendues encore, et leurs diverses articulations roidies avec effort.

L'animal arc-bouté sur la tête et la pointe de l'abdomen, la face

ventrale en dessus, distend à plusieurs reprises, par d'énergiques

secousses, l'articulation du cou et celle du pédicule qui rattache

l'abdomen au thorax. Enfin ses efforts sont couronnés de succès, et

après un quart d'heure de cette rude gymnastique, le fourreau, tiraillé

de toute part, se déchire au cou, autour de l'insertion des pattes et

vers le pédicule de l'abdomen, en un mot partout où la mobilité des

parties a permis des dislocations assez violentes.

De toutes ces ruptures dans le voile à dépouiller, il résulte plusieurs

lambeaux irréguliers dont le plus considérable enveloppe l'abdomen et

remonte sur le dos du thorax. C'est à ce lambeau qu'appartiennent les

fourreaux des ailes. Un second lambeau enveloppe la tête. Enfin chaque

patte a son étui particulier, plus ou moins maltraité vers la base. Le

grand lambeau, qui fait à lui seul la majeure partie de l'enveloppe,

est dépouillé par des mouvements alternatifs de contraction et de

dilatation dans l'abdomen. Par ce mécanisme, il est lentement refoulé

en arrière, où il finit par former une petite pelote reliée quelque

temps à l'animal par des filaments trachéens. Le Sphex retombe alors

dans l'immobilité, et l'opération est finie. Cependant la tête, les

antennes et les pattes sont encore plus ou moins voilées. Il est

évident que le dépouillement des pattes en particulier ne peut se faire

tout d'une pièce, à cause des nombreuses aspérités ou épines dont elles

sont armées. Aussi ces divers lambeaux de pellicule se dessèchent-ils

sur l'animal pour être détachés plus tard par le frottement des pattes.

Ce n'est que lorsque le Sphex a acquis toute sa vigueur qu'il effectue

cette desquamation finale, en se brossant, lissant, peignant tout le

corps avec ses tarses.

La manière dont les ailes sortent de leurs étuis est ce qu'il y a

de plus remarquable dans l'opération du dépouillement. A l'état de

moignon, elles sont plissées dans le sens de leur longueur et très

contractées. Peu de temps avant leur apparition normale, on peut

facilement les extraire de leurs fourreaux; mais alors elles ne

s'étalent pas et restent toujours crispées. Au contraire, quand le

grand lambeau dont leurs fourreaux font partie est refoulé en arrière

par les mouvements de l'abdomen, on voit les ailes sortir peu à peu

des étuis, prendre immédiatement, à mesure qu'elles deviennent libres,

une étendue démesurée par rapport à l'étroite prison d'où elles

émergent. Elles sont alors le siège d'un afflux abondant de liquides

vitaux qui les gonflent, les étalent, et doivent par la turgescence

qu'ils provoquent, être la principale cause de leur sortie des étuis.

Récemment étalées, les ailes sont lourdes, pleines de sucs et d'un

jaune paille très clair. Si l'afflux des liquides se fait d'une

manière irrégulière, on voit alors le bout de l'aile appesanti par une

gouttelette jaune enchâssée entre les deux feuillets.

Après s'être dépouillé du fourreau de l'abdomen, qui entraîne avec lui

les étuis des ailes, le Sphex retombe dans l'immobilité pour trois

jours environ. Dans cet intervalle, les ailes prennent leur coloration

normale, les tarses se colorent, et les pièces de la bouche, d'abord

étalées, se rangent dans la position voulue. Après vingt-quatre jours

passés à l'état de nymphe, l'insecte est parvenu à l'état parfait. Il

déchire le cocon qui le retient captif, s'ouvre un passage à travers le

sable, et apparaît un beau matin, sans en être ébloui, à la lumière

qui lui est encore inconnue. Inondé de soleil, le Sphex se brosse les

antennes et les ailes, passe et repasse les pattes sur l'abdomen, se

lave les yeux avec les tarses antérieurs humectés de salive, comme le

font les chats; et, la toilette finie, il s'envole joyeux: il a deux

mois à vivre.

Beaux Sphex éclos sous mes yeux, élevés de ma main, ration par ration,

sur un lit de sable au fond de vieilles boîtes à plumes; vous dont j'ai

suivi pas à pas les transformations, m'éveillant en sursaut la nuit

crainte de manquer le moment où la nymphe rompt son maillot, où l'aile

sort de son étui; vous qui m'avez appris tant de choses et n'avez rien

appris vous-mêmes, sachant sans maîtres tout ce que vous devez savoir;

oh! mes beaux Sphex! envolez-vous sans crainte de mes tubes, de mes

boîtes, de mes flacons, de tous mes récipients, par ce chaud soleil

aimé des Cigales; partez, méfiez-vous de la Mante religieuse qui médite

votre perte sur la tête fleurie des chardons, prenez garde au Lézard

qui vous guette sur les talus ensoleillés; allez en paix, creusez vos

terriers, poignardez savamment vos Grillons et faites race, afin de

procurer un jour à d'autres ce que vous m'avez valu à moi-même: les

rares instants de bonheur de ma vie.

IX

LES HAUTES THÉORIES

Les espèces du genre Sphex sont assez nombreuses, mais étrangères à

notre pays pour la plupart. A ma connaissance, la faune française

n'en compte que trois, toutes amies du chaud soleil de la région des

oliviers, savoir: le Sphex à ailes jaunes (_Sphex flavipennis_), le

Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) et le Sphex languedocien

(_Sphex occitanica_). Or ce n'est pas sans un vif intérêt que

l'observateur constate en ces trois déprédateurs un choix de vivres

conforme aux scrupuleuses lois des classifications entomologiques.

Pour alimenter les larves, tous les trois choisissent uniquement des

Orthoptères. Le premier chasse des Grillons; le second, des Criquets;

le troisième, des Éphippigères.

Les proies adoptées ont entre elles des différences extérieures si

profondes que, pour les associer et saisir leurs analogies, il faut

le coup d'œil exercé de l'entomologiste, ou le coup d'œil non moins

expert du Sphex. Comparez, en effet, le Grillon avec le Criquet:

celui-là doué d'une grosse tête ronde, trapu, ramassé dans sa courte

épaisseur, tout noir avec des galons rouges aux cuisses de derrière;

celui-ci grisâtre, fluet, élancé, à petite tête conique, bondissant par

la soudaine détente de ses longues jambes postérieures et continuant

cet essor avec des ailes plissées en éventail. Comparez-les, après,

tous les deux, avec l'Éphippigère, qui porte sur le dos son instrument

de musique, deux aigres cymbales en forme d'écailles concaves, et qui

traîne lourdement son ventre obèse, annelé de vert tendre et de jaune

beurre, avec une longue dague au bout; mettez en parallèle ces trois

espèces, et convenez avec moi que, pour se guider dans des choix aussi

dissemblables, sans néanmoins sortir du même ordre entomologique, il

faut aux Sphex un coup d'œil connaisseur que l'homme, non le premier

venu, mais l'homme de science, ne désavouerait pas.

Devant ces prédilections singulières, qui semblent avoir reçu leurs

limites de quelque législateur en classification, d'un Latreille par

exemple, il devient intéressant de rechercher si les Sphex étrangers

à notre pays chassent un gibier de même ordre. Par malheur, ici,

les documents sont rares et, pour la plupart des espèces, font même

totalement défaut. Cette regrettable lacune a pour cause, avant tout,

la superficielle méthode généralement adoptée. On prend un insecte, on

le transperce d'une longue épingle, on le fixe dans la boîte à fond de

liège, on lui met sous les pattes une étiquette avec un nom latin, et

tout est dit sur son compte. Cette manière de comprendre l'histoire

entomologique ne me satisfait pas. Vainement on me dira que telle

espèce a tant d'articles aux antennes, tant de nervures aux ailes,

tant de poils en une région du ventre ou du thorax; je ne connaîtrai

réellement la bête que lorsque je saurai sa manière de vivre, ses

instincts, ses mœurs.

Et voyez quelle lumineuse supériorité un renseignement de ce genre,

énoncé en deux ou trois mots, aurait sur les détails descriptifs,

si longs, si pénibles parfois à comprendre. Vous voulez, supposons,

me faire connaître le Sphex languedocien, et vous me décrivez tout

d'abord le nombre et l'agencement des nervures de l'aile; vous me

parlez de nervures cubitales et de nervures récurrentes. Vient ensuite

le portrait écrit de l'insecte. Ici du noir, là du ferrugineux, au

bout de l'aile du brun enfumé; en ce point un velours noir, en cet

autre un duvet argenté, en ce troisième une surface lisse. C'est très

précis, très minutieux, il faut rendre cette justice à la perspicace

patience du descripteur: mais c'est bien long, et puis c'est loin

d'être toujours clair, tellement qu'on est excusable de s'y perdre un

peu, même alors qu'on n'est pas tout à fait novice. Mais ajoutez à

la fastidieuse description seulement ceci: chasse des Éphippigères,

et avec ces trois mots, le jour aussitôt se fait; je connais mon

Sphex sans erreur possible, lui seul ayant le monopole de pareille

proie. Pour donner ce vif trait de lumière, que faudrait-il? Observer

réellement et ne pas faire consister l'entomologie en des séries

d'insectes embrochés.

Mais passons et consultons le peu que l'on sait sur le genre de

chasse des Sphex étrangers. J'ouvre l'_Histoire des Hyménoptères_

de Lepeletier de Saint-Fargeau, et j'y vois que, par delà la

Méditerranée, dans nos provinces algériennes, le Sphex à ailes

jaunes et le Sphex à bordures blanches conservent les goûts qui les

caractérisent ici. Au pays des palmiers, ils capturent des Orthoptères

comme ils le font au pays des oliviers. Quoique séparés par l'immensité

de la mer, les giboyeurs concitoyens du kabyle et du berbère ont le

même gibier que leurs confrères de Provence. J'y vois encore qu'une

quatrième espèce, le Sphex africain (_Sphex afra_), pourchasse des

Criquets aux environs d'Oran. Enfin j'ai souvenir d'avoir lu, je ne

sais plus où, qu'une cinquième espèce guerroie encore contre des

Criquets dans les steppes des environs de la Caspienne. Ainsi, sur le

pourtour de la Méditerranée, nous aurions cinq Sphex différents, dont

les larves sont toutes livrées au régime des Orthoptères.

[Illustration: Blatte (Kakerlac).]

Souvenirs entomologiques · 第 8 / 23 段