ventre, partie la plus juteuse, la plus moelleuse de la pièce de
gibier. Pareille à l'enfant, qui lèche d'abord le raisiné de sa tartine
et mord après sur le pain d'une dent dédaigneuse, elle va tout de suite
au meilleur, aux viscères abdominaux, et laisse pour le loisir d'une
douce digestion les chairs qu'il faut patiemment extraire de leur étui
de corne. Cependant le vermisseau tout jeune, au sortir de l'œuf, ne
débute pas avec semblable friandise: à lui le pain d'abord et puis le
raisiné. Il n'a pas le choix: il doit mordre, pour première bouchée,
en pleine poitrine, au point même où la mère a fixé l'œuf. C'est un
peu plus dur, mais la place est sûre, à cause de l'inertie profonde
dans laquelle trois coups de stylet ont plongé le thorax. Ailleurs
il y aurait, sinon toujours, du moins souvent, des frémissements
spasmodiques, qui détacheraient le faible ver et l'exposeraient ainsi à
de terribles chances, au milieu d'un amoncellement de victimes dont les
jambes postérieures, dentelées en scie, peuvent avoir de loin en loin
quelques soubresauts et dont les mandibules peuvent encore happer. Ce
sont donc bien des motifs de sécurité et non les appétits du ver qui
déterminent le choix de la mère pour l'emplacement de l'œuf.
A ce même sujet, un soupçon me vient. La première ration, le Grillon
sur lequel l'œuf est pondu, expose plus que les autres le ver à des
chances périlleuses. D'abord la larve n'est encore qu'un frêle
vermisseau; et puis la victime est toute récente et par conséquent
dans les meilleures conditions pour donner signe d'un reste de vie.
Cette première pièce doit être paralysée aussi complètement que
possible: à elle donc les trois coups d'aiguillon de l'Hyménoptère.
Mais les autres, dont la torpeur devient plus profonde à mesure
qu'elles vieillissent, les autres que la larve attaquera devenue forte,
exigent-elles d'être opérées avec le même soin? Une seule piqûre, deux
piqûres dont les effets gagneraient peu à peu de proche en proche
tandis que le ver dévore sa première ration, ne pourraient-elles
suffire? Le liquide venimeux est trop précieux pour que l'Hyménoptère
le prodigue sans nécessité: c'est la munition de chasse dont l'emploi
doit se faire avec économie. Du moins si j'ai pu assister à trois coups
de dard consécutifs sur la même victime, d'autres fois je n'en ai vu
donner que deux. Il est vrai que la pointe frémissante de l'abdomen
du Sphex semblait rechercher le point favorable pour une troisième
blessure, qui m'a échappé si réellement elle est faite. J'inclinerais
donc à croire que la première ration est toujours poignardée trois
fois, mais que les autres, par économie, ne reçoivent que deux coups
d'aiguillon. L'étude des Ammophiles, chasseurs de Chenilles, viendra
plus tard confirmer ce soupçon.
Le dernier Grillon dévoré, la larve s'occupe du tissage du cocon.
En moins de deux fois vingt-quatre heures, l'œuvre est achevée.
Désormais l'habile ouvrière peut, en sûreté, sous un abri impénétrable,
s'abandonner à cette profonde torpeur qui la gagne invinciblement, à
cette manière d'être sans nom, qui n'est ni le sommeil, ni la veille,
ni la mort, ni la vie, et d'où elle doit sortir transfigurée au bout
de dix mois. Peu de cocons sont aussi complexes que le sien. On y
trouve, en effet, outre un lacis grossier et extérieur, trois couches
distinctes figurant comme trois cocons inclus l'un dans l'autre.
Examinons en détail ces diverses assises de l'édifice de soie.
C'est en premier lieu une trame à claire-voie, grossière, aranéeuse,
sur laquelle la larve s'isole d'abord et se suspend comme dans un
hamac, pour travailler plus aisément au cocon proprement dit. Ce réseau
incomplet, tissé à la hâte pour servir d'échafaudage de construction,
est formé de fils jetés au hasard, qui relient des grains de sable,
des parcelles terreuses et les reliefs du festin de la larve, les
cuisses encore galonnées de rouge du Grillon, les pattes, les calottes
crâniennes. L'enveloppe suivante, qui est la première du cocon
proprement dit, se compose d'une tunique feutrée, d'un roux clair,
très fine, très souple et irrégulièrement chiffonnée. Quelques fils
jetés çà et là la rattachent à l'échafaudage précédent et à l'enveloppe
suivante. Elle forme une bourse cylindrique, close de toute part, et
d'une ampleur trop grande pour le contenu, ce qui donne lieu aux plis
de sa surface.
Vient ensuite un étui élastique, de dimensions notablement plus petites
que celles de la bourse qui le contient, presque cylindrique, arrondi
au pôle supérieur, vers lequel est tournée la tête de la larve, et
terminé en cône obtus au pôle inférieur. Sa couleur est encore d'un
roux clair, excepté vers le cône inférieur, dont la teinte est plus
sombre. Sa consistance est assez ferme; cependant il cède à une
pression modérée, si ce n'est dans sa partie conique qui résiste à la
pression des doigts et paraît contenir un corps dur. En ouvrant cet
étui, on voit qu'il est formé de deux couches étroitement appliquées
l'une contre l'autre, mais séparables sans difficulté. La couche
externe est un feutre de soie, en tout pareil à celui de la bourse
précédente; la couche interne, ou la troisième du cocon, est une sorte
de laque, un enduit brillant d'un brun violet foncé, cassant, fort
doux au toucher, et dont la nature paraît toute différente de celle du
reste du cocon. On reconnaît, en effet, à la loupe, qu'au lieu d'être
un feutre de filaments soyeux comme les enveloppes précédentes, c'est
un enduit homogène d'un vernis particulier, dont l'origine est assez
singulière comme on va le voir. Quant à la résistance du pôle conique
du cocon, on reconnaît qu'elle a pour cause un tampon de matière
friable, d'un noir violacé, où brillent de nombreuses particules
noires. Ce tampon, c'est la masse desséchée des excréments que la larve
rejette, une seule fois pour toutes, dans l'intérieur même du cocon.
C'est encore à ce noyau stercoral qu'est due la nuance plus foncée
du pôle conique du cocon. En moyenne, la longueur de cette demeure
complexe est de 27 millimètres, et sa plus grande largeur de 9.
Revenons au vernis violacé qui enduit l'intérieur du cocon. J'ai cru
d'abord devoir l'attribuer aux glandes sérifiques qui, après avoir
servi à tisser la double tunique de soie et son échafaudage, l'auraient
sécrété en dernier lieu. Pour me convaincre, j'ai ouvert des larves
qui venaient de finir leur travail de filandières et n'avaient pas
encore commencé de déposer leur laque. A cette époque, je n'ai vu
aucune trace de fluide violet dans les glandes à soie. Cette nuance ne
se retrouve que dans le canal digestif, gonflé d'une pulpe amaranthe;
on la retrouve encore, mais plus tard, dans le tampon stercoral relégué
à l'extrémité inférieure du cocon. Hors de là, tout est blanc, ou
faiblement teinté de jaune. Loin de moi la pensée de vouloir faire
badigeonner son cocon à la larve avec les résidus excrémentiels;
cependant je suis convaincu que ce badigeon est un produit de
l'appareil digestif, et je soupçonne, sans pouvoir l'affirmer, ayant
eu la maladresse de manquer à plusieurs reprises l'occasion favorable
pour m'en assurer, que la larve dégorge et applique avec la bouche la
quintessence de la pulpe amaranthe de son estomac, pour former l'enduit
de laque. Ce ne serait qu'après ce dernier travail, qu'elle rejetterait
en une masse unique les résidus de la digestion; et l'on s'expliquerait
ainsi la rebutante nécessité où est la larve de faire séjourner ses
excréments dans l'intérieur même de son habitacle.
Quoi qu'il en soit, l'utilité de cette couche de laque n'est pas
douteuse; sa parfaite imperméabilité doit mettre la larve à l'abri
de l'humidité qui la gagnerait évidemment dans l'asile précaire que
la mère lui a creusé. Rappelons-nous, en effet, que la larve est
enfouie à quelques pouces de profondeur à peine dans un sol sablonneux
et découvert. Pour juger à quel point les cocons ainsi vernissés
peuvent résister à l'accès de l'humidité, j'en ai tenu d'immergés
dans l'eau plusieurs journées entières, sans trouver après des
vestiges d'humidité dans leur intérieur. En parallèle avec ce cocon
du Sphex, à couches multiples, si bien disposées pour protéger la
larve dans un terrier lui-même sans protection, mettons le cocon du
Cerceris tuberculé, reposant sous l'abri sec d'une couche de grès,
à un demi-mètre et plus de profondeur. Ce cocon a la forme d'une
poire très allongée, avec le petit bout tronqué. Il se compose d'une
seule enveloppe de soie, si délicate, si fine, que la larve se voit à
travers. En mes nombreuses observations entomologiques, j'ai toujours
vu l'industrie de la larve et celle de la mère se suppléer ainsi
mutuellement. Pour un domicile profond, bien abrité, le cocon est
d'étoffe légère; pour un domicile superficiel, exposé aux intempéries,
le cocon est de robuste structure.
Neuf mois s'écoulent pendant lesquels s'effectue un travail où tout
est mystère. Je franchis ce laps de temps rempli par l'inconnu de
la transformation, et, pour arriver à la nymphe, je passe, sans
transition, de la fin du mois de septembre aux premiers jours du mois
de juillet suivant. La larve vient de rejeter sa dépouille fanée; la
nymphe, organisation transitoire, ou mieux insecte parfait au maillot,
attend immobile l'éveil qui doit tarder encore un mois. Les pattes, les
antennes, les pièces étalées de la bouche et les moignons des ailes
ont l'aspect du cristal le plus limpide, et sont régulièrement étendus
sous le thorax et l'abdomen. Le reste du corps est d'un blanc opaque,
très légèrement lavé de jaune. Les quatre segments intermédiaires de
l'abdomen portent de chaque côté un prolongement étroit et obtus.
Le dernier segment, terminé en dessus par une expansion lamelleuse
en forme de secteur de cercle, est armé en dessous de deux mamelons
coniques disposés côte à côte; ce qui forme en tout onze appendices
étoilant le contour de l'abdomen. Telle est la délicate créature
qui, pour devenir un Sphex, doit revêtir une livrée mi-partie noire
et rouge, et se dépouiller de la fine pellicule qui l'emmaillote
étroitement.
J'ai été curieux de suivre jour par jour l'apparition et les progrès
de la coloration des nymphes, et d'expérimenter si la lumière solaire,
cette palette féconde où la nature puise ses couleurs, pourrait
influencer ces progrès. Dans ce but, j'ai extrait des nymphes de
leurs cocons pour les renfermer dans des tubes de verre, dont les
uns, tenus dans une obscurité complète, réalisaient pour les nymphes
les conditions naturelles et me servaient de termes de comparaison,
et dont les autres, appendus contre un mur blanc, recevaient tout le
jour une vive lumière diffuse. Dans ces conditions diamétralement
opposées, l'évolution des couleurs s'est maintenue des deux côtés dans
la parité; ou bien, si quelques légères discordances ont eu lieu, c'est
au désavantage des nymphes exposées à la lumière. Tout au contraire
de ce qui se passe dans les plantes, la lumière n'influe donc pas sur
la coloration des insectes, ne l'accélère même pas; et cela doit être
puisque, dans les espèces les plus privilégiées sous le rapport de
l'éclat, les Buprestes et les Carabes par exemple, les merveilleuses
splendeurs qu'on croirait dérobées à un rayon de soleil, sont en
réalité élaborées dans les ténèbres des entrailles du sol ou dans les
profondeurs du tronc carié d'un arbre séculaire.
Les premiers linéaments colorés se montrent sur les yeux, dont la
cornée à facettes passe successivement du blanc au fauve, puis à
l'ardoisé, enfin au noir. Les yeux simples du sommet du front, les
ocelles, participent à leur tour à cette coloration, avant que le reste
du corps ait encore rien perdu de sa teinte neutre, le blanc. Il est à
remarquer que cette précocité de l'organe le plus délicat, l'œil, est
générale chez tous les animaux. Plus tard, un trait enfumé se dessine
supérieurement dans le sillon qui sépare le mésothorax du métathorax
et, vingt-quatre heures après, tout le dos du mésothorax est noir. En
même temps, la tranche du prothorax s'obombre; un point noir apparaît
dans la partie centrale et supérieure du métathorax, et les mandibules
se couvrent d'une teinte ferrugineuse. Une nuance de plus en plus
foncée gagne graduellement les deux segments extrêmes du thorax, et
finit par atteindre la tête et les hanches. Une journée suffit pour
transformer en un noir profond la teinte enfumée de la tête et des
segments extrêmes du thorax. C'est alors que l'abdomen prend part à la
coloration rapidement croissante. Le bord de ses segments antérieurs
se teinte d'aurore, et ses segments postérieurs acquièrent un liséré
d'un noir cendré. Enfin les antennes et les pattes, après avoir passé
par des nuances de plus en plus foncées, deviennent noires; la base de
l'abdomen est entièrement envahie par le rouge orangé, et son extrémité
par le noir. La livrée serait alors complète, si ce n'était les tarses
et les pièces de la bouche qui sont d'un roux transparent, et les
moignons des ailes qui sont d'un noir cendré. Vingt-quatre heures
après, la nymphe doit rompre ses entraves.
Il ne faut que de six à sept jours à la nymphe pour revêtir ses teintes
définitives, en ne tenant compte des yeux, dont la coloration précoce
devance d'une quinzaine de jours celle du reste du corps. D'après cet
aperçu, la loi de l'évolution chromatique est facile à saisir. On voit
qu'en laissant de côté les yeux et les ocelles, dont la perfection
hâtive rappelle ce qui a lieu dans les animaux supérieurs, le lieu de
départ de la coloration est un point central, le mésothorax, d'où elle
gagne progressivement, par une marche centrifuge, d'abord le reste
du thorax, puis la tête et l'abdomen, enfin les divers appendices,
les antennes et les pattes. Les tarses et les pièces de la bouche
se colorent plus tard encore, et les ailes ne prennent leur teinte
qu'après être sorties de leurs étuis.
Voilà maintenant le Sphex paré de sa livrée; il lui reste à se
dépouiller de son enveloppe de nymphe. C'est une tunique très fine,
exactement moulée sur les moindres détails de structure, voilant à
peine la forme et les couleurs de l'insecte parfait. Pour préluder au
dernier acte de la métamorphose, le Sphex, sorti tout à coup de sa
torpeur, commence à s'agiter violemment, comme pour appeler la vie dans
ses membres si longtemps engourdis. L'abdomen est tour à tour allongé
ou raccourci; les pattes sont brusquement tendues, puis fléchies, puis
tendues encore, et leurs diverses articulations roidies avec effort.
L'animal arc-bouté sur la tête et la pointe de l'abdomen, la face
ventrale en dessus, distend à plusieurs reprises, par d'énergiques
secousses, l'articulation du cou et celle du pédicule qui rattache
l'abdomen au thorax. Enfin ses efforts sont couronnés de succès, et
après un quart d'heure de cette rude gymnastique, le fourreau, tiraillé
de toute part, se déchire au cou, autour de l'insertion des pattes et
vers le pédicule de l'abdomen, en un mot partout où la mobilité des
parties a permis des dislocations assez violentes.
De toutes ces ruptures dans le voile à dépouiller, il résulte plusieurs
lambeaux irréguliers dont le plus considérable enveloppe l'abdomen et
remonte sur le dos du thorax. C'est à ce lambeau qu'appartiennent les
fourreaux des ailes. Un second lambeau enveloppe la tête. Enfin chaque
patte a son étui particulier, plus ou moins maltraité vers la base. Le
grand lambeau, qui fait à lui seul la majeure partie de l'enveloppe,
est dépouillé par des mouvements alternatifs de contraction et de
dilatation dans l'abdomen. Par ce mécanisme, il est lentement refoulé
en arrière, où il finit par former une petite pelote reliée quelque
temps à l'animal par des filaments trachéens. Le Sphex retombe alors
dans l'immobilité, et l'opération est finie. Cependant la tête, les
antennes et les pattes sont encore plus ou moins voilées. Il est
évident que le dépouillement des pattes en particulier ne peut se faire
tout d'une pièce, à cause des nombreuses aspérités ou épines dont elles
sont armées. Aussi ces divers lambeaux de pellicule se dessèchent-ils
sur l'animal pour être détachés plus tard par le frottement des pattes.
Ce n'est que lorsque le Sphex a acquis toute sa vigueur qu'il effectue
cette desquamation finale, en se brossant, lissant, peignant tout le
corps avec ses tarses.
La manière dont les ailes sortent de leurs étuis est ce qu'il y a
de plus remarquable dans l'opération du dépouillement. A l'état de
moignon, elles sont plissées dans le sens de leur longueur et très
contractées. Peu de temps avant leur apparition normale, on peut
facilement les extraire de leurs fourreaux; mais alors elles ne
s'étalent pas et restent toujours crispées. Au contraire, quand le
grand lambeau dont leurs fourreaux font partie est refoulé en arrière
par les mouvements de l'abdomen, on voit les ailes sortir peu à peu
des étuis, prendre immédiatement, à mesure qu'elles deviennent libres,
une étendue démesurée par rapport à l'étroite prison d'où elles
émergent. Elles sont alors le siège d'un afflux abondant de liquides
vitaux qui les gonflent, les étalent, et doivent par la turgescence
qu'ils provoquent, être la principale cause de leur sortie des étuis.
Récemment étalées, les ailes sont lourdes, pleines de sucs et d'un
jaune paille très clair. Si l'afflux des liquides se fait d'une
manière irrégulière, on voit alors le bout de l'aile appesanti par une
gouttelette jaune enchâssée entre les deux feuillets.
Après s'être dépouillé du fourreau de l'abdomen, qui entraîne avec lui
les étuis des ailes, le Sphex retombe dans l'immobilité pour trois
jours environ. Dans cet intervalle, les ailes prennent leur coloration
normale, les tarses se colorent, et les pièces de la bouche, d'abord
étalées, se rangent dans la position voulue. Après vingt-quatre jours
passés à l'état de nymphe, l'insecte est parvenu à l'état parfait. Il
déchire le cocon qui le retient captif, s'ouvre un passage à travers le
sable, et apparaît un beau matin, sans en être ébloui, à la lumière
qui lui est encore inconnue. Inondé de soleil, le Sphex se brosse les
antennes et les ailes, passe et repasse les pattes sur l'abdomen, se
lave les yeux avec les tarses antérieurs humectés de salive, comme le
font les chats; et, la toilette finie, il s'envole joyeux: il a deux
mois à vivre.
Beaux Sphex éclos sous mes yeux, élevés de ma main, ration par ration,
sur un lit de sable au fond de vieilles boîtes à plumes; vous dont j'ai
suivi pas à pas les transformations, m'éveillant en sursaut la nuit
crainte de manquer le moment où la nymphe rompt son maillot, où l'aile
sort de son étui; vous qui m'avez appris tant de choses et n'avez rien
appris vous-mêmes, sachant sans maîtres tout ce que vous devez savoir;
oh! mes beaux Sphex! envolez-vous sans crainte de mes tubes, de mes
boîtes, de mes flacons, de tous mes récipients, par ce chaud soleil
aimé des Cigales; partez, méfiez-vous de la Mante religieuse qui médite
votre perte sur la tête fleurie des chardons, prenez garde au Lézard
qui vous guette sur les talus ensoleillés; allez en paix, creusez vos
terriers, poignardez savamment vos Grillons et faites race, afin de
procurer un jour à d'autres ce que vous m'avez valu à moi-même: les
rares instants de bonheur de ma vie.
IX
LES HAUTES THÉORIES
Les espèces du genre Sphex sont assez nombreuses, mais étrangères à
notre pays pour la plupart. A ma connaissance, la faune française
n'en compte que trois, toutes amies du chaud soleil de la région des
oliviers, savoir: le Sphex à ailes jaunes (_Sphex flavipennis_), le
Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) et le Sphex languedocien
(_Sphex occitanica_). Or ce n'est pas sans un vif intérêt que
l'observateur constate en ces trois déprédateurs un choix de vivres
conforme aux scrupuleuses lois des classifications entomologiques.
Pour alimenter les larves, tous les trois choisissent uniquement des
Orthoptères. Le premier chasse des Grillons; le second, des Criquets;
le troisième, des Éphippigères.
Les proies adoptées ont entre elles des différences extérieures si
profondes que, pour les associer et saisir leurs analogies, il faut
le coup d'œil exercé de l'entomologiste, ou le coup d'œil non moins
expert du Sphex. Comparez, en effet, le Grillon avec le Criquet:
celui-là doué d'une grosse tête ronde, trapu, ramassé dans sa courte
épaisseur, tout noir avec des galons rouges aux cuisses de derrière;
celui-ci grisâtre, fluet, élancé, à petite tête conique, bondissant par
la soudaine détente de ses longues jambes postérieures et continuant
cet essor avec des ailes plissées en éventail. Comparez-les, après,
tous les deux, avec l'Éphippigère, qui porte sur le dos son instrument
de musique, deux aigres cymbales en forme d'écailles concaves, et qui
traîne lourdement son ventre obèse, annelé de vert tendre et de jaune
beurre, avec une longue dague au bout; mettez en parallèle ces trois
espèces, et convenez avec moi que, pour se guider dans des choix aussi
dissemblables, sans néanmoins sortir du même ordre entomologique, il
faut aux Sphex un coup d'œil connaisseur que l'homme, non le premier
venu, mais l'homme de science, ne désavouerait pas.
Devant ces prédilections singulières, qui semblent avoir reçu leurs
limites de quelque législateur en classification, d'un Latreille par
exemple, il devient intéressant de rechercher si les Sphex étrangers
à notre pays chassent un gibier de même ordre. Par malheur, ici,
les documents sont rares et, pour la plupart des espèces, font même
totalement défaut. Cette regrettable lacune a pour cause, avant tout,
la superficielle méthode généralement adoptée. On prend un insecte, on
le transperce d'une longue épingle, on le fixe dans la boîte à fond de
liège, on lui met sous les pattes une étiquette avec un nom latin, et
tout est dit sur son compte. Cette manière de comprendre l'histoire
entomologique ne me satisfait pas. Vainement on me dira que telle
espèce a tant d'articles aux antennes, tant de nervures aux ailes,
tant de poils en une région du ventre ou du thorax; je ne connaîtrai
réellement la bête que lorsque je saurai sa manière de vivre, ses
instincts, ses mœurs.
Et voyez quelle lumineuse supériorité un renseignement de ce genre,
énoncé en deux ou trois mots, aurait sur les détails descriptifs,
si longs, si pénibles parfois à comprendre. Vous voulez, supposons,
me faire connaître le Sphex languedocien, et vous me décrivez tout
d'abord le nombre et l'agencement des nervures de l'aile; vous me
parlez de nervures cubitales et de nervures récurrentes. Vient ensuite
le portrait écrit de l'insecte. Ici du noir, là du ferrugineux, au
bout de l'aile du brun enfumé; en ce point un velours noir, en cet
autre un duvet argenté, en ce troisième une surface lisse. C'est très
précis, très minutieux, il faut rendre cette justice à la perspicace
patience du descripteur: mais c'est bien long, et puis c'est loin
d'être toujours clair, tellement qu'on est excusable de s'y perdre un
peu, même alors qu'on n'est pas tout à fait novice. Mais ajoutez à
la fastidieuse description seulement ceci: chasse des Éphippigères,
et avec ces trois mots, le jour aussitôt se fait; je connais mon
Sphex sans erreur possible, lui seul ayant le monopole de pareille
proie. Pour donner ce vif trait de lumière, que faudrait-il? Observer
réellement et ne pas faire consister l'entomologie en des séries
d'insectes embrochés.
Mais passons et consultons le peu que l'on sait sur le genre de
chasse des Sphex étrangers. J'ouvre l'_Histoire des Hyménoptères_
de Lepeletier de Saint-Fargeau, et j'y vois que, par delà la
Méditerranée, dans nos provinces algériennes, le Sphex à ailes
jaunes et le Sphex à bordures blanches conservent les goûts qui les
caractérisent ici. Au pays des palmiers, ils capturent des Orthoptères
comme ils le font au pays des oliviers. Quoique séparés par l'immensité
de la mer, les giboyeurs concitoyens du kabyle et du berbère ont le
même gibier que leurs confrères de Provence. J'y vois encore qu'une
quatrième espèce, le Sphex africain (_Sphex afra_), pourchasse des
Criquets aux environs d'Oran. Enfin j'ai souvenir d'avoir lu, je ne
sais plus où, qu'une cinquième espèce guerroie encore contre des
Criquets dans les steppes des environs de la Caspienne. Ainsi, sur le
pourtour de la Méditerranée, nous aurions cinq Sphex différents, dont
les larves sont toutes livrées au régime des Orthoptères.
[Illustration: Blatte (Kakerlac).]