creuser les terriers, la génération nouvelle a hérité de l'emplacement
élu par la génération précédente; elle a aussi fidèlement hérité de ses
tactiques: l'expérience du Grillon reculé donne les mêmes résultats.
Tels étaient les Sphex de l'année passée, tels sont ceux de l'année
présente, également obstinés dans une infructueuse manœuvre. L'erreur
allait s'aggravant, lorsqu'une bonne fortune me met en présence d'une
autre colonie de Sphex dans un canton éloigné du premier. Je recommence
mes essais. Après deux ou trois épreuves dont le résultat est pareil à
celui que j'ai si souvent obtenu, le Sphex se met à califourchon sur le
Grillon, le saisit avec les mandibules par les antennes et l'entraîne
immédiatement dans le terrier. Qui fut sot? ce fut l'expérimentateur
déjoué par le malin Hyménoptère. Aux autres trous, qui plus tôt, qui
plus tard, ses voisins éventent pareillement mes perfidies et pénètrent
dans leur domicile avec le gibier, au lieu de s'obstiner à l'abandonner
un instant sur le seuil pour le saisir après. Que veut dire ceci? La
peuplade que j'examine aujourd'hui, issue d'une autre souche, car les
fils reviennent à l'emplacement choisi par les aïeux, est plus habile
que la peuplade de l'an passé. L'esprit de ruse se transmet: il y a des
tribus plus habiles et des tribus plus simples, apparemment suivant les
facultés des pères. Pour les Sphex, comme pour nous, l'esprit change
avec la province.
Le lendemain, en une autre localité, je recommence l'épreuve du
Grillon. Elle me réussit indéfiniment. J'étais tombé sur une tribu à
vues obtuses, une vraie bourgade de Béotiens, comme dans mes premières
observations.
VII
LES TROIS COUPS DE POIGNARD
C'est sans doute au moment d'immoler le Grillon que le Sphex déploie
ses plus savantes ressources; il importe donc de constater la manière
dont la victime est sacrifiée. Instruit par mes tentatives multipliées
dans le but d'observer les manœuvres de guerre des Cerceris, j'ai
immédiatement appliqué aux Sphex la méthode qui m'avait réussi avec
les premiers, méthode consistant à enlever la proie au chasseur et
à la remplacer aussitôt par une autre vivante. Cette substitution
est d'autant plus facile, que nous avons vu le Sphex lâcher lui-même
sa capture pour descendre un instant seul au fond du terrier. Son
audacieuse familiarité, qui le porte à venir saisir au bout de vos
doigts et jusque sur votre main le Grillon qu'on vient de lui ravir et
qu'on lui offre de nouveau, se prête encore à merveille à l'heureuse
issue de l'expérience, en permettant d'observer de très près tous les
détails du drame.
Trouver des Grillons vivants, c'est encore chose facile: il n'y a qu'à
soulever les premières pierres venues pour en trouver de tapis à l'abri
du soleil. Ces Grillons sont des jeunes de l'année, n'ayant encore que
des ailes rudimentaires, et qui, dépourvus de l'industrie de l'adulte,
ne savent pas encore se creuser ces profondes retraites où ils seraient
à l'abri des investigations des Sphex. En peu d'instants me voilà
possesseur d'autant de Grillons vivants que je peux en désirer. Voilà
tous mes préparatifs faits. Je me hisse au haut de mon observatoire,
je m'établis sur le plateau au centre de la bourgade des Sphex, et
j'attends.
Un chasseur survient, charrie son Grillon jusqu'à l'entrée du logis
et pénètre seul dans son terrier. Ce Grillon est rapidement enlevé
et remplacé, mais à quelque distance du trou, par un des miens. Le
ravisseur revient, regarde et court saisir la proie trop éloignée. Je
suis tout yeux, tout attention. Pour rien au monde, je ne céderais
ma part du dramatique spectacle auquel je vais assister. Le Grillon
effrayé s'enfuit en sautillant; le Sphex le serre de près, l'atteint,
se précipite sur lui. C'est alors au milieu de la poussière un
pêle-mêle confus, où tantôt vainqueur, tantôt vaincu, chaque champion
occupe tour à tour le dessus ou le dessous dans la lutte. Le succès, un
instant balancé, couronne enfin les efforts de l'agresseur. Malgré ses
vigoureuses ruades, malgré les coups de tenaille de ses mandibules, le
Grillon est terrassé, étendu sur le dos.
Les dispositions du meurtrier sont bientôt prises. Il se met ventre à
ventre avec son adversaire, mais en sens contraire, saisit avec les
mandibules l'un ou l'autre des filets terminant l'abdomen du Grillon,
et maîtrise avec les pattes de devant les efforts convulsifs des
grosses cuisses postérieures. En même temps, ses pattes intermédiaires
étreignent les flancs pantelants du vaincu, et ses pattes postérieures
s'appuyant, comme deux leviers, sur la face, font largement bâiller
l'articulation du cou. Le Sphex recourbe alors verticalement l'abdomen
de manière à ne présenter aux mandibules du Grillon qu'une surface
convexe insaisissable; et l'on voit, non sans émotion, son stylet
empoisonné plonger une première fois dans le cou de la victime, puis
une seconde fois dans l'articulation des deux segments antérieurs du
thorax, puis encore vers l'abdomen. En bien moins de temps qu'il n'en
faut pour le raconter, le meurtre est consommé, et le Sphex, après
avoir réparé le désordre de sa toilette, s'apprête à charrier au logis
la victime, dont les membres sont encore animés des frémissements de
l'agonie.
Arrêtons-nous un instant sur ce que présente d'admirable la tactique
de guerre dont je viens de donner un pâle aperçu. Les Cerceris
s'attaquent à un adversaire passif, incapable de fuir, presque privé
d'armes offensives, et dont toutes les chances de salut résident en
une solide cuirasse, dont le meurtrier sait toutefois trouver le point
faible. Mais ici, quelles différences! La proie est armée de mandibules
redoutables, capables d'éventrer l'agresseur si elles parviennent à le
saisir; elle est pourvue de deux pattes vigoureuses, véritables massues
hérissées d'un double rang d'épines acérées, qui peuvent tour à tour
servir au Grillon pour bondir loin de son ennemi, ou pour le culbuter
sous de brutales ruades. Aussi voyez quelles précautions, de la part du
Sphex, avant de faire manœuvrer son aiguillon. La victime, renversée
sur le dos, ne peut, faute de point d'appui, faire usage, pour
s'évader, de ses leviers postérieurs, ce qu'elle ne manquerait pas de
faire si elle était attaquée dans la station normale, comme le sont les
gros Charançons du Cerceris tuberculé. Ses jambes épineuses maîtrisées
par les pattes antérieures du Sphex, ne peuvent non plus agir comme
armes offensives; et ses mandibules, retenues à distance par les pattes
postérieures de l'Hyménoptère, s'entr'ouvrent menaçantes, mais sans
pouvoir rien saisir. Mais ce n'est pas assez pour le Sphex de mettre sa
victime dans l'impossibilité de lui nuire; il lui faut encore la tenir
si étroitement garrottée qu'elle ne puisse faire le moindre mouvement
capable de détourner l'aiguillon des points où doit être instillée la
goutte de venin; et c'est probablement dans le but de paralyser les
mouvements de l'abdomen qu'est saisi l'un des filets qui le terminent.
Non, si une imagination féconde s'était donné le champ libre pour
inventer à plaisir le plan d'attaque, elle n'eût pas trouvé mieux; et
il est douteux que les athlètes des antiques palestres, en se prenant
corps à corps avec un adversaire, eussent des attitudes calculées avec
plus de science.
Je viens de dire que l'aiguillon est dardé à plusieurs reprises
dans le corps du patient: d'abord sous le cou, puis en arrière du
prothorax, puis enfin vers la naissance de l'abdomen. C'est dans ce
triple coup de poignard que se montrent, dans toute leur magnificence,
l'infaillibilité, la science infuse de l'instinct. Rappelons d'abord
les principales conséquences où nous a conduits la précédente étude
sur le Cerceris. Les victimes des Hyménoptères dont les larves vivent
de proie ne sont pas de vrais cadavres, malgré leur immobilité parfois
complète. Chez elles, il y a simple paralysie totale ou partielle des
mouvements, il y a anéantissement plus ou moins complet de la vie
animale; mais la vie végétative, la vie des organes de nutrition,
se maintient longtemps encore, et préserve de la décomposition la
proie que la larve ne doit dévorer qu'à une époque assez reculée.
Pour produire cette paralysie, les Hyménoptères chasseurs emploient
précisément les procédés que la science avancée de nos jours pourrait
suggérer aux physiologistes expérimentateurs, c'est-à-dire la lésion,
au moyen de leur dard vénénifère, des centres nerveux qui animent les
organes locomoteurs. On sait, en outre, que les divers centres ou
ganglions de la chaîne nerveuse des animaux articulés sont, dans une
certaine limite, indépendants les uns des autres dans leur action; de
telle sorte que la lésion de l'un d'eux n'entraîne, immédiatement du
moins, que la paralysie du segment correspondant; et ceci est d'autant
plus exact que les divers ganglions sont plus séparés, plus distants
l'un de l'autre. S'ils sont, au contraire, soudés ensemble, la lésion
de ce centre commun amène la paralysie de tous les segments où se
distribuent ses ramifications. C'est le cas qui se présente chez les
Buprestes et les Charançons, que les Cerceris paralysent d'un seul
coup d'aiguillon dirigé vers la masse commune des centres nerveux du
thorax. Mais ouvrons un Grillon. Qu'y trouvons-nous pour animer les
trois paires de pattes? On y trouve ce que le Sphex savait fort bien
avant les anatomistes: trois centres nerveux largement distants l'un
de l'autre. De là, la sublime logique de ces coups d'aiguillon réitérés
à trois reprises. Science superbe, humiliez-vous!
Non plus que les Charançons atteints par le dard des Cerceris, les
Grillons sacrifiés par le Sphex à ailes jaunes ne sont réellement
morts, malgré des apparences qui peuvent en imposer. La flexibilité
des téguments des victimes peut ici, en traduisant fidèlement les
moindres mouvements internes, dispenser des moyens artificiels que j'ai
employés pour constater la présence d'un reste de vie dans les Cléones
du Cerceris tuberculé. En effet, si l'on observe assidûment un Grillon
étendu sur le dos, une semaine, quinze jours même et davantage après
le meurtre, on voit, à de longs intervalles, l'abdomen exécuter de
profondes pulsations. Assez souvent on peut constater encore quelques
frémissements dans les palpes, et des mouvements très prononcés de la
part des antennes ainsi que des filets abdominaux, qui s'écartent en
divergeant, puis se rapprochent tout à coup. En tenant les Grillons
sacrifiés dans des tubes de verre, je suis parvenu à les conserver
pendant un mois et demi avec toute leur fraîcheur. Par conséquent les
larves de Sphex, qui vivent moins de quinze jours avant de s'enfermer
dans leurs cocons, ont, jusqu'à la fin de leur banquet, de la chair
fraîche assurée.
La chasse est terminée. Les trois ou quatre Grillons qui forment
l'approvisionnement d'une cellule sont méthodiquement empilés, couchés
sur le dos, la tête au fond de la cellule, les pieds à l'entrée. Un
œuf est pondu sur l'un d'eux. Il reste à clore le terrier. Le sable
provenant de l'excavation et amassé devant la porte du logis est
prestement balayé à reculons dans le couloir. De temps en temps, des
grains de gravier assez volumineux sont choisis un à un, en grattant
le tas de déblais avec les pattes de devant, et transportés avec les
mandibules pour consolider la masse pulvérulente. S'il n'en trouve pas
de convenable à sa portée, l'Hyménoptère va à leur recherche dans le
voisinage, et paraît en faire un choix scrupuleux, comme le ferait un
maçon des maîtresses pièces de sa construction. Des débris végétaux,
de menus fragments de feuilles sèches, sont également employés. En peu
d'instants, toute trace extérieure de l'édifice souterrain a disparu,
et si l'on n'a pas eu soin de marquer d'un signe l'emplacement du
domicile, il est impossible à l'œil le plus attentif de le retrouver.
Cela fait, un nouveau terrier est creusé, approvisionné et muré autant
de fois que le demande la richesse des ovaires. La ponte achevée,
l'animal recommence sa vie insouciante et vagabonde, jusqu'à ce que les
premiers froids viennent mettre fin à une vie si bien remplie.
La tâche du Sphex est accomplie; je terminerai la mienne par l'examen
de son arme. L'organe destiné à l'élaboration du venin se compose
de deux tubes élégamment ramifiés, aboutissant séparément dans un
réservoir commun ou ampoule en forme de poire.
De cette ampoule part un canal délié qui plonge dans l'axe du stylet,
et amène à son extrémité la gouttelette empoisonnée. Le stylet n'a
que des dimensions très exiguës, auxquelles on ne s'attendrait pas
d'après la taille du Sphex, et surtout d'après les effets que sa piqûre
produit sur les Grillons. La pointe est parfaitement lisse, tout à
fait dépourvue de ces dentelures dirigées en arrière qu'on trouve
dans l'aiguillon de l'Abeille domestique. La raison en est évidente.
L'Abeille ne se sert de son aiguillon que pour venger une injure, même
aux dépens de sa vie, les dentelures du dard s'opposant à son issue
de la plaie et amenant ainsi des ruptures mortelles dans les viscères
de l'extrémité de l'abdomen. Qu'aurait fait le Sphex d'une arme qui
lui aurait été fatale à sa première expédition? En supposant même
qu'avec des dentelures le dard puisse se retirer, je doute qu'aucun
Hyménoptère, se servant avant tout de son arme pour blesser le gibier
destiné à ses larves, soit pourvu d'un aiguillon dentelé. Pour lui, le
dard n'est pas une arme de luxe, qu'on dégaine pour la satisfaction de
la vengeance, plaisir des Dieux, dit-on, mais plaisir bien coûteux,
puisque la vindicative Abeille le paie quelquefois de sa vie; c'est un
instrument de travail, un outil, duquel dépend l'avenir des larves. Il
doit donc être d'un emploi facile dans la lutte avec la proie saisie;
il doit plonger dans les chairs et en sortir sans hésitation aucune,
condition bien mieux remplie avec une lame unie qu'avec une lame
barbelée.
J'ai voulu m'assurer à mes dépens si la piqûre du Sphex est bien
douloureuse, elle qui terrasse avec une effrayante rapidité de robustes
victimes. Eh bien! je le confesse avec une haute admiration, cette
piqûre est insignifiante et ne peut nullement se comparer, pour
l'intensité de la douleur, aux piqûres des Abeilles et des Guêpes
irascibles. Elle est si peu douloureuse, qu'au lieu de faire usage de
pinces, je prenais sans scrupule avec les doigts les Sphex vivants
dont j'avais besoin dans mes recherches. Je peux en dire autant des
divers Cerceris, des Philanthes, des Palares, des énormes Scolies
même, dont la vue seule inspire l'effroi et, en général, de tous les
Hyménoptères déprédateurs que j'ai pu observer. J'en excepte les
chasseurs d'Araignées, les Pompiles, et encore leur piqûre est bien
inférieure à celle des Abeilles.
Une dernière remarque. On sait avec quelle fureur les Hyménoptères
armés d'un dard uniquement pour leur défense, les Guêpes par exemple,
se précipitent sur l'audacieux qui trouble leur domicile, et punissent
sa témérité. Ceux dont le dard est destiné au gibier sont au contraire
très pacifiques, comme s'ils avaient conscience de l'importance qu'a,
pour leur famille, la gouttelette venimeuse de leur ampoule. Cette
gouttelette est la sauvegarde de leur race, volontiers je dirais son
gagne-pain; aussi ne la dépensent-ils qu'avec économie et dans les
circonstances solennelles de la chasse, sans faire parade d'un courage
vindicatif. Établi au milieu des peuplades de nos divers Hyménoptères
chasseurs, dont je bouleversais les nids, ravissais les larves et les
provisions, il ne m'est pas arrivé une seule fois d'être puni par un
coup d'aiguillon. Il faut saisir l'animal pour le décider à faire
usage de son arme; et encore ne parvient-il pas toujours à transpercer
l'épiderme si l'on ne met à sa portée une partie plus délicate que les
doigts, le poignet par exemple.
VIII
LA LARVE ET LA NYMPHE
L'œuf du Sphex à ailes jaunes est blanc, allongé, cylindrique, un peu
courbé en arc, et mesure de trois à quatre millimètres en longueur. Au
lieu d'être pondu au hasard, sur un point quelconque de la victime,
il est, au contraire, déposé sur un point privilégié et invariable,
enfin il est placé en travers de la poitrine du Grillon, un peu de
côté, entre la première et la seconde paire de pattes. Celui du Sphex à
bordures blanches et celui du Sphex languedocien occupent une position
semblable, le premier sur la poitrine d'un Criquet, le second sur
la poitrine d'une Ephippigère. Il faut que le point choisi présente
quelque particularité d'une haute importance pour la sécurité de la
jeune larve, puisque je ne l'ai jamais vu varier.
L'éclosion a lieu au bout de trois ou quatre jours. Une tunique des
plus délicates se déchire, et on a sous les yeux un débile vermisseau,
transparent comme du cristal, un peu atténué et comme étranglé en
avant, légèrement renflé en arrière, et orné, de chaque côté, d'un
étroit filet blanc formé par les principaux troncs trachéens. La faible
créature occupe la position même de l'œuf. Sa tête est comme implantée
au point même où l'extrémité antérieure de l'œuf était fixée, et tout
le reste du corps s'appuie simplement sur la victime sans y adhérer.
On ne tarde pas à distinguer, par transparence, dans l'intérieur du
vermisseau, des fluctuations rapides, des ondes qui marchent les unes à
la suite des autres avec une mathématique régularité, et qui, naissant
du milieu du corps, se propagent, les unes en avant, les autres en
arrière. Ces mouvements ondulatoires sont dus au canal digestif, qui
s'abreuve à longs traits des sucs puisés dans les flancs de la victime.
Arrêtons-nous un instant sur un spectacle fait pour captiver
l'attention. La proie est couchée sur le dos, immobile. Dans la
cellule du Sphex à ailes jaunes, c'est un Grillon, ce sont trois et
quatre Grillons empilés; dans la cellule du Sphex languedocien, c'est
une pièce unique mais proportionnellement énorme, une Ephippigère
ventrue. Le vermisseau est perdu s'il vient à être arraché du point
où il puise la vie; tout est fini pour lui s'il fait une chute, car
dans sa débilité et privé qu'il est des moyens de se mouvoir, comment
retrouvera-t-il le point où il doit s'abreuver. Un rien suffit à
la victime pour se débarrasser de l'animalcule qui lui ronge les
entrailles, et la gigantesque proie se laisse faire, sans le moindre
frémissement de protestation. Je sais bien qu'elle est paralysée,
qu'elle a perdu l'usage des pattes sous l'aiguillon de son meurtrier;
mais encore, récente comme elle est, conserve-t-elle plus ou moins les
facultés motrices et sensitives dans les régions non atteintes par le
dard. L'abdomen palpite, les mandibules s'ouvrent et se referment, les
filets abdominaux oscillent ainsi que les antennes. Qu'adviendrait-il
si le ver mordait en l'un des points encore impressionnables, au
voisinage des mandibules, ou même sur le ventre qui, plus tendre et
plus succulent, semblerait pourtant devoir fournir les premières
bouchées du faible vermisseau? Mordus dans le vif, le Grillon, le
Criquet, l'Éphippigère, auraient au moins quelques frémissements de
peau; et cela suffirait pour détacher, pour faire choir l'infime larve,
désormais perdue sans doute, exposée à se trouver sous la redoutable
tenaille des mandibules.
Mais il est une partie du corps où pareil danger n'est pas à craindre,
la partie que l'Hyménoptère a blessée de son dard, enfin le thorax.
Là et seulement là, sur une victime récente, l'expérimentateur peut
fouiller avec la pointe d'une aiguille, percer de part en part, sans
que le patient manifeste signe de douleur. Eh bien, c'est là aussi que
l'œuf est invariablement pondu; c'est par là que la jeune larve entame
toujours sa proie. Rongé en un point qui n'est plus apte à la douleur,
le Grillon reste donc immobile. Plus tard, lorsque le progrès de la
plaie aura gagné un point sensible, il se démènera sans doute dans la
mesure de ce qui lui est permis; mais il sera trop tard: sa torpeur
sera trop profonde, et d'ailleurs l'ennemi aura pris des forces.
Ainsi s'explique pourquoi l'œuf est déposé en un point invariable, au
voisinage des blessures faites par l'aiguillon, sur le thorax enfin,
non au milieu, où la peau serait peut-être trop épaisse pour le
vermisseau naissant, mais de côté, vers la jointure des pattes, où la
peau est bien plus fine. Quel choix judicieux, quelle logique de la
part de la mère lorsque, sous terre, dans une complète obscurité, elle
discerne sur la victime et adopte le seul point convenable pour son œuf!
[Illustration: Larve du Sphex.]
J'ai élevé des larves de Sphex en leur donnant, l'un après l'autre, les
Grillons pris dans les cellules; et j'ai pu suivre ainsi jour par jour
les progrès rapides de mes nourrissons. Le premier Grillon, celui-là
même sur lequel l'œuf a été pondu, est attaqué, ainsi que je viens de
le dire, vers le point où le dard du chasseur s'est porté en second
lieu, c'est-à-dire entre la première et la seconde paire de pattes. En
peu de jours, la jeune larve a creusé dans la poitrine de la victime un
puits suffisant pour y plonger à demi. Il n'est pas rare de voir alors
le Grillon, mordu au vif, agiter inutilement les antennes et les filets
abdominaux, ouvrir et fermer à vide les mandibules, et même remuer
quelque patte. Mais l'ennemi est en sûreté et fouille impunément ses
entrailles. Quel épouvantable cauchemar pour le Grillon paralysé!
Cette première ration est épuisée dans l'intervalle de six à sept
jours; il n'en reste que la carcasse tégumentaire, dont toutes les
pièces sont à peu près en place. La larve, dont la longueur est alors
d'une douzaine de millimètres, sort du corps du Grillon par le trou
qu'elle a pratiqué au début dans le thorax. Pendant cette opération,
elle subit une mue, et sa dépouille reste souvent engagée dans
l'ouverture par où elle est sortie. Après le repos de la mue, une
seconde ration est entamée. Fortifiée maintenant, la larve n'a rien
à craindre des faibles mouvements du Grillon, dont la torpeur chaque
jour croissante, a eu le temps d'éteindre les dernières velléités de
résistance, depuis plus d'une semaine que les coups d'aiguillon ont été
donnés. Aussi l'attaque-t-elle sans précaution, et habituellement par
le ventre, plus tendre et plus riche en sucs. Bientôt vient le tour du
troisième Grillon, et enfin celui du quatrième, qui est dévoré en une
dizaine d'heures. De ces trois dernières victimes, il ne reste que les
téguments coriaces, dont les diverses pièces sont démembrées une à une
et soigneusement vidées. Si une cinquième ration lui est offerte, la
larve la dédaigne ou y touche à peine, non par tempérance, mais par
une impérieuse nécessité. Remarquons, en effet, que jusqu'ici la larve
n'a rejeté aucun excrément, et que son intestin, où se sont engouffrés
quatre Grillons, est tendu jusqu'à crever.
Une nouvelle ration ne peut donc tenter sa gloutonnerie, et désormais
elle songe à se faire un habitacle de soie. En tout, son repas a
duré de dix à douze jours, sans discontinuer. A cette époque, la
longueur de la larve mesure de 25 à 30 millimètres, et la plus grande
largeur de 5 à 6. Sa forme générale, un peu élargie en arrière,
graduellement rétrécie en avant, est conforme au type ordinaire des
larves d'Hyménoptères. Ses segments sont au nombre de quatorze, en
y comprenant la tête, fort petite et armée de faibles mandibules,
qu'on croirait incapables du rôle qu'elles viennent de remplir. De
ces quatorze segments, les intermédiaires sont munis de stigmates.
Sa livrée se compose d'un fond blanc jaunâtre, semé d'innombrables
ponctuations d'un blanc crétacé.