L'inoculation de l'ammoniaque arrête toujours sur le champ les

mouvements des Scarabées, des Charançons et des Buprestes; mais on ne

parvient pas toujours à mettre l'animal dans l'état que je viens de

décrire. Si la blessure est trop profonde, si la gouttelette instillée

est trop forte, la victime meurt réellement et, au bout de deux ou

trois jours, on n'a plus qu'un cadavre infect. Si la piqûre est trop

faible, au contraire, l'animal, après un temps plus ou moins long

d'un profond engourdissement, revient à lui, et recouvre au moins

en partie ses mouvements. Le ravisseur lui-même peut parfois opérer

maladroitement, tout comme l'homme, car j'ai pu constater cette espèce

de résurrection dans une victime atteinte par le dard d'un Hyménoptère

fouisseur. Le Sphex à ailes jaunes, dont l'histoire va bientôt nous

occuper, entasse dans ses repaires de jeunes Grillons préalablement

atteints par son stylet venimeux. J'ai retiré de l'un de ces repaires

trois pauvres Grillons, dont la flaccidité extrême aurait dénoté la

mort dans toute autre circonstance. Mais ici encore ce n'était qu'une

mort apparente. Mis dans un flacon, ces Grillons se sont conservés en

fort bon état, et toujours immobiles, pendant près de trois semaines.

A la fin, deux se sont moisis, et le troisième a partiellement

ressuscité, c'est-à-dire qu'il a recouvré le mouvement des antennes,

des pièces de la bouche et, chose plus remarquable, des deux premières

paires de pattes. Si l'habileté de l'Hyménoptère est parfois en défaut

pour engourdir à jamais la victime, peut-on exiger des grossières

expérimentations de l'homme une réussite constante!

Chez les Coléoptères de la seconde catégorie, c'est-à-dire chez

ceux dont les ganglions thoraciques sont distants l'un de l'autre,

l'effet produit par l'ammoniaque est tout à fait différent. Ce sont

les Carabiques qui se montrent les moins vulnérables. Une piqûre qui

aurait produit chez un gros Scarabée sacré l'anéantissement instantané

des mouvements ne produit, même chez les Carabiques de médiocre

taille, Chlænie, Nébrie, Calathe, que des convulsions violentes et

désordonnées. Peu à peu l'animal se calme, et, après quelques heures

de repos, il reprend ses mouvements habituels, ne paraissant avoir

rien éprouvé. Si l'on renouvelle l'épreuve sur le même individu, deux,

trois, quatre fois, les résultats sont les mêmes, jusqu'à ce que, la

blessure devenant trop grave, l'animal meure réellement, comme le

prouvent son dessèchement et sa putréfaction, qui surviennent bientôt

après.

Les Mélasomes et les Longicornes sont plus sensibles à l'action de

l'ammoniaque. L'inoculation de la gouttelette corrosive les plonge

assez rapidement dans l'immobilité et, après quelques convulsions,

l'animal paraît mort. Mais cette paralysie, qui aurait persisté

dans les Scarabées, les Charançons et les Buprestes, n'est ici que

momentanée: du jour au lendemain, les mouvements reparaissent, aussi

énergiques que jamais. Ce n'est qu'autant que la dose d'ammoniaque est

d'une certaine force que les mouvements ne reparaissent plus; mais

alors l'animal est mort, bien mort, car il ne tarde pas à tomber en

putréfaction. Par les mêmes procédés, si efficaces sur les Coléoptères

à ganglions rapprochés, il est donc impossible de provoquer une

paralysie complète et persistante chez les Coléoptères à ganglions

distants; on ne peut obtenir tout au plus qu'une paralysie momentanée

se dissipant du jour au lendemain.

La démonstration est décisive: les Cerceris ravisseurs de Coléoptères

se conforment, dans leur choix, à ce que pourraient seules enseigner la

physiologie la plus savante et l'anatomie la plus fine. Vainement on

s'efforcerait de ne voir là que des concordances fortuites: ce n'est

pas avec le hasard que s'expliquent de telles harmonies.

VI

LE SPHEX A AILES JAUNES

Sous leur robuste armure, impénétrable au dard, les Coléoptères

n'offrent au ravisseur porte-aiguillon qu'un seul point vulnérable.

Ce défaut de la cuirasse est connu du meurtrier, qui plonge là son

stylet empoisonné et atteint du même coup les trois centres moteurs,

en choisissant les groupes Charançons et Buprestes, dont l'appareil

nerveux possède un degré suffisant de centralisation. Mais que doit-il

arriver lorsque la proie est un insecte non cuirassé, à peau molle, que

l'Hyménoptère peut poignarder ici ou là indifféremment, au hasard de la

lutte, en un point quelconque du corps? Y a-t-il encore un choix dans

les coups portés? Pareil à l'assassin qui frappe au cœur pour abréger

les résistances compromettantes de sa victime, le ravisseur suit-il

la tactique des Cerceris et blesse-t-il de préférence les ganglions

moteurs? Si cela est, que doit-il arriver lorsque ces ganglions sont

distants entre eux, et agissent avec assez d'indépendance pour que

la paralysie de l'un n'entraîne pas la paralysie des autres? A ces

questions va répondre l'histoire d'un chasseur de Grillons, le Sphex à

ailes jaunes (_Sphex flavipennis_).

C'est vers la fin du mois de juillet que le Sphex à ailes jaunes

déchire le cocon qui l'a protégé jusqu'ici et s'envole de son berceau

souterrain. Pendant tout le mois d'août, on le voit communément

voltiger, à la recherche de quelque gouttelette mielleuse, autour

des têtes épineuses du chardon-roland, la plus commune des plantes

robustes qui bravent impunément les feux caniculaires de ce mois.

Mais cette vie insouciante est de courte durée, car, dès les premiers

jours de septembre, le Sphex est à sa rude tâche de pionnier et de

chasseur. C'est ordinairement quelque plateau de peu d'étendue, sur

les berges élevées des chemins, qu'il choisit pour l'établissement de

son domicile, pourvu qu'il y trouve deux choses indispensables: un sol

aréneux facile à creuser et du soleil. Du reste, aucune précaution

n'est prise pour abriter le domicile contre les pluies de l'automne

et les frimas de l'hiver. Un emplacement horizontal, sans abri, battu

par la pluie et les vents, lui convient à merveille, avec la condition

cependant d'être exposé au soleil. Aussi, lorsqu'au milieu de ses

travaux de mineur, une pluie abondante survient, c'est pitié de voir,

le lendemain, les galeries en construction bouleversées, obstruées de

sable et finalement abandonnées.

Rarement le Sphex se livre solitaire à son industrie; c'est par petites

tribus de dix, vingt pionniers ou davantage que l'emplacement élu

est exploité. Il faut avoir passé quelques journées en contemplation

devant l'une de ces bourgades, pour se faire une idée de l'activité

remuante, de la prestesse saccadée, de la brusquerie de mouvements de

ces laborieux mineurs. Le sol est rapidement attaqué avec les râteaux

des pattes antérieures: _canis instar_, comme dit Linné. Un jeune chien

ne met pas plus de fougue à fouiller le sol pour jouer. En même temps,

chaque ouvrier entonne sa joyeuse chanson, qui se compose d'un bruit

strident, aigu, interrompu à de très courts intervalles, et modulé par

les vibrations des ailes et du thorax. On dirait une troupe de gais

compagnons se stimulant au travail par un rythme cadencé. Cependant le

sable vole, retombant en fine poussière sur leurs ailes frémissantes,

et le gravier trop volumineux, arraché grain à grain, roule loin du

chantier. Si la pièce résiste trop, l'insecte se donne de l'élan avec

une note aigre qui fait songer aux ahans! dont le fendeur de bois

accompagne un coup de hache. Sous les efforts redoublés des tarses et

des mandibules, l'antre ne tarde pas à se dessiner; l'animal peut déjà

y plonger en entier. C'est alors une vive alternative de mouvements en

avant pour détacher de nouveaux matériaux, et de mouvements de recul

pour balayer au dehors les débris. Dans ce va-et-vient précipité, le

Sphex ne marche pas, il s'élance, comme poussé par un ressort: il

bondit, l'abdomen palpitant, les antennes vibrantes, tout le corps

enfin animé d'une sonore trépidation. Voilà le mineur dérobé aux

regards; on entend encore sous terre son infatigable chanson, tandis

qu'on entrevoit, par intervalles, ses jambes postérieures, poussant

à reculons une ondée de sable jusqu'à l'orifice du terrier. De temps

à autre, le Sphex interrompt son travail souterrain, soit pour venir

s'épousseter au soleil, se débarrasser des grains de poussière qui,

en s'introduisant dans ses fines articulations, gênent la liberté

de ses mouvements, soit pour opérer dans les alentours une ronde de

reconnaissance. Malgré ces interruptions, qui d'ailleurs sont de courte

durée, dans l'intervalle de quelques heures la galerie est creusée,

et le Sphex vient sur le seuil de sa porte chanter son triomphe et

donner le dernier poli au travail, en effaçant quelques inégalités, en

enlevant quelques parcelles terreuses dont son œil clairvoyant peut

seul discerner les inconvénients.

Des nombreuses tribus de Sphex que j'ai visitées, une surtout m'a

laissé de vifs souvenirs à cause de son originale installation. Sur

le bord d'une grande route s'élevaient de petits tas de boue retirée

des rigoles latérales par la pelle du cantonnier. L'un de ces tas,

depuis longtemps desséchés au soleil, formait un monticule conique, un

gros pain de sucre d'un demi-mètre de haut. L'emplacement avait plu

aux Sphex, qui s'y étaient établis en une bourgade comme je n'en ai

jamais depuis rencontré de plus populeuse. De la base au sommet, le

cône de boue sèche était criblé de terriers, lui donnant l'aspect d'une

énorme éponge. A tous les étages, c'était une animation fiévreuse, un

va-et-vient affairé, qui mettait en mémoire les scènes de quelque grand

chantier lorsque le travail presse. Grillons traînés par les antennes

sur les pentes de la cité conique, emmagasinement des vivres dans le

garde-manger des cellules, ruissellement de poussière hors des galeries

en voie d'excavation, poudreuses faces des mineurs apparaissant par

intervalles aux orifices des couloirs, continuelles entrées et

continuelles sorties, parfois un Sphex en ses courts loisirs gravissant

la cime du cône pour jeter peut-être, du haut de ce belvédère, un

regard de satisfaction sur l'ensemble des travaux; quel spectacle

propre à me tenter, à me faire désirer d'emporter avec moi la bourgade

entière et ses habitants! Essayer était même inutile: la masse était

trop lourde. On ne déracine pas ainsi un village de ses fondations pour

le transplanter ailleurs.

Revenons donc au Sphex travaillant en plaine, dans un sol naturel,

ce qui est le cas de beaucoup le plus fréquent. Aussitôt le terrier

creusé, la chasse commence. Mettons à profit les courses lointaines de

l'Hyménoptère, à la recherche du gibier, pour examiner le domicile.

L'emplacement général d'une colonie de Sphex est, disons-nous, un

terrain horizontal. Cependant le sol n'y est pas tellement uni, qu'on

n'y trouve quelques petits mamelons couronnés d'une touffe de gazon

ou d'armoise, quelques plis consolidés par les maigres racines de la

végétation qui les recouvre; c'est sur le flanc de ces rides qu'est

établi le repaire du Sphex. La galerie se compose d'abord d'une portion

horizontale, de deux à trois pouces de profondeur et servant d'avenue à

la retraite cachée, destinée aux provisions et aux larves. C'est dans

ce vestibule que le Sphex s'abrite pendant le mauvais temps; c'est

là qu'il se retire la nuit et se repose le jour quelques instants,

montrant seulement au dehors sa face expressive, ses gros yeux

effrontés. A la suite du vestibule survient un coude brusque, plongeant

plus ou moins obliquement à une profondeur de deux à trois pouces

encore, et terminé par une cellule ovalaire d'un diamètre un peu plus

grand et dont l'axe le plus long est couché suivant l'horizontale. Les

parois de la cellule ne sont crépies d'aucun ciment particulier; mais,

malgré leur nudité, on voit qu'elles ont été l'objet d'un travail plus

soigné. Le sable y est tassé, égalisé avec soin sur le plancher, sur le

plafond, sur les côtés, pour éviter des éboulements, et pour effacer

les aspérités qui pourraient blesser le délicat épiderme de la larve.

Enfin cette cellule communique avec le couloir par une entrée étroite,

juste suffisante pour laisser passer le Sphex chargé de sa proie.

Quand cette première cellule est munie d'un œuf et des provisions

nécessaires, le Sphex en mure l'entrée, mais il n'abandonne pas encore

son terrier. Une seconde cellule est creusée à côté de la première et

approvisionnée de la même façon, puis une troisième et quelquefois

enfin une quatrième. C'est alors seulement que le Sphex rejette dans

le terrier tous les déblais amassés devant la porte, et qu'il efface

complètement les traces extérieures de son travail. Ainsi, à chaque

terrier, il correspond ordinairement trois cellules, rarement deux,

et plus rarement encore quatre. Or, comme l'apprend l'autopsie de

l'insecte, on peut évaluer à une trentaine le nombre des œufs pondus,

ce qui porte à dix le nombre des terriers nécessaires. D'autre part,

les travaux ne commencent guère avant septembre, et sont achevés à la

fin de ce mois. Par conséquent, le Sphex ne peut consacrer à chaque

terrier et à son approvisionnement que deux ou trois jours au plus.

On conviendra que l'active bestiole n'a pas un moment à perdre,

lorsque, en si peu de temps, elle doit creuser le gîte, se procurer une

douzaine de Grillons, les transporter quelquefois de loin à travers

mille difficultés, les mettre en magasin et boucher enfin le terrier.

Et puis d'ailleurs, il y a des journées où le vent rend la chasse

impossible, des journées pluvieuses, ou même seulement sombres, qui

suspendent tout travail. On conçoit d'après cela que le Sphex ne peut

donner à ses constructions la solidité peut-être séculaire que les

Cerceris tuberculés donnent à leurs profondes galeries. Ces derniers se

transmettent d'une génération à l'autre leurs demeures solides, chaque

année plus profondément encavées, qui m'ont mis tout en nage lorsque

j'ai voulu les visiter, et qui même, le plus souvent, ont triomphé

de mes efforts et de mes instruments de fouille. Le Sphex n'hérite

pas du travail de ses devanciers: il a tout à faire et rapidement. Sa

demeure est la tente d'un jour, qu'on dresse à la hâte pour la lever

le lendemain. En compensation, les larves, recouvertes seulement

d'une mince couche de sable, savent elles-mêmes suppléer à l'abri que

leur mère n'a pu leur créer: elles savent se revêtir d'une triple et

quadruple enveloppe imperméable, bien supérieure au mince cocon des

Cerceris.

Mais voici venir bruyamment un Sphex qui, de retour de la chasse,

s'arrête sur un buisson voisin et soutient par une antenne, avec les

mandibules, un volumineux Grillon plusieurs fois aussi pesant que

lui. Accablé sous le poids, un instant il se repose. Puis il reprend

sa capture entre les pattes, et par un suprême effort, franchit d'un

seul trait la largeur du ravin qui le sépare de son domicile. Il

s'abat lourdement sur le plateau où je suis en observation, au milieu

même d'une bourgade de Sphex. Le reste du trajet s'effectue à pied.

L'Hyménoptère que ma présence n'intimide en rien, est à califourchon

sur sa victime, et s'avance, la tête haute et fière, tirant par une

antenne, à l'aide de ses mandibules, le Grillon qui traîne entre ses

pattes. Si le sol est nu, le transport s'effectue sans encombre; mais

si quelque touffe de gramen étend en travers de la route à parcourir,

le réseau de ses stolons, il est curieux de voir la stupéfaction du

Sphex lorsqu'une de ces cordelettes vient tout à coup à paralyser ses

efforts; il est curieux d'être témoin de ses marches et contre-marches,

de ses tentatives réitérées, jusqu'à ce que l'obstacle soit surmonté,

soit par le secours des ailes, soit par un détour habilement calculé.

Le Grillon est enfin amené à destination, et se trouve placé de manière

que ses antennes arrivent précisément à l'orifice du terrier. Le

Sphex abandonne alors sa proie, et descend précipitamment au fond du

souterrain. Quelques secondes après, on le voit reparaître, montrant la

tête au dehors, et jetant un petit cri allègre. Les antennes du Grillon

sont à sa portée; il les saisit et le gibier est prestement descendu au

fond du repaire.

[Illustration: Tachinaire.]

Je me demande encore, sans pouvoir trouver une solution suffisamment

motivée, pourquoi cette complication de manœuvres au moment

d'introduire le Grillon dans le terrier. Au lieu de descendre seul

dans son gîte pour reparaître après, et reprendre la proie quelque

temps abandonnée sur le seuil de la porte, le Sphex n'aurait-il pas

plutôt fait de continuer à traîner le Grillon dans sa galerie,

comme il le fait à l'air libre, puisque la largeur du souterrain le

permet, ou bien de l'entraîner à sa suite et pénétrant lui-même le

premier à reculons? Les divers Hyménoptères déprédateurs que j'ai pu

observer jusqu'ici entraînent immédiatement, sans aucun préliminaire,

au fond de leurs cellules, le gibier retenu sous le ventre à l'aide

des mandibules et des pattes intermédiaires. Le Cerceris de L. Dufour

commence à compliquer ses manœuvres, puisque, après avoir momentanément

déposé son Bupreste à la porte du logis souterrain, il entre tout

aussitôt à reculons dans sa galerie pour saisir alors la victime avec

les mandibules et l'entraîner au fond du clapier. Il y a encore loin

de cette tactique à celle qu'adoptent en pareil cas les chasseurs de

Grillons. Pourquoi cette visite domiciliaire qui précède invariablement

l'introduction du gibier? Ne se peut-il pas qu'avant de descendre

avec un fardeau embarrassant, le Sphex ne juge prudent de donner un

coup d'œil au fond du logis pour s'assurer que tout y est en ordre,

pour chasser au besoin quelque parasite effronté qui aurait pu s'y

introduire en son absence? Quel est alors ce parasite? Divers Diptères,

moucherons de rapine, des Tachinaires surtout, veillent aux portes de

tous les Hyménoptères chasseurs, épiant le moment favorable de déposer

leurs œufs sur le gibier d'autrui; mais aucun ne pénètre dans le

domicile et ne se hasarde dans des couloirs obscurs où le propriétaire,

s'il venait par malheur à s'y trouver, leur ferait peut-être chèrement

payer leur audace. Le Sphex, tout comme les autres, paie son tribut

aux rapines des Tachinaires; mais ceux-ci n'entrent jamais dans le

terrier pour commettre leur méfait. N'ont-ils pas d'ailleurs tout le

temps nécessaire pour déposer leurs œufs sur le Grillon? S'ils sont

vigilants, ils sauront bien profiter de l'abandon momentané de la

victime pour lui confier leur postérité. Quelque danger plus grand

encore menace donc le Sphex, puisque sa descente préalable au fond du

terrier est pour lui d'une si impérieuse nécessité.

[Illustration: Tachytes nigra.]

Voici le seul fait d'observation qui puisse jeter quelque jour sur le

problème. Au milieu d'une colonie de Sphex en pleine activité, colonie

d'où tout autre Hyménoptère est habituellement exclu, j'ai surpris un

jour un giboyeur de genre différent, un _Tachytes nigra_, transportant

un à un, sans se presser, avec le plus grand sang-froid, au milieu de

la foule où il n'était qu'un intrus, des grains de sable, des brins

de petites tiges sèches et autres menus matériaux, pour boucher un

terrier de même calibre que les terriers voisins du Sphex. Ce travail

était fait trop consciencieusement pour qu'il fût permis de douter de

la présence de l'œuf de l'ouvrier dans le souterrain. Un Sphex aux

démarches inquiètes, apparemment légitime propriétaire du terrier, ne

manquait pas, chaque fois que l'Hyménoptère étranger pénétrait dans la

galerie, de s'élancer à sa poursuite; mais il ressortait brusquement,

comme effrayé, suivi de l'autre qui, impassible, continuait son

œuvre. J'ai visité ce terrier, évidemment objet de litige entre

les deux Hyménoptères, et j'y ai trouvé une cellule approvisionnée

de quatre Grillons. Le soupçon fait presque place à la certitude:

ces provisions dépassent, et de beaucoup, les besoins d'une larve de

Tachyte, de moitié au moins plus petit que le Sphex. Celui que son

impassibilité, ses soins à boucher le terrier, auraient d'abord fait

prendre pour le maître du logis, n'était en réalité qu'un usurpateur.

Comment le Sphex, bien plus gros, plus vigoureux que son adversaire,

se laisse-t-il impunément dépouiller, se bornant à des poursuites sans

résultat, et fuyant lâchement lorsque l'intrus, qui n'a pas même l'air

de s'apercevoir de sa présence, se retourne pour sortir du terrier?

Est-ce que, chez les insectes comme chez l'homme, la première chance de

succès serait de l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace?

L'usurpateur certes n'en manquait pas. Je le vois encore, avec un calme

imperturbable, aller et venir devant le débonnaire Sphex, qui trépigne

d'impatience sur place mais sans oser fondre sur le pillard.

[Illustration: LE SPHEX A AILES JAUNES

Le drame. Le transport au terrier.]

Ajoutons qu'en d'autres circonstances, à diverses reprises, j'ai

trouvé le même Hyménoptère, parasite présumé, enfin le Tachyte noir,

traînant un Grillon par une antenne. Était-ce un gibier légitimement

acquis? J'aimerais à le croire; mais les allures indécises de l'insecte

qui s'en allait vagabondant par les ornières des chemins, comme à la

recherche d'un terrier à sa convenance, m'ont toujours laissé des

soupçons. Je n'ai jamais assisté à ses travaux de fouille, s'il se

livre en réalité aux fatigues de l'excavation. Chose plus grave: je

l'ai vu abandonner son gibier à la voirie, ne sachant peut-être qu'en

faire, faute d'un terrier où le déposer. Pareil gaspillage me semble

indice de bien mal acquis, et je me demande si le Grillon ne provient

pas d'un larcin fait au Sphex à l'instant où celui-ci abandonne sa

proie sur le seuil de sa porte. Mes soupçons planent également sur le

_Tachytes obsoleta_, ceinturé de blanc à l'abdomen comme le _Sphex

albisecta_, et qui nourrit ses larves avec des Criquets pareils à ceux

que chasse ce dernier. Je ne l'ai jamais vu creuser des galeries, mais

je l'ai surpris traînant un Criquet que n'aurait pas désavoué le Sphex.

Cette identité des provisions de bouche dans des espèces de genres

différents me donne à réfléchir sur la légitimité du butin. Disons

enfin, pour réparer en partie les atteintes que mes soupçons pourraient

porter à la réputation du genre, que j'ai été témoin oculaire de

la capture très loyale d'un petit Criquet encore sans ailes par le

_Tachytes tarsina_; que j'ai vu celui-ci creuser des cellules et les

approvisionner avec une proie vaillamment acquise.

Je n'ai donc que des soupçons à proposer pour expliquer l'opiniâtreté

des Sphex à descendre au fond de leurs souterrains avant d'y introduire

le gibier. Auraient-ils un autre but que celui de déloger un parasite

survenu en leur absence? C'est ce que je désespère de savoir, car qui

pourra interpréter les mille manœuvres de l'instinct? Pauvre raison

humaine, qui ne sait pas se rendre compte de la sapience d'un Sphex!

Quoi qu'il en soit, il est constaté que ces manœuvres sont d'une

singulière invariabilité. Je citerai à ce sujet une expérience qui

m'a vivement intéressé. Voici le fait: Au moment où le Sphex opère sa

visite domiciliaire, je prends le Grillon, abandonné à l'entrée du

logis, et le place quelques pouces plus loin. Le Sphex remonte, jette

son cri ordinaire, regarde étonné de çà et de là, et voyant son gibier

trop loin, il sort de son trou pour aller le saisir et le ramener dans

la position voulue. Cela fait, il redescend encore, mais seul. Même

manœuvre de ma part, même désappointement du Sphex à son arrivée. Le

gibier est encore rapporté au bord du trou, mais l'Hyménoptère descend

toujours seul; et ainsi de suite, tant que ma patience n'est pas

lassée. Coup sur coup, une quarantaine de fois, j'ai répété la même

épreuve sur le même individu; son obstination a vaincu la mienne, et sa

tactique n'a jamais varié.

Constatée chez tous les Sphex qu'il me prit désir d'expérimenter

dans la même bourgade, l'inflexible obstination que je viens de

décrire ne laissa pas de me tourmenter l'esprit quelque temps.

L'insecte, me disais-je, obéirait donc à une inclination fatale, que

les circonstances ne peuvent modifier en rien; ses actes seraient

invariablement réglés, et la faculté d'acquérir la moindre expérience,

à ses propres dépens, lui serait étrangère. De nouvelles observations

modifièrent cette manière de voir, trop absolue.

Souvenirs entomologiques · 第 6 / 23 段