Serai-je plus heureux en obligeant le Cerceris à faire usage de

son dard pour sa propre défense? J'ai enfermé dans le même flacon

un Cerceris et un Cléone, que j'ai irrités par quelques secousses.

L'Hyménoptère, nature fine, est plus impressionné que l'autre

prisonnier, épaisse et lourde organisation; il songe à la fuite et non

à l'attaque. Les rôles même sont intervertis: le Charançon, devenant

l'agresseur, saisit parfois du bout de sa trompe une patte de son

mortel ennemi, qui ne cherche pas même à se défendre, tant la frayeur

le domine. J'étais à bout de ressources, et mon désir d'assister au

dénoûment n'avait fait qu'augmenter par les difficultés déjà éprouvées.

Voyons, cherchons encore.

Une idée lumineuse survient, amenant avec elle l'espoir, tant elle

entre d'une façon naturelle dans le vif de la question. Oui, c'est

bien cela; cela doit réussir. Il faut offrir mon gibier dédaigné au

Cerceris au plus fort de l'ardeur de la chasse. Alors, emporté par la

préoccupation qui l'absorbe, il ne s'apercevra pas de ses imperfections.

J'ai déjà dit qu'en revenant de la chasse, le Cerceris s'abat au

pied du talus, à quelque distance du trou, où il achève de traîner

péniblement sa proie. Il s'agit alors de lui enlever cette victime en

la tiraillant par une patte avec des pinces, et de lui jeter aussitôt

en échange le Charançon vivant. Cette manœuvre m'a parfaitement réussi.

Dès que le Cerceris a senti la proie lui glisser sous le ventre et

lui échapper, il frappe le sol de ses pattes avec impatience, se

retourne, et apercevant le Charançon qui a remplacé le sien, il se

précipite sur lui et l'enlace de ses pattes pour l'emporter. Mais il

s'aperçoit promptement que la proie est vivante, et alors le drame

commence pour s'achever avec une inconcevable rapidité. L'Hyménoptère

se met face à face avec sa victime, lui saisit la trompe entre ses

puissantes mandibules, l'assujettit vigoureusement; et tandis que

le Curculionide se cambre sur ses jambes, l'autre, avec les pattes

antérieures, le presse avec effort sur le dos comme pour faire bâiller

quelque articulation ventrale. On voit alors l'abdomen du meurtrier se

glisser sous le ventre du Cléone, se recourber, et darder vivement à

deux ou trois reprises son stylet venimeux à la jointure du prothorax,

entre la première et la seconde paire de pattes. En un clin d'œil,

tout est fait. Sans le moindre mouvement convulsif, sans aucune de ces

pandiculations des membres qui accompagnent l'agonie d'un animal, la

victime, comme foudroyée, tombe pour toujours immobile. C'est terrible

en même temps qu'admirable de rapidité. Puis le ravisseur retourne

le cadavre sur le dos, se met ventre à ventre avec lui, jambes de

çà, jambes de là, l'enlace et s'envole. Trois fois, avec mes trois

Charançons, j'ai renouvelé l'épreuve; les manœuvres n'ont jamais varié.

Il est bien entendu que chaque fois je rendais au Cerceris sa première

proie, et que je retirais mon Cléone pour l'examiner plus à loisir.

Cet examen n'a fait que me confirmer dans la haute idée que j'avais du

talent redoutable de l'assassin. Au point atteint, il est impossible

d'apercevoir le plus léger signe de blessure, le moindre épanchement

de liquides vitaux. Mais ce qui a surtout le droit de nous surprendre,

c'est l'anéantissement si prompt et si complet de tout mouvement.

Aussitôt après le meurtre, j'ai en vain épié sur les trois Charançons

opérés sous mes yeux des traces d'irritabilité; ces traces ne se

manifestent jamais en pinçant, en piquant l'animal, et il faut les

moyens artificiels décrits plus haut pour les provoquer. Ainsi, ces

robustes Cléones qui, transpercés vivants d'une épingle et fixés sur la

fatale planchette de liège du collectionneur d'insectes, se seraient

démenés des jours, des semaines, que dis-je, des mois entiers, perdent

à l'instant même tous leurs mouvements par l'effet d'une fine piqûre

qui leur inocule une invisible gouttelette de venin. Mais la chimie ne

possède pas de poison aussi actif à si minime dose; l'acide prussique

produirait à peine ces effets, si toutefois il peut les produire.

Aussi n'est-ce pas à la toxicologie mais bien à la physiologie

et à l'anatomie qu'il faut s'adresser, pour saisir la cause d'un

anéantissement si foudroyant; ce n'est pas tant la haute énergie du

venin inoculé que l'importance de l'organe lésé qu'il faut considérer

pour se rendre compte de ces merveilleux faits.

Qu'y a-t-il donc au point où pénètre le dard?

V

UN SAVANT TUEUR

L'Hyménoptère vient de nous révéler en partie son secret en nous

montrant le point qu'atteint son aiguillon. La question est-elle avec

cela résolue? Pas encore, et de bien s'en faut. Revenons en arrière:

oublions un instant ce que la bête vient de nous apprendre, et

proposons-nous à notre tour le problème du Cerceris. Le problème est

celui-ci: Emmagasiner sous terre, dans une cellule, un certain nombre

de pièces de gibier qui puissent suffire à la nourriture de la larve

provenant de l'œuf pondu sur l'amas de vivres.

Tout d'abord cet approvisionnement paraît chose bien simple; mais la

réflexion ne tarde pas à y découvrir les plus graves difficultés. Notre

gibier à nous est abattu par exemple d'un coup de feu: il est tué

avec d'horribles blessures. L'Hyménoptère a des délicatesses qui nous

sont inconnues: il veut une proie intacte, avec toutes ses élégances

de forme et de coloration. Pas de membres fracassés, pas de plaies

béantes, pas de hideux éventrements. Sa proie a toute la fraîcheur

de l'insecte vivant; elle conserve, sans un grain de moins, cette

fine poussière colorée, que déflore le simple contact de nos doigts.

L'insecte serait-il mort, serait-il réellement un cadavre, quelles

difficultés pour nous s'il fallait obtenir semblable résultat! Tuer un

insecte par le brutal écrasement sous le pied est à la portée de tous;

mais le tuer proprement, sans que cela y paraisse, n'est pas opération

aisée, où chacun puisse réussir. Combien d'entre nous se trouveraient

dans un insurmontable embarras s'il leur était proposé de tuer, à

l'instant même, sans l'écraser, une bestiole à vie dure qui, même la

tête arrachée, se débat longtemps encore! Il faut être entomologiste

pratique pour songer aux moyens par l'asphyxie. Mais ici encore, la

réussite serait douteuse avec les méthodes primitives par la vapeur

de la benzine ou du soufre brûlé. Dans ce milieu délétère, l'insecte

trop longtemps se démène et ternit sa parure. On doit recourir à des

moyens plus héroïques, par exemple aux émanations terribles de l'acide

prussique se dégageant lentement de bandelettes de papier imprégnées

de cyanure de potassium; ou bien encore, ce qui vaut mieux, étant sans

danger pour le chasseur d'insectes, aux vapeurs foudroyantes du sulfure

de carbone. C'est tout un art, on le voit, un art appelant à son aide

le redoutable arsenal de la chimie, que de tuer proprement un insecte,

que de faire ce que le Cerceris obtient si vite, avec son élégante

méthode, dans la supposition bien grossière où sa capture deviendrait

en réalité cadavre.

Un cadavre! mais ce n'est pas là du tout l'ordinaire des larves, petits

ogres friands de chair fraîche, à qui gibier faisandé, si peu qu'il

le fût, inspirerait insurmontable dégoût. Il leur faut viande du jour,

sans fumet aucun, premier indice de la corruption. La proie néanmoins

ne peut être emmagasinée vivante dans la cellule, comme nous le faisons

des bestiaux destinés à fournir des vivres frais à l'équipage et

aux passagers d'un navire. Que deviendrait, en effet, l'œuf délicat

déposé au milieu de vivres animés; que deviendrait la faible larve,

vermisseau qu'un rien meurtrit, parmi de vigoureux Coléoptères remuant

des semaines entières leurs longues jambes éperonnées. Il faut ici,

contradiction qui paraît sans issue, il faut ici de toute nécessité

l'immobilité de la mort et la fraîcheur d'entrailles de la vie. Devant

pareil problème alimentaire, l'homme du monde, possédât-il la plus

large instruction, resterait impuissant; l'entomologiste pratique

lui-même s'avouerait inhabile. Le garde-manger du Cerceris défierait

leur raison.

Supposons donc une Académie d'anatomistes et de physiologistes:

imaginons un congrès où la question soit agitée parmi les Flourens,

les Magendie, les Claude Bernard. Pour obtenir à la fois immobilité

complète et longue durée des vivres sans altération putride, la

première idée qui surgira, la plus naturelle, la plus simple, sera

celle de conserves alimentaires. On invoquera quelque liqueur

préservatrice, comme le fit, devant ses Buprestes, l'illustre savant

des Landes; on supposera d'exquises vertus antiseptiques à l'humeur

venimeuse de l'Hyménoptère, mais ces vertus étranges resteront

à démontrer. Une hypothèse gratuite, remplaçant l'inconnu de la

conservation des chairs par l'inconnu du liquide conservateur, sera

peut-être le dernier mot de la savante assemblée, comme elle a été le

dernier mot du naturaliste Landais.

Si l'on insiste, si l'on explique qu'il faut aux larves non des

conserves, qui ne sauraient avoir jamais les propriétés d'une chair

encore palpitante, mais bien une proie qui soit comme vive malgré sa

complète inertie, après mûre réflexion, le docte congrès arrêtera ses

pensées sur la paralysie.--Oui, c'est bien cela! Il faut paralyser

la bête; il faut lui enlever le mouvement mais sans lui enlever la

vie.--Pour arriver à ce résultat le moyen est unique: léser, couper,

détruire l'appareil nerveux de l'insecte en un ou plusieurs points

habilement choisis.

Abandonnée en cet état entre des mains à qui ne seraient pas familiers

les secrets d'une délicate anatomie, la question n'aurait guère

avancé. Comment est-il disposé, en effet, cet appareil nerveux qu'il

s'agit d'atteindre pour paralyser l'insecte sans le tuer néanmoins? Et

d'abord, où est-il? Dans la tête sans doute et suivant la longueur du

dos, comme le cerveau et la moelle épinière des animaux supérieurs.--En

cela grave erreur, dirait notre congrès: l'insecte est comme un animal

renversé, qui marcherait sur le dos; c'est-à-dire qu'au lieu d'avoir la

moelle épinière en haut, il l'a en bas, le long de la poitrine et du

ventre. C'est donc à la face inférieure, et à cette face exclusivement

que devra se pratiquer l'opération sur l'insecte à paralyser.

Cette difficulté levée, une autre se présente, autrement sérieuse. Armé

de son scalpel, l'anatomiste peut porter la pointe de son instrument où

bon lui semble, malgré des obstacles qu'il lui est loisible d'écarter.

L'Hyménoptère n'a pas le choix. Sa victime est un Coléoptère

solidement cuirassé; son bistouri est l'aiguillon, arme fine, d'extrême

délicatesse, qu'arrêterait invinciblement l'armure de corne. Quelques

points seuls sont accessibles au frêle outil, savoir les articulations,

uniquement protégées par une membrane sans résistance. En outre, les

articulations des membres, quoique vulnérables, ne remplissent pas

le moins du monde les conditions voulues, car par leur voie pourrait

tout au plus s'obtenir une paralysie locale, mais non une paralysie

générale, embrassant dans son ensemble l'organisme moteur. Sans lutte

prolongée, qui pourrait lui devenir fatale, sans opérations répétées

qui, trop nombreuses, pourraient compromettre la vie du patient,

l'Hyménoptère doit abolir en un seul coup, si c'est possible, toute

mobilité. Il lui est donc indispensable de porter son aiguillon sur

des centres nerveux, foyer des facultés motrices, d'où s'irradient

les nerfs qui se distribuent aux divers organes du mouvement. Or, ces

foyers de locomotion, ces centres nerveux, consistent en un certain

nombre de noyaux ou ganglions, plus nombreux dans la larve, moins

nombreux dans l'insecte parfait, et disposés sur la ligne médiane de

la face inférieure en un chapelet à grains plus ou moins distants et

reliés l'un à l'autre par un double ruban de substance nerveuse. Chez

tous les insectes à l'état parfait, les ganglions dits thoraciques,

c'est-à-dire ceux qui fournissent des nerfs aux ailes et aux pattes et

président à leurs mouvements, sont au nombre de trois. Voilà les points

qu'il s'agit d'atteindre. Leur action détruite d'une façon ou d'une

autre, sera détruite aussi la possibilité de se mouvoir.

[Illustration: Bupreste (face ventrale).]

Deux voies se présentent pour arriver à ces centres moteurs

avec l'outil si faible de l'Hyménoptère, l'aiguillon. L'une est

l'articulation du cou avec le corselet; l'autre est l'articulation du

corselet avec la suite du thorax, enfin entre la première et la seconde

paire de pattes. La voie par l'articulation du cou ne convient guère:

elle est trop éloignée des ganglions, eux-mêmes rapprochés de la base

des pattes qu'ils animent. C'est à l'autre, uniquement à l'autre,

qu'il faut frapper.--Ainsi dirait l'Académie où les Claude Bernard

éclaireraient la question des lumières de leur profonde science.--Et

c'est là, précisément là, entre la première et la seconde paire de

pattes, sur la ligne médiane de la face inférieure, que l'Hyménoptère

plonge son stylet. Par quelle docte intelligence est-il donc inspiré?

Choisir, pour y darder l'aiguillon, le point entre tous vulnérable,

le point qu'un physiologiste versé dans la structure anatomique des

insectes pourrait seul déterminer à l'avance, est encore fort loin de

suffire: l'Hyménoptère a une difficulté bien plus grande à surmonter,

et il la surmonte avec une supériorité qui vous saisit de stupeur.

Les centres nerveux qui animent les organes locomoteurs de l'insecte

parfait sont, disons-nous, au nombre de trois. Ils sont plus ou moins

distants l'un de l'autre; quelquefois, mais rarement, rapprochés entre

eux. Enfin, ils possèdent une certaine indépendance d'action, de telle

sorte que la lésion de l'un d'eux n'amène, immédiatement du moins,

que la paralysie des membres qui lui correspondent, sans trouble dans

les autres ganglions et les membres auxquels ces derniers président.

Atteindre l'un après l'autre ces trois foyers moteurs, de plus en plus

reculés en arrière, et cela par une voie unique, entre la première

et la seconde paire de pattes, ne semble pas opération praticable

pour l'aiguillon, trop court, et d'ailleurs si difficile à diriger

en de pareilles conditions. Il est vrai que certains coléoptères ont

les trois ganglions thoraciques très rapprochés, contigus presque;

il en est d'autres chez lesquels les deux derniers sont complètement

réunis, soudés, fondus ensemble. Il est aussi reconnu qu'à mesure que

les divers noyaux nerveux tendent à se confondre et se centralisent

davantage, les fonctions caractéristiques de l'animalité deviennent

plus parfaites, et par suite, hélas! plus vulnérables. Voilà vraiment

la proie qu'il faut aux Cerceris. Ces Coléoptères à centres moteurs

rapprochés jusqu'à se toucher, assemblés même en une masse commune

et de la sorte solidaires l'un de l'autre, seront à l'instant même

paralysés d'un seul coup d'aiguillon; ou bien, s'il faut plusieurs

coups de lancette, les ganglions à piquer seront tous là, du moins,

réunis sous la pointe du dard.

Ces Coléoptères, proie éminemment facile à paralyser, quels sont-ils?

Là est la question. La haute science d'un Claude Bernard planant dans

les généralités fondamentales de l'organisation et de la vie ici ne

suffit plus; elle ne pourrait nous renseigner et nous guider dans ce

choix entomologique. Je m'en rapporte à tout physiologiste sous les

yeux de qui ces lignes pourront tomber. Sans recourir aux archives

de sa bibliothèque, lui serait-il possible de dire les Coléoptères

où peut se trouver pareille centralisation nerveuse; et même avec la

bibliothèque, saura-t-il à l'instant où trouver les renseignements

voulus? C'est qu'en effet, nous entrons maintenant dans les détails

minutieux du spécialiste; la grande voie est laissée pour le sentier

connu du petit nombre.

[Illustration: Système nerveux des Buprestes.]

Ces documents nécessaires, je les trouve dans le beau travail de M.

E. Blanchard, sur le système nerveux des insectes Coléoptères[8]. J'y

vois que cette centralisation de l'appareil nerveux est l'apanage

d'abord des Scarabéiens; mais la plupart sont trop gros: le Cerceris

ne pourrait peut-être ni les attaquer, ni les emporter; d'ailleurs

beaucoup vivent dans des ordures où l'Hyménoptère, lui si propre,

n'irait pas les chercher. Les centres moteurs très rapprochés se

retrouvent encore chez les Histériens, qui vivent de matières immondes,

au milieu des puanteurs cadavériques, et doivent par conséquent être

abandonnés; chez les Scolytiens, qui sont de trop petite taille; et

enfin chez les Buprestes et les Charançons.

[8] _Annales des sciences naturelles_, 3e série, tome V.

Quel jour inattendu au milieu des obscurités primitives du problème!

Parmi le nombre immense de Coléoptères sur lesquels sembleraient

pouvoir se porter les déprédations des Cerceris, deux groupes

seulement, les Charançons et les Buprestes, remplissent les conditions

indispensables. Ils vivent loin de l'infection et de l'ordure, objets

peut-être de répugnances invincibles pour le délicat chasseur; ils

ont dans leurs nombreux représentants les tailles les plus variées,

proportionnées à la taille des divers ravisseurs, qui peuvent ainsi

choisir à leur convenance; ils sont beaucoup plus que tous les autres

vulnérables au seul point où l'aiguillon de l'Hyménoptère puisse

pénétrer avec succès, car en ce point se pressent, tous aisément

accessibles au dard, les centres moteurs des pattes et des ailes. En

ce point, pour les Charançons, les trois ganglions thoraciques sont

très rapprochés, les deux derniers même sont contigus; en ce même

point, pour les Buprestes, le second et le troisième sont confondus en

une seule et grosse masse, à peu de distance du premier. Et ce sont

précisément des Buprestes et des Charançons que nous voyons chasser,

à l'exclusion absolue de tout autre gibier, par les huit espèces de

Cerceris dont l'approvisionnement en Coléoptères est constaté! Une

certaine ressemblance intérieure, c'est-à-dire la centralisation de

l'appareil nerveux, telle serait donc la cause qui, dans les repaires

des divers Cerceris, fait entasser des victimes ne se ressemblant en

rien pour le dehors.

Il y a dans ce choix, comme n'en ferait pas de plus judicieux un

savoir transcendant, un tel concours de difficultés supérieurement

bien résolues, que l'on se demande si l'on n'est pas dupe de quelque

illusion involontaire, si des idées théoriques préconçues ne sont

pas venues obscurcir la réalité des faits, enfin si la plume n'a pas

décrit des merveilles imaginaires. Un résultat scientifique n'est

solidement établi que lorsque l'expérience, répétée de toutes les

manières, est venue toujours le confirmer. Soumettons donc à l'épreuve

expérimentale l'opération physiologique que vient de nous enseigner le

Cerceris tuberculé. S'il est possible d'obtenir artificiellement ce

que l'Hyménoptère obtient avec son aiguillon, savoir l'abolition du

mouvement et la longue conservation de l'opéré dans un état de parfaite

fraîcheur; s'il est possible de réaliser cette merveille avec les

Coléoptères que chasse le Cerceris, ou bien avec ceux qui présentent

une centralisation nerveuse semblable, tandis qu'on ne peut y parvenir

avec les Coléoptères à ganglions distants, faudra-t-il admettre, si

difficile que l'on soit en matière de preuves, que l'Hyménoptère a,

dans les inspirations inconscientes de son instinct, les ressources

d'une sublime science? Voyons donc ce que dit l'expérimentation.

La manière d'opérer est des plus simples. Il s'agit, avec une aiguille,

ou, ce qui est plus commode, avec la pointe bien acérée d'une plume

métallique, d'amener une gouttelette de quelque liquide corrosif sur

les centres moteurs thoraciques, en piquant légèrement l'insecte à la

jointure du prothorax, en arrière de la première paire de pattes. Le

liquide que j'emploie est l'ammoniaque; mais il est évident que tout

autre liquide ayant une action aussi énergique produirait les mêmes

résultats. La plume métallique étant chargée d'ammoniaque comme elle le

serait d'une très petite goutte d'encre, j'opère la piqûre. Les effets

ainsi obtenus diffèrent énormément, suivant que l'on expérimente sur

des espèces dont les ganglions thoraciques sont rapprochés, ou sur

des espèces où ces mêmes ganglions sont distants. Pour la première

catégorie, mes expériences ont été faites sur des Scarabéiens, le

Scarabée sacré et le Scarabée à large cou; sur des Buprestes, le

Bupreste bronzé; enfin sur des Charançons, en particulier sur le Cléone

que chasse le héros de ces observations. Pour la seconde catégorie,

j'ai expérimenté sur des Carabiques: Carabes, Procustes, Chlænies,

Sphodres, Nébries; sur des Longicornes: Saperdes et Lamies; sur des

Mélasomes: Blaps, Scaures, Asides.

Chez les Scarabées, les Buprestes et les Charançons, l'effet est

instantané; tout mouvement cesse subitement, sans convulsions, dès

que la fatale gouttelette a touché les centres nerveux. La piqûre du

Cerceris ne produit pas un anéantissement plus prompt. Rien de plus

frappant que cette immobilité soudaine provoquée dans un vigoureux

Scarabée sacré. Mais là ne s'arrête pas la ressemblance des effets

produits par le dard de l'Hyménoptère et par la pointe métallique

empoisonnée avec de l'ammoniaque. Les Scarabées, les Buprestes et les

Charançons piqués artificiellement, malgré leur immobilité complète,

conservent pendant trois semaines, un mois et même deux, la parfaite

flexibilité de toutes les articulations et la fraîcheur normale des

viscères. Chez eux, la défécation s'opère les premiers jours comme

dans l'état habituel, et les mouvements peuvent être provoqués par

le courant voltaïque. En un mot, ils se comportent absolument comme

les Coléoptères sacrifiés par le Cerceris; il y a identité complète

entre l'état où le ravisseur plonge ses victimes et celui qu'on

produit, à volonté, en lésant les centres nerveux thoraciques avec de

l'ammoniaque. Or, comme il est impossible d'attribuer à la gouttelette

inoculée la conservation parfaite de l'insecte pendant un temps aussi

long, il faut rejeter bien loin toute idée de liqueur antiseptique,

et admettre que, malgré sa profonde immobilité, l'animal n'est pas

réellement mort, qu'il lui reste encore une lueur de vie, maintenant

quelque temps encore les organes dans leur fraîcheur normale, mais les

abandonnant peu à peu pour les laisser enfin livrés à la corruption.

Dans quelques cas d'ailleurs, l'ammoniaque ne produit l'anéantissement

complet des mouvements que dans les pattes; et alors, l'action délétère

du liquide ne s'étant pas sans doute étendue assez loin, les antennes

conservent un reste de mobilité; et l'on voit l'animal, même plus

d'un mois après l'inoculation, les retirer avec vivacité au moindre

attouchement: preuve évidente que la vie n'a pas complètement abandonné

ce corps inerte. Ce mouvement des antennes n'est pas rare non plus chez

les Charançons blessés par le Cerceris.

Souvenirs entomologiques · 第 5 / 23 段