l'occasion d'assister à mon tour aux travaux des Cerceris; et je
l'épiai tellement que je finis par la trouver. Ce n'était pas, il
est vrai, l'Hyménoptère célébré par L. Dufour, avec ses somptueuses
victuailles, dont les débris exhumés du sol font songer à la poudre de
quelque pépite brisée sous le pic du mineur dans un placer aurifère;
c'était une espèce congénère, ravisseur géant qui se contente d'une
proie plus modeste, enfin le Cerceris tuberculé ou Cerceris majeur, le
plus grand, le plus robuste du genre.
La dernière quinzaine de septembre est l'époque où notre Hyménoptère
fouisseur creuse ses terriers et enfouit dans leur profondeur la proie
destinée à ses larves. L'emplacement pour le domicile, toujours choisi
avec discernement, est soumis à ces lois mystérieuses si variables
d'une espèce à l'autre, mais immuables pour une même espèce. Au
Cerceris de L. Dufour, il faut un sol horizontal, battu et compact,
tel que celui d'une allée, pour rendre impossibles les éboulements, les
déformations qui ruineraient sa galerie à la première pluie. Il faut au
nôtre, au contraire, un sol vertical. Avec cette légère modification
architectonique, il évite la plupart des dangers qui pourraient menacer
sa galerie; aussi se montre-t-il peu difficile dans le choix de la
nature du sol, et creuse-t-il indifféremment ses terriers soit dans une
terre meuble légèrement argileuse, soit dans les sables friables de la
mollasse; ce qui rend ses travaux d'excavation beaucoup plus aisés. La
seule condition indispensable paraît être un sol sec et exposé, la plus
grande partie du jour, aux rayons du soleil. Ce sont donc les talus à
pic des chemins, les flancs des ravins, creusés par les pluies dans
les sables de la mollasse, que notre Hyménoptère choisit pour établir
son domicile. Semblables conditions sont fréquentes au voisinage de
Carpentras, au lieu dit le _Chemin creux_; c'est là aussi que j'ai
observé en plus grande abondance le Cerceris tuberculé et que j'ai
recueilli la majeure partie des faits relatifs à son histoire.
[Illustration: LE CHEMIN CREUX A CARPENTRAS]
Ce n'est pas assez pour lui du choix de cet emplacement vertical:
d'autres précautions sont prises pour se garantir des pluies
inévitables de la saison déjà avancée. Si quelque lame de grès dur fait
saillie en forme de corniche; si quelque trou, à y loger le poing, est
naturellement creusé dans le sol, c'est là, sous cet auvent, au fond de
cette cavité, qu'il pratique sa galerie, ajoutant ainsi un vestibule
naturel à son propre édifice. Bien qu'il n'y ait entre eux aucune
espèce de communauté, ces insectes aiment cependant à se réunir en
petit nombre; et c'est toujours par groupes d'une dizaine environ au
moins que j'ai observé leurs nids, dont les orifices, le plus souvent
assez distants l'un de l'autre, se rapprochent quelquefois jusqu'à se
toucher.
Par un beau soleil, c'est merveille de voir les diverses manœuvres
de ces laborieux mineurs. Les uns, avec leurs mandibules, arrachent
patiemment au fond de l'excavation quelques grains de gravier et en
poussent la lourde masse au dehors; d'autres, grattant les parois de
leur couloir avec les râteaux acérés des tarses, forment un tas de
déblais qu'ils balaient au dehors à reculons, et qu'ils font ruisseler
sur les flancs des talus en longs filets pulvérulents. Ce sont ces
ondées périodiques de sable rejeté hors des galeries en construction,
qui ont trahi mes premiers Cerceris et m'ont fait découvrir leurs nids.
D'autres, soit par fatigue, soit par suite de l'achèvement de leur rude
tâche, semblent se reposer et lustrent leurs antennes et leurs ailes
sous l'auvent naturel qui, le plus souvent, protège leur domicile; ou
bien encore restent immobiles à l'orifice de leur trou, et montrent
seulement leur large face carrée, bariolée de jaune et de noir.
D'autres enfin, avec un grave bourdonnement, voltigent sur les buissons
voisins du Chêne au Kermès, où les mâles, sans cesse aux aguets dans le
voisinage des terriers en construction, ne tardent pas à les suivre.
Des couples se forment, souvent troublés par l'arrivée d'un second
mâle qui cherche à supplanter l'heureux possesseur. Les bourdonnements
deviennent menaçants, des rixes ont lieu, et souvent les deux mâles se
roulent dans la poussière jusqu'à ce que l'un des deux reconnaisse
la supériorité de son rival. Non loin de là, la femelle attend,
indifférente, le dénoûment de la lutte; enfin elle accueille le mâle
que les hasards du combat lui ont donné, et le couple, s'envolant à
perte de vue, va chercher la tranquillité sur quelque lointaine touffe
de broussailles. Là se borne le rôle des mâles. De moitié plus petits
que les femelles, et presque aussi nombreux qu'elles, ils rôdent çà
et là, à proximité des terriers, mais sans y pénétrer, et sans jamais
prendre part aux laborieux travaux de mine et aux chasses, peut-être
encore plus pénibles, qui doivent approvisionner les cellules.
En peu de jours, les galeries sont prêtes, d'autant plus que celles
de l'année précédente sont employées de nouveau après quelques
réparations. Les autres Cerceris, à ma connaissance, n'ont pas de
domicile fixe, héritage de famille transmis d'une génération à l'autre.
Vraie Bohême errante, ils s'établissent isolément où les ont conduits
les hasards de leur vie vagabonde, pourvu que le sol leur convienne. Le
Cerceris tuberculé est, lui, fidèle à ses pénates. La lame de grès qui
surplombe et servait d'auvent à ses prédécesseurs, il l'adopte à son
tour; il creuse la même assise de sable qu'ont creusée ses ancêtres,
et ajoutant ses propres travaux aux travaux antérieurs, il obtient
des retraites profondes qu'on ne visite pas toujours sans difficulté.
Le diamètre des galeries est assez large pour qu'on puisse y plonger
le pouce, et l'insecte peut s'y mouvoir aisément, même lorsqu'il est
chargé de la proie que nous lui verrons saisir. Leur direction, qui
d'abord est horizontale jusqu'à la profondeur de un à deux décimètres,
fait subitement un coude, et plonge plus ou moins obliquement tantôt
dans un sens, tantôt dans l'autre. Sauf la partie horizontale et le
coude du tube, le reste ne paraît réglé que par les difficultés du
terrain, comme le prouvent les sinuosités, les orientations variables
qu'on observe dans la partie la plus reculée. La longueur totale
de cette espèce de trou de sonde atteint jusqu'à un demi-mètre. A
l'extrémité la plus reculée du tube se trouvent les cellules, en assez
petit nombre, et approvisionnées chacune avec cinq ou six cadavres de
Coléoptères. Mais laissons ces détails de maçonnerie, et arrivons à des
faits plus capables d'exciter notre admiration.
[Illustration: Cleonus ophthalmicus.]
La victime que le Cerceris choisit pour alimenter ses larves est un
Curculionide de grande taille, le _Cleonus ophthalmicus_. On voit
le ravisseur arriver pesamment chargé, portant sa victime entre les
pattes, ventre à ventre, tête contre tête, et s'abattre lourdement
à quelque distance du trou, pour achever le reste du trajet sans le
secours des ailes. Alors l'Hyménoptère traîne péniblement sa proie
avec les mandibules sur un plan vertical ou au moins très incliné,
cause de fréquentes culbutes qui font rouler pêle-mêle le ravisseur
et sa victime jusqu'au bas du talus, mais incapables de décourager
l'infatigable mère qui, souillée de poussière, plonge enfin dans le
terrier avec le butin dont elle ne s'est point dessaisie un instant.
Si la marche avec un tel fardeau n'est point aisée pour le Cerceris,
surtout sur un pareil terrain, il n'en est pas de même du vol dont
la puissance est admirable, si l'on considère que la robuste bestiole
emporte une proie presque aussi grosse et plus pesante qu'elle. J'ai eu
la curiosité de peser comparativement le Cerceris et son gibier: j'ai
trouvé pour le premier 150 milligrammes, pour le second, en moyenne,
250 milligrammes, presque le double.
Ces nombres parlent assez éloquemment en faveur du vigoureux chasseur;
aussi ne pouvais-je me lasser d'admirer avec quelle prestesse, quelle
aisance, il reprenait son vol, le gibier entre les pattes, et s'élevait
à une hauteur où je le perdais de vue, lorsque traqué de trop près par
ma curiosité indiscrète, il se décidait à fuir pour sauver son précieux
butin. Mais il ne fuyait pas toujours, et je parvenais alors, non
sans difficulté pour ne pas blesser le chasseur, en le harcelant, en
le culbutant avec une paille, à lui faire abandonner sa proie dont je
m'emparais aussitôt. Le Cerceris ainsi dépouillé cherchait çà et là,
entrait un instant dans sa tanière, et en sortait bientôt pour voler à
de nouvelles chasses. En moins de dix minutes, l'adroit investigateur
avait trouvé une nouvelle victime, consommé le meurtre et accompli le
rapt, que je me suis souvent permis de faire tourner à mon profit. Huit
fois, aux dépens du même individu, j'ai commis coup sur coup le même
larcin; huit fois avec une constance inébranlable, il a recommencé son
expédition infructueuse. Sa patience a lassé la mienne, et la neuvième
capture lui est restée définitivement acquise.
Par ce procédé, ou en violant les cellules déjà approvisionnées, je me
suis procuré près d'une centaine de Curculionides; et malgré ce que
j'avais droit d'attendre, d'après ce que L. Dufour nous a appris sur
les mœurs du Cerceris bupresticide, je n'ai pu réprimer mon étonnement
à la vue de la singulière collection que je venais de faire. Si le
chasseur de Buprestes, sans sortir des limites d'un genre, passe
indistinctement d'une espèce à l'autre, celui-ci, plus exclusif,
s'adresse invariablement à la même espèce, le _Cleonus ophthalmicus_.
Dans le dénombrement de mon butin, je n'ai reconnu qu'une exception,
une seule, et encore était-elle fournie par une espèce congénère, le
_Cleonus alternans_, espèce que je n'ai pu revoir une seconde fois dans
mes fréquentes visites aux Cerceris. Des recherches ultérieures m'ont
fourni une seconde exception, le _Bothynoderes albidus_; et voilà tout.
Une proie plus savoureuse, plus succulente, suffit-elle pour expliquer
cette prédilection pour une espèce unique? Les larves trouvent-elles,
dans ce gibier sans variété, des sucs mieux à leur convenance et
qu'elles ne trouveraient pas ailleurs? Je ne le pense pas; et si le
Cerceris de L. Dufour chasse indistinctement tous les Buprestes, c'est
que, sans doute, tous les Buprestes ont mêmes propriétés nutritives.
Mais les Curculionides doivent être en général dans le même cas; leurs
qualités alimentaires doivent être identiques, et alors ce choix
si surprenant n'est plus qu'une question de volume, et par suite
d'économie de fatigue et de temps. Notre Cerceris, le géant de ses
congénères, s'attaque de préférence au Cléone ophthalmique parce que ce
Charançon est le plus gros de nos contrées et peut-être aussi le plus
fréquent. Mais si cette proie préférée vient à lui manquer, il doit se
rabattre sur d'autres espèces, seraient-elles moins grosses, comme le
prouvent les deux exceptions constatées.
[Illustration: Apion gravidum.]
Du reste, il est loin d'être le seul à giboyer aux dépens de la
gent porte-trompe, les Charançons. Bien d'autres Cerceris suivant
leur taille, leur force et les éventualités de la chasse, capturent
les Curculionides les plus variés pour le genre, l'espèce, la
forme, la grosseur. On sait depuis longtemps que le _Cerceris
arenaria_ nourrit ses larves de semblables provisions. J'ai reconnu
moi-même dans ses repaires les _Sitona lineata_, _Sitona tibialis_,
_Cneorhinus hispidus_, _Brachyderes gracilis_, _Geonemus flabellipes_,
_Otiorhynchus maleficus_. Au _Cerceris aurita_, on a reconnu pour butin
l'_Otiorhynchus raucus_ et le _Phytonomus punctatus_. Le garde-manger
du _Cerceris Ferreri_ m'a montré les pièces suivantes: _Phytonomus
murinus_, _Phytonomus punctatus_, _Sitona lineata_, _Cneorhinus
hispidus_, _Rhynchites betuleti_. Ce dernier, rouleur des feuilles
de la vigne sous forme de cigares, est parfois d'un superbe bleu
métallique, et plus ordinairement d'un splendide éclat cuivreux doré.
Il m'est arrivé de trouver jusqu'à sept de ces brillants insectes pour
l'approvisionnement d'une cellule; et alors la somptuosité du petit
amas souterrain pouvait presque soutenir la comparaison avec les bijoux
enfouis par le chasseur de Buprestes. D'autres espèces, notamment les
plus faibles, s'adonnent au menu gibier, dont le petit volume est
suppléé par l'abondance des pièces. Ainsi le _Cerceris quadricincta_
entasse dans chaque cellule jusqu'à une trentaine d'_Apion gravidum_;
sans dédaigner, lorsque l'occasion s'en présente, des Curculionides
plus volumineux, tels que _Sitona lineata_, _Phytonomus murinus_.
Pareil approvisionnement en petites espèces est encore le lot du
_Cerceris labiata_. Enfin le plus petit des Cerceris de ma région,
le _Cerceris Julii_[7], pourchasse les plus petits Curculionides,
_Apion gravidum_ et _Bruchus granarius_, gibier proportionné au frêle
giboyeur. Pour en finir avec ce relevé des victuailles, ajoutons que
quelques Cerceris suivent d'autres lois gastronomiques et élèvent leur
famille avec des Hyménoptères. Tel est le _Cerceris ornata_. De tels
goûts sortant de notre cadre, passons outre.
[7] Voir aux notes la description de cette espèce, nouvelle pour
l'entomologie.
Voilà donc que sur huit espèces de Cerceris dont les provisions
de bouche consistent en Coléoptères, sept sont adonnées au régime
des Charançons et une à celui des Buprestes. Pour quelles raisons
singulières les déprédations de ces Hyménoptères sont-elles renfermées
dans des limites si étroites? Quels sont les motifs de ces choix si
exclusifs? Quels traits de ressemblance interne y a-t-il entre les
Buprestes et les Charançons, qui extérieurement ne se ressemblent en
rien, pour devenir ainsi également la pâture de larves carnivores
congénères? Entre telle et telle autre espèce de victime, il y a, sans
doute aucun, des différences de saveur, des différences nutritives que
les larves savent très bien apprécier; mais une raison autrement grave
doit dominer toutes ces considérations gastronomiques et motiver ces
étranges prédilections.
Après tout ce qui a été dit d'admirable par L. Dufour sur la longue
et merveilleuse conservation des insectes destinés aux larves
carnassières, il est presque inutile d'ajouter que les Charançons,
autant ceux que j'exhumais que ceux que je prenais entre les pattes des
ravisseurs, quoique privés pour toujours du mouvement, étaient dans un
parfait état de conservation. Fraîcheur des couleurs, souplesse des
membranes et des moindres articulations, état normal des viscères,
tout conspire à vous faire douter que ce corps inerte qu'on a sous
les yeux soit un véritable cadavre, d'autant plus qu'à la loupe même
il est impossible d'y apercevoir la moindre lésion; et, malgré soi,
on s'attend à voir remuer, à voir marcher l'insecte d'un moment à
l'autre. Bien plus: par des chaleurs qui, en quelques heures, auraient
desséché et rendu friables des insectes morts d'une mort ordinaire,
par des temps humides qui les auraient tout aussi rapidement corrompus
et moisis, j'ai conservé, sans aucune précaution et pendant plus d'un
mois, les mêmes individus, soit dans des tubes de verre, soit dans des
cornets de papier; et, chose inouïe, après cet énorme laps de temps,
les viscères n'avaient rien perdu de leur fraîcheur, et la dissection
en était aussi aisée que si l'on eût opéré sur un animal vivant.
Non, en présence de pareils faits, on ne peut invoquer l'action d'un
antiseptique et croire à une mort réelle; la vie est encore là, vie
latente et passive, la vie du végétal. Elle seule, luttant encore
quelque temps avec avantage contre l'invasion destructive des forces
chimiques, peut ainsi préserver l'organisme de la décomposition. La
vie est encore là, moins le mouvement; et l'on a sous les yeux une
merveille comme pourraient en produire le chloroforme et l'éther, une
merveille reconnaissant pour cause les mystérieuses lois du système
nerveux.
Les fonctions de cette vie végétative sont ralenties, troublées sans
doute; mais enfin elles s'exercent sourdement. J'en ai pour preuves
la défécation qui s'opère, normalement et par intervalles chez les
Charançons, pendant la première semaine de ce profond sommeil qu'aucun
réveil ne doit suivre, et qui, cependant, n'est pas encore la mort.
Elle ne s'arrête que lorsque l'intestin ne renferme plus rien, comme
le constate l'autopsie. Là, ne se bornent pas les faibles lueurs de
vie que l'animal manifeste encore; et bien que l'irritabilité paraisse
pour toujours anéantie, j'ai pu cependant en réveiller encore quelques
vestiges. Ayant mis dans un flacon, contenant de la sciure de bois
humectée de quelques gouttes de benzine, des Charançons récemment
exhumés et plongés dans une immobilité absolue, je n'ai pas été peu
surpris de les voir un quart d'heure après remuer leurs pattes. Un
moment j'ai cru pouvoir les rappeler à la vie. Vain espoir! ces
mouvements, derniers vestiges d'une irritabilité qui va s'éteindre, ne
tardent pas à s'arrêter, et ne peuvent pas être excités une seconde
fois. J'ai recommencé cette expérience depuis quelques heures jusqu'à
trois ou quatre jours après le meurtre, toujours avec le même succès.
Cependant le mouvement est d'autant plus lent à se manifester que la
victime est plus vieille. Ce mouvement se propage toujours d'avant en
arrière: les antennes exécutent d'abord quelques lentes oscillations,
puis les tarses antérieurs frémissent et prennent part à l'état
oscillatoire; enfin les tarses de seconde paire, et en dernier lieu
ceux de troisième paire, ne tardent pas à en faire autant. Une fois
l'ébranlement donné, ces divers appendices exécutent leurs oscillations
sans aucun ordre, jusqu'à ce que le tout retombe dans l'immobilité, ce
qui arrive plus ou moins promptement. A moins que le meurtre ne soit
très récent, l'ébranlement des tarses ne se communique pas plus loin,
et les jambes restent immobiles.
Dix jours après le meurtre, je n'ai pu obtenir par le même procédé
le moindre vestige d'irritabilité; alors j'ai eu recours au courant
voltaïque. Ce dernier moyen est plus énergique, et provoque des
contractions musculaires et des mouvements là où la vapeur de benzine
reste sans effet. Il suffit d'un ou deux éléments de Bunsen dont on
arme les rhéophores d'aiguilles déliées. En plongeant la pointe de
l'une sous l'anneau le plus reculé de l'abdomen, et la pointe de
l'autre sous le cou, on obtient, toutes les fois que le courant est
établi, outre le frémissement des tarses, une forte flexion des pattes,
qui se replient sur l'abdomen, et leur relâchement quand le courant
est interrompu. Ces mouvements, fort énergiques les premiers jours,
diminuent peu à peu d'intensité et ne se montrent plus après un certain
temps. Le dixième jour, j'ai encore obtenu des mouvements sensibles;
le quinzième, la pile était impuissante à les provoquer, malgré la
souplesse des membres et la fraîcheur des viscères. J'ai soumis
comparativement à l'action de la pile des Coléoptères réellement
morts, Blaps, Saperdes, Lamies, asphyxiés par la benzine ou par le gaz
sulfureux. Deux heures au plus après l'asphyxie, il m'a été impossible
de provoquer ces mouvements, obtenus si aisément dans les Charançons
qui sont déjà depuis plusieurs jours dans cet état singulier,
intermédiaire entre la vie et la mort, où les plonge leur redoutable
ennemi.
[Illustration: NID DU CERCERIS TUBERCULÉ]
Tous ces faits sont contradictoires avec la supposition d'un animal
complètement mort, avec l'hypothèse d'un vrai cadavre devenu
incorruptible par l'effet d'une liqueur préservatrice. On ne peut les
expliquer qu'en admettant que l'animal est atteint dans le principe de
ses mouvements; que son irritabilité brusquement engourdie s'éteint
avec lenteur, tandis que les fonctions végétatives, plus tenaces,
s'éteignent plus lentement encore et maintiennent, pendant le temps
nécessaire aux larves, la conservation des viscères.
La particularité qu'il importait le plus de constater, c'était la
manière dont s'opère le meurtre. Il est bien évident que l'aiguillon à
venin du Cerceris doit jouer ici le premier rôle. Mais où et comment
pénètre-t-il dans le corps du Charançon, couvert d'une dure cuirasse,
dont les pièces sont si étroitement ajustées? Dans les individus
atteints par le dard, rien, même à la loupe, ne trahit l'assassinat. Il
faut donc constater, par un examen direct, les manœuvres meurtrières
de l'Hyménoptère, problème devant les difficultés duquel avait déjà
reculé L. Dufour, et dont la solution m'a paru quelque temps impossible
à trouver. J'ai essayé cependant, et j'ai eu la satisfaction d'y
parvenir, mais non sans tâtonnements.
En s'envolant de leurs cavernes pour faire leurs chasses, les Cerceris
se dirigeaient indifféremment, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et
ils rentraient chargés de leur proie suivant toutes les directions.
Tous les alentours étaient donc indistinctement exploités; mais comme
les chasseurs ne mettaient guère plus de dix minutes entre l'aller et
le retour, le rayon du terrain exploré ne paraissait pas devoir être
d'une grande étendue, surtout en tenant compte du temps nécessaire pour
découvrir la proie, l'attaquer et en faire une masse inerte. Je me
suis donc mis à parcourir, avec toute l'attention possible, les terres
circonvoisines, dans l'espoir de trouver quelques Cerceris en chasse.
Une après-midi consacrée à ce travail ingrat a fini par me convaincre
de l'inutilité de mes recherches, et du peu de chances que j'avais de
surprendre sur le fait quelques rares chasseurs disséminés çà et là,
et bientôt dérobés aux regards par la rapidité du vol, surtout dans un
terrain difficile, complanté de vignes et d'oliviers. J'ai renoncé à ce
procédé.
En apportant moi-même des Charançons vivants dans le voisinage des
nids, ne pourrais-je tenter les Cerceris par une proie trouvée sans
fatigue, et assister ainsi au drame tant désiré? L'idée m'a paru bonne,
et dès le lendemain matin j'étais en course pour me procurer des
_Cleonus ophthalmicus_ vivants. Vignes, champs de luzerne, terres à
blé, haies, tas de pierres, bords des chemins, j'ai tout visité, tout
scruté; et après deux mortelles journées de recherches minutieuses,
j'étais possesseur, oserai-je le dire, j'étais possesseur de trois
Charançons, tout pelés, souillés de poussière, privés d'antennes ou
de tarses, vétérans écloppés dont les Cerceris ne voudront peut-être
pas! Depuis le jour de cette fiévreuse recherche où, pour un Charançon,
je me mettais en nage dans des courses folles, bien des années se
sont écoulées, et malgré mes explorations entomologiques presque
quotidiennes, j'ignore toujours dans quelles conditions vit le fameux
Cléone, que je rencontre par-ci, par-là, vagabondant au bord des
sentiers. Puissance admirable de l'instinct! Dans les mêmes lieux, en
un rien de temps, c'est par centaines que nos Hyménoptères auraient
trouvé ces insectes, introuvables pour l'homme; ils les auraient
trouvés frais, lustrés, récemment sortis sans doute de leurs coques de
nymphe!
N'importe, essayons avec mon pitoyable gibier. Un Cerceris vient
d'entrer dans sa galerie avec la proie accoutumée; avant qu'il ressorte
pour une autre expédition, je place un Charançon à quelques pouces
du trou. L'insecte va et vient; quand il s'écarte trop, je le ramène
à son poste. Enfin le Cerceris montre sa large face et sort du trou:
le cœur me bat d'émotion. L'Hyménoptère arpente quelques instants les
abords de son domicile, voit le Charançon, le coudoie, se retourne,
lui passe à plusieurs reprises sur le dos, et s'envole sans honorer
ma capture d'un coup de mandibule, ma capture qui m'a donné tant de
mal. J'étais confondu, atterré. Nouveaux essais à d'autres trous;
nouvelles déceptions. Décidément ces chasseurs délicats ne veulent pas
du gibier que je leur offre. Peut-être le trouvent-ils trop vieux, trop
fané. Peut-être, en le prenant entre les doigts, lui ai-je communiqué
quelque odeur qui leur déplaît. Pour ces raffinés, un attouchement
étranger est cause de dégoût.