La mémoire pleine des hauts faits du chasseur de Buprestes, j'épiais

l'occasion d'assister à mon tour aux travaux des Cerceris; et je

l'épiai tellement que je finis par la trouver. Ce n'était pas, il

est vrai, l'Hyménoptère célébré par L. Dufour, avec ses somptueuses

victuailles, dont les débris exhumés du sol font songer à la poudre de

quelque pépite brisée sous le pic du mineur dans un placer aurifère;

c'était une espèce congénère, ravisseur géant qui se contente d'une

proie plus modeste, enfin le Cerceris tuberculé ou Cerceris majeur, le

plus grand, le plus robuste du genre.

La dernière quinzaine de septembre est l'époque où notre Hyménoptère

fouisseur creuse ses terriers et enfouit dans leur profondeur la proie

destinée à ses larves. L'emplacement pour le domicile, toujours choisi

avec discernement, est soumis à ces lois mystérieuses si variables

d'une espèce à l'autre, mais immuables pour une même espèce. Au

Cerceris de L. Dufour, il faut un sol horizontal, battu et compact,

tel que celui d'une allée, pour rendre impossibles les éboulements, les

déformations qui ruineraient sa galerie à la première pluie. Il faut au

nôtre, au contraire, un sol vertical. Avec cette légère modification

architectonique, il évite la plupart des dangers qui pourraient menacer

sa galerie; aussi se montre-t-il peu difficile dans le choix de la

nature du sol, et creuse-t-il indifféremment ses terriers soit dans une

terre meuble légèrement argileuse, soit dans les sables friables de la

mollasse; ce qui rend ses travaux d'excavation beaucoup plus aisés. La

seule condition indispensable paraît être un sol sec et exposé, la plus

grande partie du jour, aux rayons du soleil. Ce sont donc les talus à

pic des chemins, les flancs des ravins, creusés par les pluies dans

les sables de la mollasse, que notre Hyménoptère choisit pour établir

son domicile. Semblables conditions sont fréquentes au voisinage de

Carpentras, au lieu dit le _Chemin creux_; c'est là aussi que j'ai

observé en plus grande abondance le Cerceris tuberculé et que j'ai

recueilli la majeure partie des faits relatifs à son histoire.

[Illustration: LE CHEMIN CREUX A CARPENTRAS]

Ce n'est pas assez pour lui du choix de cet emplacement vertical:

d'autres précautions sont prises pour se garantir des pluies

inévitables de la saison déjà avancée. Si quelque lame de grès dur fait

saillie en forme de corniche; si quelque trou, à y loger le poing, est

naturellement creusé dans le sol, c'est là, sous cet auvent, au fond de

cette cavité, qu'il pratique sa galerie, ajoutant ainsi un vestibule

naturel à son propre édifice. Bien qu'il n'y ait entre eux aucune

espèce de communauté, ces insectes aiment cependant à se réunir en

petit nombre; et c'est toujours par groupes d'une dizaine environ au

moins que j'ai observé leurs nids, dont les orifices, le plus souvent

assez distants l'un de l'autre, se rapprochent quelquefois jusqu'à se

toucher.

Par un beau soleil, c'est merveille de voir les diverses manœuvres

de ces laborieux mineurs. Les uns, avec leurs mandibules, arrachent

patiemment au fond de l'excavation quelques grains de gravier et en

poussent la lourde masse au dehors; d'autres, grattant les parois de

leur couloir avec les râteaux acérés des tarses, forment un tas de

déblais qu'ils balaient au dehors à reculons, et qu'ils font ruisseler

sur les flancs des talus en longs filets pulvérulents. Ce sont ces

ondées périodiques de sable rejeté hors des galeries en construction,

qui ont trahi mes premiers Cerceris et m'ont fait découvrir leurs nids.

D'autres, soit par fatigue, soit par suite de l'achèvement de leur rude

tâche, semblent se reposer et lustrent leurs antennes et leurs ailes

sous l'auvent naturel qui, le plus souvent, protège leur domicile; ou

bien encore restent immobiles à l'orifice de leur trou, et montrent

seulement leur large face carrée, bariolée de jaune et de noir.

D'autres enfin, avec un grave bourdonnement, voltigent sur les buissons

voisins du Chêne au Kermès, où les mâles, sans cesse aux aguets dans le

voisinage des terriers en construction, ne tardent pas à les suivre.

Des couples se forment, souvent troublés par l'arrivée d'un second

mâle qui cherche à supplanter l'heureux possesseur. Les bourdonnements

deviennent menaçants, des rixes ont lieu, et souvent les deux mâles se

roulent dans la poussière jusqu'à ce que l'un des deux reconnaisse

la supériorité de son rival. Non loin de là, la femelle attend,

indifférente, le dénoûment de la lutte; enfin elle accueille le mâle

que les hasards du combat lui ont donné, et le couple, s'envolant à

perte de vue, va chercher la tranquillité sur quelque lointaine touffe

de broussailles. Là se borne le rôle des mâles. De moitié plus petits

que les femelles, et presque aussi nombreux qu'elles, ils rôdent çà

et là, à proximité des terriers, mais sans y pénétrer, et sans jamais

prendre part aux laborieux travaux de mine et aux chasses, peut-être

encore plus pénibles, qui doivent approvisionner les cellules.

En peu de jours, les galeries sont prêtes, d'autant plus que celles

de l'année précédente sont employées de nouveau après quelques

réparations. Les autres Cerceris, à ma connaissance, n'ont pas de

domicile fixe, héritage de famille transmis d'une génération à l'autre.

Vraie Bohême errante, ils s'établissent isolément où les ont conduits

les hasards de leur vie vagabonde, pourvu que le sol leur convienne. Le

Cerceris tuberculé est, lui, fidèle à ses pénates. La lame de grès qui

surplombe et servait d'auvent à ses prédécesseurs, il l'adopte à son

tour; il creuse la même assise de sable qu'ont creusée ses ancêtres,

et ajoutant ses propres travaux aux travaux antérieurs, il obtient

des retraites profondes qu'on ne visite pas toujours sans difficulté.

Le diamètre des galeries est assez large pour qu'on puisse y plonger

le pouce, et l'insecte peut s'y mouvoir aisément, même lorsqu'il est

chargé de la proie que nous lui verrons saisir. Leur direction, qui

d'abord est horizontale jusqu'à la profondeur de un à deux décimètres,

fait subitement un coude, et plonge plus ou moins obliquement tantôt

dans un sens, tantôt dans l'autre. Sauf la partie horizontale et le

coude du tube, le reste ne paraît réglé que par les difficultés du

terrain, comme le prouvent les sinuosités, les orientations variables

qu'on observe dans la partie la plus reculée. La longueur totale

de cette espèce de trou de sonde atteint jusqu'à un demi-mètre. A

l'extrémité la plus reculée du tube se trouvent les cellules, en assez

petit nombre, et approvisionnées chacune avec cinq ou six cadavres de

Coléoptères. Mais laissons ces détails de maçonnerie, et arrivons à des

faits plus capables d'exciter notre admiration.

[Illustration: Cleonus ophthalmicus.]

La victime que le Cerceris choisit pour alimenter ses larves est un

Curculionide de grande taille, le _Cleonus ophthalmicus_. On voit

le ravisseur arriver pesamment chargé, portant sa victime entre les

pattes, ventre à ventre, tête contre tête, et s'abattre lourdement

à quelque distance du trou, pour achever le reste du trajet sans le

secours des ailes. Alors l'Hyménoptère traîne péniblement sa proie

avec les mandibules sur un plan vertical ou au moins très incliné,

cause de fréquentes culbutes qui font rouler pêle-mêle le ravisseur

et sa victime jusqu'au bas du talus, mais incapables de décourager

l'infatigable mère qui, souillée de poussière, plonge enfin dans le

terrier avec le butin dont elle ne s'est point dessaisie un instant.

Si la marche avec un tel fardeau n'est point aisée pour le Cerceris,

surtout sur un pareil terrain, il n'en est pas de même du vol dont

la puissance est admirable, si l'on considère que la robuste bestiole

emporte une proie presque aussi grosse et plus pesante qu'elle. J'ai eu

la curiosité de peser comparativement le Cerceris et son gibier: j'ai

trouvé pour le premier 150 milligrammes, pour le second, en moyenne,

250 milligrammes, presque le double.

Ces nombres parlent assez éloquemment en faveur du vigoureux chasseur;

aussi ne pouvais-je me lasser d'admirer avec quelle prestesse, quelle

aisance, il reprenait son vol, le gibier entre les pattes, et s'élevait

à une hauteur où je le perdais de vue, lorsque traqué de trop près par

ma curiosité indiscrète, il se décidait à fuir pour sauver son précieux

butin. Mais il ne fuyait pas toujours, et je parvenais alors, non

sans difficulté pour ne pas blesser le chasseur, en le harcelant, en

le culbutant avec une paille, à lui faire abandonner sa proie dont je

m'emparais aussitôt. Le Cerceris ainsi dépouillé cherchait çà et là,

entrait un instant dans sa tanière, et en sortait bientôt pour voler à

de nouvelles chasses. En moins de dix minutes, l'adroit investigateur

avait trouvé une nouvelle victime, consommé le meurtre et accompli le

rapt, que je me suis souvent permis de faire tourner à mon profit. Huit

fois, aux dépens du même individu, j'ai commis coup sur coup le même

larcin; huit fois avec une constance inébranlable, il a recommencé son

expédition infructueuse. Sa patience a lassé la mienne, et la neuvième

capture lui est restée définitivement acquise.

Par ce procédé, ou en violant les cellules déjà approvisionnées, je me

suis procuré près d'une centaine de Curculionides; et malgré ce que

j'avais droit d'attendre, d'après ce que L. Dufour nous a appris sur

les mœurs du Cerceris bupresticide, je n'ai pu réprimer mon étonnement

à la vue de la singulière collection que je venais de faire. Si le

chasseur de Buprestes, sans sortir des limites d'un genre, passe

indistinctement d'une espèce à l'autre, celui-ci, plus exclusif,

s'adresse invariablement à la même espèce, le _Cleonus ophthalmicus_.

Dans le dénombrement de mon butin, je n'ai reconnu qu'une exception,

une seule, et encore était-elle fournie par une espèce congénère, le

_Cleonus alternans_, espèce que je n'ai pu revoir une seconde fois dans

mes fréquentes visites aux Cerceris. Des recherches ultérieures m'ont

fourni une seconde exception, le _Bothynoderes albidus_; et voilà tout.

Une proie plus savoureuse, plus succulente, suffit-elle pour expliquer

cette prédilection pour une espèce unique? Les larves trouvent-elles,

dans ce gibier sans variété, des sucs mieux à leur convenance et

qu'elles ne trouveraient pas ailleurs? Je ne le pense pas; et si le

Cerceris de L. Dufour chasse indistinctement tous les Buprestes, c'est

que, sans doute, tous les Buprestes ont mêmes propriétés nutritives.

Mais les Curculionides doivent être en général dans le même cas; leurs

qualités alimentaires doivent être identiques, et alors ce choix

si surprenant n'est plus qu'une question de volume, et par suite

d'économie de fatigue et de temps. Notre Cerceris, le géant de ses

congénères, s'attaque de préférence au Cléone ophthalmique parce que ce

Charançon est le plus gros de nos contrées et peut-être aussi le plus

fréquent. Mais si cette proie préférée vient à lui manquer, il doit se

rabattre sur d'autres espèces, seraient-elles moins grosses, comme le

prouvent les deux exceptions constatées.

[Illustration: Apion gravidum.]

Du reste, il est loin d'être le seul à giboyer aux dépens de la

gent porte-trompe, les Charançons. Bien d'autres Cerceris suivant

leur taille, leur force et les éventualités de la chasse, capturent

les Curculionides les plus variés pour le genre, l'espèce, la

forme, la grosseur. On sait depuis longtemps que le _Cerceris

arenaria_ nourrit ses larves de semblables provisions. J'ai reconnu

moi-même dans ses repaires les _Sitona lineata_, _Sitona tibialis_,

_Cneorhinus hispidus_, _Brachyderes gracilis_, _Geonemus flabellipes_,

_Otiorhynchus maleficus_. Au _Cerceris aurita_, on a reconnu pour butin

l'_Otiorhynchus raucus_ et le _Phytonomus punctatus_. Le garde-manger

du _Cerceris Ferreri_ m'a montré les pièces suivantes: _Phytonomus

murinus_, _Phytonomus punctatus_, _Sitona lineata_, _Cneorhinus

hispidus_, _Rhynchites betuleti_. Ce dernier, rouleur des feuilles

de la vigne sous forme de cigares, est parfois d'un superbe bleu

métallique, et plus ordinairement d'un splendide éclat cuivreux doré.

Il m'est arrivé de trouver jusqu'à sept de ces brillants insectes pour

l'approvisionnement d'une cellule; et alors la somptuosité du petit

amas souterrain pouvait presque soutenir la comparaison avec les bijoux

enfouis par le chasseur de Buprestes. D'autres espèces, notamment les

plus faibles, s'adonnent au menu gibier, dont le petit volume est

suppléé par l'abondance des pièces. Ainsi le _Cerceris quadricincta_

entasse dans chaque cellule jusqu'à une trentaine d'_Apion gravidum_;

sans dédaigner, lorsque l'occasion s'en présente, des Curculionides

plus volumineux, tels que _Sitona lineata_, _Phytonomus murinus_.

Pareil approvisionnement en petites espèces est encore le lot du

_Cerceris labiata_. Enfin le plus petit des Cerceris de ma région,

le _Cerceris Julii_[7], pourchasse les plus petits Curculionides,

_Apion gravidum_ et _Bruchus granarius_, gibier proportionné au frêle

giboyeur. Pour en finir avec ce relevé des victuailles, ajoutons que

quelques Cerceris suivent d'autres lois gastronomiques et élèvent leur

famille avec des Hyménoptères. Tel est le _Cerceris ornata_. De tels

goûts sortant de notre cadre, passons outre.

[7] Voir aux notes la description de cette espèce, nouvelle pour

l'entomologie.

Voilà donc que sur huit espèces de Cerceris dont les provisions

de bouche consistent en Coléoptères, sept sont adonnées au régime

des Charançons et une à celui des Buprestes. Pour quelles raisons

singulières les déprédations de ces Hyménoptères sont-elles renfermées

dans des limites si étroites? Quels sont les motifs de ces choix si

exclusifs? Quels traits de ressemblance interne y a-t-il entre les

Buprestes et les Charançons, qui extérieurement ne se ressemblent en

rien, pour devenir ainsi également la pâture de larves carnivores

congénères? Entre telle et telle autre espèce de victime, il y a, sans

doute aucun, des différences de saveur, des différences nutritives que

les larves savent très bien apprécier; mais une raison autrement grave

doit dominer toutes ces considérations gastronomiques et motiver ces

étranges prédilections.

Après tout ce qui a été dit d'admirable par L. Dufour sur la longue

et merveilleuse conservation des insectes destinés aux larves

carnassières, il est presque inutile d'ajouter que les Charançons,

autant ceux que j'exhumais que ceux que je prenais entre les pattes des

ravisseurs, quoique privés pour toujours du mouvement, étaient dans un

parfait état de conservation. Fraîcheur des couleurs, souplesse des

membranes et des moindres articulations, état normal des viscères,

tout conspire à vous faire douter que ce corps inerte qu'on a sous

les yeux soit un véritable cadavre, d'autant plus qu'à la loupe même

il est impossible d'y apercevoir la moindre lésion; et, malgré soi,

on s'attend à voir remuer, à voir marcher l'insecte d'un moment à

l'autre. Bien plus: par des chaleurs qui, en quelques heures, auraient

desséché et rendu friables des insectes morts d'une mort ordinaire,

par des temps humides qui les auraient tout aussi rapidement corrompus

et moisis, j'ai conservé, sans aucune précaution et pendant plus d'un

mois, les mêmes individus, soit dans des tubes de verre, soit dans des

cornets de papier; et, chose inouïe, après cet énorme laps de temps,

les viscères n'avaient rien perdu de leur fraîcheur, et la dissection

en était aussi aisée que si l'on eût opéré sur un animal vivant.

Non, en présence de pareils faits, on ne peut invoquer l'action d'un

antiseptique et croire à une mort réelle; la vie est encore là, vie

latente et passive, la vie du végétal. Elle seule, luttant encore

quelque temps avec avantage contre l'invasion destructive des forces

chimiques, peut ainsi préserver l'organisme de la décomposition. La

vie est encore là, moins le mouvement; et l'on a sous les yeux une

merveille comme pourraient en produire le chloroforme et l'éther, une

merveille reconnaissant pour cause les mystérieuses lois du système

nerveux.

Les fonctions de cette vie végétative sont ralenties, troublées sans

doute; mais enfin elles s'exercent sourdement. J'en ai pour preuves

la défécation qui s'opère, normalement et par intervalles chez les

Charançons, pendant la première semaine de ce profond sommeil qu'aucun

réveil ne doit suivre, et qui, cependant, n'est pas encore la mort.

Elle ne s'arrête que lorsque l'intestin ne renferme plus rien, comme

le constate l'autopsie. Là, ne se bornent pas les faibles lueurs de

vie que l'animal manifeste encore; et bien que l'irritabilité paraisse

pour toujours anéantie, j'ai pu cependant en réveiller encore quelques

vestiges. Ayant mis dans un flacon, contenant de la sciure de bois

humectée de quelques gouttes de benzine, des Charançons récemment

exhumés et plongés dans une immobilité absolue, je n'ai pas été peu

surpris de les voir un quart d'heure après remuer leurs pattes. Un

moment j'ai cru pouvoir les rappeler à la vie. Vain espoir! ces

mouvements, derniers vestiges d'une irritabilité qui va s'éteindre, ne

tardent pas à s'arrêter, et ne peuvent pas être excités une seconde

fois. J'ai recommencé cette expérience depuis quelques heures jusqu'à

trois ou quatre jours après le meurtre, toujours avec le même succès.

Cependant le mouvement est d'autant plus lent à se manifester que la

victime est plus vieille. Ce mouvement se propage toujours d'avant en

arrière: les antennes exécutent d'abord quelques lentes oscillations,

puis les tarses antérieurs frémissent et prennent part à l'état

oscillatoire; enfin les tarses de seconde paire, et en dernier lieu

ceux de troisième paire, ne tardent pas à en faire autant. Une fois

l'ébranlement donné, ces divers appendices exécutent leurs oscillations

sans aucun ordre, jusqu'à ce que le tout retombe dans l'immobilité, ce

qui arrive plus ou moins promptement. A moins que le meurtre ne soit

très récent, l'ébranlement des tarses ne se communique pas plus loin,

et les jambes restent immobiles.

Dix jours après le meurtre, je n'ai pu obtenir par le même procédé

le moindre vestige d'irritabilité; alors j'ai eu recours au courant

voltaïque. Ce dernier moyen est plus énergique, et provoque des

contractions musculaires et des mouvements là où la vapeur de benzine

reste sans effet. Il suffit d'un ou deux éléments de Bunsen dont on

arme les rhéophores d'aiguilles déliées. En plongeant la pointe de

l'une sous l'anneau le plus reculé de l'abdomen, et la pointe de

l'autre sous le cou, on obtient, toutes les fois que le courant est

établi, outre le frémissement des tarses, une forte flexion des pattes,

qui se replient sur l'abdomen, et leur relâchement quand le courant

est interrompu. Ces mouvements, fort énergiques les premiers jours,

diminuent peu à peu d'intensité et ne se montrent plus après un certain

temps. Le dixième jour, j'ai encore obtenu des mouvements sensibles;

le quinzième, la pile était impuissante à les provoquer, malgré la

souplesse des membres et la fraîcheur des viscères. J'ai soumis

comparativement à l'action de la pile des Coléoptères réellement

morts, Blaps, Saperdes, Lamies, asphyxiés par la benzine ou par le gaz

sulfureux. Deux heures au plus après l'asphyxie, il m'a été impossible

de provoquer ces mouvements, obtenus si aisément dans les Charançons

qui sont déjà depuis plusieurs jours dans cet état singulier,

intermédiaire entre la vie et la mort, où les plonge leur redoutable

ennemi.

[Illustration: NID DU CERCERIS TUBERCULÉ]

Tous ces faits sont contradictoires avec la supposition d'un animal

complètement mort, avec l'hypothèse d'un vrai cadavre devenu

incorruptible par l'effet d'une liqueur préservatrice. On ne peut les

expliquer qu'en admettant que l'animal est atteint dans le principe de

ses mouvements; que son irritabilité brusquement engourdie s'éteint

avec lenteur, tandis que les fonctions végétatives, plus tenaces,

s'éteignent plus lentement encore et maintiennent, pendant le temps

nécessaire aux larves, la conservation des viscères.

La particularité qu'il importait le plus de constater, c'était la

manière dont s'opère le meurtre. Il est bien évident que l'aiguillon à

venin du Cerceris doit jouer ici le premier rôle. Mais où et comment

pénètre-t-il dans le corps du Charançon, couvert d'une dure cuirasse,

dont les pièces sont si étroitement ajustées? Dans les individus

atteints par le dard, rien, même à la loupe, ne trahit l'assassinat. Il

faut donc constater, par un examen direct, les manœuvres meurtrières

de l'Hyménoptère, problème devant les difficultés duquel avait déjà

reculé L. Dufour, et dont la solution m'a paru quelque temps impossible

à trouver. J'ai essayé cependant, et j'ai eu la satisfaction d'y

parvenir, mais non sans tâtonnements.

En s'envolant de leurs cavernes pour faire leurs chasses, les Cerceris

se dirigeaient indifféremment, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et

ils rentraient chargés de leur proie suivant toutes les directions.

Tous les alentours étaient donc indistinctement exploités; mais comme

les chasseurs ne mettaient guère plus de dix minutes entre l'aller et

le retour, le rayon du terrain exploré ne paraissait pas devoir être

d'une grande étendue, surtout en tenant compte du temps nécessaire pour

découvrir la proie, l'attaquer et en faire une masse inerte. Je me

suis donc mis à parcourir, avec toute l'attention possible, les terres

circonvoisines, dans l'espoir de trouver quelques Cerceris en chasse.

Une après-midi consacrée à ce travail ingrat a fini par me convaincre

de l'inutilité de mes recherches, et du peu de chances que j'avais de

surprendre sur le fait quelques rares chasseurs disséminés çà et là,

et bientôt dérobés aux regards par la rapidité du vol, surtout dans un

terrain difficile, complanté de vignes et d'oliviers. J'ai renoncé à ce

procédé.

En apportant moi-même des Charançons vivants dans le voisinage des

nids, ne pourrais-je tenter les Cerceris par une proie trouvée sans

fatigue, et assister ainsi au drame tant désiré? L'idée m'a paru bonne,

et dès le lendemain matin j'étais en course pour me procurer des

_Cleonus ophthalmicus_ vivants. Vignes, champs de luzerne, terres à

blé, haies, tas de pierres, bords des chemins, j'ai tout visité, tout

scruté; et après deux mortelles journées de recherches minutieuses,

j'étais possesseur, oserai-je le dire, j'étais possesseur de trois

Charançons, tout pelés, souillés de poussière, privés d'antennes ou

de tarses, vétérans écloppés dont les Cerceris ne voudront peut-être

pas! Depuis le jour de cette fiévreuse recherche où, pour un Charançon,

je me mettais en nage dans des courses folles, bien des années se

sont écoulées, et malgré mes explorations entomologiques presque

quotidiennes, j'ignore toujours dans quelles conditions vit le fameux

Cléone, que je rencontre par-ci, par-là, vagabondant au bord des

sentiers. Puissance admirable de l'instinct! Dans les mêmes lieux, en

un rien de temps, c'est par centaines que nos Hyménoptères auraient

trouvé ces insectes, introuvables pour l'homme; ils les auraient

trouvés frais, lustrés, récemment sortis sans doute de leurs coques de

nymphe!

N'importe, essayons avec mon pitoyable gibier. Un Cerceris vient

d'entrer dans sa galerie avec la proie accoutumée; avant qu'il ressorte

pour une autre expédition, je place un Charançon à quelques pouces

du trou. L'insecte va et vient; quand il s'écarte trop, je le ramène

à son poste. Enfin le Cerceris montre sa large face et sort du trou:

le cœur me bat d'émotion. L'Hyménoptère arpente quelques instants les

abords de son domicile, voit le Charançon, le coudoie, se retourne,

lui passe à plusieurs reprises sur le dos, et s'envole sans honorer

ma capture d'un coup de mandibule, ma capture qui m'a donné tant de

mal. J'étais confondu, atterré. Nouveaux essais à d'autres trous;

nouvelles déceptions. Décidément ces chasseurs délicats ne veulent pas

du gibier que je leur offre. Peut-être le trouvent-ils trop vieux, trop

fané. Peut-être, en le prenant entre les doigts, lui ai-je communiqué

quelque odeur qui leur déplaît. Pour ces raffinés, un attouchement

étranger est cause de dégoût.

Souvenirs entomologiques · 第 4 / 23 段