l'absence des doigts antérieurs était une mutilation accidentelle,
suite de violents exercices, il ne manque pas d'autres insectes, de
bousiers notamment, qui se livrent à des travaux d'excavation encore
plus pénibles que ceux du Scarabée, et qui devraient alors, à plus
forte raison, être privés des tarses de devant, appendices sans usage,
embarrassants même quand la patte doit être un robuste outil de
fouille. Les Géotrupes, par exemple, qui méritent si bien leur nom,
signifiant troueur de terre, creusent dans le sol battu des chemins,
au milieu de cailloux cimentés d'argile, des puits verticaux tellement
profonds qu'il faut, pour en visiter la cellule terminale, faire
emploi de puissants instruments de fouille, et encore ne réussit-on
pas toujours. Or, ces mineurs par excellence, qui s'ouvrent aisément
de longues galeries dans un milieu dont le Scarabée sacré pourrait à
peine entamer la surface, ont leurs tarses antérieurs intacts, comme
si perforer le tuf était œuvre de délicatesse et non de violence. Tout
porte donc à croire qu'observé, novice encore, dans la cellule natale,
le Scarabée se trouverait manchot et semblable au vétéran qui a couru
le monde et s'est usé au travail.
Sur cette absence de doigts pourrait se baser un raisonnement en
faveur des théories à la mode aujourd'hui, concurrence vitale et
transformation de l'espèce. On dirait: Les Scarabées ont eu d'abord
des tarses à toutes les pattes, conformément aux lois générales
de l'organisation chez les insectes. D'une façon ou de l'autre,
quelques-uns ont perdu aux pattes antérieures ces appendices
embarrassants, plus nuisibles qu'utiles; se trouvant bien de cette
mutilation qui favorisait le travail, ils ont prévalu peu à peu sur les
autres, moins avantagés; ils ont fait souche en transmettant à leur
descendance leurs moignons sans doigts, et finalement l'antique insecte
doigté est devenu l'insecte manchot de nos jours. A ces raisons je veux
bien me rendre si l'on me démontre d'abord pour quels motifs, avec des
travaux analogues et bien autrement rudes, le Géotrupe a conservé ses
tarses. Jusque-là, continuons à croire que le premier Scarabée qui
roula sa pilule, peut-être sur la plage de quelque lac où se baignait
le Palaeotherium, était privé de tarses antérieurs comme le nôtre.
III
LE CERCERIS BUPRESTICIDE
Il est pour chacun, suivant la tournure de ses idées, certaines
lectures qui font date en montrant à l'esprit des horizons non encore
soupçonnés. Elles ouvrent toutes grandes les portes d'un monde nouveau
où doivent désormais se dépenser les forces de l'intelligence: elles
sont l'étincelle qui porte la flamme dans un foyer dont les matériaux,
privés de son concours, persisteraient indéfiniment inutiles. Et ces
lectures, point de départ d'une ère nouvelle dans l'évolution de nos
idées, c'est fréquemment le hasard qui nous en fournit l'occasion. Les
circonstances les plus fortuites, quelques lignes venues sous nos yeux
on ne sait plus comment, décident de notre avenir et nous engagent dans
le sillon de notre lot.
Un soir d'hiver, à côté d'un poêle dont les cendres étaient encore
chaudes, et la famille endormie, j'oubliais, dans la lecture, les
soucis du lendemain, les noirs soucis du professeur de physique qui,
après avoir empilé diplôme universitaire sur diplôme et rendu pendant
un quart de siècle des services dont le mérite n'était pas méconnu,
recevait pour lui et les siens 1 600 fr., moins que le gage d'un
palefrenier de bonne maison. Ainsi le voulait la honteuse parcimonie de
cette époque pour les choses de l'enseignement. Ainsi le voulaient les
paperasses administratives: j'étais un irrégulier, fils de mes études
solitaires. J'oubliais donc, au milieu des livres, mes poignantes
misères du professorat, quand, de fortune, je vins à feuilleter une
brochure entomologique qui m'était venue entre les mains je ne sais
plus par quelles circonstances.
C'était un travail du patriarche de l'entomologie à cette époque,
du vénérable savant Léon Dufour, sur les mœurs d'un Hyménoptère
chasseur de Buprestes. Certes, je n'avais pas attendu jusque-là pour
m'intéresser aux insectes; depuis mon enfance, Coléoptères, Abeilles
et Papillons étaient ma joie; d'aussi loin qu'il me souvienne, je me
vois en extase devant les magnificences des élytres d'un Carabe et des
ailes d'un Machaon. Les matériaux du foyer étaient prêts; il manquait
l'étincelle pour les embraser. La lecture si fortuite de Léon Dufour
fut cette étincelle.
Des clartés nouvelles jaillirent: ce fut en mon esprit comme une
révélation. Disposer de beaux Coléoptères dans une boîte à liège,
les dénommer, les classer, ce n'était donc pas toute la science; il
y avait quelque chose de bien supérieur: l'étude intime de l'animal
dans sa structure et surtout dans ses facultés. J'en lisais, gonflé
d'émotion, un magnifique exemple. A quelque temps de là, servi par ces
heureuses circonstances que trouve toujours celui qui les cherche avec
passion, je publiais mon premier travail entomologique, complément
de celui de Léon Dufour. Ce début eut les honneurs de l'Institut de
France; un prix de physiologie expérimentale lui fut décerné. Mais,
récompense bien plus douce encore, je recevais bientôt après la lettre
la plus élogieuse, la plus encourageante de celui-là même qui m'avait
inspiré. Le vénéré Maître m'adressait du fond des Landes la chaleureuse
expression de son enthousiasme, et m'engageait vivement à continuer
dans la voie. A ce souvenir, mes vieilles paupières se mouillent encore
d'une larme de sainte émotion. O beaux jours des illusions, de la foi
en l'avenir, qu'êtes-vous devenus?
J'aime à croire que le lecteur ne sera pas fâché de trouver ici, en
extrait, le mémoire point de départ de mes propres recherches, d'autant
plus que cet extrait est nécessaire pour l'intelligence de ce qui doit
suivre. Je laisse donc la parole au Maître, mais en abrégeant[5].
[5] Pour le mémoire complet, consulter _Annales des Sciences
naturelles_, 2e série, tome XV. Observations sur les métamorphoses
du _Cerceris bupresticida_, et sur l'industrie et l'instinct
entomologique de cet Hyménoptère, par M. Léon Dufour (Lettre adressée
à M. Audouin).
«Je ne vois dans l'histoire des Insectes aucun fait aussi curieux,
aussi extraordinaire que celui dont je vais vous entretenir. Il
s'agit d'une espèce de _Cerceris_ qui alimente sa famille avec les
plus somptueuses espèces du genre Bupreste. Permettez-moi, mon ami,
de vous associer aux vives impressions que m'a procurées l'étude des
mœurs de cet Hyménoptère.
[Illustration: Buprestis bifasciata.]
«En juillet 1839, un de mes amis qui habite la campagne, m'envoya
deux individus du _Buprestis bifasciata_, insecte alors nouveau pour
ma collection, en m'apprenant qu'une espèce de Guêpe qui transportait
un de ces jolis Coléoptères l'avait abandonné sur son habit et que,
peu d'instants après, une semblable Guêpe en avait laissé tomber un
autre à terre.
«En juillet 1840, étant allé faire une visite, comme médecin, dans la
maison de mon ami, je lui rappelai sa capture de l'année précédente,
et je m'informai des circonstances qui l'avaient accompagnée. La
conformité de saison et de lieux me faisait espérer de renouveler
moi-même cette conquête; mais le temps était ce jour-là, sombre
et frais, peu favorable, par conséquent, à la circulation des
Hyménoptères. Néanmoins, nous nous mîmes en observation dans les
allées du jardin, et ne voyant rien venir, je m'avisai de chercher
sur le sol des habitations d'Hyménoptères fouisseurs.
[Illustration: BUPRESTES]
«Un léger tas de sable, récemment remué et formant comme une petite
taupinière, arrêta mon attention. En le grattant, je reconnus qu'il
masquait l'orifice d'un conduit qui s'enfonçait profondément. Au
moyen d'une bêche, nous défonçons avec précaution le terrain, et nous
ne tardons pas à voir briller les élytres éparses du Bupreste si
convoité. Bientôt ce ne sont plus des élytres isolées, des fragments
que je découvre; c'est un Bupreste tout entier, ce sont trois, quatre
Buprestes qui étalent leur or et leurs émeraudes. Je n'en croyais pas
mes yeux. Mais ce n'était là qu'un prélude de mes jouissances.
«Dans le chaos des débris de l'exhumation, un Hyménoptère se
présente et tombe sous ma main: c'était le ravisseur des Buprestes,
qui cherchait à s'évader du milieu des victimes. Dans cet insecte
fouisseur, je reconnais une vieille connaissance, un Cerceris que
j'ai trouvé deux cents fois en ma vie, soit en Espagne, soit dans les
environs de Saint-Sever.
«Mon ambition était loin d'être satisfaite. Il ne me suffisait pas de
connaître et le ravisseur et la proie ravie, il me fallait la larve,
seul consommateur de ces opulentes provisions. Après avoir épuisé
ce premier filon à Buprestes, je courus à de nouvelles fouilles, je
sondai avec un soin plus scrupuleux; je parvins enfin à découvrir
deux larves qui complétèrent la bonne fortune de cette campagne. En
moins d'une heure, je bouleversai trois repaires de Cerceris, et mon
butin fut une quinzaine de Buprestes entiers avec des fragments d'un
plus grand nombre encore. Je calculai, en restant, je crois, bien
en deçà de la vérité, qu'il y avait dans ce jardin vingt-cinq nids,
ce qui faisait une somme énorme de Buprestes enfouis. Que sera-ce
donc, me disais-je, dans les localités où, en quelques heures, j'ai
pu saisir sur les fleurs des alliacées jusqu'à soixante Cerceris,
dont les nids, suivant toute apparence, étaient dans le voisinage
et approvisionnés, sans doute, avec la même somptuosité. Ainsi mon
imagination, d'accord avec les probabilités, me faisait entrevoir
sous terre, et dans un rayon peu étendu, des _Buprestis bifasciata_
par milliers, tandis que, depuis plus de trente ans que j'explore
l'entomologie de nos contrées, je n'en ai jamais trouvé un seul dans
la campagne.
[Illustration: Cerceris bupresticide.]
«Une fois seulement, il y a peut-être vingt ans, je rencontrai,
engagé dans un trou de vieux chêne, un abdomen de cet insecte
revêtu de ses élytres. Ce dernier fait devint pour moi un trait
de lumière. En m'apprenant que la larve du _Buprestis bifasciata_
devait vivre dans le bois de chêne, il me rendait parfaitement raison
de l'abondance de ce Coléoptère dans un pays où les forêts sont
exclusivement formées par cet arbre. Comme le Cerceris bupresticide
est rare dans les collines argileuses de cette dernière contrée,
comparativement aux plaines sablonneuses peuplées par le pin
maritime, il devenait piquant pour moi de savoir si cet Hyménoptère,
lorsqu'il habite la région des pins, approvisionne son nid comme dans
la région des chênes. J'avais de fortes présomptions qu'il ne devait
pas en être ainsi; et vous verrez bientôt, avec quelque surprise,
combien est exquis le tact entomologique de notre Cerceris dans le
choix des nombreuses espèces du genre Bupreste.
«Hâtons-nous donc de nous rendre dans la région des pins pour
moissonner de nouvelles jouissances. Le chantier d'exploration est le
jardin d'une propriété située au milieu de forêts de pins maritimes.
Les repaires de Cerceris furent bientôt reconnus; ils étaient
exclusivement pratiqués dans les maîtresses allées, où le sol, plus
battu, plus compact à la surface, offrait à l'Hyménoptère fouisseur
des conditions de solidité pour l'établissement de son domicile
souterrain. J'en visitai une vingtaine environ, et je puis le dire,
à la sueur de mon front. C'est un genre d'exploitation assez pénible,
car les nids, et par conséquent les provisions, ne se rencontrent
qu'à un pied de profondeur. Aussi, pour éviter leur dégradation,
il convient, après avoir enfoncé dans la galerie des Cerceris un
chaume de graminée qui sert de jalon et de conducteur, d'investir la
place par une ligne de sape carrée dont les côtés sont distants de
l'orifice ou du jalon d'environ sept à huit pouces. Il faut saper
avec une pelle de jardin, de manière que la motte centrale, bien
détachée dans son pourtour, puisse s'enlever en une pièce, que l'on
renverse sur le sol pour la briser ensuite avec circonspection. Telle
est la manœuvre qui m'a réussi.
«Vous eussiez partagé, mon ami, notre enthousiasme à la vue des
belles espèces de Buprestes que cette exploitation si nouvelle
étala successivement à nos regards empressés. Il fallait entendre
nos exclamations toutes les fois qu'en renversant de fond en comble
la mine, on mettait en évidence de nouveaux trésors, rendus plus
éclatants encore par l'ardeur du soleil, ou lorsque nous découvrions,
ici des larves de tout âge attachées à leur proie, là des coques
de ces larves toutes incrustées de cuivre, de bronze, d'émeraudes.
Moi qui suis un entomophile praticien, et depuis, hélas! trois ou
quatre fois dix ans, je n'avais jamais assisté à un spectacle si
ravissant, je n'avais jamais vu pareille fête. Vous y manquiez pour
en doubler la jouissance. Notre admiration, toujours progressive, se
portait alternativement de ces brillants Coléoptères au discernement
merveilleux, à la sagacité étonnante du Cerceris qui les avait
enfouis et emmagasinés. Le croiriez-vous, sur plus de quatre cents
individus exhumés, il ne s'en est pas trouvé un seul qui n'appartînt
au vieux genre Bupreste. La plus minime erreur n'a point été commise
par notre savant Hyménoptère. Quels enseignements à puiser dans cette
intelligente industrie d'un si petit insecte! Quel prix Latreille
n'aurait-il pas attaché au suffrage de ce Cerceris en faveur de la
méthode naturelle[6].
[6] Les 450 Buprestes exhumés appartiennent aux espèces suivantes:
_Buprestis octo-guttata_; _B. bifasciata_; _B. pruni_; _B. tarda_;
_B. biguttata_; _B. micans_; _B. flavo maculata_; _B. chrysostigma_;
_B. novemmaculata_.
«Passons maintenant aux diverses manœuvres du Cerceris pour établir
et approvisionner ses nids. J'ai déjà dit qu'il choisit les terrains
dont la surface est battue, compacte et solide; j'ajoute que ces
terrains doivent être secs et exposés au grand soleil. Il y a dans ce
choix une intelligence, ou, si vous voulez, un instinct qu'on serait
tenté de croire le résultat de l'expérience. Une terre meuble, un
sol uniquement sablonneux seraient, sans doute, bien plus faciles
à creuser: mais comment y pratiquer un orifice qui pût rester
béant pour le besoin du service, et une galerie dont les parois ne
fussent pas exposées à s'ébouler à chaque instant, à se déformer,
à s'obstruer à la moindre pluie? Ce choix est donc rationnel et
parfaitement calculé.
«Notre Hyménoptère fouisseur creuse sa galerie au moyen de ses
mandibules et de ses tarses antérieurs qui, à cet effet, sont garnis
de piquants raides, faisant l'office de râteaux. Il ne faut pas
que l'orifice ait seulement le diamètre du corps du mineur; il
faut qu'il puisse admettre une proie plus volumineuse. C'est une
prévoyance admirable. A mesure que le Cerceris s'enfonce dans le
sol, il amène au dehors les déblais, et ce sont ceux-ci qui forment
le tas que j'ai comparé plus haut à une petite taupinière. Cette
galerie n'est pas verticale, ce qui l'aurait infailliblement exposée
à se combler, soit par l'effet du vent, soit par bien d'autres
causes. Non loin de son origine, elle forme un coude; sa longueur
est de sept à huit pouces. Au fond du couloir, l'industrieuse mère
établit les berceaux de sa postérité. Ce sont cinq cellules séparées
et indépendantes les unes des autres, disposées en demi-cercle,
creusées de manière à posséder la forme et presque la grandeur
d'une olive, polies et solides à leur intérieur. Chacune d'elles
est assez grande pour contenir trois Buprestes, qui sont la ration
ordinaire pour chaque larve. La mère pond un œuf au milieu des trois
victimes, et bouche ensuite la galerie avec de la terre, de manière
que, l'approvisionnement de toute la couvée terminé, les cellules ne
communiquent plus au dehors.
[Illustration:
Buprestis biguttata. Buprestis micans. Buprestis octo-guttata.]
«Le Cerceris bupresticide doit être un adroit, un intrépide, un
habile chasseur. La propreté, la fraîcheur des Buprestes qu'il
enfouit dans sa tanière, portent à croire qu'il les saisit au moment
où ces Coléoptères sortent des galeries ligneuses où vient de
s'opérer leur dernière métamorphose. Mais quel inconcevable instinct
le pousse, lui qui ne vit que du nectar des fleurs, à se procurer, à
travers mille difficultés, une nourriture animale pour des enfants
carnivores qu'il ne doit jamais voir, et à venir se placer en arrêt
sur les arbres les plus dissemblables, recélant dans les profondeurs
de leurs troncs les insectes destinés à devenir sa proie? Quel tact
entomologique plus inconcevable encore lui fait une rigoureuse
loi de se renfermer, pour le choix de ses victimes, dans un seul
groupe générique et de capturer des espèces qui ont entre elles des
différences considérables de taille, de configuration, de couleur?
Car voyez, mon ami, combien peu se ressemblent: le _B. biguttata_
à corps mince et allongé, à couleur sombre; le _B. octo-guttata_,
ovale-oblong, à grandes taches d'un beau jaune sur un fond bleu ou
vert; le _B. micans_, qui a trois ou quatre fois le volume du _B.
biguttata_ et une couleur métallique d'un beau vert doré éclatant.
«Il est encore, dans les manœuvres de notre assassin des Buprestes,
un fait des plus singuliers. Les Buprestes enterrés, ainsi que
ceux dont je me suis emparé entre les pattes de leurs ravisseurs,
sont toujours dépourvus de tout signe de vie; en un mot, ils sont
décidément morts. Je remarquai avec surprise que, n'importe l'époque
de l'exhumation de ces cadavres, non seulement ils conservaient
toute la fraîcheur de leur coloris, mais ils avaient les pattes, les
antennes, les palpes et les membranes qui unissent les parties du
corps, parfaitement souples et flexibles. On ne reconnaissait en eux
aucune mutilation, aucune blessure apparente. On croirait d'abord en
trouver la raison, pour ceux qui sont ensevelis, dans la fraîcheur
des entrailles du sol, dans l'absence de l'air et de la lumière; et
pour ceux enlevés aux ravisseurs, dans une mort très récente.
«Mais observez, je vous prie, que lors de mes explorations, après
avoir placé isolément dans des cornets de papier les nombreux
Buprestes exhumés, il m'est souvent arrivé de ne les enfiler avec
des épingles qu'après trente-six heures de séjour dans les cornets.
Eh bien! malgré la sécheresse et la vive chaleur de juillet, j'ai
toujours trouvé la même flexibilité dans leurs articulations. Il y a
plus: après ce laps de temps, j'ai disséqué plusieurs d'entre eux, et
leurs viscères étaient aussi parfaitement conservés que si j'avais
porté le scalpel dans les entrailles encore vivantes de ces insectes.
Or, une longue expérience m'a appris que, même dans un Coléoptère
de cette taille, lorsqu'il s'est écoulé douze heures depuis la mort
en été, les organes intérieurs sont ou desséchés ou corrompus, de
manière qu'il est impossible d'en constater la forme et la structure.
Il y a dans les Buprestes mis à mort par les Cerceris quelque
circonstance particulière qui les met à l'abri de la dessiccation et
de la corruption pendant une et peut-être deux semaines. Mais quelle
est cette circonstance?»
Pour expliquer cette merveilleuse conservation des chairs qui, d'un
insecte plongé depuis plusieurs semaines dans l'inertie d'un cadavre,
fait une pièce de gibier ne se faisandant pas et se tenant aussi
fraîche qu'à la minute même de sa capture, pendant les plus fortes
chaleurs de l'été, l'habile historien du chasseur de Buprestes suppose
un liquide antiseptique, agissant à la manière des préparations usitées
pour conserver les pièces d'anatomie. Ce liquide ne saurait être
que le venin de l'Hyménoptère, inoculé dans le corps de la victime.
Une petite gouttelette de l'humeur venimeuse accompagnant le dard,
stylet destiné à l'inoculation, ferait office d'une sorte de saumure
ou de liqueur préservatrice pour conserver les chairs dont la larve
doit se nourrir. Mais quelle supériorité n'aurait pas sur les nôtres
le procédé de l'Hyménoptère en matière de conserves alimentaires!
Nous saturons de sel, nous imprégnons des âcretés de la fumée, nous
enfermons dans des boîtes de fer-blanc hermétiquement closes, des
aliments qui se maintiennent mangeables, il est vrai, mais sont loin,
bien loin, des qualités qu'ils avaient à l'état de fraîcheur. Les
boîtes de sardines noyées dans de l'huile, les harengs fumés de la
Hollande, les morues réduites en une plaque racornie par le sel et
le soleil, tout cela peut-il soutenir la comparaison avec les mêmes
poissons livrés à la cuisine alors qu'ils frétillent encore? Pour les
viandes proprement dites, c'est encore pire. Hors de la salaison et
du boucanage, nous n'avons rien qui puisse, même pendant une période
assez courte, maintenir mangeable à la rigueur un morceau de chair.
Aujourd'hui, après mille tentatives infructueuses dans les voies les
plus variées, on équipe à grands frais des navires spéciaux, qui, munis
de puissants appareils frigorifiques, nous apportent congelées et
soustraites à l'altération par l'intensité du froid, les chairs des
moutons et des bœufs abattus dans les pampas de l'Amérique du Sud.
Comme le Cerceris prime sur nous par sa méthode, si prompte, si peu
coûteuse, si efficace! Quelles leçons nous aurions à prendre dans sa
chimie transcendante! Avec une imperceptible goutte de son liquide à
venin, il rend à l'instant même sa proie incorruptible. Que dis-je!
incorruptible! C'est fort loin d'être tout! Il met son gibier dans un
état qui empêche la dessiccation, qui laisse aux articulations leur
souplesse, qui maintient dans leur fraîcheur première tous les organes
tant intérieurs qu'extérieurs; enfin il met l'insecte sacrifié dans un
état ne différant de la vie que par l'immobilité cadavérique.
[Illustration: NID DU CERCERIS BUPRESTICIDE]
Telle est l'idée à laquelle s'est arrêté L. Dufour, devant
l'incompréhensible merveille des Buprestes morts que la corruption
n'envahit pas. Une liqueur préservatrice, incomparablement supérieure à
tout ce que la science humaine sait produire, expliquerait le mystère.
Lui, le maître, habile parmi les habiles, rompu aux fines anatomies;
lui qui, de la loupe et du scalpel, a scruté la série entomologique
entière, sans laisser un recoin inexploré; lui, enfin, pour qui
l'organisation des insectes n'a pas de secrets, ne peut rien imaginer
de mieux qu'un liquide antiseptique pour donner au moins une apparence
d'explication, à un fait qui le laisse confondu. Qu'il me soit permis
d'insister sur ce rapprochement entre l'instinct de la bête et la
raison du savant pour mieux mettre en son jour, en temps opportun,
l'écrasante supériorité de l'animal.
[Illustration: Bupreste géminé.]
Je n'ajouterai que peu de mots à l'histoire du Cerceris bupresticide.
Cet Hyménoptère, commun dans les Landes, ainsi que nous l'enseigne
son historien, paraît être fort rare dans le département de Vaucluse.
Il ne m'est arrivé que de loin en loin de le rencontrer en automne,
et toujours par individus isolés, sur les capitules épineux du
Chardon-Roland (_Eryngium campestre_), soit aux environs d'Avignon,
soit aux environs d'Orange et de Carpentras. Dans cette dernière
localité, si favorable aux travaux des Hyménoptères fouisseurs par
son terrain sablonneux de mollasse marine, j'ai eu la bonne fortune,
non d'assister à l'exhumation de richesses entomologiques telles que
nous les décrit L. Dufour, mais de trouver quelques vieux nids, que
je rapporte sans hésiter au chasseur de Buprestes, me basant sur
la forme des cocons, le genre d'approvisionnement et la rencontre
de l'Hyménoptère dans les environs. Ces nids, creusés au sein d'un
grès très friable, nommé _safre_ dans le pays, étaient bourrés de
débris de Coléoptères, débris très reconnaissables et consistant en
élytres détachés, corselets vidés, pattes entières. Or ces reliefs du
festin des larves se rapportaient tous à une seule espèce; et cette
espèce était encore un Bupreste, le Bupreste géminé (_Sphænoptera
geminata_). Ainsi de l'ouest à l'est de la France, du département des
Landes à celui de Vaucluse, le Cerceris reste fidèle à son gibier de
prédilection; la longitude ne change rien à ses préférences; chasseur
de Buprestes au milieu des pins maritimes des dunes océaniques, il
reste chasseur de Buprestes au milieu des yeuses et des oliviers de
la Provence. Il change d'espèces suivant les lieux, le climat et la
végétation, qui font tant varier les populations entomologiques; mais
il ne sort pas de son genre favori, le genre Bupreste. Pour quel
singulier motif? C'est ce que je vais essayer de démontrer.
IV
LE CERCERIS TUBERCULÉ