Supposons le Scarabée assez heureux pour avoir trouvé un associé

fidèle; ou, ce qui est mieux, supposons qu'il n'ait pas rencontré en

route de confrère s'invitant lui-même. Le terrier est prêt. C'est une

cavité creusée en terrain meuble, habituellement dans le sable, peu

profonde, du volume du poing, et communiquant au dehors par un court

goulot, juste suffisant au passage de la pilule. Aussitôt les vivres

emmagasinés, le Scarabée s'enferme chez lui en bouchant l'entrée du

logis avec des déblais tenus en réserve dans un coin. La porte close,

rien au dehors ne trahit la salle du festin. Et maintenant vive la

joie; tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes! La table

est somptueusement servie; le plafond tamise les ardeurs du soleil et

ne laisse pénétrer qu'une chaleur douce et moite; le recueillement,

l'obscurité, le concert extérieur des grillons, tout favorise les

fonctions du ventre. Dans mon illusion, je me suis surpris à écouter

aux portes, croyant ouïr, pour couplets de table, le fameux morceau de

l'opéra de Galathée: «Ah! qu'il est doux de ne rien faire, quand tout

s'agite autour de nous.»

Qui oserait troubler les béatitudes d'un pareil banquet? Mais le

désir d'apprendre est capable de tout, et cette audace, je l'ai eue.

J'inscris ici le résultat de mes violations de domicile.--A elle

seule, la pilule presque en entier remplit la salle; la somptueuse

victuaille s'élève du plancher au plafond. Une étroite galerie la

sépare des parois. Là se tiennent les convives, deux au plus, un seul

très souvent, le ventre à table, le dos à la muraille. Une fois la

place choisie, on ne bouge plus; toutes les puissances vitales sont

absorbées par les facultés digestives. Pas de menus ébats, qui feraient

perdre une bouchée, pas d'essais dédaigneux, qui gaspilleraient les

vivres. Tout doit y passer, par ordre et religieusement. A les voir

si recueillis autour de l'ordure, on dirait qu'ils ont conscience

de leur rôle d'assainisseurs de la terre, et qu'ils se livrent avec

connaissance de cause à cette merveilleuse chimie qui de l'immondice

fait la fleur, joie des regards, et l'élytre des Scarabées, ornement

des pelouses printanières. Pour ce travail transcendant qui doit faire

matière vivante des résidus non utilisés par le cheval et le mouton,

malgré la perfection de leurs voies digestives, le bousier doit être

outillé d'une manière particulière. Et, en effet, l'anatomie nous

fait admirer la prodigieuse longueur de son intestin, qui, plié et

replié sur lui-même, lentement élabore les matériaux en ses circuits

multipliés et les épuise jusqu'au dernier atome utilisable. D'où

l'estomac de l'herbivore n'a rien pu retirer, ce puissant alambic

extrait des richesses qui, par une simple retouche, deviennent armure

d'ébène chez le Scarabée sacré, cuirasse d'or et de rubis chez d'autres

bousiers.

Or cette admirable métamorphose de l'ordure doit s'accomplir dans le

plus bref délai: la salubrité générale l'exige. Aussi le Scarabée

est-il doué d'une puissance digestive peut-être sans exemple ailleurs.

Une fois en loge avec des vivres, jour et nuit il ne cesse de manger

et de digérer jusqu'à ce que les provisions soient épuisées. La preuve

en est palpable. Ouvrons la cellule où le bousier s'est retiré de

ce monde. A toute heure du jour nous trouverons l'insecte attablé,

et, derrière lui, appendu encore à l'animal, un cordon continu

grossièrement enroulé à la façon d'un tas de câbles. Sans explications

délicates à donner, aisément on devine ce que ledit cordon représente.

La volumineuse boule passe, bouchée par bouchée, dans les voies

digestives de l'insecte, cède ses principes nutritifs, et reparaît du

côté opposé filée en cordon. Eh bien, ce cordon sans rupture, souvent

d'une seule pièce, toujours appendu à l'orifice de la filière, prouve

surabondamment, sans autres observations, la continuité de l'acte

digestif. Quand les provisions touchent à leur fin, le câble déroulé

est d'une longueur étonnante: cela se mesure par pans. Où trouver le

pareil de tel estomac qui, de si triste pitance, afin que rien ne se

perde au bilan de la vie, fait régal une semaine, des quinze jours

durant sans discontinuer.

Toute la pelote passée à la filière, l'ermite reparaît au jour, cherche

fortune, trouve, se façonne une nouvelle boule et recommence. Cette vie

de liesse dure un à deux mois, de mai en juin; puis, quand viennent

les fortes chaleurs aimées des Cigales, les Scarabées prennent leurs

quartiers d'été et s'enfouissent au frais dans le sol. Ils reparaissent

aux premières pluies d'automne, moins nombreux, moins actifs qu'au

printemps, mais occupés alors apparemment de l'œuvre capitale, de

l'avenir de leur race.

II

LA VOLIÈRE

Si l'on recherche dans les auteurs quelques renseignements sur les

mœurs du Scarabée sacré en particulier, et sur les rouleurs de pilules

de bouse en général, on trouve que la science en est encore aujourd'hui

à quelques-uns des préjugés ayant cours du temps des Pharaons. La

pilule, cahotée à travers champs, contient, dit-on, un œuf; c'est

un berceau où la future larve doit trouver à la fois le vivre et le

couvert. Les parents la roulent sur le sol accidenté pour la façonner

plus ronde; et quand, par les chocs, les cahotements, les chutes le

long des pentes, elle est convenablement élaborée, ils l'enfouissent et

l'abandonnent aux soins de la grande couveuse, la terre.

Ces brutalités de la première éducation m'ont toujours paru peu

probables. Comment un œuf de Scarabée, chose si délicate, si

impressionnable sous sa tendre enveloppe, résisterait-il aux commotions

du berceau roulant? Il y a dans le germe une étincelle de vie que le

moindre attouchement, un rien, peut dissiper; et les parents s'avisent

de le cahoter des heures et des heures par monts et vallées! Non, ce

n'est pas ainsi que les choses se passent; la tendresse maternelle ne

soumet pas sa progéniture au supplice du tonneau de Régulus.

Il fallait cependant autre chose que des considérations logiques pour

faire table rase des opinions reçues. J'ai donc ouvert par centaines

les pelotes roulées par les bousiers; j'en ai ouvert d'autres extraites

des terriers creusés sous mes yeux; et jamais, au grand jamais,

je n'ai trouvé ni loge centrale, ni œuf dans ces pilules. Ce sont

invariablement de grossiers amas de vivres, façonnés à la hâte, sans

structure interne déterminée, de simples munitions de bouche avec

lesquelles on s'enferme pour couler en paix quelques jours de bombance.

Les bousiers mutuellement se les jalousent, se les pillent avec une

ardeur qu'ils ne mettraient certainement pas à se dérober de nouvelles

charges de famille. Entre Scarabées, le vol des œufs serait une

absurdité, chacun ayant assez à faire pour assurer l'avenir des siens.

Donc sur ce point désormais aucun doute: les pelotes que l'on voit

rouler aux bousiers jamais ne contiennent d'œufs.

Pour résoudre la question ardue de l'éducation de la larve, ma

première tentative fut la construction d'une ample volière, avec sol

artificiel de sable et provisions de bouche fréquemment renouvelées.

Des Scarabées sacrés y furent introduits au nombre d'une vingtaine, en

société de Copris, de Gymnopleures et Onthophages. Jamais expérience

entomologique ne me valut autant de déboires. Le difficile était le

renouvellement des vivres. Mon propriétaire avait écurie et cheval. Je

gagnai la confiance du domestique, qui rit d'abord de mes projets,

puis se laissa convaincre par la petite pièce blanche. Chaque déjeûner

de mes bêtes me coûtait vingt-cinq centimes. Budget de bousier n'avait

jamais sans doute atteint un pareil chiffre. Or, je vois encore, je

verrai toujours Joseph qui, le matin, après le pansement du cheval,

dressait un peu la tête par-dessus le mur mitoyen des deux jardins

et, tout doucement, faisant porte-voix de la main, me criait: hé! hé!

J'accourais recevoir un plein pot de crottin. La discrétion des deux

parts était nécessaire, vous allez voir. Un jour le maître survient,

de fortune, au moment de l'opération; il s'imagine que tout son

fumier déménage par-dessus le mur et que je détourne au profit de

mes verveines et de mes narcisses ce qu'il réserve pour ses choux.

Vainement j'essaie d'expliquer la chose: mes raisons paraissent

plaisanteries. Joseph est houspillé, traité de ceci, traité de cela, et

menacé d'être congédié s'il recommence. On se le tint pour dit.

Il me restait la ressource d'aller sur la grande route cueillir

honteusement, à la dérobée, dans un cornet de papier, le pain quotidien

de mes élèves. Je l'ai fait et je n'en rougis pas. Quelquefois le

sort me favorisait: un âne apportant au marché d'Avignon les produits

maraîchers de Château-Renard ou de Barbentane, déposait son offrande

en passant devant ma porte. Telle aubaine, aussitôt recueillie,

m'enrichissait pour quelques jours. Bref, rusant, guettant, courant,

faisant de la diplomatie pour une bouse, je parvins à nourrir mes

captifs. Si le succès est attaché aux entreprises faites avec passion,

avec amour que rien ne rebute, mon expérience devait réussir; elle

ne réussit pas. Au bout de quelque temps, mes Scarabées, consumés

de nostalgie dans un espace qui ne leur permettait pas les grandes

évolutions, se laissèrent misérablement mourir sans me livrer leur

secret. Les Gymnopleures et les Onthophages répondirent mieux à mon

attente. En moment opportun, je profiterai des renseignements par eux

fournis.

[Illustration: LA VOLIÈRE]

Avec mes essais d'éducation en volière étaient menées de front les

recherches directes, dont les résultats étaient loin de ce que

je pouvais désirer. Je crus nécessaire de m'adjoindre des aides.

Précisément, une joyeuse bande d'enfants traversaient le plateau.

C'était un jeudi. Oublieux de l'école et de l'affreuse leçon, une

pomme dans une main, un morceau de pain dans l'autre, ils venaient du

village voisin, les Angles; ils s'en allaient tout là-bas gratter la

colline pelée où viennent s'amortir les balles de la garnison dans

les exercices du tir. Quelques morceaux de plomb, de la valeur d'un

petit sou peut-être pour la récolte entière, étaient le mobile de la

matinale expédition. Les fleurettes roses des géraniums émaillaient les

pelouses qui se hâtaient d'embellir un moment cette Arabie pétrée; le

motteux oreillard, mi-partie blanc et noir, ricanait en voletant d'une

pointe de rocher à l'autre; sur le seuil de terriers creusés au pied

des touffes de thym, les grillons emplissaient l'air de leur monotone

symphonie. Et les enfants étaient heureux de cette fête printanière;

plus heureux encore des richesses en perspective, du petit sou, prix

des balles trouvées, du petit sou qui leur permettrait d'acheter, le

dimanche suivant, à la marchande établie devant la porte de l'église,

deux berlingots à la menthe, deux gros berlingots de deux liards pièce.

J'aborde le plus grand, dont la mine éveillée me donne bon espoir; les

petits font cercle tout en mangeant leur pomme. J'expose la chose,

je leur montre le Scarabée sacré roulant sa boule; je leur dis que

dans cette boule, enfouie quelque part en terre, je ne sais où, doit

quelquefois se trouver une niche creuse et dans cette niche un ver. Il

s'agit, en fouillant çà et là au hasard, en surveillant les manœuvres

du Scarabée, de trouver la boule habitée par le ver. Les boules

sans ver ne doivent pas compter. Et pour les allécher par une somme

fabuleuse, qui détournât désormais au profit de mes recherches le temps

consacré à quelques liards de plomb, je promis un franc, une belle

pièce toute neuve de vingt sous, pour chaque boule habitée. A l'énoncé

de cette somme, il y eut des écarquillements d'yeux d'une adorable

naïveté. Je venais de bouleverser leurs conceptions sur le numéraire,

en cotant à ce prix fou la valeur d'un crottin. Puis, pour confirmer

le sérieux de ma proposition, quelques sous furent distribués en

manière d'arrhes. La semaine suivante, à pareil jour, à pareille heure,

je devais me retrouver aux mêmes lieux, et fidèlement remplir les

conditions du marché envers tous ceux qui auraient fait la précieuse

trouvaille. La bande bien endoctrinée, je congédiai les enfants. «C'est

pour tout de bon, disaient-ils entre eux en s'en allant; c'est pour

tout de bon! Si nous pouvions gagner une pièce chacun!» Et le cœur

gonflé de douces espérances, ils faisaient tinter les sous d'arrhes

dans le creux de la main. Les balles aplaties étaient oubliées. Je vis

les enfants se disséminer dans la plaine et chercher.

Au jour dit, la semaine d'après, je revins au plateau. Je ne doutais

pas du succès. Mes jeunes collaborateurs avaient dû parler à leurs

camarades du commerce si lucratif des pilules de bousier, et montrer

les arrhes pour convaincre les incrédules. Je trouvai, en effet, sur

les lieux un groupe plus nombreux que la première fois. A mon arrivée,

ils accoururent, mais sans élan de triomphe, sans cris de joie. Je

voyais déjà les choses prendre une mauvaise tournure. L'appréhension

n'était que trop fondée. Au sortir de l'école, à bien des reprises,

ils avaient cherché sans rien trouver de conforme à ce que je leur

avais décrit. Il me fut présenté quelques pelotes trouvées en terre

avec le Scarabée; mais c'était simplement des amas de vivres, ne

contenant pas de ver. De nouvelles explications sont données, et la

partie remise au jeudi suivant. L'insuccès fut le même. Les chercheurs

découragés n'étaient déjà plus qu'en petit nombre. Une dernière fois,

je fais appel à leur bonne volonté, toujours sans résultat. Enfin, je

dédommageai les plus zélés, ceux qui avaient tenu bon jusqu'au bout,

et le pacte fut rompu. Je ne devais compter que sur moi seul pour des

recherches qui, très simples en apparence, étaient réellement d'une

difficulté extrême.

Aujourd'hui même, après bien des années, les fouilles faites en lieux

opportuns, les occasions épiées en temps favorables ne m'ont pas

encore donné un résultat net et suivi. J'en suis réduit à raccorder

entre elles des observations tronquées, et à combler les lacunes par

l'analogie. Le peu que j'ai vu, combiné avec les renseignements que

m'ont donné en volière d'autres bousiers, Gymnopleures, Copris et

Onthophages, se résume dans l'exposé suivant:

La boule destinée à l'œuf ne se confectionne pas en public, dans le

pêle-mêle du chantier d'exploitation. C'est une œuvre d'art et de haute

patience, qui demande recueillement et soins minutieux, impossibles au

sein de la foule. On entre en loge pour méditer ses plans et se mettre

à l'ouvrage. La mère se creuse donc un terrier à un décimètre ou deux

dans le sable. C'est une assez vaste salle communiquant au dehors

par une galerie bien moindre en diamètre. L'insecte y introduit des

matériaux de choix, roulés sans doute sous forme de pilule. Les voyages

doivent être multiples, car, sur la fin du travail, le contenu de la

loge est hors de proportion avec la porte d'entrée et ne pourrait être

emmagasiné en une seule fois. J'ai en mémoire un Copris espagnol qui,

au moment de ma visite, achevait une pelote de la grosseur d'une orange

au fond d'un terrier ne communiquant au dehors que par une galerie

où le doigt pouvait tout juste passer. Il est vrai que les Copris ne

roulent pas de pilules et ne font pas de longues pérégrinations pour

transporter les vivres au logis. Ils creusent directement un puits

sous l'ordure; et, brassée par brassée, ils entraînent à reculons la

matière au fond du souterrain. La facilité de l'approvisionnement et

la sécurité du travail, sous l'abri de la bouse, favorisent des goûts

luxueux, qu'on ne peut trouver, au même degré, chez les bousiers

adonnés à la rude profession de rouleurs de pilules; cependant, pour

peu qu'il y revienne à deux ou trois fois, le Scarabée sacré peut

s'amasser des richesses que jalouserait le Copris espagnol.

Ce ne sont encore là que des matériaux bruts, amalgamés au hasard. Un

triage minutieux est tout d'abord à faire: ceci, le plus fin, pour

les couches internes dont la larve doit se nourrir; cela, le plus

grossier, pour les couches externes non destinées à l'alimentation et

faisant seulement office de coque protectrice. Puis, autour d'une niche

centrale qui reçoit l'œuf, il faut disposer les matériaux, assise par

assise, d'après l'ordre décroissant de leur finesse et de leur valeur

nutritive; il faut donner consistance aux couches, les faire adhérer

l'une à l'autre; enfin, feutrer les brins filamenteux des dernières,

qui doivent protéger le tout. Comment, dans une complète obscurité, au

fond d'un terrier qui, encombré de vivres, laisse à peine la place pour

se mouvoir, le Scarabée vient-il à bout d'œuvre pareille, lui si gauche

d'allures, si raide de mouvements? Quand je songe à la délicatesse

du travail accompli et aux grossiers outils de l'ouvrier, pattes

anguleuses bonnes pour éventrer le sol et au besoin le tuf, l'idée me

vient d'un éléphant qui s'aviserait de tisser de la dentelle. Explique

qui voudra ce miracle de l'industrie maternelle: quant à moi, j'y

renonce, d'autant plus qu'il ne m'a pas été donné de voir l'artiste en

ses fonctions. Bornons-nous à décrire le chef-d'œuvre.

La pilule où l'œuf est renfermé a généralement le volume d'une moyenne

pomme. Au centre est une niche ovalaire d'un centimètre environ de

diamètre. Sur le fond est fixé verticalement l'œuf, cylindrique,

arrondi aux deux bouts, d'un blanc jaunâtre, du volume à peu près

d'un grain de froment, mais plus court. La paroi de la niche est

crépie d'une matière brune verdâtre, luisante, demi-fluide, vraie

crème stercorale destinée aux premières bouchées de la larve. Pour cet

aliment raffiné, la mère cueillerait-elle la quintessence de l'ordure?

L'aspect du mets me dit autre chose, et m'affirme que c'est là une

purée élaborée dans l'estomac maternel. Le pigeon ramollit le grain

dans son jabot et le convertit en une sorte de laitage qu'il dégorge

ensuite à sa couvée. Selon toute apparence, le bousier a les mêmes

tendresses: il digère à demi des aliments de choix et les dégorge en

une fine bouillie, dont il enduit la paroi de la niche où l'œuf est

déposé. A son éclosion, la larve trouve de la sorte une nourriture de

digestion facile, qui lui fortifie rapidement l'estomac et lui permet

d'attaquer les couches sous-jacentes, auxquelles manque ce raffinement

de préparation. Sous l'enduit demi-fluide est une pulpe de choix,

compacte, homogène, d'où tout brin filandreux est exclu. Par delà

viennent des assises grossières, où les fibres végétales abondent;

enfin l'extérieur de la pelote est composé des matériaux les plus

communs, mais tassés, feutrés en coque résistante.

Un changement progressif dans le régime alimentaire est ici manifeste.

En sortant de l'œuf, le tout débile vermisseau lèche la fine purée

sur les murs de sa loge. Il y en a peu, mais c'est fortifiant et de

haute valeur nutritive. A la bouillie de la tendre enfance succède

la pâtée du nourrisson sevré, pâtée intermédiaire entre les exquises

délicatesses du début et la nourriture grossière de la fin. La couche

en est épaisse et suffisante pour faire du vermisseau un robuste ver.

Mais alors aux forts la nourriture des forts, le pain d'orge avec

ses arêtes, le crottin naturel plein d'aiguilles de foin. La larve

en est surabondamment approvisionnée; et toute sa croissance prise,

il lui reste une couche formant cloison autour d'elle. La capacité

de l'habitacle s'est agrandie à mesure que grossissait l'habitant,

nourri de la substance même des murailles; la petite niche primitive

à parois très épaisses est maintenant une grande cellule à parois de

quelques millimètres d'épaisseur; les assises intérieures de la maison

sont devenues larve, nymphe ou Scarabée suivant l'époque. Finalement

la pilule est une solide coque, abritant dans sa loge spacieuse le

mystérieux travail de la métamorphose.

Pour continuer, les observations me manquent: mes actes de l'état-civil

du Scarabée sacré s'arrêtent à l'œuf. Je n'ai pas vu la larve qui,

du reste, est connue et décrite dans les auteurs[4]; je n'ai pas vu

davantage l'insecte parfait encore renfermé dans la chambre de sa

pilule, avant toute pratique des fonctions de rouleur et de fouisseur.

Et c'est précisément là ce que j'aurais surtout désiré voir. J'aurais

voulu trouver le bousier dans sa loge natale, récemment transfiguré,

novice de tout travail, pour examiner la main de l'ouvrier avant sa

mise à l'ouvrage. La raison de ce souhait, la voici:

[Illustration: Onitis olivieri.]

Les insectes ont chaque patte terminée par une sorte de doigt ou tarse,

comme on l'appelle, composé d'une suite de fines pièces que l'on

pourrait comparer aux phalanges de nos doigts. Un ongle en croc termine

le tout. Un doigt à chaque patte, telle est la règle; et ce doigt, du

moins pour les Coléoptères supérieurs, notamment pour les bousiers,

comprend cinq phalanges ou articles. Or, par une exception bien

étrange, les Scarabées sont privés de tarses aux pattes antérieures,

tandis qu'ils en possèdent de fort bien conformés, avec cinq articles,

aux deux autres paires. Ils sont manchots, estropiés: ils manquent,

aux membres de devant, de ce qui, dans l'insecte, représente fort

grossièrement notre main. Pareille anomalie se retrouve chez les Onitis

et les Bubas, également de la famille des bousiers. L'entomologie a

depuis longtemps enregistré ce curieux fait sans pouvoir en donner

une satisfaisante explication. L'animal est-il manchot de naissance;

vient-il au monde sans doigts aux membres antérieurs? Ou bien est-ce

par accident qu'il les perd une fois qu'il se livre à ses travaux

pénibles?

[4] Voir _Mulsant_, Coléoptères de France, Lamellicornes.

Aisément on concevrait pareille mutilation comme une suite de la rude

besogne de l'insecte. Fouiller, creuser, râteler, dépecer tantôt dans

le gravier du sol, tantôt dans la masse filandreuse du crottin, n'est

pas œuvre où des organes aussi délicats que les tarses puissent être

engagés sans péril. Circonstance plus grave encore: quand l'insecte

roule à reculons sa pilule, la tête en bas, c'est par l'extrémité des

pattes antérieures qu'il prend appui sur le terrain. Que pourraient

devenir dans ce continuel frottement contre les rudesses du sol les

faibles doigts de l'insecte, aussi menus qu'un bout de fil? Inutiles,

pur embarras, un jour ou l'autre ils devraient disparaître, écrasés,

arrachés, usés au milieu de mille accidents. A manier de lourds outils,

à soulever de pesants fardeaux, nos ouvriers, trop souvent, hélas!

s'estropient; ainsi s'estropierait le Scarabée en roulant sa pelote,

faix énorme pour lui. Ses bras manchots seraient noble certificat,

attestant vie laborieuse.

[Illustration: Scarabée à large cou.]

Mais ici des doutes sérieux aussitôt surviennent. Ces mutilations, si

elles sont en réalité accidentelles et la conséquence d'un pénible

travail, doivent être l'exception et non la règle. De ce qu'un ouvrier,

de ce que plusieurs ouvriers auront la main broyée dans les engrenages

d'une machine, ce n'est pas à dire que tous les autres seront aussi

manchots. Si le Scarabée souvent, très souvent même, perd les doigts

antérieurs à son métier de rouleur de pilules, quelques-uns au moins

doivent se trouver qui, plus heureux ou plus adroits, ont conservé

leurs tarses. Consultons donc les faits. J'ai observé en très grand

nombre les espèces de Scarabées qui habitent la France: le _Scarabée

sacré_, commun en Provence; le _Scarabée semi-ponctué_, qui s'éloigne

peu de la mer et fréquente les plages sablonneuses de Cette, de

Palavas et du golfe Juan; enfin le _Scarabée à large cou_, beaucoup

plus répandu que les deux autres et qui remonte la vallée du Rhône au

moins jusqu'à Lyon. Enfin mes observations ont porté sur une espèce

africaine, le _Scarabée à cicatrices_, recueilli aux environs de

Constantine. Eh bien, le manque de tarses aux pattes antérieures s'est

trouvé, pour les quatre espèces, un fait constant, sans exception

aucune, du moins dans la limite de mes observations. Le Scarabée serait

donc manchot d'origine; ce serait chez lui particularité naturelle et

non accident.

Souvenirs entomologiques · 第 2 / 23 段