A tout instant des scènes se passent dans le genre de celle-

Au lecteur

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originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.

La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.

SOUVENIRS

ENTOMOLOGIQUES

(PREMIÈRE SÉRIE)

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_30 ex. sur papier des Manufactures Impériales du Japon,

numérotés de 1 à 30._

_80 ex. sur papier de Hollande de Van Gelder Zonen,

numérotés de 31 à 110._

J.-H. FABRE

SOUVENIRS

ENTOMOLOGIQUES

(PREMIÈRE SÉRIE)

ÉTUDES SUR L'INSTINCT ET LES MŒURS DES INSECTES

ÉDITION DÉFINITIVE ILLUSTRÉE

DIXIÈME MILLE

[Illustration]

PARIS

LIBRAIRIE DELAGRAVE

15, RUE SOUFFLOT, 15

MDCCCCXXIII

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation

réservés pour tous pays.

PRÉFACE

_Je dois me résoudre à donner au public une édition définitive de mes_

Souvenirs Entomologiques.

_Brisé par l'âge et privé de tous mes moyens de travail par le déclin

de mes forces, l'affaiblissement de ma vue et la presque impossibilité

de me mouvoir, je me sens incapable, même en supposant que ma vie se

prolonge, de plus rien y ajouter désormais._

_Le premier volume de cet ouvrage a paru en 1879 et le dixième et

dernier en 1910. Les deux études isolées qui ont été récemment

publiées,_ le Ver luisant _et_ la Chenille du chou _,devaient former

les premières assises du onzième volume que je n'ai pu encore

qu'ébaucher._

_Pendant cette longue période de près de quarante ans, de nombreux

travaux se sont multipliés sur ces importantes questions, auxquelles

j'ai été un des premiers à ouvrir la voie; mais aucun fait, à ma

connaissance, n'est venu ébranler la solidité de mes observations sur

les instincts, tout au moins dans leurs conclusions essentielles._

_Le Transformisme, en particulier, qui croyait expliquer, par

l'intervention de l'intelligence, un grand nombre d'actions accomplies

par les insectes, ne semble avoir justifié en rien ses prétentions. Le

domaine de l'Instinct est régi par des lois qui échappent à toutes nos

théories._

_C'est donc avec les mêmes convictions inébranlables que je maintiens

les idées que je n'ai cessé de soutenir et de défendre._

_Dans cette nouvelle édition, pour laquelle mon éditeur n'a rien voulu

épargner, je me suis appliqué, de concert avec mon fils, Paul Fabre,

à combler une lacune qu'on avait reprochée aux éditions précédentes.

Celle-ci sera enrichie de près de 200 planches photographiques

représentant la plus grande partie des personnages et des scènes

qui font l'objet de ces études. La plupart ont été prises sur le

vif, exactement d'après nature. Pour un petit nombre d'entre elles,

cependant, il a dû être procédé à de véritables reconstitutions. Il y a

certains sujets, en effet, qu'il eut été de la plus grande difficulté

de photographier directement dans la nature, par exemple le Cerceris

géant, qu'il ne m'a plus été donné de revoir depuis mes premières

investigations. Pour ceux-ci, je me suis attaché à les replacer, avec

toute l'exactitude du souvenir, dans la vérité de leur milieu et de

leurs habitudes, de telle façon que le lecteur aura du moins l'illusion

la plus complète de la réalité._

_Enfin, le plus dévoué des disciples, mon historiographe et mon ami, le

Dr G.-V. Legros, a pris à tâche de compléter l'ouvrage par un Index,

travail considérable qui permettra au lecteur de trouver d'emblée tous

les renseignements qu'il pourra désirer et qui constituera un véritable

répertoire analytique des_ Souvenirs Entomologiques _.Un simple coup

d'œil jeté sur ce vaste tableau d'ensemble fera voir, en même temps,

que d'inductions et de déductions, que de relations à n'en plus finir,

il est possible de tirer de l'étude approfondie de la petite bête._

_C'est avec regret que je me vois contraint d'interrompre ces études,

qui ont été l'unique consolation de ma vie. Le monde de la Bête est un

des plus fertiles en contemplations de toutes sortes et, s'il m'était

donné de retrouver un reste d'énergie, dussé-je même revivre encore

plusieurs longues existences, jamais je n'arriverais à en épuiser

l'intérêt._

J.-H. FABRE

_Les dessins schématiques d'insectes, qui accompagnent le texte de la

présente édition, ont été exécutés soit à la grandeur naturelle, soit

avec réduction et, dans ce cas, l'échelle qui figure sur le dessin

indique les proportions de cette réduction._

_L'Édition Définitive Illustrée des_ Souvenirs Entomologiques _comportera

dix séries formant un volume chacune; un onzième volume

sera consacré à l'Index._

(N. des É.)

I

LE SCARABÉE SACRÉ

Les choses se passèrent ainsi. Nous étions cinq ou six: moi le plus

vieux, leur maître, mais encore plus leur compagnon et leur ami; eux,

jeunes gens à cœur chaleureux, à riante imagination, débordant de cette

sève printanière de la vie qui nous rend si expansifs et si désireux de

connaître. Devisant de choses et autres, par un sentier bordé d'hyèbles

et d'aubépines, où déjà la Cétoine dorée s'enivrait d'amères senteurs

sur les corymbes épanouis, on allait voir si le Scarabée sacré avait

fait sa première apparition au plateau sablonneux des Angles[1], et

roulait sa pilule de bouse, image du monde pour la vieille Égypte;

on allait s'informer si les eaux vives de la base de la colline

n'abritaient point, sous leur tapis de lentilles aquatiques, de jeunes

Tritons, dont les branchies ressemblent à de menus rameaux de corail;

si l'Épinoche, l'élégant petit poisson des ruisselets, avait mis sa

cravate de noces, azur et pourpre; si, de son aile aiguë, l'Hirondelle,

nouvellement arrivée, effleurait la prairie, pourchassant les Tipules,

qui sèment leurs œufs en dansant; si, sur le seuil d'un terrier creusé

dans le grès, le Lézard ocellé étalait au soleil sa croupe constellée

de taches bleues; si la Mouette rieuse, venue de la mer à la suite des

légions de poissons qui remontent le Rhône pour frayer dans ses eaux,

planait par bandes sur le fleuve en jetant par intervalles son cri

pareil à l'éclat de rire d'un maniaque; si... mais tenons-nous en là;

pour abréger, disons que, gens simples et naïfs, prenant un vif plaisir

à vivre avec les bêtes, nous allions passer une matinée à la fête

ineffable du réveil de la vie au printemps.

[1] Village du Gard, en face d'Avignon.

Les événements répondirent à nos espérances. L'Épinoche avait fait

sa toilette; ses écailles eussent fait pâlir l'éclat de l'argent; sa

gorge était frottée du plus vif vermillon. A l'approche de l'aulastome,

grosse sangsue noire mal intentionnée, sur le dos, sur les flancs, ses

aiguillons brusquement se dressaient, comme poussés par un ressort.

Devant cette attitude déterminée, le bandit se laisse honteusement

couler parmi les herbages. La gent béate des Mollusques, Planorbes,

Physes, Limnées, humait l'air à la surface des eaux. L'Hydrophile et sa

hideuse larve, pirates des mares, tantôt à l'un, tantôt à l'autre en

passant tordaient le cou. Le stupide troupeau ne paraissait pas même

s'en apercevoir. Mais laissons les eaux de la plaine et gravissons la

falaise qui nous sépare du plateau. Là-haut, des moutons pâturent, des

chevaux s'exercent aux courses prochaines, tous distribuant la manne

aux bousiers en liesse.

Voici à l'œuvre les Coléoptères vidangeurs à qui est dévolue la haute

mission d'expurger le sol de ses immondices. On ne se lasserait pas

d'admirer la variété d'outils dont ils sont munis, soit pour remuer

la matière stercorale, la dépecer, la façonner, soit pour creuser de

profondes retraites où ils doivent s'enfermer avec leur butin. Cet

outillage est comme un musée technologique, où tous les instruments

de fouille seraient représentés. Il y a là des pièces qui semblent

imitées de celles de l'industrie humaine; il y en a d'autres d'un type

original, où nous pourrions nous-mêmes prendre modèle pour de nouvelles

combinaisons.

[Illustration: Copris lunaire. Bubas bubale. Minotaure typhée.]

[Illustration: Onthophage taureau.]

Le Copris espagnol porte sur le front une vigoureuse corne, pointue

et recourbée en arrière, pareille à la longue branche d'un pic.

A semblable corne, le Copris lunaire adjoint deux fortes pointes

taillées en soc de charrue, issues du thorax; et, entre les deux,

une protubérance à arête vive faisant office de large racloir. Le

Bubas bubale et le Bubas bison, tous les deux confinés aux bords de

la Méditerranée, sont armés sur le front de deux robustes cornes

divergentes, entre lesquelles s'avance un soc horizontal fourni par le

corselet. Le Minotaure typhée porte, sur le devant du thorax, trois

pointes d'araire, parallèles et dirigées en avant, les latérales plus

longues, la médiane plus courte. L'Onthophage taureau a pour outil

deux pièces longues et courbes qui rappellent les cornes d'un taureau;

l'Onthophage fourchu a pour sa part une fourche à deux branches,

dressées d'aplomb sur sa tête aplatie. Le moins avantagé est doué,

tantôt sur la tête, tantôt sur le corselet, de tubercules durs, outils

obtus que la patience de l'insecte sait toutefois très bien utiliser.

Tous sont armés de la pelle, c'est-à-dire qu'ils ont la tête large,

plate et à bord tranchant; tous font usage du râteau, c'est-à-dire

qu'ils recueillent avec leurs pattes antérieures dentelées.

[Illustration: Géotrupe hypocrite.]

Comme dédommagement à sa besogne ordurière, plus d'un exhale l'odeur

forte du musc, et brille sous le ventre du reflet des métaux polis.

Le Géotrupe hypocrite a par dessous l'éclat du cuivre et de l'or;

le Géotrupe stercoraire a le ventre d'un violet améthyste. Mais, en

général, leur coloration est le noir. C'est aux régions tropicales

qu'appartiennent les bousiers splendidement costumés, véritables bijoux

vivants. Sous les bouses de chameau, la Haute-Égypte nous présenterait

tel Scarabée qui rivalise avec le vert éclatant de l'émeraude; la

Guyane, le Brésil, le Sénégal, nous montreraient tels Copris d'un rouge

métallique aussi riche que celui du cuivre, aussi vif que celui du

rubis. Si cet écrin de l'ordure nous manque, les bousiers de nos pays

ne sont pas moins remarquables par leurs mœurs.

Quel empressement autour d'une même bouse! Jamais aventuriers accourus

des quatre coins du monde n'ont mis telle ferveur à l'exploitation d'un

placer californien. Avant que le soleil soit devenu trop chaud, ils

sont là par centaines, grands et petits, pêle-mêle, de toute espèce, de

toute forme, de toute taille, se hâtant de se tailler une part dans le

gâteau commun. Il y en a qui travaillent à ciel ouvert, et ratissent

la surface; il y en a qui s'ouvrent des galeries dans l'épaisseur même

du monceau, à la recherche des filons de choix; d'autres exploitent

la couche inférieure pour enfouir sans délai leur butin dans le

sol sous-jacent; d'autres, les plus petits, émiettent à l'écart un

lopin éboulé des grandes fouilles de leurs forts collaborateurs.

Quelques-uns, les nouveaux venus et les plus affamés sans doute,

consomment sur place; mais le plus grand nombre songe à se faire un

avoir qui lui permette de couler de longs jours dans l'abondance, au

fond d'une sûre retraite. Une bouse, fraîche à point, ne se trouve pas

quand on veut au milieu des plaines stériles du thym; telle aubaine

est une vraie bénédiction du ciel; les favorisés du sort ont seuls un

pareil lot. Aussi les richesses d'aujourd'hui sont-elles prudemment

mises en magasin. Le fumet stercoraire a porté l'heureuse nouvelle à un

kilomètre à la ronde, et tous sont accourus s'amasser des provisions.

Quelques retardataires arrivent encore, au vol ou pédestrement.

Quel est celui-ci qui trottine vers le monceau, craignant d'arriver

trop tard? Ses longues pattes se meuvent avec une brusque gaucherie,

comme poussées par une mécanique que l'insecte aurait dans le ventre;

ses petites antennes rousses épanouissent leur éventail, signe

d'inquiète convoitise. Il arrive, il est arrivé, non sans culbuter

quelques convives. C'est le Scarabée sacré, tout de noir habillé,

le plus gros et le plus célèbre de nos bousiers. Le voilà attablé,

côte à côte avec ses confrères, qui, du plat de leurs larges pattes

antérieures, donnent à petits coups la dernière façon à leur boule,

ou bien l'enrichissent d'une dernière couche avant de se retirer et

d'aller jouir en paix du fruit de leur travail. Suivons dans toutes ses

phases la confection de la fameuse boule.

Le chaperon, c'est-à-dire le bord de la tête, large et plate, est

crénelé de six dentelures angulaires rangées en demi-cercle. C'est là

l'outil de fouille et de dépècement, le râteau qui soulève et rejette

les fibres végétales non nutritives, va au meilleur, le ratisse et le

rassemble. Un choix est ainsi fait, car pour ces fins connaisseurs,

ceci vaut mieux que cela; choix par à peu près, si le Scarabée s'occupe

de ses propres victuailles, mais d'une scrupuleuse rigueur s'il faut

confectionner la boule maternelle, creusée d'une niche centrale où

l'œuf doit éclore. Alors tout brin fibreux est soigneusement rejeté, et

la quintessence stercoraire seule cueillie pour bâtir la couche interne

de la cellule. A sa sortie de l'œuf, la jeune larve trouve ainsi, dans

la paroi même de sa loge, un aliment raffiné qui lui fortifie l'estomac

et lui permet d'attaquer plus tard les couches externes et grossières.

[Illustration: Scarabée sacré.]

Pour ses besoins à lui, le Scarabée est moins difficile, et se

contente d'un triage en gros. Le chaperon dentelé éventre donc et

fouille, élimine et rassemble un peu au hasard. Les jambes antérieures

concourent puissamment à l'ouvrage. Elles sont aplaties, courbées en

arc de cercle, relevées de fortes nervures et armées en dehors de cinq

robustes dents. Faut-il faire acte de force, culbuter un obstacle, se

frayer une voie au plus épais du monceau, le bousier joue des coudes,

c'est-à-dire qu'il déploie de droite et de gauche ses jambes dentelées,

et d'un vigoureux coup de râteau déblaie une demi-circonférence. La

place faite, les mêmes pattes ont un autre genre de travail: elles

recueillent par brassées la matière râtelée par le chaperon et la

conduisent sous le ventre de l'insecte, entre les quatre pattes

postérieures. Celles-ci sont conformées pour le métier de tourneur.

Leurs jambes, surtout celles de la dernière paire, sont longues et

fluettes, légèrement courbées en arc et terminées par une griffe très

aiguë. Il suffit de les voir pour reconnaître en elles un compas

sphérique, qui, dans ses branches courbes, enlace un corps globuleux

pour en vérifier, en corriger la forme. Leur rôle est, en effet, de

façonner la boule.

Brassée par brassée, la matière s'amasse sous le ventre, entre les

quatre jambes, qui, par une simple pression, lui communiquent leur

propre courbure et lui donnent une première façon. Puis, par moments,

la pilule dégrossie est mise en branle entre les quatre branches du

double compas sphérique; elle tourne sous le ventre du bousier et se

perfectionne par la rotation. Si la couche superficielle manque de

plasticité et menace de s'écailler, si quelque point trop filandreux

n'obéit pas à l'action du tour, les pattes antérieures retouchent les

endroits défectueux; à petits coups de leurs larges battoirs, elles

tapent la pilule pour faire prendre corps à la couche nouvelle et

emplâtrer dans la masse les brins récalcitrants.

Par un soleil vif, quand l'ouvrage presse, on est émerveillé de la

fébrile prestesse du tourneur. Aussi la besogne marche-t-elle vite:

c'était tantôt une maigre pilule, c'est maintenant une bille de la

grosseur d'une noix, ce sera tout à l'heure une boule de la grosseur

d'une pomme. J'ai vu des goulus en confectionner de la grosseur du

poing. Voilà certes sur la planche du pain pour quelques jours.

[Illustration: LE SCARABÉE SACRÉ (Le chantier)]

Les provisions sont faites; il s'agit maintenant de se retirer de

la mêlée et d'acheminer les vivres en lieu opportun. Là commencent

les traits de mœurs les plus frappants du Scarabée. Sans délai, le

bousier se met en route; il embrasse la sphère de ses deux longues

jambes postérieures, dont les griffes terminales, implantées dans la

masse, servent de pivots de rotation; il prend appui sur les jambes

intermédiaires, et faisant levier avec les brassards dentelés des

pattes de devant, qui tour à tour pressent sur le sol, il progresse

à reculons avec sa charge, le corps incliné, la tête en bas,

l'arrière-train en haut. Les pattes postérieures, organe principal de

la mécanique, sont dans un mouvement continuel; elles vont et viennent,

déplaçant la griffe pour changer l'axe de rotation, maintenir la

charge en équilibre et la faire avancer par les poussées alternatives

de droite et de gauche. A tour de rôle, la boule se trouve de la

sorte en contact avec le sol par tous les points de sa surface, ce qui

la perfectionne dans sa forme et donne consistance égale à sa couche

extérieure par une pression uniformément répartie.

Et hardi! Ça va, ça roule; on arrivera, non sans encombre cependant.

Voici un premier pas difficile: le bousier s'achemine en travers d'un

talus, et la lourde masse tend à suivre la pente; mais l'insecte, pour

des motifs à lui connus, préfère croiser cette voie naturelle, projet

audacieux dont l'insuccès dépend d'un faux pas, d'un grain de sable

troublant l'équilibre. Le faux pas est fait, la boule roule au fond

de la vallée; l'insecte, culbuté par l'élan de la charge, gigotte, se

remet sur ses jambes et accourt s'atteler. La mécanique fonctionne de

plus belle.--Mais prends donc garde, étourdi; suis le creux du vallon,

qui t'épargnera peine et mésaventure; le chemin y est bon, tout uni;

ta pilule y roulera sans effort.--Eh bien, non: l'insecte se propose

de remonter le talus qui lui a été fatal. Peut-être lui convient-il

de regagner les hauteurs. A cela je n'ai rien à dire; l'opinion du

Scarabée est plus clairvoyante que la mienne sur l'opportunité de se

tenir en haut lieu.--Prends au moins ce sentier, qui, par une pente

douce, te conduira là-haut.--Pas du tout, s'il se trouve à proximité

quelque talus bien raide, impossible à remonter, c'est celui-là que

l'entêté préfère. Alors commence le travail de Sisyphe. La boule,

fardeau énorme, est péniblement hissée, pas à pas, avec mille

précautions, à une certaine hauteur, toujours à reculons. On se demande

par quel miracle de statique une telle masse peut être retenue sur la

pente. Ah! un mouvement mal combiné met à néant tant de fatigue: la

boule dévale entraînant avec elle le Scarabée. L'escalade est reprise,

bientôt suivie d'une nouvelle chute. La tentative recommence, mieux

conduite cette fois aux passages difficiles; une maudite racine de

gramen, cause des précédentes culbutes, est prudemment tournée. Encore

un peu, et nous y sommes; mais doucement, tout doucement. La rampe est

périlleuse et un rien peut tout compromettre. Voilà que la jambe glisse

sur un gravier poli. La boule redescend pêle-mêle avec le bousier. Et

celui-ci de recommencer avec une opiniâtreté que rien ne lasse. Dix

fois, vingt fois, il tentera l'infructueuse escalade, jusqu'à ce que

son obstination ait triomphé des obstacles, ou que, mieux avisé et

reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il adopte le chemin en plaine.

Le Scarabée ne travaille pas toujours seul au charroi de la précieuse

pilule: fréquemment, il s'adjoint un confrère; ou, pour mieux dire,

c'est le confrère qui s'adjoint. Voici comment d'habitude se passe la

chose.--Sa boule préparée, un bousier sort de la mêlée et quitte le

chantier, poussant à reculons son butin. Un voisin, des derniers venus,

et dont la besogne est à peine ébauchée, brusquement laisse là son

travail et court à la boule roulante, prêter main forte à l'heureux

propriétaire, qui paraît accepter bénévolement le secours. Désormais,

les deux compagnons travaillent en associés. A qui mieux mieux, ils

acheminent la pilule en lieu sûr. Y a-t-il eu pacte, en effet, sur

le chantier, convention tacite de se partager le gâteau? Pendant que

l'un pétrissait et façonnait la boule, l'autre ouvrait-il de riches

filons pour en extraire des matériaux de choix et les adjoindre aux

provisions communes? Je n'ai jamais surpris pareille collaboration;

j'ai toujours vu chaque bousier exclusivement occupé de ses propres

affaires sur les lieux d'exploitation. Donc, pour le dernier venu,

aucun droit acquis.

Serait-ce alors une association des deux sexes, un couple qui va se

mettre en ménage? Quelque temps, je l'ai cru. Les deux bousiers,

l'un par devant, l'autre par derrière, poussant d'un même zèle la

lourde pelote, me rappelaient certains couplets que moulinaient dans

le temps les orgues de Barbarie. «Pour monter notre ménage, hélas!

comment ferons-nous.--Toi devant et moi derrière, nous pousserons le

tonneau.»--De par le scalpel, il m'a fallu renoncer à cette idylle de

famille. Chez les Scarabées, les deux sexes ne se distinguent l'un de

l'autre par aucune différence extérieure. J'ai donc soumis à l'autopsie

les deux bousiers occupés au charroi d'une même boule; et, très

souvent, ils se sont trouvés du même sexe.

Ni communauté de famille, ni communauté de travail. Quelle est alors la

raison d'être de l'apparente société? C'est tout simplement tentative

de rapt. L'empressé confrère, sous le fallacieux prétexte de donner un

coup de main, nourrit le projet de détourner la boule à la première

occasion. Faire sa pilule au tas demande fatigue et patience; la

piller quand elle est faite, ou du moins s'imposer comme convive,

est bien plus commode. Si la vigilance du propriétaire fait défaut,

on prendra la fuite avec le trésor; si l'on est surveillé de trop

près, on s'attable à deux, alléguant les services rendus. Tout est

profit en pareille tactique; aussi le pillage est-il exercé comme une

industrie des plus fructueuses. Les uns s'y prennent sournoisement,

comme je viens de le dire; ils accourent en aide à un confrère qui

nullement n'a besoin d'eux, et sous les apparences d'un charitable

concours, dissimulent de très indélicates convoitises. D'autres, plus

hardis peut-être, plus confiants dans leur force, vont droit au but et

détroussent brutalement.

A tout instant des scènes se passent dans le genre de celle-ci.--Un

Scarabée s'en va, paisible, tout seul, roulant sa boule, propriété

légitime, acquise par un travail consciencieux. Un autre survient au

vol, je ne sais d'où, se laisse lourdement choir, replie sous les

élytres ses ailes enfumées et, du revers de ses brassards dentés,

culbute le propriétaire, impuissant à parer l'attaque dans sa posture

d'attelage. Pendant que l'exproprié se démène et se remet sur jambes,

l'autre se campe sur le haut de la boule, position la plus avantageuse

pour repousser l'assaillant. Les brassards pliés sous la poitrine et

prêt à la riposte, il attend les événements. Le volé tourne autour de

la pelote, cherchant un point favorable pour tenter l'assaut; le voleur

pivote sur le dôme de la citadelle et constamment lui fait face. Si

le premier se dresse pour l'escalade, le second lui détache un coup

de bras qui l'étend sur le dos. Inexpugnable du haut de son fort,

l'assiégé déjouerait indéfiniment les tentatives de son adversaire si

celui-ci ne changeait de tactique pour rentrer en possession de son

bien. La sape joue pour faire crouler la citadelle avec la garnison.

La boule, inférieurement ébranlée, chancelle et roule, entraînant avec

elle le bousier pillard, qui s'escrime de son mieux pour se maintenir

au-dessus. Il y parvient, mais non toujours, par une gymnastique

précipitée qui lui fait gagner en altitude ce que la rotation du

support lui fait perdre. S'il est mis à pied par un faux mouvement, les

chances s'égalisent et la lutte tourne au pugilat. Voleur et volé se

prennent corps à corps, poitrine contre poitrine. Les pattes s'emmêlent

et se démêlent, les articulations s'enlacent, les armures de corne se

choquent ou grincent avec le bruit aigre d'un métal limé. Puis celui

des deux qui parvient à renverser sur le dos son adversaire et à se

dégager, à la hâte prend position sur le haut de la boule. Le siège

recommence, tantôt par le pillard, tantôt par le pillé, suivant que

l'ont décidé les chances de la lutte corps à corps. Le premier, hardi

flibustier sans doute et coureur d'aventures, fréquemment a le dessus.

Alors, après deux ou trois défaites, l'exproprié se lasse et revient

philosophiquement au tas pour se confectionner une nouvelle pilule.

Quant à l'autre, toute crainte de surprise dissipée, il s'attelle et

pousse où bon lui semble la boule conquise. J'ai vu parfois survenir un

troisième larron qui volait le voleur. En conscience, je n'en étais pas

fâché.

Vainement, je me demande quel est le Proudhon qui a fait passer dans

les mœurs du Scarabée l'audacieux paradoxe: «_La propriété, c'est le

vol_»; quel est le diplomate qui a mis en honneur chez les bousiers

la sauvage proposition: «_La force prime le droit_». Les données

me manquent pour remonter aux causes de ces spoliations passées en

habitude, de cet abus de la force pour la conquête d'un crottin; tout

ce que je peux affirmer, c'est que le larcin est, parmi les Scarabées,

d'un usage général. Ces rouleurs de bouse se pillent entre eux avec un

sans-gêne dont je ne connais pas d'autre exemple aussi effrontément

caractérisé. Je laisse aux observateurs futurs le soin d'élucider ce

curieux problème de la psychologie des bêtes, et je reviens aux deux

associés roulant de concert leur pilule.

Mais, d'abord, dissipons une erreur qui a cours dans les livres. Je

lis dans le magnifique ouvrage de M. Émile Blanchard, _Métamorphoses,

Mœurs et Instincts des Insectes_, le passage suivant: «Notre insecte

se trouve parfois arrêté par un obstacle insurmontable, la boule est

tombée dans un trou. C'est ici qu'apparaît chez l'Ateuchus[2] une

intelligence de la situation vraiment étonnante, et une facilité de

communication entre les individus de la même espèce plus surprenante

encore. L'impossibilité de franchir l'obstacle avec la boule étant

reconnue, l'Ateuchus semble l'abandonner, il s'envole au loin. Si vous

êtes suffisamment doué de cette grande et noble vertu qu'on appelle la

patience, demeurez près de cette boule laissée à l'abandon: au bout de

quelque temps, l'Ateuchus reviendra à cette place, et il n'y reviendra

pas seul; il sera suivi de deux, trois, quatre, cinq compagnons qui,

s'abattant tous à l'endroit désigné, mettent leurs efforts en commun

pour enlever le fardeau. L'Ateuchus a été chercher du renfort, et voilà

comment, au milieu des champs arides, il est si ordinaire de voir

plusieurs Ateuchus réunis pour le transport d'une seule boule.»

[2] Les Scarabées portent aussi le nom d'Ateuchus.

--Je lis enfin dans le _Magasin d'entomologie_ d'Illiger:

--«Un Gymnopleure pilulaire[3] en construisant la boule de fiente

destinée à renfermer ses œufs, la fit rouler dans un trou, d'où il

s'efforça pendant longtemps de la tirer tout seul. Voyant qu'il

perdait son temps en vains efforts, il courut à un tas de fumier

voisin chercher trois individus de son espèce, qui, unissant leurs

forces aux siennes, parvinrent à retirer la boule de la cavité où

elle était tombée, puis retournèrent à leur fumier continuer leurs

travaux.»

[3] Le Gymnopleure pilulaire est un bousier assez voisin du Scarabée

mais de plus petite taille. Il roule comme lui des pilules de bouse

ainsi que l'indique son nom. Le Gymnopleure est répandu partout, même

dans le nord; tandis que le Scarabée sacré ne s'écarte guère des

bords de la Méditerranée.

[Illustration: Gymnopleure pilulaire.]

J'en demande bien pardon à mon illustre maître, M. Blanchard, mais

certainement, les choses ne se passent pas ainsi. D'abord les deux

récits sont tellement conformes, qu'ils ont sans doute chacun même

origine. Illiger, sur une observation trop peu suivie pour mériter

confiance aveugle, a mis en avant l'aventure de son Gymnopleure; et

le même fait a été répété pour les Scarabées, parce que, en effet, il

est très commun de voir deux de ces insectes occupés en commun soit à

faire rouler une pilule, soit à la retirer d'un endroit difficile. Mais

le concours de deux ne prouve en rien que le bousier dans l'embarras

soit allé requérir main forte auprès des camarades. J'ai eu, dans une

large mesure, la patience que recommande M. Blanchard; j'ai vécu de

longs jours, pourrais-je dire, en intimité avec le Scarabée sacré;

je me suis ingénié de toutes les manières pour voir clair, autant

que possible, dans ses us et coutumes et les étudier sur le vif, et

je n'ai jamais rien surpris qui, de près ou de loin, fît songer à

des compagnons appelés en aide. Comme je le relaterai bientôt, j'ai

soumis le bousier à des épreuves bien autrement sérieuses que celles

d'une cavité où la pilule aurait pu choir; je l'ai mis dans des

embarras plus graves que celui d'une pente à remonter, vrai jeu pour

le Sisyphe entêté qui semble se complaire à la rude gymnastique des

endroits déclives, comme si la pilule, en devenant de la sorte plus

ferme, gagnait ainsi en valeur; j'ai fait naître par mon artifice

des situations où l'insecte avait besoin plus que jamais de secours,

et jamais à mes yeux n'a paru quelque preuve de bons offices entre

camarades. J'ai vu des pillés, j'ai vu des pillards, et rien de plus.

Si plusieurs bousiers entouraient la même pilule, c'est qu'il y avait

bataille. Mon humble avis est donc que quelques Scarabées réunis

autour d'une même pelote dans des intentions de pillage, ont donné

lieu à ces récits de camarades appelés pour donner un coup de main.

Des observations incomplètes ont fait d'un audacieux détrousseur un

compagnon serviable, qui se dérange de son travail pour prêter un coup

d'épaule.

Ce n'est pas affaire de faible portée que d'accorder à un insecte

une intelligence de la situation vraiment étonnante, et une facilité

de communication entre individus de la même espèce plus surprenante

encore. J'insiste donc sur ce point. Comment? Un Scarabée dans la

détresse concevrait l'idée d'aller quérir de l'aide? Il s'en irait au

vol, explorant le pays tout à la ronde, pour trouver des confrères

à l'œuvre autour d'une bouse; et les trouvant, par une pantomime

quelconque, par le geste des antennes en particulier, il leur tiendrait

à peu près ce langage: «Dites donc, vous autres, ma charge a versé

là-bas dans un trou; venez m'aider à la retirer. Je vous revaudrai

cela dans l'occasion.» Et les collègues comprendraient! Et, chose non

moins forte, ils laisseraient aussitôt là leur travail, leur pilule

commencée, leur chère pilule exposée aux convoitises des autres et

certainement pillée en leur absence, pour s'en aller prêter secours

au suppliant! Tant d'abnégation me laisse d'une profonde incrédulité,

que corrobore tout ce que j'ai vu pendant des années et des années,

non dans des boîtes à collection, mais sur les lieux mêmes de travail

du Scarabée. En dehors des soins de la maternité, soins dans lesquels

il est presque toujours admirable, l'insecte, à moins qu'il ne vive en

société, comme les Abeilles, les Fourmis et les autres, ne se préoccupe

d'autre chose que de lui-même.

Mais terminons là cette digression, qu'excuse l'importance du sujet.

J'ai dit qu'un Scarabée, propriétaire d'une boule qu'il pousse à

reculons, est fréquemment rejoint par un confrère, qui accourt le

seconder dans un but intéressé, et le piller si l'occasion s'en

présente. Appelons associés, bien que ce ne soit pas là le mot propre,

les deux collaborateurs, dont l'un s'impose et dont l'autre, peut-être,

n'accepte des offices étrangers que crainte d'un mal pire. La rencontre

est d'ailleurs des plus pacifiques. Le bousier propriétaire ne se

détourne pas un seul instant de son travail à l'arrivée de l'acolyte;

le nouveau venu semble animé des meilleures intentions et se met

incontinent à l'ouvrage. Le mode d'attelage est différent pour chacun

des associés. Le propriétaire occupe la position principale, la place

d'honneur: il pousse à l'arrière de la charge, les pattes postérieures

en haut, la tête en bas. L'acolyte occupe le devant, dans une position

inverse, la tête en haut, les bras dentés sur la boule, les longues

jambes postérieures sur le sol. Entre les deux, la pilule chemine,

chassée devant lui par le premier, attirée à lui par le second.

Les efforts du couple ne sont pas toujours bien concordants, d'autant

plus que l'aide tourne le dos au chemin à parcourir, et que le

propriétaire a la vue bornée par la charge. De là des accidents

réitérés, de grotesques culbutes dont on prend gaîment son parti:

chacun se ramasse à la hâte et reprend position sans intervertir

l'ordre. En plaine, ce mode de charroi ne répond pas à la dépense

dynamique, faute de précision dans les mouvements combinés; à lui seul,

le Scarabée de l'arrière ferait aussi vite et mieux. Aussi l'acolyte,

après avoir donné des preuves de son bon vouloir, au risque de troubler

le mécanisme, prend-il le parti de se tenir en repos, sans abandonner,

bien entendu, la précieuse pelote acquise. Il ne commettra pas cette

imprudence: l'autre le planterait là.

Il ramasse donc ses jambes sous le ventre, s'aplatit, s'incruste pour

ainsi dire sur la boule et fait corps avec elle. Le tout, pilule et

bousier cramponné à sa surface, roule désormais en bloc sous la poussée

du légitime propriétaire. Que la charge lui passe sur le corps, qu'il

occupe le dessus, le dessous, le côté du fardeau roulant, peu lui

importe; l'aide tient bon et reste coi. Singulier auxiliaire, qui se

fait carrosser pour avoir sa part de vivres! Mais qu'une rampe ardue se

présente, et un beau rôle lui revient. Alors, sur la pente pénible, il

se met en chef de file, retenant de ses bras dentés la pesante masse,

tandis que son confrère prend appui pour hisser la charge un peu plus

haut. Ainsi, à deux, par une combinaison d'efforts bien ménagés, celui

d'en bas poussant, je les ai vus gravir des talus où sans résultat se

serait épuisé l'entêtement d'un seul. Mais tous n'ont pas le même zèle

en ces moments difficiles: il s'en trouve qui, sur les pentes où leur

concours serait le plus nécessaire, n'ont pas l'air de se douter le

moins du monde des difficultés à surmonter. Tandis que le malheureux

Sisyphe s'épuise en tentatives pour franchir le mauvais pas, l'autre,

tranquillement, laisse faire, incrusté sur la boule, avec elle roulant

dans la dégringolade, avec elle hissé derechef.

J'ai soumis bien des fois deux associés à l'épreuve suivante, pour

juger de leurs facultés inventives en un grave embarras. Supposons-les

en plaine, l'acolyte immobile sur la pelote, l'autre poussant. Avec

une longue et forte épingle, sans troubler l'attelage, je cloue au

sol la boule, qui s'arrête soudain. Le Scarabée, non au courant de

mes perfidies, croit sans doute à quelque obstacle naturel, ornière,

racine de chiendent, caillou barrant le chemin. Il redouble d'efforts,

s'escrime de son mieux; rien ne bouge.--Que se passe-t-il donc? Allons

voir.--Par deux ou trois fois, l'insecte fait le tour de sa pilule.

Ne découvrant rien qui puisse motiver l'immobilité, il revient à

l'arrière, et pousse de nouveau. La boule reste inébranlable.--Voyons

là-haut.--L'insecte y monte. Il n'y trouve que son collègue immobile,

car j'avais eu soin d'enfoncer assez l'épingle pour que la tête

disparût dans la masse de la pelote; il explore tout le dôme et

redescend. D'autres poussées sont vigoureusement essayées en avant, sur

les côtés; l'insuccès est le même. Jamais bousier sans doute ne s'était

trouvé en présence d'un pareil problème d'inertie.

Voilà le moment, le vrai moment de réclamer de l'aide, chose d'autant

plus aisée que le collègue est là, tout près, accroupi sur le dôme.

Le Scarabée va-t-il le secouer et lui dire quelque chose comme ceci:

«Que fais-tu là, fainéant! Mais viens donc voir, la mécanique ne marche

plus!» Rien ne le prouve, car je vois longtemps le Scarabée s'obstiner

à ébranler l'inébranlable, à explorer d'ici et de là, par dessus, par

côté, la machine immobilisée, tandis que l'acolyte persiste dans son

repos. A la longue, cependant, ce dernier a conscience que quelque

chose d'insolite se passe; il en est averti par les allées et venues

inquiètes du confrère et par l'immobilité de la pilule. Il descend

donc et, à son tour, examine la chose. L'attelage à deux ne fait pas

mieux que l'attelage à un seul. Ceci se complique. Le petit éventail de

leurs antennes s'épanouit, se ferme, se rouvre, s'épanouit, se rouvre,

s'agite et trahit leur vive préoccupation. Puis un trait de génie

met fin à ces perplexités. «Qui sait ce qu'il y a là-dessous?»--La

pilule est donc explorée par la base, et une fouille légère a bientôt

mis l'épingle à découvert. Aussitôt il est reconnu que le nœud de la

question est là.

Si j'avais eu voix délibérative au conseil, j'aurais dit: Il faut

pratiquer une excavation et extraire le pieu qui fixe la boule.--Ce

procédé, le plus élémentaire de tous et d'une mise en pratique facile

pour des fouilleurs aussi experts, ne fut pas adopté, pas même essayé.

Le bousier trouva mieux que l'homme. Les deux collègues, qui d'ici, qui

de là, s'insinuent sous la boule, laquelle glisse d'autant et remonte

le long de l'épingle à mesure que s'enfoncent les coins vivants. La

mollesse de la matière, qui cède en se creusant d'un canal sous la tête

du pieu inébranlable, permet cette habile manœuvre. Bientôt la pelote

est suspendue à une hauteur égale à l'épaisseur du corps des Scarabées.

Le reste est plus difficile. Les bousiers, d'abord couchés à plat, se

dressent peu à peu sur les jambes, poussant toujours sur le dos. C'est

dur à venir à mesure que les pattes perdent de leur puissance en se

redressant davantage; mais enfin cela vient. Puis un moment arrive

où la poussée avec le dos n'est plus praticable, la hauteur limite

étant atteinte. Un dernier moyen reste, mais bien moins favorable au

développement de force. Tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre de ses

postures d'attelage, c'est-à-dire la tête en bas ou bien la tête en

haut, l'insecte pousse soit avec les pattes postérieures, soit avec les

pattes antérieures. Finalement, la boule tombe à terre, si l'épingle

toutefois n'est pas trop longue. L'éventrement de la pilule par le pieu

est tant bien que mal réparé et le charroi aussitôt recommence.

Mais si l'épingle est d'une longueur trop considérable, la pelote,

encore solidement fixée, finit par être suspendue à une hauteur que

l'insecte, se redressant, ne peut plus dépasser. Dans ce cas, après

de vaines évolutions autour du mât de cocagne inaccessible, les

bousiers abandonnent la place si l'on n'a pas la bonté d'âme d'achever

soi-même la besogne et de leur restituer le trésor. Ou bien encore,

on leur vient en aide de la manière suivante. On exhausse le sol au

moyen d'une petite pierre plate, piédestal du haut duquel il est

possible à l'insecte de continuer. L'utilité de ce secours ne semble

pas immédiatement comprise, car nul des deux ne s'empresse d'en faire

profit. Néanmoins, par hasard ou à dessein, l'un ou l'autre finit

par se trouver sur le haut de la pierre. O bonheur! en passant, le

bousier a senti la pilule lui effleurer le dos. A ce contact, le

courage revient et les efforts recommencent. Voilà l'insecte qui,

sur la secourable plate-forme, tend les articulations, fait comme on

dit le gros dos et refoule en haut la pilule. Quand le dos ne suffit

plus, il manœuvre des pattes, soit droit, soit renversé. Nouvel arrêt

et nouveaux signes d'inquiétude lorsque la limite d'extension est

atteinte. Alors, sans déranger la bête, sur la première petite pierre

mettons-en une seconde. A l'aide de ce nouveau gradin, point d'appui

pour ses leviers, l'insecte poursuit le travail. En ajoutant ainsi

assise sur assise, à mesure qu'il en était besoin, j'ai vu le Scarabée,

hissé sur une branlante pile de trois à quatre travers de doigt de

hauteur, persister dans son œuvre jusqu'à complet arrachement de la

pilule.

Y avait-il en lui quelque vague connaissance des services rendus par

l'exhaussement de la base d'appui? Je me permettrai d'en douter, bien

que l'insecte ait fort habilement profité de ma plate-forme de petites

pierres. Si, en effet, l'idée si élémentaire de faire usage d'une

base plus haute pour atteindre à un objet trop élevé ne dépassait la

portée de ses facultés, comment se fait-il qu'étant deux, nul ne songe

à prêter son dos à l'autre pour l'élever d'autant et lui rendre ainsi

le travail possible? L'un aidant l'autre, ils doubleraient l'altitude

gagnée. Ah! qu'ils sont loin de semblable combinaison! Chacun pousse à

la boule, du mieux qu'il peut, il est vrai; mais il pousse comme s'il

était seul et sans paraître soupçonner l'heureux résultat qu'amènerait

une manœuvre d'ensemble. Ils font là, sur la pilule clouée à terre

par une épingle, ce qu'ils font dans des circonstances analogues,

lorsque la charge est arrêtée par un obstacle, retenue par un lacet

de chiendent, ou bien fixée en place par quelque menu bout de tige

qui s'est implanté dans la masse molle et roulante. Mes artifices ont

réalisé une condition d'arrêt peu différente, au fond, de celles qui

doivent naturellement se produire quand la pilule roule au milieu

des mille accidents du terrain; et l'insecte agit, dans mes épreuves

expérimentales, comme il agirait en toute autre circonstance où je ne

serais pas intervenu. Il fait coin et levier avec le dos, il pousse

avec les pattes, sans rien innover dans ses moyens d'action, même

lorsqu'il pourrait disposer du concours d'un confrère.

S'il est tout seul en face des difficultés de la boule clouée au sol,

s'il n'a pas d'acolyte, ses manœuvres dynamiques restent absolument les

mêmes, et ses efforts aboutissent à un succès, pourvu qu'on lui donne

l'indispensable appui de la plate-forme, édifiée petit à petit. Si

pareil secours lui est refusé, le Scarabée, que le toucher de sa chère

pilule trop élevée ne stimule plus, se décourage et, tôt ou tard, à

son grand regret, sans doute, s'envole et disparaît. Où va-t-il? Je

l'ignore. Ce que je sais fort bien, c'est qu'il ne revient pas avec une

escouade de compagnons priés de lui venir en aide. Qu'en ferait-il, lui

qui ne sait pas utiliser la présence d'un confrère quand la pilule est

part à deux?

[Illustration: LE SCARABÉE SACRÉ (La pilule)]

Mais peut-être mon expérience, dont le résultat est la suspension

de la boule à une hauteur inaccessible lorsque sont épuisés les

moyens d'action de l'insecte, sort-elle un peu trop des habituelles

conditions. Essayons alors une fossette assez profonde et assez

escarpée pour que le bousier, déposé avec sa pelote au fond du

trou, ne puisse remonter la paroi en roulant sa charge. Voilà bien

les conditions exactes citées par MM. Blanchard et Illiger. Or,

qu'advient-il dans ce cas? Lorsque des efforts obstinés, mais sans

résultat aucun, l'ont convaincu de son impuissance, le bousier

prend son vol et disparaît. Longtemps, très longtemps, sur la foi

des maîtres, j'ai attendu le retour de l'insecte avec le renfort de

quelques amis; j'ai toujours attendu en vain. Maintes fois aussi,

il m'est arrivé de retrouver, plusieurs jours après, la pilule sur

les lieux mêmes de l'expérience, au sommet de l'épingle ou bien au

fond du trou; preuve qu'en mon absence rien de nouveau ne s'était

passé. Pilule délaissée pour cause de force majeure, est pilule

abandonnée sans retour, sans tentatives de sauvetage avec secours

d'autrui. Savant emploi du coin et du levier pour remettre en

marche la boule immobilisée, telle est donc en somme la plus haute

prouesse intellectuelle dont m'ait rendu témoin le Scarabée sacré.

En dédommagement de ce que l'expérience nie, savoir l'appel entre

confrères à un coup de main, très volontiers je transmets ce haut fait

mécanique à l'histoire pour la glorification des bousiers.

Orientés au hasard, à travers plaines de sable, fourrés de thym,

ornières et talus, les deux Scarabées collègues quelque temps roulent

la pelote et lui donnent ainsi une certaine fermeté de pâte qui

peut-être est de leur goût. Tout chemin faisant, un endroit favorable

est adopté. Le bousier propriétaire, celui qui s'est maintenu toujours

à la place d'honneur, à l'arrière de la pilule, celui enfin qui

presque à lui seul a fait tous les frais du charroi, se met à l'œuvre

pour creuser la salle à manger. Tout à côté de lui est la boule, sur

laquelle l'acolyte reste cramponné et fait le mort. Le chaperon et

les jambes dentées attaquent le sable; les déblais sont rejetés à

reculons par brassées, et l'excavation rapidement avance. Bientôt

l'insecte disparaît en entier dans l'antre ébauché. Toutes les fois

qu'il revient à ciel ouvert avec sa brassée de déblais, le fouisseur

ne manque pas de donner un coup d'œil à sa pelote pour s'informer si

tout va bien. De temps à autre, il la rapproche du seuil du terrier; il

la palpe, et à ce contact, il semble acquérir un redoublement de zèle.

L'autre, sainte-nitouche, par son immobilité sur la boule, continue

à inspirer confiance. Cependant la salle souterraine s'élargit et

s'approfondit; le fouisseur fait de plus rares apparitions, retenu

qu'il est par l'ampleur des travaux. Le moment est bon. L'endormi se

réveille, l'astucieux acolyte décampe chassant derrière lui la boule

avec la prestesse d'un larron qui ne veut pas être pris sur le fait.

Cet abus de confiance m'indigne, mais je laisse faire dans l'intérêt

de l'histoire: il me sera toujours temps d'intervenir pour sauvegarder

la morale si le dénouement menace de tourner à mal.

Le voleur est déjà à quelques mètres de distance. Le volé sort du

terrier, regarde et ne trouve plus rien. Coutumier du fait lui-même,

sans doute il sait ce que cela veut dire. Du flair et du regard, la

piste est bientôt trouvée. A la hâte, le bousier rejoint le ravisseur;

mais celui-ci, roué compère, dès qu'il se sent talonné de près, change

de mode d'attelage, se met sur les jambes postérieures et enlace

la boule avec ses bras dentés, comme il le fait en ses fonctions

d'aide.--«Ah! mauvais drôle! j'évente ta mèche: tu veux alléguer

pour excuse que la pilule a roulé sur la pente et que tu t'efforces

de la retenir et de la ramener au logis. Pour moi, témoin impartial

de l'affaire, j'affirme que la boule bien équilibrée à l'entrée du

terrier, n'a pas roulé d'elle-même: d'ailleurs le sol est en plaine;

j'affirme t'avoir vu mettre la pelote en mouvement et t'éloigner avec

des intentions non équivoques. C'est une tentative de rapt, ou je ne

m'y connais pas.»--Mon témoignage n'étant pas pris en considération, le

propriétaire accueille débonnairement les excuses de l'autre; et les

deux, comme si de rien n'était, ramènent la pilule au terrier.

Mais si le voleur a le temps de s'éloigner assez, ou s'il parvient

à celer la piste par quelque adroite contre-marche, le mal est

irréparable. Avoir amassé des vivres sous les feux du soleil, les

avoir péniblement voiturés au loin, s'être creusé dans le sable une

confortable salle de banquet, et au moment où tout est prêt, quand

l'appétit aiguisé par l'exercice ajoute de nouveaux charmes à la

perspective de la prochaine bombance, se trouver tout à coup dépossédé

par un astucieux collaborateur, c'est, il faut en convenir, un revers

de fortune qui ébranlerait plus d'un courage. Le bousier ne se laisse

pas abattre par ce mauvais coup du sort: il se frotte les joues,

épanouit les antennes, hume l'air et prend son vol vers le tas prochain

pour recommencer à nouveau. J'admire et j'envie cette trempe de

caractère.

Souvenirs entomologiques · 第 1 / 23 段