vérité.
M. Bazaine, prisonnier à l'île Sainte-Marguerite, s'est évadé,--il a
été aidé par le secours, la connivence, la négligence de tels et
tels,--lesquels sont condamnés à expier ce délit par un emprisonnement
plus ou moins long,--le jugement est parfaitement équitable,--il n'y a
pas à cela la plus petite objection à faire,--je n'en fais aucune.
Mais _je ne crois pas_ que M. Bazaine soit descendu au moyen d'une
corde _de la forteresse_, la négation du colonel Villette appuie
beaucoup mon opinion à ce sujet,--il a pu croire qu'il répondait à
cette question: Avez-vous aidé à l'évasion de M. Bazaine, _au moyen
d'une corde dont vous teniez le bout_?
_Je suis parfaitement certain, que Mme Bazaine et M. Rull n'ont pas
accosté l'île «au vent» et les rochers sur lesquels la mer
déferlait,--avec un canot pris à Cannes._
Sur le premier point, je me suis déjà expliqué suffisamment,--et
d'ailleurs je dis seulement sur ce point: _je ne crois pas_,--je
n'insiste donc pas.
Mais, sur le second point;--après avoir déjà affirmé que, cette
nuit-là,--trois hommes dont je faisais partie,--trois hommes
vigoureux et très exercés à la mer, dont un marin de profession, sont
convaincus qu'ils n'auraient pu faire--ce que prétendent avoir fait M.
Rull, sachant peu ramer, et madame Bazaine, ne le sachant pas du
tout,--j'affirme de nouveau que, si l'embarcation qui a porté M.
Bazaine au navire italien--venait de ce navire, comme je le crois, non
seulement elle bordait quatre ou six avirons pour le moins, et était
montée par cinq hommes;
J'affirme de plus, que, même ainsi montée, l'embarcation n'a pas
accosté l'île et les rochers _au vent_, c'est-à-dire là où madame
Bazaine prétend les avoir accostés,--comme il est nécessaire pour le
roman, et comme l'_instruction_ semble l'avoir admis.
Je continue à penser que le capitaine du _Ricasoli_ a peut-être, à
l'insu de ses armateurs, fourni l'embarcation.
Quant au cantinier Rocca et à son canot,--je défie qu'on me trouve un
autre marin--confiant à des inconnus, surtout à un jeune homme et une
femme, la nuit, par un mauvais temps,--il était très mauvais cette
nuit-là,--une embarcation, qui lui coûte au moins trois cents
francs,--en se contentant d'un louis pour cautionnement;--de plus, le
maître de barque devait être et savait qu'il devait être réprimandé et
puni:
1º Pour exposer ces deux personnes à une mort à peu près certaine;
2º Pour leur avoir fourni les moyens d'accoster l'île qui renfermait
un prisonnier d'État.
Je répète que madame Bazaine ne sachant pas du tout ramer,--et M. Rull
le sachant très peu,
_Sont incapables de traverser en plein jour et de beau temps, en ligne
droite, le grand bassin des Tuileries._
Je ne connais qu'une analogie à ce haut fait maritime,--et je suis
forcé de l'emprunter à un poème du Tasse,--son premier poème.
_Renaud de Montauban, fils du duc Aymon de Dordogne._--Renaud et
Florinde qui est un homme, malgré son nom féminin, montent un petit
navire qui les conduit seul, sans pilote et sans matelots, aux
diverses aventures qu'ils doivent mettre à fin.
C'est dans le chant 8e de _Rinaldo innamorato_.
Je ne parlerai pas de l'épisode de la visite, dans l'île, du préfet
des Alpes-Maritimes,--et du refus fait par le ministère public de lui
adresser quelques questions.
M. de Mac-Mahon se souvient-il qu'une des promesses qu'il fit,
lorsqu'il succéda à M. Thiers, est celle-ci: Que la présidence serait
le règne de la justice et de la loi.--Cette promesse fut, comme elle
devait l'être, accueillie avec faveur,--surtout venant d'un homme dont
la réputation de loyauté est si bien établie.
Eh bien! voici M. Bazaine dégradé, en prison, au moins moralement--en
partie ruiné, et M. Ollivier, M. de Grammont, M. Leboeuf, qui ont fait
cette guerre criminelle, ne sont pas inquiétés.
Quelqu'un, après avoir lu le rapport sur le camp de Conlie, peut-il
dire en conscience que Me Gambetta n'ait pas commis, en cette
circonstance, des crimes au moins aussi punissables que ceux reprochés
à M. Bazaine?
Si c'est là le règne de la justice et de la loi, il faut que ce soient
deux mots que M. le président de la république entend autrement que
moi.
Il y a quelques temps,--l'année dernière, je crois, il se créa à Nice
une sorte de journal--qui exprimait une fois par semaine la plus
véhémente indignation contre le jeu en général, et, en particulier,
contre la maison de jeu de Monaco.
Je suis parfaitement d'accord avec tous ceux qui s'élèvent contre le
jeu comme passion,--je ne le suis pas avec ceux qui pensent réprimer
cette passion en fermant les maisons de jeu,--je parle des maisons
ouvertes,--placées sous la surveillance de la police--et où les
chances que courent les joueurs sont connues et immuables.
Depuis la fermeture des maisons de jeu en France, le monde des cercles
où l'on joue plus ou moins gros jeu s'est prodigieusement accru,--les
tripots clandestins ne se comptent plus.
Dans les maisons de jeu, on n'est pas exposé à la fraude, à la
tricherie,--par une raison bien simple, c'est que le banquier du
trente et quarante et de la roulette n'en a pas besoin,--les
combinaisons connues, visibles de ces jeux, lui assurent d'avance et
inévitablement la certitude de gagner;--dans ces maisons on ne perd
que l'argent qu'on a, on ne joue pas sur parole, etc.
C'est laid, quoique très orné, mais à la manière des égouts qu'il faut
bien bâtir et entretenir tant qu'il y a des ruisseaux;--tandis que les
cercles et les tripots sont des flaques d'eau, des fanges sans
écoulement et qui s'étendent partout.
Revenons à mon anecdote.
L'indignation exprimée périodiquement et opiniâtrement contre la
maison de jeu de Monaco, un horrible et charmant coin de terre, un des
asiles les plus splendidement ornés que le vice se soit jamais
construits--, par le journal en question, n'était pas inexorable;--les
moralistes austères qui le rédigeaient, étaient simplement des drôles
qui avaient imaginé de jouer contre M. Blanc, le seigneur et Satan de
cet enfer,--un jeu autre que la roulette et le trente et quarante,--et
auquel ils espéraient bien gagner;--ils lui firent savoir que,
moyennant je ne sais quelle assez grosse somme d'argent, il dépendait
de lui de changer le blâme en approbation et les invectives en éloges.
On trouva moyen de leur faire répéter cette proposition devant des
témoins invisibles,--et on fourra lesdits moralistes en prison.
Depuis ce temps M. Blanc est, dit-on, poursuivi de l'idée fixe de ce
genre d'exploitation,--auquel on assure qu'il s'est soumis plus d'une
fois,--et il voit partout du «chantage»; c'est ainsi que les
chevaliers d'industrie,--d'accord sur ce point, ce qui leur arrive
rarement, avec la justice,--appellent ce genre de vol.
Dernièrement, dans les jardins de Monaco,--un étranger s'est tiré un
coup de pistolet;--naturellement on courut faire part de l'aventure à
M. Blanc.
«Ça, dit-il,--un suicide?--c'est du chantage.»
Quand vous allez faire une nouvelle constitution, ne prévoyez ni grand
homme, ni homme débonnaire, ni homme intelligent,--fabriquez votre
tournebroche de façon que dogue ou caniche, terre-neuve ou
king-charles,--lévrier ou carlin puisse le faire également tourner et
surtout n'en puisse sortir.
Que quelle que soit la personne que le hasard, l'intrigue, l'hérédité,
votre caprice vous donneront pour maître, elle ne puisse vous causer
que de petits ennuis, de médiocres contrariétés, de minces
désagréments.--Mais qu'il ne dépende pas d'elle, conquérant ou
pacifique, despote ou débonnaire, homme de génie ou crétin,--de vous
jeter dans de vrais malheurs, dans de réels désastres.
Et cette constitution ainsi faite,--nommez qui vous voudrez,--roi,
empereur, président, sultan, czar, hospodar, sophi, protecteur, khan,
etc.
Livrez-vous à votre nature papillonne, à laquelle vous ne pouvez
d'ailleurs pas résister.
Ne croyez plus que vous êtes des révolutionnaires, des esclaves
altérés de liberté, mais reconnaissez que vous êtes simplement des
domestiques capricieux qui aiment à changer de maîtres.
Changez de gouvernement, changez de drapeau, changez de morale,
changez de politique, changez d'engouements, changez de
fétiches,--mais seulement après qu'une constitution vous aura enfermés
dans un rond inflexible, où tous ces changements ne pourront pas vous
empêcher de garder deux chemises, pour pouvoir en changer aussi.
Il continue à être fort question de la prolongation des pouvoirs de M.
de Mac-Mahon.
Si la chose a lieu, c'est une occasion dont il faudrait profiter pour
déterminer en quoi consistent les pouvoirs du président de la
République,--une occasion aussi, en les prolongeant, de faire dire aux
gens: «Tiens, on les prolonge, ils ne sont donc pas éternels.»--De
fixer les limites de ces pouvoirs, etc.
Tout le temps que M. Thiers est resté sur le trône, j'ai opiniâtrément
demandé qu'on fît ce qu'on aurait dû faire la veille du premier jour
de son règne.
Un dessin, une propriété, un pouvoir, n'existent que par leurs limites
et leurs bornes; le crayon.
Je ne vais plus guère au théâtre depuis bien longtemps,--à tel point
que je n'ai pas vu ma comédie des _Roses jaunes_, jouée au
Théâtre-Français, il y a quelques années.
Je me souviens cependant d'une sorte de scène qui se jouait autrefois
sur les théâtres machinés, et qui doit être encore bien plus fréquente
depuis la mode des féeries, des pièces à tableaux, à grand spectacle,
à femmes et à décors, etc.
En ce temps-là, ça avait lieu surtout au Cirque Olympique: pour
disposer les décors, les trappes, les _trucs_,--pour donner le temps
de s'habiller à une armée de figurants et de se déshabiller à une
armée de figurantes, il fallait des entr'actes extrêmement longs.
Le public s'impatientait.
En vain, l'orchestre jouait une ouverture, deux ouvertures, trois
ouvertures.
En vain, cédant aux voeux du paradis, il jouait _la Marseillaise_, _le
Chant du Départ_, etc.
Si l'autorité trouvait mauvais, dangereux, subversif, qu'on jouât ces
airs,--le public les réclamait, les exigeait avec ardeur,--parfois le
commissaire parlait au public;--ça avait bien vite fait de dépenser
une petite demi-heure,--mais, souvent, l'autorité laissait faire, et
on entendait une fois, deux fois, trois fois pour son agrément, ces
beaux airs qu'on a fini par déshonorer.
Mais pour les entendre quatre, cinq, six fois,--il aurait fallu que
ça chagrinât quelqu'un,--sans quoi il n'y avait plus de plaisir.
Alors on imitait le cri des animaux,--on jetait des pelures d'oranges
et de pommes.
Si on avisait quelqu'un debout sur le devant d'une loge, causant avec
les personnes placées au fond, on criait: Face au parterre, jusqu'à ce
que le spectateur finît par comprendre qu'il s'agissait de lui,--et
obéît à l'injonction.
Du temps de Louis XV,--quelques abbés allaient au théâtre; si l'on en
voyait un dans une loge auprès d'une femme, on criait jusqu'à ce que
l'abbé eût mis ses deux mains sur le velours de la loge,--ou s'en fût
allé.
Faute de ce divertissement, aujourd'hui perdu,--il reste encore
celui-ci:
Un homme et une femme sont seuls dans une loge; que l'homme se
rapproche et se penche pour parler de plus près à la personne qui est
avec lui,--le paradis, ou poulailler, se partage en deux camps; les
uns crient:
Il l'embrassera.
Les autres:
Il ne l'embrassera pas.
J'ai vu une seule fois l'homme ainsi en scène malgré lui, baiser la
main de la femme, et être couvert d'applaudissements.
Voici ce que les directeurs de ces théâtres, ou les auteurs, avaient
imaginé, et ce que probablement ils font encore aujourd'hui.
Entre deux grands actes, à décors, à costumes, à _trucs_, à mise en
scène, à évolutions, etc.;--ils placent un petit acte, un tableau,
insignifiant, sans intérêt, un hors-d'oeuvre,--un dialogue quelconque
entre des personnages secondaires de la pièce, ou des acteurs qui
n'ont pas à changer de costume.--Pour ce tableau, une toile de fond
tombe à trois mètres de la rampe,--c'est un salon, ou une forêt, ou un
palais, ou une mansarde, ou une prison, ou la mer, peu importe; le
rideau levé, cet espace, avec l'avant-scène, suffit pour que deux ou
trois acteurs puissent y réciter un bout de dialogue, faisant cinq ou
six pas de largeur et deux ou trois sur la profondeur, en venant
jusque sur les quinquets.--Ce bout de dialogue est généralement
accompagné du bruit des marteaux et de la voix des machinistes;--ça
n'est pas _poignant_, comme action; ça n'est pas navrant, comme
intérêt;--mais ça occupe les yeux et un peu l'esprit des
spectateurs;--ils attendent que ça finisse, comme on attend sous une
porte qu'une pluie d'orage cesse de tomber.
Or, pendant ce temps, ces machinistes qui crient,--ces marteaux
qui frappent, préparent l'acte suivant avec ses décors, ses
splendeurs, ses surprises;--pendant ce temps, on change ou on revêt
les costumes,--on se groupe sur le théâtre,--les régisseurs
placent les figurants et les figurantes,--on fait l'appel des
_accessoires_,--quand on est prêt, l'acte postiche est fini,--on
baisse le rideau,--l'orchestre joue quelques mesures,--on frappe les
trois coups, et le public applaudit... la brièveté de l'entr'acte,--il
est bien disposé et rien ne l'empêche de se livrer à l'admiration que
lui cause ensuite le lever du rideau.
Eh bien! le règne de M. Thiers,--le pacte de Bordeaux,--la présidence
de M. de Mac-Mahon, c'est le tableau entre deux actes,--on cause, on
jase, on discute, on se querelle ou on fait semblant de se quereller
sur le devant de la scène, les pieds sur la rampe,--mais tout ça, ça
manque de profondeur,--le public ne prête qu'une attention médiocre
ou distraite à ce que débitent les quelques acteurs qui n'ont pas à
changer de costume, ou les _utilités_, ou les _comparses_ qui occupent
le devant du théâtre; mais ce qui l'intéresse, c'est de tâcher de
surprendre et la signification des coups de marteau, et quelques
paroles des machinistes,--de saisir, par les bruits qu'on dissimule le
plus possible, si c'est sur le côté _cour_, ou le côté _jardin_, à
droite ou à gauche, que l'on place les décors et les portants;--au
lieu de trouver que la voix des machinistes et les marteaux empêchent
d'entendre les acteurs, on aurait envie de faire taire les acteurs
pour prêter ses deux oreilles et toute son attention au bruit des
marteaux et à la voix des machinistes, et de leur crier: Silence!
laissez-nous entendre le bruit.
Que fait-on là, derrière cette toile du fond?
Quand le rideau s'abaissera, puis se relèvera pour tout de bon,
Qu'est-ce que le théâtre va représenter?
Un palais ou une place publique?
Un péristyle ou un balcon?
La salle du trône ou une taverne?
Un jardin ou une forêt?
Une rue ou un grand chemin?
Et quels seront les personnages en scène? On entend piétiner, il y en
aura beaucoup.
Seigneurs ou hommes du peuple?
Dames de la cour ou bohémiennes?
Bourgeoises ou danseuses?
Est-ce un ballet à la cour ou une _danse_ qu'on donne ou reçoit dans
la rue?
Est-ce la république radicale, l'internationale, la commune?
Est-ce la royauté légitime? La fusion?
La république modérée? _Idem_ conservatrice? _Idem_ sans républicains?
Est-ce la royauté constitutionnelle? _Idem_ libérale? _Idem_ sans roi?
Est-ce le drapeau rouge? Est-ce le drapeau blanc? Est-ce le drapeau
tricolore?
Blanc, avec cravate tricolore? tricolore, avec cravate blanche?
tricolore, avec fleurs de lis? Tricolore, avec abeilles?
Est-ce l'aigle? Est-ce le coq? Est-ce une branche de lis,--ou un
bouquet de violettes?
Est-ce Henri V? Philippe II? Napoléon IV? Adolphe Ier? Gaillard père
et fils?
On frappe à gauche, on cogne à droite,
La toile! la toile!
Ah! voilà l'orchestre...
La Marseillaise!
Vive Henri IV!
La Parisienne!
La Reine Hortense!
Bon voyage, M. Dumollet!
Charmante Gabrielle!
O Richard, ô mon roi!
Le Chant du Départ!
Les Girondins!
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!
D'abord, la Marseillaise!
Non, d'abord la Reine Hortense!
Non, d'abord vive Henri IV!
Non, d'abord la Parisienne!
Non! tous les airs à la fois!
La toile! la toile!
Eh bien!--voilà où nous en sommes.
Parlons un peu des roses.
Charles Ier, roi d'Angleterre, monte sur l'échafaud, condamné pour
crime de haute trahison contre la nation, le 30 janvier 1648. Un
Anglais, lord Chesterfield, dit à ce sujet: «Cet acte fut fort blâmé;
si cependant il n'avait pas eu lieu, il ne nous resterait plus de
libertés.»
On raconte que le roi portait au moment de sa mort la Jarretière que
les membres de l'ordre ne doivent, dit-on, jamais quitter; la sienne
était couverte de quatre cents diamants.
Une jeune fille se glissa dans la foule, et put donner au malheureux
roi une rose qu'il respira plusieurs fois avant de mourir.
Une autre personne royale, dont la fin ne fut pas moins lamentable,
est Marie-Antoinette.
Sans son supplice, et surtout sans les jours de misère qui ont précédé
ce supplice, l'histoire la traiterait plus sévèrement; tandis que,
purifiée par le malheur, elle est restée une figure intéressante.
Un des grands chagrins de sa vie a été l'_Histoire du collier_.
Un joaillier avait présenté à la reine un collier de diamants de
1,600,000 francs; et elle l'avait refusé, le trouvant trop cher.
Une comtesse de Lamotte (Jeanne de Valois), descendant de la famille
royale des Valois par un fils naturel de Henri II, persuada au
cardinal de Rohan que la reine accepterait de lui ce collier. Le
cardinal acheta le collier, qu'il ne paya pas, le remit à la comtesse
qui se chargeait de le donner à la reine, et lui procura la nuit dans
un bosquet une entrevue avec une fille qui s'était fait une profession
de sa ressemblance avec Marie-Antoinette. L'affaire fut connue par les
réclamations du joaillier. Le roi fit mettre en jugement la comtesse
de Lamotte et le cardinal. La comtesse fut condamnée à être fouettée
et marquée, et mise à la Salpêtrière, d'où elle s'évada et se réfugia
en Angleterre.--Le cardinal fut acquitté. C'est l'explication la plus
probable et la plus acceptée de cette fameuse _affaire du collier_ sur
laquelle il est toujours resté quelque obscurité, et qui a été
racontée et surtout commentée en beaucoup de façons différentes.
Marie-Antoinette, qui se résigna à la mort et mourut noblement, ne se
résigna pas à l'outrecuidance du cardinal qui avait cru pouvoir
acheter la reine.
Elle écrivait à sa soeur, l'archiduchesse Marie-Christine:
«Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère soeur, quelle est mon
indignation du jugement que le parlement vient de prononcer... c'est
une insulte affreuse, et je suis noyée dans des larmes de désespoir.
Quoi! un homme qui a pu avoir l'audace de se prêter à cette sotte et
infâme scène du bosquet! qui a supposé qu'il avait eu un rendez-vous
de la reine de France, de la femme de son roi; que la reine avait reçu
de lui une rose, et avait souffert qu'il se jetât à ses pieds!... être
sacrifiée à un prêtre parjure, intrigant, impudique, quelle douleur!»
Il y a bien de la femme et de la reine dans ces plaintes; elle ne
parle même pas de l'argent et du collier,--ce qui lui fait horreur,
c'est ce qui ressemblerait à de l'amour.--Un rendez-vous! se jeter à
ses pieds! lui offrir une rose!
A propos du pape captif,--des misères de l'Église,--des mandements
des évêques,--ordonnant des prières pour obtenir du ciel la fin de ces
calamités fabuleuses;
Et, entre les lignes, provoquant à la guerre pour rétablir leur
puissance monstrueuse qui s'écroule;
Il n'est pas hors de propos, non pas de remonter aux martyrs, mais de
rappeler les traitements que fit subir Napoléon Ier à deux papes,--Pie
VI et Pie VII, et de se demander si ces deux prédécesseurs de Pie IX,
ne se seraient pas volontiers arrangés du martyre de convention et des
misères factices du pape actuel;--martyre, captivité, misères, qui
rappellent singulièrement les faux boiteux, les faux manchots, les
faux aveugles, qui étalent dans les rues leurs infirmités retouchées
et repeintes le matin.
Pie VI voit ses principales villes prises par le général
Bonaparte,--on lui fait livrer ses plus beaux tableaux et trente et un
millions d'argent.--Bientôt détrôné, il est conduit mourant et enfermé
à la Chartreuse de Florence, où un lieutenant de gendarmerie donne à
celui qui le lui amène un écrit conçu en ces termes:
«Reçu un Pape en mauvais état.»
Pie VII est élu,--le premier consul devient empereur,--il _prie_ le
pape de venir le couronner à Notre-Dame de Paris,--on lui recommande
d'amener une douzaine de cardinaux,--il marchande et n'en amène que
quatre;--«On fit galoper le Saint-Père vers Paris, dit le cardinal
Conzalvi, comme un aumônier que son maître appellerait pour dire une
messe.»--A Fontainebleau, il doit attendre l'empereur qui est à la
chasse;--le jour du sacre, l'empereur se fait attendre une heure et
demie.
L'empereur veut divorcer avec Joséphine; les lois françaises, les lois
de l'Église s'y opposent, il brave les unes et les autres. C'était en
1810;--ordre aux principaux cardinaux de se rendre à Paris,--on leur
donne vingt-quatre heures pour se mettre en route.--A Paris, ils
reçoivent l'ordre d'assister au mariage de Bonaparte avec
l'archiduchesse Marie-Louise;--ils refusent; Napoléon était excommunié
depuis un an,--et ce mariage, pour l'Église qui n'avait pas admis le
divorce avec Joséphine, était un acte de bigamie;--on les chasse du
palais et de Paris,--et on leur fait savoir que leurs biens
ecclésiastiques et privés sont confisqués;--on leur avait enlevé leurs
robes rouges,--ils n'étaient plus cardinaux, et on leur défendait
d'en porter les insignes.
Pie VII est pris dans Rome par le général Miollis; on l'amène à
Savone, puis à Fontainebleau où il reste dans une vraie captivité
jusqu'en 1814.
Le ciel détourne du Saint-Père actuel les vraies misères qu'ont subies
ses prédécesseurs,--et lui fasse la grâce de supporter avec plus de
patience, de résignation et moins d'hyperboles, les désagréments de sa
situation actuelle.
A propos de la discussion puérile sur la couleur du drapeau, rappelons
que le premier drapeau des anciens Romains a été une botte de foin au
haut d'une pique; mais cette botte de foin, on lui obéissait, on
l'honorait, on la suivait au combat.
Signum erat e fæno, sed erat reverentia fæno.
Je ne suis pas sûr que ma mémoire retrouve ce vers tel qu'il est.
J'ai promis une petite citation de M. Veuillot, qui veut aujourd'hui
qu'on rétablisse la royauté du droit divin,--c'est-à-dire le roi sous
le prêtre,--Saül sous Samuel,--a exprimé à d'autres époques des idées
assez différentes. Je trouve dans la _Revue libérale_, publiée en
1867, quelques-unes de ces idées reproduites (_Univers_, 26 février
1848), je cite d'après cette _Revue_--(tout prêt à rectifier s'il y a
erreur). M. Veuillot, imitant les sacrificateurs antiques, s'était
couvert d'un voile de pourpre ou plutôt du bonnet rouge.
Purpureo velare comas adopertus amictu.
VIRGILE.
«La révolution de 1848 est une notification de la Providence. La
monarchie succombe sous le poids de ses fautes; elle n'a plus
aujourd'hui de partisans. Jamais trône n'a croulé d'une façon plus
humiliante. Que la République française mette l'Église en possession
de la liberté, il n'y aura pas de meilleurs républicains que les
catholiques français.»
(_Univers_, 26 février 1848.)
«Une révolte à Vienne! M. de Metternich renversé! Personne ne sait en
France, à l'heure où nous écrivons, si l'empereur est encore sur le
trône. Ce que tout le monde sait bien, c'est qu'il n'y est pas pour
longtemps. La Lombardie est libre, la Bohême est indépendante, la
Galicie s'échappe des entrailles du monstre qui l'avait mutilée avant
de l'engloutir: gage certain d'une résurrection plus entière et plus
prochaine. Tous ces gouvernements tomberont, moins encore par la force
du choc que sous le poids de leur indignité. _La monarchie meurt de
gangrène sénile._ Elle attend à peine qu'on lui dise: Nous ne voulons
plus de toi, va-t-en! Le coup n'est plus nécessaire, le geste suffit.»
(_Univers_, 21 mars 1848.)
Et six mois après: