Madame Bazaine et son neveu, ne sachant ramer ni l'un ni l'autre,

après avoir accosté un rocher battu par une mer furieuse, et s'être

maintenus dans le ressac,--ce que n'auraient pu faire les deux

meilleurs matelots--et ayant perdu un aviron, recueillent le

prisonnier et gagnent tranquillement à la rame le navire italien à

plus d'une demi-lieue de l'île;--on accoste le navire.

On monte à bord et on présente M. Bazaine comme un vieux domestique

qu'on est allé chercher à la _villa_ qu'on occupe à Cannes; mais on a

raconté que les vêtements de M. Bazaine sont en lambeaux,--et on ne

dit pas que le capitaine et l'équipage aient été un peu surpris de la

livrée de ces jeunes gens riches qui payent un navire mille francs par

jour pour se promener sur la mer par le mistral, et y subir les

conséquences, comme le dit madame Bazaine «d'un horrible mal de mer

dont elle est restée brisée». Puis on envoya un matelot à terre

remettre à sa place le canot que madame Bazaine et son neveu ont si

lestement mis à la mer.--Arrêtons-nous un moment sur ce point:--la

position de la Croisette, lieu désigné par le récit, l'expose à

recevoir en plein les lames énormes que cette nuit-là le mistral

devait soulever sur les bas-fonds de cette partie de la plage;--donc,

les pêcheurs et les marins avaient dû remonter leurs embarcations

assez haut pour les mettre à l'abri,--c'était une besogne qui aurait

demandé deux hommes solides que de redescendre un canot, et il eût

fallu qu'ils fussent expérimentés, surtout pour «l'enflouer», car, à

moins de le tenir absolument le «nez au vent», ce qui n'était pas

facile, la moindre déviation eût opposé à la lame le flanc du canot,

et la deuxième ou la troisième lame, peut-être la première, l'eût

rempli, coulé, roulé et brisé;--mais ce n'est rien encore,--on a

enfloué le canot, on a accosté les roches de l'île, on a gagné le

navire, et on renvoie par un matelot du bord le canot à la place

précise où on l'avait pris;--je le veux bien; le matelot arrive à

terre, abandonne le canot, et... retourne au navire.--Comment? à la

nage? c'est aussi fort que la descente de M. Bazaine avec des

ficelles...

Il faudrait prendre une à une chacune des lignes du récit dicté et

signé par madame Bazaine, et dans chaque ligne on signalerait souvent

une invraisemblance, plus souvent encore une impossibilité.

J'ai reçu à ce sujet une lettre de Léon Gatayes,--lui qui, pendant

longtemps, n'avait pas de plus agréable passe-temps que de faire la

traversée du Havre à Honfleur à cheval sur le beaupré du paquebot, par

des mers houleuses, ce qui, à chaque mouvement de tangage, le faisait

plonger dans l'eau jusqu'aux hanches.--Gatayes, qui connaît et la mer

et les bateaux, a pris pendant deux jours le récit de madame Bazaine

pour une plaisanterie inventée par le journal qui le publiait, et il

s'empressait d'acheter les numéros suivants pour y lire l'aveu de la

mystification; puis, quand il a été convaincu que c'était «sérieux»,

alors il a ri «à en être malade».

Outre la lettre de Léon Gatayes, et plusieurs autres, j'en ai reçu une

d'un inconnu qui me fait de vifs et puérils reproches et me dit

quelques injures assez sottes à propos de mon appréciation de

l'évasion.

Je ne parlerais pas de cette lettre sans un détail que voici:

Mes lecteurs n'ont peut-être pas remarqué qu'ayant, dans des chapitres

précédents, appelé le prisonnier de l'île Sainte-Marguerite M. _de_

Bazaine, je l'appelle aujourd'hui M. Bazaine.

Il paraît que ce _de_ ne lui appartient pas; d'ordinaire, dans le

doute, j'aime mieux donner un _de_ en trop, qu'un _de_ en moins.

Ça m'est si égal!

Mais mon correspondant se trompe fort, si, par sa remarque et la

suppression du _de_, il croit diminuer l'homme qui s'est, hélas!

suffisamment diminué lui-même.

Sortir d'une famille de petits bourgeois ou même d'artisans, ce que

j'ignore, mais ce qu'affirme celui qui m'écrit, pour arriver à être

général d'armée, maréchal de France et sénateur;--c'était avoir

parcouru plus glorieusement un plus grand chemin.--Plus le point de

départ est bas, plus celui qui arrive au sommet s'est élevé.

Il est triste que ça ne lui ait servi qu'à tomber de plus haut.

Quelques journaux, selon leur couleur,--ont appelé M. Bazaine: le

_maréchal_ ou l'_ex-maréchal_.

M. Bazaine ayant été dégradé par un tribunal régulier, c'est manquer

au respect dû à la loi et à la justice que de lui conserver un titre

qui ne lui appartient plus.

L'appeler _ex-maréchal_, c'est accoler à son nom chaque fois qu'on le

prononce une épithète flétrissante en deux lettres, c'est manquer au

respect qu'on doit à divers degrés au malheur même mérité, c'est

marcher sur un homme abattu, sur un homme à terre.

C'est donc en sachant très bien ce que je fais et pourquoi je le fais,

que je l'appelle,--M. Bazaine--ou de Bazaine.

Les journaux ont publié une lettre d'une des deux Anglaises que la

police a un moment cherchées, et dont, mieux informée, elle a

abandonné la poursuite.

Cette lettre est de la plus ridicule outrecuidance et menace la France

du courroux du gouvernement anglais.

Ces deux personnes, une _dame_ et une _demoiselle_, avaient pris

l'habitude d'aller le soir faire de la musique et chanter en bateau

sous les fenêtres du prisonnier;--il est peu décent et peu convenable

de braver les lois d'un pays auquel on demande l'hospitalité et son

soleil pour sa chlorose,--et l'autorité locale a eu un grand tort;

elle aurait dû avertir ces personnes une fois, et à un second accès de

ces fantaisies hystériques, leur faire passer une nuit au violon

pêle-mêle avec les autres demoiselles qui _flirtent_ trop tard ou dans

les endroits non autorisés.

Il paraît que le colonel Villette allait flirter de plus près, et

passait chez ces prime-donne d'opérette des soirées extrêmement

agréables.

En général, dans cette évasion, il y a trop d'opéra-comique et trop de

roman.

Trop de _Richard Coeur-de-lion_ pour les _miss_.

Trop de _Monte-Cristo_ pour madame Bazaine.

Pourquoi parle-t-on encore de M. Bazaine? N'a-t-on pas épuisé les

bourdes et les billevesées et les naïvetés? Va-t-on crier à l'orgueil

si je constate que les _Guêpes_ seules ont vu clair?

L'enquête qui, dit-on, est terminée, ne regarde pas M. Bazaine,--elle

regarde ceux qui sont accusés d'avoir manqué à leur devoir et désobéi

à la loi.

Quant à lui,--il a fini d'exister et comme homme politique et comme

homme de guerre; il ne peut être utile à personne, et il ne peut faire

du mal qu'au parti qui l'accueillera;--comptez ce que sa visite à

Arenemberg a déjà fait perdre de terrain à la veuve et au fils de

Napoléon III.

M. Bazaine--regrettera peut-être avant qu'il soit peu, l'asile de

l'île Sainte-Marguerite et demandera à y rentrer.

On m'écrit: Voilà M. Bazaine libre,--mais que va-t-il faire de sa

liberté?

M. Francisque Sarcey,--qui a comme moi appartenu à l'Université, a

traité dernièrement une question dont les _Guêpes_ se sont occupées

autrefois à plusieurs reprises,--la question des _pensums_ dans les

lycées, collèges, etc.

Il en a blâmé l'abus, j'en ai plus d'une fois blâmé l'usage,--il

prêche la modération, j'ai prêché la suppression,--il ne les admet que

dans certains cas, je ne les admets dans aucun.

Il donne avec beaucoup de raison et de sagacité pratique, comme cause

de la difficulté que présente la discipline d'une classe,--le nombre

exorbitant des élèves qui la composent;--en effet, au collège Bourbon

(Aliàs Bonaparte,--Condorcet,--Fontanes, etc.), où j'ai été élève et

professeur,--chaque classe était composée de deux divisions et chaque

division au moins de soixante élèves.

Je ne sais si M. Sarcey,--a ajouté aux difficultés que présente un

pareil nombre pour maintenir la discipline,--l'impossibilité de faire

marcher soixante élèves du même pas; d'où il s'ensuit que, sur

soixante élèves, il y en a à peine dix ou douze qui suivent réellement

le cours,--et que le reste perd complètement son temps et son

ennui,--de sorte que j'affirme que l'élève qui, à un concours, est le

dernier en rhétorique, ne serait pas le premier dans la classe de

sixième qu'il a quittée six ans auparavant,--d'où il faut tirer la

conséquence que ces six années sont jetées au vent.

Revenons aux pensums:

Les «pensums voraces»,--punition qui consiste à faire copier,

Pendant la récréation,

A un enfant,--un certain nombre de vers latins, grecs ou français,--ou

cinq fois les verbes,--je _bavarde_,--je _fais du bruit_,--je

_réponds_,--je _raisonne_, etc.

J'ai connu des élèves qui ne jouaient pas deux fois par semaine, étant

sans cesse «écrasés de pensums», terme consacré et accepté par les

professeurs et les élèves.

J'en ai connu qui ne jouaient jamais.

Or, à cet âge, on ne contestera pas,

Que les enfants ont autant besoin d'exercice que de latin,--et que, au

point de vue de la santé, ils en ont beaucoup plus besoin;

Qu'il faut être homme avant d'être bachelier;

Que la France a beaucoup trop de bacheliers et qu'il est à craindre

qu'elle n'ait pas assez d'hommes.

C'est déjà beaucoup pour les enfants de passer tous les jours une

dizaine d'heures assis sur des bancs, dans des classes souvent trop

petites, toujours trop peu aérées;--à cet âge tout est développement

et croissance,--à cet âge on prépare la santé ou les maladies de toute

la vie,--«la récréation» doit compenser et réparer les inconvénients,

disons mieux, les dangers de ces heures renfermées et sédentaires, par

des jeux violents, des exercices fougueux.--Eh bien, ce sont les plus

vifs d'entre les enfants, les plus turbulents, c'est-à-dire ceux qui

ont naturellement le plus besoin de mouvement, qui ont le moins de

récréation,--qui passent le plus d'heures tristes,--assis et

immobiles.

C'est comme cela que l'on fait des hommes chétifs, malingres, méchants

et lâches.

Ne pourrait-on pas, disais-je déjà il y a vingt ans, au lieu de ces

punitions ridicules qui consistent à faire copier aux enfants une

centaine de vers pendant huit ans,--ne pourrait-on pas imaginer des

punitions qui ne leur enlèveraient pas le grand air et un exercice

indispensable à leur santé et aux développements de leur être

physique?--Les priver de récréation, c'est-à-dire de jeux actifs,

violents, bruyants même, c'est aussi absurde que si on leur

retranchait, par punition, une partie de leur nourriture.

On a imaginé le pain sec par punition, il est vrai, mais ça n'a pas

inventé la diète.

Il faut absolument supprimer les _pensums_;--_voraces_, comme les

appelle Victor Hugo,--le premier Hugo,--Hugo, à la fois l'ancien et le

superbe,--dans ces vers divinement beaux,--_Ce qui se passait aux

Feuillantines._

_Voraces_, car ils dévorent la joie, la gaieté, la force et la santé

des enfants,--et les remplacent par l'ennui,--que dans la même pièce

Hugo peint si admirablement:

L'ennui,

Ce pédant, né dans Londres, un dimanche en décembre.

Et je proposais de remplacer les pensums par une occupation «non

amusante», qui exercerait les forces en plein air,--bêcher la terre,

tirer de l'eau à un puits, porter du sable sur une brouette, arroser

le jardin, etc.

Ces _corvées_ substituées au _pensum_, tout en privant l'écolier

paresseux et insubordonné des jeux qui l'amusent, ne le priveraient

pas de l'air et de l'exercice, sans lesquels il ne peut ni vivre ni se

développer.

Un jour, je crus avoir gagné en partie mon procès, je ne sais plus

quel «grand maître de l'université», on appelait alors ainsi le

ministre de l'instruction publique,--fit un demi-coup d'État. C'était

vers 1840, je crois;--il n'osa pas supprimer le pensum,--cette antique

euménide, mais il le réduisit à n'occuper «qu'une partie de la

récréation». On mettait des limites à la _voracité_ du pensum,--il ne

dévorerait plus qu'une partie des récréations, qu'une partie de la

santé des enfants: il les dévorait, il ne fera plus que les grignoter.

Ce n'était pas assez, mais

C'était un pas en avant, j'attendis;

A cet ukase du grand maître,--je fus joyeux et fier,--et je retrouve

dans un écrit d'alors ce chant de triomphe:

«O Lycéens, vous qui serez la postérité, ne l'oubliez pas; c'est moi

qui, le premier, ai osé attaquer cet ogre redouté, le pensum; c'est à

moi que vous devrez prochainement sa destruction; c'est à moi que vous

devrez d'être des jeunes hommes, sains, vigoureux, souples et

hardis,--honnêtes et francs;--vous apprendrez à vos enfants que si

Hercule a détruit l'hydre de Lerne, si Ulysse a tué Polyphème et

Thésée le Minotaure,--Alphonse Karr a vaincu et tué le pensum,--_hæc

otia fecit_.»

Mais ou le ministre pensa à autre chose et ne surveilla pas

l'exécution de ses ordres,--la _question politique_ était déjà

inventée,--ou il fut remplacé par un autre ministre.

Dernièrement M. Jules Simon,--un autre des boucs émissaires du

moment,--dans son passage au ministère de l'instruction publique,

avait apporté des modifications très utiles et très sensées,--son

successeur, ses successeurs plutôt, car les changements sont

fréquents, se sont empressés de détruire ces modifications.

En effet,--voici un homme qui arrive aux affaires, on lui confie un

portefeuille.--Va-t-il continuer son prédécesseur? Jamais, car alors

pourquoi lui aurait-on donné sa place, il se serait mieux que personne

continué lui-même; laissera-t-il les choses dans l'état où il les

trouve? Pas davantage, pour plusieurs raisons;--il n'est arrivé au

pouvoir qu'en déblatérant avec une coterie contre ceux dont on voulait

prendre les places et en annonçant que tout irait bien aussitôt que

les membres de la coterie dont il fait partie auraient remplacé les

ministres, membres d'une autre coterie;--laisser debout ce que faisait

le ministre qu'on remplace, ce serait se donner un démenti,--il ne

perdait donc pas la France, comme on l'avait tant répété; on veut

faire soi-même ou avoir fait quelque chose,--on ne fera probablement

pas mieux, mais on fera autrement;--le moyen le plus facile de faire

quelque chose, c'est de défaire;--un démolit en vingt-quatre heures ce

qu'un autre a mis dix ans à bâtir;--d'ailleurs, nos hommes politiques,

comme la plupart des Français, sont presque tous sapeurs et

démolisseurs;--les maçons et les architectes sont rares.

Comment faire un progrès quelconque, surtout dans l'instruction et

l'agriculture,--avec ces changements fréquents de ministres?--Aux uns

comme aux autres, on ne demande ni aptitudes, ni études spéciales.--Il

est un jeu d'enfants qui consiste à énumérer les divers métiers et les

outils ou instruments nécessaires pour les exercer;--on saute sur le

dos d'un camarade, momentanément «cheval» et on le remplace si l'on

hésite.

«Pour faire un bon maçon,--tirlifaut, tirlifaut,--une truelle, une

règle, une auge, etc.»

A ce jeu-là, les enfants diraient: «Pour faire un bon ministre,

tirlifaut,--connaître quelque peu les affaires qu'il va avoir à

diriger.»

Erreur.--Pour être un bon ministre, il faut, selon le ministère qui

arrive, faire partie du centre droit ou de la gauche,--de telle ou

telle coterie.

M. un tel est proposé pour ministre de l'agriculture ou de

l'instruction publique, parce qu'il votait contre le ministère

précédent avec MM. tels et tels dans une question de politique

étrangère qui a renversé ce ministère.

Et?...

Quoi... et?... ça suffit.

Est-il besoin de faire remarquer à mes lecteurs que les seuls

ministres qui ont eu une influence heureuse sur leur pays sont ceux

qui, par une longue station au pouvoir, ont pu appliquer au système

étudié des idées longtemps élaborées,--marcher en ligne droite ou

sinueuse, à un but connu et défini d'avance, Sully, Richelieu,

Colbert, etc.

Comment veut-on que les affaires progressent ou seulement se

maintiennent avec ces gens qui traversent le pouvoir, montent,

descendent, remontent pour redescendre encore?

On ne marche même pas en zigzag,--en marchant en zigzag, on marcherait

et on arriverait tôt ou tard quelque part, on va, on revient, on

tourne, on piétine.

Ceux qui sont au pouvoir se défendent contre l'assaut de ceux qu'ils

ont renversés,--et ne font rien autre.

Ceux qui font le siège du pouvoir, harcèlent, fatiguent, entravent

sans relâche ceux qui les ont remplacés et qu'ils veulent remplacer à

leur tour.

--Mais, direz-vous, sous une monarchie, il y a le roi qui peut avoir

ses idées, son plan,--et les faire suivre par ses ministres.

--Parlez-vous de la monarchie du droit divin? elle a un

inconvénient; elle n'existe plus et n'existera jamais en France

désormais;--d'ailleurs, ces princes nés sur le trône, sans expérience

de la vie ni des affaires,--très mal élevés,--nourris dans l'erreur et

le mensonge, quand il s'est passé quelque chose de sérieux sous leur

règne, n'y ont contribué qu'en laissant faire.

Quant à la monarchie constitutionnelle-représentative, ce n'est pas le

roi qui choisit ses ministres, c'est la majorité de l'Assemblée qui

les lui impose, les renverse, les change au hasard de ses caprices et

des coalitions qui ne permettront jamais plus à aucun ministère

d'avoir une certaine durée.

Ces ministres, auxquels on ne demande que d'appartenir à la coterie

momentanément triomphante,--ressemblent à ce grand seigneur économe

qui, ayant à remplacer son cocher et son valet de pied,--fait passer

un examen à ceux qui se présentent pour remplir ces fonctions.

Le cocher est-il habile, doux pour les chevaux, ne buvant pas

l'avoine, connaissant la ville?

Le valet de pied est-il honnête, civil, _usagé_?

Vous n'y êtes pas,--il examine si leur taille et leur corpulence leur

permettent d'occuper et de remplir, sans les faire crever ou sans

faire trop de plis,--les habits de livrée encore tout neufs qu'il

vient de faire faire pour les deux coquins qu'il a chassés.

Ils rappellent aussi un autre personnage qui écrivait à son intendant:

«Envoyez-moi un domestique qui s'appelle _Jean_.»

C'est pourquoi,

Si nous devons être gouvernés par la république,--ou par une royauté

constitutionnelle,

Il faut absolument,--que le président nomme pour tout le temps

de son mandat,--que le roi nomme pour dix ans, des _ministres

d'affaires_,--pris, non dans l'Assemblée, mais parmi les notoriétés

spéciales,--qui ne pourraient être renversés qu'à la suite d'une

accusation de malversation ou de trahison, portée devant une haute

cour.

Qu'ensuite on livre,--comme on fait des loques rouges aux

grenouilles,--l'amorce des portefeuilles aux ambitieux, aux

présomptueux, aux bavards, aux déclassés, aux décavés, etc., etc.,

qui seraient renversés, remplacés, supplantés,--tant qu'on

voudrait,--on les appellerait ministres de langue,--ministres de...

blague,--ministres de maroquin;--ils auraient des portefeuilles

rouges, verts, bleus, blancs,--comme les jockeys ont des vestes.

Outre le grand portefeuille, ils en porteraient deux petits au collet

de leur habit.

Ils jaseraient, discourraient, s'injurieraient, déclameraient,--tant

qu'ils voudraient;--on autoriserait des _agences des poules_ des

ministres de maroquin,--ça amuserait la galerie,--on jouerait, on

parierait,--mais on jouerait chacun son argent,--on ne mettrait plus

au jeu la fortune et l'honneur de la France.

Car ces ministres... de la blague n'auraient aucune influence sur les

affaires,--aucune autorité,--ils pourraient dire des sottises et des

inepties et des énormités,--sans aucun danger pour le pays;--alors ça

pourrait être drôle et même farce de voir Me Gambetta ou Me Laurier

ministre,--et ça ne serait pas un péril.

Comme traitement...

Ah! là est un point délicat.

Comme traitement on leur accorderait, on leur allouerait...

Une faveur toute spéciale, une distinction unique et des plus

honorables,

SEULS,

Ils ne toucheraient pas l'_indemnité des députés_;

Ce qui les élèverait prodigieusement au-dessus de leurs collègues.

Tous les jours, il y aurait lutte d'éloquence, tournois d'injures,

assaut de... blague.

Tous les mois, on changerait les ministres..., j'entends les

ministres... de maroquin,--les autres, les ministres d'affaires,

travailleraient ailleurs.

On ferait et on apposerait des affiches,--on publierait à l'avance les

noms des orateurs et des lutteurs.

Il y aurait là de quoi satisfaire les politiques de café, de cabaret

et de chambrées.

Les journaux jugeraient les coups.

Les ministres d'affaires, tous les trois mois, rendraient compte de

leur administration, qu'on ne pourrait discuter que pendant

vingt-quatre heures.

Cela me paraît tout à fait indispensable, si nous avons la république

ou une royauté représentative.

Mais je ne cache à personne que tous les jours s'accroît d'une manière

inquiétante le nombre des gens qui, pour dans six ans et demi,

demandent:

_Un Tyran._

On parle d'un pétitionnement sur une large échelle.

Le procès fait aux complices présumés de l'évasion de M. Bazaine est

commencé lorsque j'écris ces lignes, et sera jugé quand elles

paraîtront.

L'accusation, jusqu'ici, a accepté une base fausse, la fable ridicule

d'un jeune homme qui sait peu ramer et d'une femme qui ne le sait pas

du tout,--c'est-à-dire hors d'état de traverser en bateau, en ligne

droite, le lac d'Enghien, et peut-être le grand bassin des

Tuileries,--menant, par une _grosse mer_,--une embarcation à une

demi-lieue de distance, et accostant des rochers sur lesquels la mer

déferle avec fureur.

C'est-à-dire exécutant une manoeuvre qu'il n'est pas du tout prouvé

qu'eussent pu exécuter deux marins vigoureux et exercés.

Tous les juges et tous les jurys de la terre,--tous les peuples de

tous les pays viendraient me dire: Madame Bazaine et M. Rull ont, dans

la nuit de l'évasion, pris un canot à Cannes et ont accosté les

rochers _au vent_ de l'île Sainte-Marguerite, je dirais sans hésiter:

Ça n'est pas vrai.

Une figure intéressante, c'est celle de M. le colonel Villette,

partageant la captivité de son général.

J'avoue que je m'attendais à ce qu'en peu de mots, disant au tribunal

les causes de son amitié pour M. Bazaine, expliquant l'influence

physique et morale qu'exerçait la captivité sur le prisonnier,--M.

Villette avouerait sans réticences la part qu'il avait prise à

l'évasion,--et s'en remettrait pour la peine à la justice du tribunal.

J'aurais défié les juges les plus rigides de n'être pas touchés de

cette attitude et de ne pas demander à la loi toutes ses

indulgences,--le jugement étant suivi immédiatement d'une demande en

grâce adressée par le tribunal au président de la République,--qui

n'aurait pu la repousser.--Il a préféré nier,--disons alors qu'il n'a

pas aidé M. Bazaine,--mais disons aussi que son innocence le diminue.

Une circonstance remarquable,--c'est la contradiction flagrante des

témoignages.

Parmi ces témoignages, il en est plusieurs qui me paraîtraient

suspects si j'étais le procureur de la République;--c'est, entre

autres, celui du capitaine du navire italien, qui pourrait bien avoir

agi à l'insu de ses commanditaires.

Et celui du cantinier Rocca, qui a loué l'embarcation et qui a été,

après l'évasion, disent les journaux, _largement récompensé_ de

l'inquiétude qu'il a eue sur le sort de son canot.

Quant à «la fameuse corde», le directeur de la prison nie complètement

la possibilité pour «M. Bazaine, _fatigué, très gros, maladroit des

mains et ayant mal aux jambes_» de s'en être servi pour son évasion.

Qu'il me soit cependant permis de dire,--que la justice a atteint son

but, qu'elle a frappé les «coupables».

Mais,

Qu'elle a fait ce qui arrive à certains chasseurs habiles et

expérimentés;

Elle a

«Tiré au juger.»

C'est-à-dire que, sachant ou pensant que le chevreuil, ou le lièvre,

ou le renard est dans un buisson ou dans un fourré, calculant

rapidement, intuitivement, depuis quel temps il y est entré, le chemin

qu'il a pu y faire, l'instinct qui le porte à se blottir,--le chasseur

ou la justice, sans voir précisément le chevreuil ou le renard, vise

le point du hallier, du fourré, du buisson où il le pense caché,--et

l'atteint par un effet de sagacité, d'intelligence, de lucidité,

d'esprit et de déduction logique.

On doit donc conclure et admettre sans hésitation que la justice a

frappé juste,--a frappé en réalité des accusés ayant contribué à

l'évasion de M. Bazaine, soit par aide, soit par connivence, soit par

négligence.

Mais,

Les a-t-elle frappés tous?

A-t-elle pu discerner les circonstances? A-t-elle su la vérité sur les

détails, sur les assertions?

Bourdonnements · 第 12 / 15 段