La capitale de l'Autriche est en pleine insurrection et l'empereur a
pris la fuite.»
«Nous n'oserions, dit la _Revue Libérale_, citer les passages de
certains articles de l'_Univers_, signés Louis Veuillot, et relatifs
au président de la République. Même dans une citation rétrospective,
la violence de l'attaque ne serait pas tolérée. Nous renvoyons le
lecteur curieux de s'instruire aux numéros de l'_Univers_ du 24 et du
28 novembre 1851.»
La note change après le coup d'État:
«Il n'y a ni à choisir, ni à récriminer, ni à délibérer, il faut
soutenir le gouvernement. Sa cause est celle de l'ordre social.....
Plus encore aujourd'hui qu'avant le 2 décembre, nous disons aux hommes
d'ordre: le président de la République est votre général, ne vous
séparez pas de lui, ne désertez pas. Si vous ne triomphez pas avec
lui, vous serez vaincus avec lui, et irréparablement vaincus.
Ralliez-vous aujourd'hui, demain il sera trop tard pour votre salut ou
pour votre honneur!»
(_Univers_, 5 décembre 1851.)
«Le 2 décembre est la date la plus anti-révolutionnaire qu'il y ait
dans notre histoire. Depuis le 2 décembre, il y a en France un
gouvernement et une armée, une tête et un bras. A l'abri de cette
double force, toute poitrine honnête respire, tout bon désir espère.
Le 2 décembre est tombée l'insolence du mal, et ceux qui menaçaient la
société sont abattus. Depuis le 2 décembre, il y a encore en France
une place pour le bien, une garantie pour la paix, un avenir pour la
civilisation. On peut espérer que la loi régnera et non pas le crime;
que la raison aura raison.»
(_Univers_, 19 décembre 1851.)
On me racontait l'autre jour--qu'un officier, après avoir conclu, des
bruits qui courent, que l'officier qui n'accomplirait pas «ses devoirs
religieux» pourrait bien être mal noté, et voir au moins retarder son
avancement, annonça à ses camarades qu'il allait prendre les
devants--et se confesser dès le lendemain.
Le matin, il entre dans une église,--cherche un confessionnal;--une
femme, qui était dedans, en sort;--il n'a pu s'empêcher de la
regarder du coin de l'oeil,--néanmoins il va s'agenouiller à la
place qu'elle quitte,--mais son esprit est troublé,--il ne sait
plus que dire au prêtre;--celui-ci l'aide à dire la première moitié
du _Confiteor_,--puis.... attend;--l'officier cherche, hésite... et
finit par dire:
«Mon père, il fait bien chaud.»
Le public français a aujourd'hui une police mieux faite qu'aucun roi,
à aucune époque, n'a pu se flatter d'en avoir une.
Les journaux, beaucoup mieux faits qu'autrefois sous ce rapport, sont
à l'affût et à la poursuite de toutes les nouvelles. Aussitôt qu'une
personne, par son rang, sa fortune, sa beauté, un mérite, un
ridicule, un crime quelconque, attire l'attention publique, on la
place sous la haute surveillance des _chroniqueurs_. Les chroniqueurs
aux champs, il n'y a plus pour cette personne de vie privée, il n'est
pas un coin, fût-il le plus secret de son appartement, où elle puisse
avoir la conviction d'être seule.
A table, à la toilette, à la promenade, en voyage, au lit, elle est
accompagnée, épiée, observée. Elle a mangé ceci ou cela, elle porte
des chemises brodées (ici l'adresse de la brodeuse) elle a été saluée
par M** et M***; elle ne l'a pas été par M****; elle a souri à M*****.
Il y avait hier deux oreillers à son lit, elle ronfle, elle a une
fausse dent à la mâchoire supérieure à gauche, elle se sert pour sa
«toilette intime» disent cyniquement la plupart des journaux du monde,
de telle eau ou de tel vinaigre, etc.
Tenez, j'ai copié dans le temps textuellement quelques lignes que
j'avais lues dans divers journaux.
«Mademoiselle Marion (la lectrice de l'impératrice, je crois), a eu le
mal de mer.»
«S. M. l'Impératrice elle-même, tel jour, à telle heure, a eu mal au
coeur.»
«Le général Frossard, à Bastia, tel jour, à telle heure, a eu de
fortes coliques.»
«Tel jour, à telle heure, l'empereur a présidé le conseil des
ministres; le chef de l'État, pendant les deux heures qu'a duré le
conseil, a dû faire de fréquentes absences.»
Je copie donc textuellement. Il n'y aurait rien eu de plaisant à
inventer de pareils détails, et j'ajoutais en note.
«On a parlé d'abdication ces jours-ci; il y aurait vraiment de quoi,
ne fût-ce, comme le Misanthrope de Molière, que
Pour trouver sur la terre un endroit écarté,
Où... d'avoir la colique... on ait la liberté.»
Il est vrai que cette publicité donnée à tous les actes de l'existence
quotidienne ne déplaît pas à tout le monde.
Un chroniqueur--cette variété de chroniqueur s'appelle
_reporter_,--fait savoir à «une illustration quelconque» que tel jour,
à telle heure, il viendra lui prendre mesure d'une chronique.
«L'illustration» se prépare.
Il est dix heures, vite, mettez sur cette table les livres que j'ai
choisis dans ma bibliothèque; sur ce petit pupitre, près de mon lit,
ce volume que j'ai acheté hier... un ouvrage du chroniqueur. Quel mal
j'ai eu à y trouver une apparence de pensée qu'on puisse citer.
Avez-vous eu soin de couper les feuilles jusqu'aux deux tiers du
volume? Froissez un peu la couverture. Coiffons-nous... un peu de
désordre dans les cheveux..... ma robe de chambre de velours. Ah!
faites disparaître ce livre de*** Ils sont très mal ensemble.
Le portier est-il monté? A-t-il la livrée qu'il a dû emprunter au
domestique du baron? Dans cette potiche, ce tabac turc que j'ai fait
prendre hier chez Ernest... très bien... et les deux pipes turques:
pourvu que ça ne me fasse pas mal au coeur...; baissez les rideaux.
On sonne, le _sujet_ se regarde une dernière fois dans une glace et
étudie un sourire, il se place à sa table, le front dans une main.
On a reçu le chroniqueur d'un air mystérieux, on ne croit pas que
monsieur y soit, cependant si monsieur veut dire son nom...
--Ah! c'est bien différent: pour monsieur, monsieur y est.
Entrée du chroniqueur,--_le modèle_ a soin de se montrer autant que
possible de profil;--il fait succéder _un regard inspiré_ à un _regard
profond_, il cite le passage appris la veille, la pensée extraite du
livre du chroniqueur.
Il répond à toutes les questions.
--Quel âge avez-vous? Aimez-vous les épinards? Votre dernière
maîtresse était-elle brune ou blonde? Êtes-vous brave? Travaillez-vous
beaucoup? Quel est votre tailleur?
Quelques jours après, on lit dans un journal:
«Je suis allé surprendre X... un matin; la porte m'a été ouverte par
des laquais en belle livrée; j'ai trouvé X... au travail, ayant auprès
de lui une pipe turque dont, selon sa vieille habitude, il aspirait de
temps en temps une bouffée (description des spirales de la fumée); il
m'en a fait donner une semblable. C'est du tabac d'Orient, du
_latakié_ que le khédive d'Égypte lui a envoyé après lui avoir fait
une visite de quatre heures; il l'a invité à l'ouverture de l'Isthme,
mais il n'ira pas; il ne veut pas se rencontrer avec l'impératrice
dont les gracieusetés probables l'embarrasseraient.
»Il vit très retiré, il ne reçoit que des illustrations.
»Sa physionomie: le profil est..., le nez..., le regard tantôt
investigateur et profond, tantôt inspiré. Il travaille beaucoup et
passe une partie de ses nuits à lire les meilleurs ouvrages
contemporains, et il fait, en causant, les plus heureuses citations.
Il n'aime pas les épinards, il adore au contraire les femmes rousses;
plusieurs princesses étrangères ont vu leurs avances repoussées parce
qu'elles sont brunes ou blondes; il a eu des duels nombreux sur
lesquels il a toujours gardé le plus profond silence, cela aurait
compromis beaucoup de grandes dames. Il se fait habiller par le
célèbre***.»
Le _sujet_ achète dix exemplaires du journal, lit l'article dans les
dix exemplaires, et dit à tout le monde: «Que c'est donc
insupportable: vous savez comme je suis modeste et comme je déteste
qu'on parle de moi. Eh bien! je ne sais comment ce chroniqueur a
fait... mais c'est que c'est très exact. Quel ennui!»
Il faut des temps aussi abandonnés, aussi incertains que les nôtres,
pour qu'une question comme celle de la couleur du drapeau, prenne
l'importance qu'elle semble avoir en ce moment;--il m'est impossible
de la prendre plus au sérieux que la question qui se produisait de
savoir si «le futur roi» porterait la perruque de Louis XIV ou la
petite queue poudrée, appelée «salsifis», de Louis XVIII.--Il ne
m'appartient pas de donner des avis;--les diseurs de vérités sont peu
appelés dans le conseil des rois,--même candidats; mais de même que
j'avais dit au gouvernement de Bordeaux: «En vous installant à
Versailles, vous laissez à la Commune le titre de gouvernement de
Paris,»--je dirais à la royauté imminente, dit-on: «Vous laissez aux
bonapartistes le drapeau tricolore.»
Le nom de Louis XVIII, qui m'est venu sous la plume, me rappelle
1815;--j'avais alors sept ans, mais il logeait à la maison deux
oncles,--capitaines de cavalerie,--qui avaient fait les guerres de
l'empire,--et on parlait beaucoup aux coins de la cheminée de famille.
Il y avait alors au Palais-Royal trois ou quatre cafés,--où les gardes
du corps--et les officiers de l'armée royaliste, d'une part, et
d'autre part les officiers démissionnaires ou destitués de l'empire,
se plaisaient à se rencontrer, se donnaient des sortes de rendez-vous
tacites, pour se braver, se provoquer, se quereller et se battre.
Il y avait le café de la Paix, le café Lemblin et le café Valois.
On commençait par se grouper,--échanger des regards hostiles,
dédaigneux, provocants, puis tout à coup les royalistes chantaient en
choeur sur l'air de la Carmagnole:
Que ferons-nous des trois couleurs?
Le rouge, c'est le sang,
Le bleu, c'est les brigands,
Le blanc, c'est la franchise,
C'est la devise
Des Bourbons.
Les bonapartistes, qui commençaient à se mélanger de républicains,
répondaient:
Que ferons-nous des trois couleurs?
Le bleu, c'est la candeur,
Le rouge, la valeur,
Le blanc, c'est la bêtise,
C'est la devise
Des Bourbons.
On se levait en tumulte,--on se lançait les verres, les bouteilles,
les tabourets,--on cassait les glaces, on cassait les têtes,--on
prenait des rendez-vous pour le lendemain.
J'ai voyagé il y a quelque temps avec des officiers;--selon eux,
l'armée n'accepterait que difficilement le drapeau blanc;--le drapeau
tricolore est pour eux comme une religion;--il serait donc impolitique
et dangereux de le laisser aux bonapartistes.
Le fils de Louis Napoléon en a dit quelques mots à Chislehurst.
Les bonapartistes ont déjà plus que leur part de couleurs:--ils ont le
violet et ils ont aussi le vert;--comme je l'ai appris en feuilletant
un livre publié par M. Jules Pautet de Parois, sous-préfet de Sisteron
(Basses-Alpes), et intitulé:
MANUEL COMPLET DU BLASON
_Ou Code héraldique, archéologique et
historique_
A Paris, Librairie encyclopédique de Roret.
On voit qu'il s'agit là d'un livre au moins sérieux.
A la page 147, S. M. Napoléon III est désigné sous le surnom de
_Napoléon le Sage_.
C'est à propos de ses armes, et voici ce qu'ajoute M. Jules Pautet.
NAPOLÉON III, _le Sage_.
«Ses armes sont d'un noble symbolisme: l'aigle d'or est le signe de la
gloire, de la grandeur, de la victoire et de la force.
»Elle est d'or, parce qu'elle vivifie comme le soleil et la lumière,
en champ d'azur qui est le champ de France...
»Le casque est d'or, etc.; il est de front pour tout voir et tout
embrasser...; le globe est le signe d'un pouvoir qui, par sa grandeur,
sa sainteté et sa légitimité, rayonne sur le monde...
»Les lambrequins sont d'or comme pouvoir pur, brillant et sans tache.»
»D'argent, de gueules et d'azur, comme réunissant tous les partis; de
_sinople, couleur particulière de Sa Majesté Napoléon III_ (_?_),
couleur de l'espérance qu'avait la France de son salut par une main
napoléonienne; salut réalisé par Napoléon III; les abeilles
symbolisent la sollicitude de l'Empereur pour les classes laborieuses,
etc.»
A la page 165:
«Après ces prophétiques armoiries, contemplons avec bonheur cette
aigle impériale qui vient de nouveau planer sur la France, étendre ses
ailes sur ce beau pays, et le sauver de l'anarchie par la _grâce de
Dieu_ et le _voeu unanime_ du peuple français...»
Vous voyez «argent, gueules et azur» blanc, rouge, bleu;--ajoutez le
violet et le vert;--il ne reste à prendre que le jaune.
Encore quatre lignes du sous-préfet de Sisteron, il s'agit du
Deux-Décembre.
«Une journée à jamais féconde, célèbre et sainte, dans laquelle le
prince a terrassé l'anarchie, relevé les lois, sauvé la France et le
monde ébranlés.» (P. 165, ligne 25.)
Dans les éventualités de la royauté, résultat de la fusion, on
s'occupe beaucoup du Pape et d'une chance de guerre avec l'Italie à
son sujet.
Je ne vois pas que les intérêts des papes soient si intimement liés à
ceux des rois de France,--sans parler de Grégoire VIII, d'Alexandre
VI, etc.
Jules II excommunia le bon Louis XII, le père du peuple, mit la
France en interdit et en fit cadeau à Henri VIII d'Angleterre.
Mais ne rappelons que les relations du roi Henri IV, dont Henri V a la
prétention d'être le successeur immédiat,--avec les deux papes qui ont
vécu de son temps.
Sixte V déclara Henri IV et toute la maison des Bourbons «hérétiques,
relaps, ennemis de Dieu et de l'Église»,--et comme tels il les
déclarait déchus de tous leurs droits, indignes de posséder aucun
fief;--il déclara aussi les sujets de Henri IV dégagés du serment de
fidélité, etc.
Henri fit afficher aux portes du Vatican que Sixte V, soi-disant pape,
en avait menti,--que c'était lui-même qu'on devait regarder comme
hérétique, excommunié et antechrist,--se réservant le droit de punir
en lui ou _ses successeurs_ l'affront qu'il venait de faire;--il
invitait tous les rois, princes et _républiques_ de la chrétienté à se
joindre à lui pour châtier la témérité de Sixte et des autres
brouillons.
Plus tard, lorsque Henri IV se crut obligé de faire lever
l'excommunication qui pesait sur lui,--il faut voir avec quelle
insolence le successeur de Sixte V, Clément VIII, abusa de la
situation.
MM. d'Ossat et Duperron, évêque d'Évreux, depuis cardinal, furent
chargés de traiter à la cour de Rome l'affaire de l'absolution du roi.
Cette absolution fut «accordée» premièrement en consistoire
public;--le sieur Duperron, représentant «la personne du roi», se mit
à genoux devant le souverain pontife;--Clément VIII, dans cette
posture, lui donna quelques coups de baguette adressés au
roi,--pendant que le choeur chantait le psaume _Miserere_.
Voici les principaux des articles imposés au roi et accordés par ses
représentants:
--Il obéira aux mandements du Saint-Siège.
--Le roi montrera par faits et par dicts, et même en donnant les
honneurs et dignités du royaume, que les catholiques lui sont très
chers, de façon que chacun comprenne qu'il désire qu'en France soit et
fleurisse une seule religion, et icelle la catholique romaine.
--Le roi dira tous les jours le chapelet de Notre-Dame,--et le
mercredi les litanies,--et le samedi le rosaire de Notre-Dame,--gardera
les jeûnes et autres commandements de l'Église, oyra la messe tous
les jours.
--Le roi bâtira, en chaque province du royaume, un monastère d'hommes
ou de femmes.
--Il se confessera et communiera en public quatre fois pour le moins
par chaque an.
Etc., etc.
Une des chances de succès pour les pèlerinages, ce sont les petites
croix, amulettes, scapulaires, etc., de diverses couleurs, auxquelles
beaucoup des pèlerins sauront bien un peu plus tard, sinon dans
la rue, au moins dans les salons, faire jouer le rôle des
décorations;--nous avions les as de coeur rouges de Marie
Alacoque;--la croix également rouge de Lourdes;--les pèlerins de
Sainte-Radegonde portaient une petite croix violette bordée de
blanc;--le journal, auquel j'emprunte ce fait, dit que plusieurs
d'entre les pèlerins réunissaient déjà le ruban rouge de Lourdes au
ruban violet de Sainte-Radegonde;--on arrivera à la brochette.
Je trouve que les pèlerinages, en ressuscitant, se sont débarrassés de
beaucoup des austérités qui devaient contribuer à les rendre
méritoires.
Aujourd'hui on se rend aux divers sanctuaires dans de bon wagons
capitonnés, en chemin de fer;--il se rencontre de bonnes âmes pour
payer les places à ceux qui n'ont pas d'argent.
Autrefois les pèlerinages se faisaient pieds nus.
--Une reine de France, Catherine de Médicis, je crois, envoie à
Jérusalem un pèlerin qui devait faire le trajet à pieds nus, trois pas
en avant et un pas en arrière;--ce fut un bourgeois de _Verberie_, qui
se présenta et accomplit religieusement le voeu de la reine;--on le
fit surveiller, et, à son retour, on lui donna une somme d'argent et
des lettres de noblesse;--ses armes représentaient une croix et une
palme.
Si les six pèlerins, dont parle Rabelais, eussent voyagé en chemin de
fer et couché dans de bonnes auberges, il ne leur fût pas arrivé ce
que raconte le curé de Meudon:--Gargantua les cueillit avec de
magnifiques laitues, parmi lesquelles ils étaient couchés pour passer
la nuit,--et les mangea sans s'en apercevoir.
Pour beaucoup de gamins, d'oisifs, d'habitués d'estaminet, de piliers
de brasserie, de forts au billard et au bésigue,--se dire
républicains, ça leur donne, du moins ils le croient, l'air d'être des
hommes forts et énergiques;--ces habitudes de café entraînent celle de
bavarder, de réciter le soir les tartines lues dans les journaux du
matin, d'acquérir une certaine facilité à débagouler un certain nombre
de phrases sans s'arrêter.
L'ouvrier,--le mauvais ouvrier,--l'ouvrier qui ne travaille
pas,--celui qui par antiphrase s'intitule «le travailleur», se compare
au bon ouvrier, à celui qui travaille,--qui n'a pas le loisir
d'apprendre par coeur les élucubrations des journaux,--alors il juge
que celui-ci «n'a pas de conversation», il se trouve supérieur à
lui,--et quelquefois le lui fait croire.
Une chose qu'on semble ne pas savoir du tout en France,--c'est que le
gouvernement républicain est celui de tous qui donne le moins de
liberté,--surtout de cette liberté de fantaisie dont celui qui la
prend est l'arbitre;--sous la république, la loi doit être absolue,
inflexible, elle doit être obéie, non pas seulement avec respect,
avec soumission, avec abnégation, elle doit être obéie avec religion,
avec orgueil, avec fanatisme.
Un roi débonnaire, bien assis et non menacé, peut lâcher un peu la
bride à ses sujets pour un temps;--un tyran peut s'amuser à abandonner
tout à fait les rênes, ne fût-ce que pour corrompre le peuple et
l'amener à se complaire dans l'esclavage; mais la république, c'est la
_lex ferrea, lex ænea_,--la loi de fer et de bronze--la loi
implacable, inexorable,--qui ne reconnaît pas de petite
désobéissance,--de désobéissance vénielle.
Hélas! est-il dit que ce peuple français si heureusement doué, si
favorisé par la Providence--dont l'histoire entière n'est peut-être
pas plus belle que celle des autres peuples,--mais a de plus belles et
surtout de plus brillantes pages;--est-il arrêté dans les arrêts de la
Providence qu'après avoir été si longtemps jeune, ardent, aimable,
amoureux, poète, chevalier,--il doit arriver à la vieillesse et à la
décrépitude sans avoir passé par l'âge mûr et par la virilité, et
tomber dans une seconde et sénile et dernière enfance?
Quant à la question du drapeau, le comte de Chambord ressemble à un
homme qui, se disant bon nageur et voyant un autre homme qui se noie,
discuterait, sur le bord de la mer, la couleur du caleçon qu'il
convient de mettre pour aller à son secours.
Grâce à une idée due au ministère qui vient de tomber, la France va
sortir d'un grand embarras; il est juste, il est bien de lui témoigner
la reconnaissance qui lui est due, au moment de sa chute.
Ce qui perd la France, c'est la production exagérée de grands
hommes;--c'est un phénomène dont on trouve parfois d'autres exemples
dans l'histoire naturelle.
Par exemple, j'avais à Saint-Raphaël deux paons--mâle et femelle; la
femelle a couvé tous les ans, mais jamais les oeufs n'ont produit que
des mâles; ces mâles sont magnifiques, c'est vrai, quand ils traînent
dans les allées du jardin leur splendide manteau vert et bleu, ou
lorsqu'ils étalent en éventail au soleil leur queue constellée d'yeux
de saphirs et d'émeraudes;--mais, cependant, c'était une anomalie
brillante par suite de laquelle, d'abord et tout de suite, mes hôtes
si richement vêtus auraient passé leur vie à se battre et à
s'entre-plumer, et, d'ici à quelques années, la race se serait
éteinte; heureusement qu'un voisin généreux m'a donné des femelles.
Un autre exemple et qui date de bien longtemps:
Mon père aimait les jardins, avait semé des tulipes avec Mehul et
s'était montré aux premiers rangs dans la révolution qui, dans la
culture ou plutôt dans le culte et la religion des tulipes, avait
substitué les fonds blancs aux fonds jaunes.
Il m'apporta un jour à Sainte-Adresse une petite boîte pleine
de graines de giroflées;--c'était une magnifique espèce, le
gros «cocardeau rouge» mais avec des rameaux et des fleurs
démesurées.--J'en eu de quoi semer plusieurs années de suite; mais,
après cela, je perdis l'espèce--parce que tous les plans qui levèrent
me donnèrent des fleurs doubles et que pas une seule giroflée ne
produisit des fleurs simples qui sentent, font de la graine et se
reproduisent.
La France produit en abondance, en surabondance même, des grands
hommes de toutes sortes;--elle manque d'agriculteurs, d'ouvriers, de
bourgeois--elle manque même d'avocats--ce dernier point a besoin
d'être expliqué et va l'être à son tour. Quant aux agriculteurs et aux
ouvriers, par l'accroissement exagéré des villes et la tendance
imprudente et sottement protégée par les gouvernements, les hommes
quittent tous les jours en plus grand nombre les champs pour les
villes; une fois dans les villes, ils commencent par se faire
ouvriers, mais ils ne tardent guère à devenir de grands politiques,
passant une partie de leurs journées au café, au cabaret, à lire les
journaux, à entendre et au besoin faire des discours et à miner,
bouleverser et gouverner leur pays.
Pour les bourgeois, ils mettent un _de_ devant leur nom, vont aux
pèlerinages de Lourdes et de la Salette, parient aux courses et
entretiennent en société et en pique-nique--des courtisanes à cheveux
rouges--et disent: nous autres--ma maison, mes ancêtres, mon rang.
Les avocats ne peuvent plus défendre..... ni attaquer la veuve et
l'orphelin, ou, comme on disait du célèbre Ch. d'E,
Il défendait la veuve, et faisait l'orphelin.
D'autres devoirs leur incombent;--ils doivent faire des discours sur
les balcons, sur les tables d'auberges et de cabaret, ils doivent
devenir députés, ministres, présidents de la république.
Donc la France ne produit plus que des paons mâles et des giroflées à
fleurs doubles:--c'est beau, c'est brillant, c'est riche,--mais dans
un temps donné, l'espèce se perdrait comme cela est arrivé pour mes
giroflées, comme cela a failli arriver pour mes paons;--en attendant,
on se bat, on s'entre-plume, etc.
Eh bien, le ministère de Broglie avait compris que la France,
produisant trop de grands hommes pour sa consommation, devait être
consommée par eux. On avait bien la chambre des représentants,--mais
c'est étroit, c'est mesquin; on donne asile à peine à sept cents
intelligences supérieures, à sept cents génies, à sept cents
politiques laborieux et sagaces, à sept cents grands orateurs--à sept
cents grands citoyens--à sept cents incorruptibilités, à sept cents
désintéressements, à sept cents dévouements.
Mais qu'est-ce que sept cents casés quand tant de milliers restent à
la porte?--C'est alors que le ministère de Broglie se montra à la fois
intelligent et du danger que courait le pays et du caractère français:
il pensa à une seconde Assemblée où on pourrait mettre encore sept
cents Richelieu, sept cents Démosthènes, sept cents Décius,
etc.,--c'est peu, mais c'est toujours ça;--une rallonge à la table.
Mais comment nommer cette seconde Assemblée? Sénat? c'est usé, il n'en
faut plus.--Les sénats des deux empires n'avaient pas laissé de traces
brillantes.