Aujourd'hui, les conditions du courage militaire sont changées, on ne

peut le nier, et cela est à la gloire du peuple français, que les

armes à longue portée ont été inventées et adoptées pour se mettre à

l'abri de la célèbre _furia francese_, et ne la combattre que du plus

loin possible.

Ce n'est que contrainte et forcée que la France a dû adopter à son

tour ces nouvelles armes pour rapprocher les distances, et, en tenant

compte des dates de l'adoption du fusil Dreyse et du fusil Chassepot,

on peut dire que le fusil Dreyse a été, dans l'origine, une arme

défensive, défensive en tenant celui qui la portait à la plus grande

distance possible d'un ennemi redouté. En poursuivant les déductions

de ce point de vue on pourrait dire aussi que le fusil Dreyse est une

arme de lièvre et le chassepot une arme de chasseur. Le premier

augmentait la distance, le second, étant le second, la rapprochait.

Par exemple, pour conserver entre deux peuples l'avantage relatif de

la population, une fois que chacun aurait mis sous les armes le nombre

dont il dispose, pourquoi chacun ne mettrait-il pas en ligne seulement

la dixième ou la vingtième partie de ses forces? La situation relative

serait absolument la même, et il serait fait une grande économie de

sang et d'argent.

Quant à la stricte et honnête exécution de la convention, aujourd'hui

que la guerre a lieu comme un duel entre deux particuliers pour une

question de point d'honneur, pourquoi ne prendrait-on pas des témoins

que chacun choisirait parmi les peuples neutres?

Toujours est-il que le courage d'aujourd'hui doit se composer surtout

de résignation, de sang-froid, avec une nuance nécessaire de

fatalisme. Ce nouveau courage, on l'aura, on l'a déjà.

Mais ne serait-il pas plus logique, plus progressif, plus humain,

moins ruineux de faire le contraire de ce qu'on a fait et de ce qu'on

fait, c'est-à-dire d'exposer toujours moins d'hommes à ce qu'on peut

aujourd'hui, plus que jamais, appeler les hasards de la guerre.

D'autres personnes disent et écrivent: C'est une question entre le

fusil Dreyse et le fusil Chassepot.

Alors, le mieux serait de remplacer les armées par des cibles. Les

Prussiens pourraient tirer sur un bonhomme de bois et de toile

représentant un soldat français pour donner une satisfaction au reste

d'idées anciennes, et les Français sur un Prussien de bois; celui qui

aurait touché son ennemi de bois du plus grand nombre de coups serait

réputé vainqueur.

On pourrait également décider les questions en litige, aux dés, à pile

ou face, à la courte paille,--tout serait moins cruellement bête que

les formes ordinaires de la guerre.

M. de Bazaine, condamné à l'unanimité par le tribunal à la peine de

mort, a vu sa peine commuée et réduite à vingt ans de détention.

L'accusation de trahison écartée, le procès ne devait pas être fait,

et M. Thiers avait raison de ne pas vouloir le faire;--trop de gens

auraient dû s'asseoir sur la sellette à côté de M. de Bazaine. Quant

au condamné, il avait en réserve un trésor amassé d'actes de bravoure,

qui, de soldat, l'avait fait maréchal, et avec lequel la première

moitié de sa vie a payé la rançon de la seconde, partant quittes--le

pays ne lui doit plus rien que l'oubli;--il n'est pas fusillé, mais il

est effacé, supprimé, annulé.

Cette peine de la détention, qui n'est pas irrévocable comme la

mort--sera à son tour commuée et abrégée--et, dès à présent, elle est

fort supportable:--l'île Sainte-Marguerite est un des plus charmants

endroits de la terre; un climat doux et égal--des orangers, des

myrtes, des oliviers, des ombrages parfumés--une mer bleue et limpide

murmurant sur des plages fleuries.--Supposez un homme aimant la vie,

puisqu'il a remercié celui qui la lui laissait, et ne prenant pas son

aventure trop au tragique,--ayant comme on l'assure autour de lui sa

femme et ses enfants--il est difficile de le considérer comme un objet

de pitié.

Je ne puis, au contraire, m'empêcher de songer que, sauf la cause de

la détention, s'il avait été possible dès ma première jeunesse

d'obtenir la même peine pour un fait laissant l'honneur parfaitement

sauf, je me serais trouvé complétement heureux d'être frappé de la

même condamnation, et n'aurais demandé qu'un seul adoucissement--à

savoir, que la peine de vingt ans de détention fût commuée en une

détention perpétuelle qui ne me laissât pas craindre d'être un jour

forcé de quitter un si charmant séjour--où j'aurais, en outre, été

nourri, logé et vêtu par l'État, c'est-à-dire exempt de tous soucis.

Le mode de publication des _Guêpes_ ayant donné sur elles aux journaux

une avance de huit jours dont ils ont usé largement pour parler de

l'évasion de M. de Bazaine,--il semblerait qu'il ne doit rester aux

_Guêpes_ rien à dire à ce sujet,--c'est une erreur:

Les carrés de papier de toutes couleurs se sont mis naturellement en

campagne et en chasse, et personne n'étant résigné à rentrer

«bredouille», semblables à certains chasseurs qui, pour ne pas exciter

le sourire et les quolibets des passants, remplissent leurs

carniers--si lourds quand ils sont vides--de foin et d'herbe, ils ont

ramassé partout cancans, potins, ramages, bourdes, qu'ils ont appelés

_détails précieux puisés à des sources autorisées_ et auxquels ils ont

ajouté quelques descriptions de l'île Sainte-Marguerite prises dans

les «guides».

Le résumé de tous les récits, qui se sont faits des emprunts mutuels,

est ceci:

«M. de Bazaine est descendu sur les rochers au pied de la citadelle,

au moyen d'une corde à noeuds.--Madame de Bazaine et un jeune homme,

son parent, ont loué à Cannes, au milieu de la nuit, un canot, avec

lequel ils ont accosté ces mêmes rochers;--M. de Bazaine est monté sur

le canot--qui les a portés tous les trois sur un navire italien qui

les attendait au large.»

J'ai quelques rectifications à faire à ces récits; ces rectifications

les voici:

M. de Bazaine n'est pas descendu avec une corde à noeuds.

Madame de Bazaine et son parent n'ont pas pris un canot à Cannes et

n'ont pas accosté les rochers au pied de la forteresse;--ils n'ont

pas rejoint avec ce canot le navire italien.

M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou qu'on a

laissée ouverte,--et il est allé au côté opposé de l'île, c'est-à-dire

«sous le vent» où il a trouvé non pas un canot conduit par une femme

et un jeune homme,--mais une bonne et forte chaloupe bordant au moins

quatre avirons, et montée par quatre vigoureux rameurs, plus un homme

à la barre, envoyés du navire italien, et qui y sont retournés.

Comment sais-je cela?

Je ne le sais pas,--mais je le vois,--et qui plus est, je le prouve:

M. de Bazaine, qui est déjà vieux et très gros, n'a pu descendre avec

une corde de la très grande hauteur où était sa chambre, dont les

fenêtres étaient en outre fermées de barres de fer;--ç'aurait été une

opération très difficile même pour un homme mince et dans la force de

l'âge,--plus difficile encore, puisqu'on ne dit pas que les barres de

fer aient été sciées, ni brisées, puisqu'il lui aurait fallu passer au

travers des barreaux;--je n'admets pas que ses gardiens n'aient pas

regardé s'il était dans sa chambre.

Admettons cependant cette difficulté vaincue: le prisonnier serait

tombé à côté d'une sentinelle; or, par ces nuits où souffle le

mistral, le ciel est sans nuages et les nuits sont très claires.

Admettons encore que, assez mince pour passer entre deux barreaux de

fer, assez léger, assez fort, assez souple, pour opérer cette

descente, il ait en outre été assez heureux pour ne pas attirer

l'attention d'une sentinelle, cette attention eût été éveillée par le

bruit qu'eût fait un canot en accostant les rochers;--et, d'ailleurs,

on ne pouvait faire entrer dans un plan d'évasion la distraction d'une

sentinelle dont l'attention serait provoquée à la fois par deux

circonstances;--on n'y pouvait non plus faire entrer l'absence

d'étonnement et de curiosité causés par une femme et un jeune homme

prenant un canot à Cannes et se dirigeant vers l'île Sainte-Marguerite

par un temps pareil.

Mais ce n'est rien.

Cette nuit même, dans la nuit d'hier à aujourd'hui, 17 août,

c'est-à-dire quelques heures avant celle où je prends la plume, à peu

près dans les mêmes parages que l'île Sainte-Marguerite, nous avions

des filets à la mer; vers une heure du matin le mistral a commencé à

souffler,--et nous sommes partis trois sur la _Girelle_, un canot très

maniable, pour aller relever nos filets qui pouvaient se trouver en

danger;--des trois hommes l'un était mon matelot, pêcheur de

profession;--l'autre, mon fils, Léon Bouyer, un jeune homme de trente

ans, très vigoureux, très exercé, très amariné, et moi qui, depuis

longtemps, ai l'habitude à la mer de compter pour un homme.

Eh bien! le mistral ne faisait que commencer à souffler,--et nos

filets n'étaient qu'à une petite distance;--cependant nous eûmes

besoin de toutes nos forces bien employées pour aller tirer les

filets, et surtout revenir.

Une heure plus tard, lorsque le vent, prenant de la force, eut

achevé de soulever la mer, cette opération eût été peut-être

impossible:--cependant de toute cette nuit le mistral a été très loin

de souffler aussi fort que dans la nuit de l'évasion de M. de Bazaine.

Il y a en face de la «Maison close» à deux kilomètres, un îlot

«_le Lion de mer_» placé et orienté précisément comme l'île

Sainte-Marguerite.--Eh bien! nous avons été tous les trois d'accord

que, s'il nous avait fallu accoster l'îlot, il nous eût été, surtout

une heure plus tard, impossible de le faire «au vent», c'est-à-dire du

côté où le vent faisait déferler la mer sur les rochers,--et que nous

aurions eu déjà quelque peine à accoster «sous le vent», c'est-à-dire

du côté opposé.

Or, c'est «au vent» de l'île Sainte-Marguerite, et par un vent

beaucoup plus fort, qu'une femme qui «ne sait pas du tout ramer», et

un jeune homme qui «ne le sait que très peu» et «ayant tous deux le

mal de mer», auraient fait ce qu'il eût été impossible à trois hommes

vigoureux et exercés à la mer de faire dans des conditions moins

difficiles; car, je le répète, dans la nuit d'hier le vent était

beaucoup moins fort, et l'île Sainte-Marguerite est trois fois loin de

Cannes comme le _Lion de mer_ l'est de Saint-Raphaël,--et il fallait

parcourir tout le trajet en recevant les lames par le travers du

canot.

Donc,--un canot monté par une femme et un jeune homme n'a pas fait ce

trajet;--aucun canot n'a accosté sur les rochers «au vent» de l'île.

C'est «sous le vent», de l'autre côté de l'île qu'a accosté non pas un

canot pris à Cannes, mais une bonne chaloupe montée par cinq hommes

vigoureux, et envoyée par le navire italien, et ayant à lutter pour

aller et venir contre une très grosse mer.

Donc, M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou

qu'on a laissée ouverte, et il est allé de l'autre côté de l'île

monter sur la chaloupe du navire italien;--si madame de Bazaine et son

parent étaient sur cette chaloupe, c'était comme passagers,--et pour

voir plus tôt le prisonnier.

C'est pour moi--et c'est pour mes deux compagnons, aussi évident que

si nous l'avions vu.

Un journal a cependant, à propos du prisonnier évadé, recueilli un

détail d'un autre genre et très peu important en lui-même, mais dont

je dois dire un mot: En parlant du séjour de M. de Bazaine à l'île

Sainte-Marguerite, ce journal fait savoir que «M. Karr envoyait les

_Guêpes_ à M. de Bazaine».

Si nous rapprochions cette mention d'un article paru précédemment dans

un autre journal qui demandait la suppression des _Guêpes_,--ça

pourrait avoir l'air d'une invitation à l'autorité de regarder un peu

si le maître des _Guêpes_ ne serait pas quelque peu complice de

l'évasion;--en effet, il habite le pays, il a des embarcations,--et il

envoyait les _Guêpes_ à M. de Bazaine, etc.

Certes, ce n'est pas, je le sais, l'intention du journaliste; ce n'est

pas à l'autorité et à la police qu'il veut me dénoncer, mais à

«l'opinion» et je m'étonne de ne pas avoir vu en faire déjà leur

profit: les bons petits papiers rouges qui ont quelquefois si bêtement

appelé bonapartiste celui de tous les écrivains contemporains qui a le

plus opiniâtrement combattu l'Empire.

Eh bien, le fait est vrai,--j'envoyais les _Guêpes_ à M. de

Bazaine;--comment? pourquoi? je vais le dire à mes lecteurs:

Je fus, il y a quelques mois, très surpris, un matin, de recevoir une

lettre signée «_de Bazaine_».

M. de Bazaine me remerciait de l'envoi d'un numéro des _Guêpes_ «qu'il

avait lu avec grand plaisir» et faisait quelques réflexions sur son

jugement et sa situation, etc.

Or, je ne lui avais pas envoyé de numéro des _Guêpes_; je cherchai le

numéro dont il parlait--et je devinai que quelque ami à lui pouvait le

lui avoir adressé,--parce que j'y faisais mention des trois ou quatre

boucs «émissaires» sur lesquels l'opinion publique et la sévérité du

gouvernement faisaient tomber toutes les fautes du plus grand

nombre,--et je citais quelques-uns de ceux qui, aussi coupables que M.

de Bazaine, étaient non seulement en liberté, mais occupaient des

places et émargeaient au budget.

A la lecture de cette lettre, je fus un moment embarrassé,--j'ai

l'habitude de dire la vérité; or dire: je ne vous ai rien envoyé, à un

prisonnier qui avait ressenti un moment de plaisir de l'envoi, c'était

plus dur que je n'avais la force de l'être;--accepter les

remerciements... ce n'était pas tout à fait honnête... c'est cependant

ce que je fis,--je ne répondis pas à M. de Bazaine,--parce que je

n'avais rien d'agréable à lui dire,--mais je donnai l'ordre de

continuer à lui envoyer les _Guêpes_ qu'il a dû recevoir jusqu'à son

départ.

Entre les sottises qui ont été dites sur cette évasion, il faut noter

celle qui consiste à faire au prisonnier un nouveau crime de son

évasion;--quelques-uns ont même prétendu qu'il avait manqué à

l'honneur, «étant prisonnier sur parole».--Disons d'abord que le

prisonnier qui n'est pas prisonnier sur parole a toujours le droit

naturel de s'en aller,--et c'est tellement le sentiment général

que,--à la nouvelle d'une évasion, le premier mouvement de tout

lecteur est de désirer qu'on ne reprenne pas le prisonnier,--et que ce

n'est qu'après réflexions qu'on pense au crime, à la justice de

l'_expiation_, et à la sûreté publique.

Le frère de M. de Bazaine a déjà écrit aux journaux que M. de Bazaine

n'avait pas donné sa parole de rester en prison, et que personne

d'ailleurs n'avait fait la sottise de la lui demander.

J'ajouterai que, prisonnier sur parole, je me croirais obligé par cet

engagement, à la condition qu'il serait accepté et exécuté de part et

d'autre;--mais je m'en croirais délié si on y ajoutait des grilles,

des verroux, des sentinelles, etc.

Certes, si on avait mis M. de Bazaine dans l'île Sainte-Marguerite en

lui demandant sa parole de n'en point sortir, si jugeant cette parole

suffisante, on ne l'avait ni «bouclé» ni verrouillé;--il n'aurait dû

dans aucun cas faire un pas hors de l'île,--mais il en était tout

autrement.

Le traitement que subissait M. de Bazaine était bizarre.

Si l'accusation, c'est-à-dire la trahison, avait été admise par le

tribunal, la mort était le châtiment mérité et obligé,--mais les juges

avaient écarté la trahison, et avaient condamné le maréchal à

mort,--pour obéir à la sévérité des lois militaires auxquelles il

avait manqué, mais ils avaient signé un recours en grâce.

L'emprisonnement pour vingt ans, est probablement plus qu'à perpétuité

pour un homme de soixante-six ou soixante-sept ans, usé par les

fatigues de la guerre, par le chagrin, les blessures, etc.,--mais cet

emprisonnement dans la charmante île Sainte-Marguerite était

cependant un sort relativement assez doux.

Disons en passant qu'un des journalistes qui ont écrit à ce sujet, a

vu un rocher aride dans l'île Sainte-Marguerite, qui est une forêt de

pins, de myrtes et d'arbousiers, avec un grand jardin d'orangers.

Mais ce traitement était beaucoup moins doux du moment que M. de

Bazaine était enfermé dans la sorte de citadelle qui avait servi de

prison au «masque de fer»,--sans pouvoir mettre le pied dehors.--En

même temps, par un contraste singulier avec cette rigueur extrême, on

lui accordait la faveur d'avoir non seulement sa famille, mais un ami

auprès de lui.

Mon impression sur M. de Bazaine est celle-ci: il est libre, il ne

reçoit plus et ne lit plus les _Guêpes_, et, d'ailleurs, il s'en

soucie aujourd'hui médiocrement;--elles ont joué pour lui le rôle de

l'araignée apprivoisée par Pellisson à la Bastille.--Je n'hésite pas à

dire, je l'ai d'ailleurs déjà dit dans le temps, en d'autres termes:

Peut-être sommes-nous un peu gâtés par nos études classiques,--par

Léonidas et les Thermopyles,--par Cynégire,--par Horatius Coclès,--par

l'_Horace_ de Corneille,--_qu'il mourût_,--mais nous avons dans notre

histoire des faits nombreux qui ne le cèdent pas à ceux de

l'antiquité,--l'histoire du chevalier d'Assas,--l'histoire du vaisseau

_le Vengeur_,--celle de Cambronne et des grenadiers de la vieille

garde à Waterloo, et plusieurs faits en Afrique;--nous sommes devenus

difficiles et sévères quand on ne se conduit pas tout à fait comme ces

héros.

Cependant il m'a semblé voir dans le maréchal de Bazaine, n'essayant

pas de faire une trouée, non pas un homme qui a manqué de bravoure,

ses preuves étaient faites, mais un homme qui n'avait pas assez

précise l'idée du devoir,--et obéissait à je ne sais quelles velléités

d'ambition vague, dont on pourrait retrouver la trace dans sa conduite

au Mexique,--velléités qui lui ont inspiré la pensée criminelle qu'il

pourrait peut-être, non pour la France, mais pour lui, avoir mieux à

faire d'une grosse armée, la dernière,--que de la risquer dans une

bataille désespérée.

Pour résumer et en finir sur l'affaire de l'évasion, M. de Bazaine a

eu des aides non seulement hors de l'île, mais dans l'île;--quant à

madame de Bazaine, même en supprimant la légende du canot et des

avirons, elle a accompli très honorablement ses devoirs de femme, et

elle a acquis des droits à l'estime et à la sympathie de tout le

monde.

Pour les intelligences dans l'île,--nous vivons à une époque où

presque personne ne fait _banco_ sur un numéro ou sur une couleur;--ça

a été la ruine du gouvernement de Juillet, et ça a achevé de

précipiter Napoléon III.

On veut se sauver la mise en tous cas, et on place, comme à la

roulette, les joueurs prudents, son _louis_ ou sa pièce de cinq francs

à cheval sur quatre numéros.

Et comme un proverbe qu'on retrouve dans toutes les langues.

«On allume un cierge pour Dieu, mais aussi, au moins une petite

chandelle pour le diable.»

N. B. _Tout ce qui précède était écrit le 17 août, on m'envoie,

aujourd'hui 20, les épreuves à corriger, j'ai ajouté seulement la

mention faite par madame de Bazaine elle-même, qu'elle et son cousin

ne savent pas ramer et avaient le mal de mer._

_Et j'ajoute ici aujourd'hui_,--qu'elle s'est très agréablement moquée

des «reporters», qui l'ont poursuivie et relancée dans son voyage.

Lorsque, la semaine dernière, j'avais dû exprimer mon opinion sur

l'évasion de l'île Sainte-Marguerite, madame Bazaine n'avait pas

encore fait publier son petit roman;--une circonstance remarquable

cependant, et qui a dû donner à penser aux magistrats chargés de

l'instruction, c'est que les journalistes envoyés sur les lieux

n'avaient pas attendu à poursuivre et à rejoindre M. et madame Bazaine

dans leur fuite pour être trompés et pour rencontrer et accueillir

précisément le même petit roman,--moins quelques ornements de

style.--Il y avait donc à Cannes ou dans l'île, ou à Cannes et dans

l'île, d'autres personnes intéressées à tromper, à égarer l'opinion,

et à propager le feuilleton en question--avec des circonstances

convenues pour ne pas compromettre les assistances reçues, en y

comprenant le capitaine du navire italien, qui, probablement, en

savait plus long sur ce qui se passait, que n'en savait la compagnie à

laquelle appartient le bâtiment.

Certes, M. et madame Bazaine et M. Rull devaient tenir la promesse

qu'ils avaient sans doute faite de ne laisser planer de soupçons sur

personne,--mais puisque la situation avait l'inconvénient d'obliger à

ne pas dire la vérité, il eût été plus digne, très certainement, et

peut-être plus utile aux personnes qu'on devait ménager, d'ajouter

moins de broderies et de fioritures.

En fait de mensonge, il y a, il me semble, quatre règles à observer:

La première, c'est de ne pas en faire;

La seconde, c'est de n'admettre cette nécessité que pour sauver les

autres;

La troisième, c'est de les faire si bien que l'on soit seul à jamais

savoir qu'on a menti, et c'est déjà assez fâcheux;

La dernière est de se borner au strict nécessaire,--de ne pas se

complaire aux détails, aux agréments, aux galons, aux enjolivements,

aux broderies.

Je comparerai cette situation à celle d'un malheureux qui s'introduit

dans une maison,--poussé non seulement par sa propre faim, ce ne

serait pas une raison suffisante, mais par la faim de sa femme et de

ses enfants;--s'il ne vole que du pain, ce n'est certes pas moi qui,

juré, aurais le courage de le condamner,--mais il en sera autrement

s'il vole des hors-d'oeuvre, des desserts, des confitures, etc.

Le récit de madame Bazaine, avalé par les journalistes avec l'avidité,

avec la gloutonnerie des requins affamés dans le sillage d'un navire,

n'a fait que me confirmer dans mon opinion, et, comme on dit à

l'école, me donner «la preuve de mon addition».

Dès l'instant que madame Bazaine ne voulait pas se borner au strict

nécessaire, à l'indispensable, et voulait faire de son récit un petit

morceau littéraire,--peut-être eût-elle dû montrer plus de confiance à

celui des journalistes qui avait pris la tête de la poursuite et avait

le premier atteint les fugitifs, et le prier de lui faire quelques

observations critiques;--une fois certain de tenir le «morceau», le

journaliste plus calme, pour suivre ma comparaison de tout à l'heure,

n'aurait plus imité ce requin légendaire dans lequel les matelots

retrouvèrent un camarade disparu avec tous ses vêtements et sa

pipe;--il eût certainement biffé certains détails oiseux contre

lesquels Boileau conseille de se tenir en garde, et donné au récit au

moins un peu plus de la vraisemblance qui lui manque, vraisemblance

dont peut se passer la vérité, mais qui est indispensable au mensonge.

Constatons en passant que je ne me permets de critiquer madame Bazaine

que comme feuilletoniste; comme femme je rends hommage à son courage,

à son énergie, à son dévouement,--qui n'avaient pas besoin, pour être

appréciés, d'ornements étrangers et d'agréments postiches.

Dans la nécessité toujours fâcheuse de ne pas dire la vérité, à cause

de ceux qu'on ne devait pas compromettre,--il eût été, je le repète,

plus facile, plus digne, et plus utile à ceux dont on voulait

détourner les soupçons, de ne faire que la dissimuler,--d'écrire

simplement au ministre: «Ne cherchez pas de complices à l'évasion de

M. Bazaine,--deux seules personnes ont eu connaissance du projet et

ont aidé à l'exécution, madame Bazaine et M. Rull.»

Plus un mensonge est gros, plus il présente de surface, plus il doit

montrer de côtés faibles,--plus une ville est étendue, plus elle a de

chances d'offrir aux assiégeants un point peu ou pas fortifié où on

peut faire brèche.

Par exemple, à quoi bon le détail des allumettes?

Si c'était vrai, ça ne servirait qu'à prouver qu'il fallait qu'on fût

bien certain qu'il n'y avait pas danger à provoquer l'attention des

sentinelles; mais, je ne dirai pas seulement pour les marins, mais

pour le dernier des canotiers de la Seine, c'est une chose connue que

la difficulté de faire prendre feu à une allumette, avec le moindre

vent sur la mer ou sur la rivière,--même depuis que c'est l'État qui

les vend, circonstance qui avait fait espérer qu'elles seraient

meilleures, ce qui est loin de s'être réalisé.

Or, dans la nuit de l'évasion, il faisait un de ces vents que, sur la

côte normande, on appelle «un vent à décorner les boeufs» et sur les

plages provençales «à arracher la queue aux ânes».

Quelques autres détails assez curieux donnés par madame Bazaine:

Bourdonnements · 第 11 / 15 段