jour,--parfois fatigué, malade, préoccupé;--supposons-le amoureux de
sa femme,--quelle différence,--il use de «ses droits», le vilain mot,
la vilaine chose!--A des intervalles plus ou moins rapprochés ou
éloignés,--supposons-le,--je le veux bien,--très délicat, demandant,
sollicitant,--ça n'est jamais comme celui qui demande une grâce, un
sacrifice,--une faute,--un crime.
D'ailleurs,--l'amoureux, lui, demande toujours.
Le mari ne peut pas ne penser qu'aux bouquets;--il faut qu'il gagne et
donne de l'argent pour le loyer, pour les domestiques, pour la
nourriture quotidienne,--pour le bois, pour les torchons,
etc.--Quelquefois, il doit refuser, faire des observations, conseiller
des économies, etc.; quelque sédentaire qu'il soit,--il sort
quelquefois,--va voir des amis,--et il n'est pas forcé de sortir, lui!
Quelle est donc la différence entre un amoureux et un mari comme lord
**** qui n'a eu pour sa femme qu'une fantaisie éteinte,--qui est
retourné à sa vie de garçon; qui va au cercle, aux courses, à la
chasse,--dîne au cabaret, entretient quelque femme, etc.?
Lady **** faisait cette comparaison et la faisait douloureusement
d'abord,--haineusement ensuite, cependant elle avait des
principes.--Le plus grand espoir qu'elle permît de concevoir à
l'amoureux M. ***,--c'était de l'épouser, si le hasard ou la
Providence lui rendait jamais sa liberté;--ce n'était pas comme cette
fille d'honneur de la cour d'Angleterre dont parle madame de Sévigné:
«le roi l'avait remarquée, elle s'était sentie quelque disposition à
ne point le haïr, par suite de quoi elle arrivait grosse de sept
mois».
A l'époque où Lady **** ne considérait plus son mari que comme un
obstacle à son bonheur,--lord *** se trouva précisément dans les mêmes
dispositions à l'égard de sa femme;--il était saisi d'une fantaisie,
d'un caprice violent pour une femme de théâtre; celle-ci surfaisait sa
marchandise,--elle ne songeait pas à se faire épouser par un homme
marié, mais elle laissait entendre qu'elle n'aurait rien... contre un
enlèvement et une installation sérieuse à l'étranger.
Tout amoureux qu'était lord ****, le _kant_, le respect de certaines
convenances, lui rendaient impossible une telle équipée,--seulement il
disait quelquefois en soupirant: «--Ah! si je devenais veuf!»
Quant à la belle, elle ne voulait pas accepter une seconde place dans
la vie de son adorateur,--il fallait qu'il brûlât ses vaisseaux.
Un jour lord **** demanda à sa femme un entretien particulier,--et il
lui dit:
«Madame, le lien qui nous unit est devenu une chaîne;--nous en
souffrons tous les deux.--Vous êtes une femme trop honnête, je suis un
homme trop bien élevé pour rompre cette chaîne avec scandale.--Je ne
sais aucun moyen que nous devenions tous deux en même temps veufs l'un
de l'autre,--mais j'en trouve un pour qu'un de nous deux le devienne
dans un temps assez court;--lequel des deux s'en ira, lequel des deux
restera;--la Providence ou le hasard en décideront; celui qui survivra
sera heureux, celui qui mourra cessera d'être infortuné. Ce que j'ai à
vous proposer, c'est une sorte de duel décent;--j'ai en Irlande un
château, une propriété entourée de marais,--ni mes ancêtres, ni moi,
nous n'y sommes allés séjourner en été ni en automne:--il y règne des
fièvres paludéennes qui font beaucoup de victimes parmi les gens du
pays, mais qui ne pardonnent presque jamais aux étrangers;--que
diriez-vous d'une petite retraite de trois mois dans ce château?--La
saison est favorable, deux de mes fermiers viennent d'y mourir de
fièvre _pernicieuse_;--pour le monde,--nous aurons l'air de deux
époux--qui, sur un regain de tendresse,--vont grignoter dans la
solitude--un nouveau quartier de lune de miel.
Lady **** fut d'abord un peu étonnée, un peu effrayée même;--elle
resta quelques instants sans répondre;--puis, envisageant rapidement
le présent et l'avenir, elle dit d'une voix ferme:--Quand
partons-nous?
--Le plus tôt possible,--le temps de faire, chacun de notre côté, nos
dispositions testamentaires,--et, pour vous, de préparer vos
toilettes.
Huit jours après, les deux époux étaient à leur château;--marécages,
brumes épaisses le soir,--humidité invincible, c'était complet;--chacun
d'eux, chaque matin, interrogeait avec anxiété le visage de son.....
adversaire.
Au bout d'un mois.
--Milady,--je vous fais mon sincère compliment, jamais vous n'avez été
aussi fraîche.
--Recevez le mien, mylord, si cependant c'en est un,--vous engraissez.
--C'est que je m'ennuie.
--Tout le monde n'a pas le moyen d'en mourir.
--Sérieusement, est-ce que vous mettez du rouge?
--Non.
--Vos joues sont des pêches veloutées... mais alors... ça ne va pas.
--Si vous vous ennuyez, pourquoi ne chassez-vous pas à cheval, avec
vos voisins?
--Ah! vous voulez que je vous rende des points, et que je fasse
entrer, dans mon jeu, la chance de me rompre le cou;--ça n'est pas
honnête,--cependant il y aurait un moyen;--nous donnerions des bals,
et vous vous engageriez à ne pas manquer une contredanse, ni une
valse, ça égalisera le jeu;--je risquerai de me casser les
reins,--mais vous vous exposerez à la fluxion de poitrine,--ça vous
va-t-il?
--Oui.
On donne des bals, on chasse,--pas le moindre accident à la chasse,
pas le plus léger rhume après les bals.
Il se passe un mois.
--Milady, vous rajeunissez, vous êtes plus blanche et plus rose que
lorsque je vous ai épousée.
--Vous, mylord, vous prenez décidément du ventre.
--C'est un coup manqué,--nous ne ferons rien ici.--Mais j'ai une autre
proposition à vous faire.
--Faites.
--Il y a le choléra en Allemagne.
--Je l'ai lu sur un journal.
--Que diriez-vous d'un voyage à Vienne, ça s'expliquerait, pour le
monde, par la curiosité bien naturelle à une femme de voir
l'exposition--et par la complaisance sans bornes d'un époux amoureux.
Une fois à Vienne, on chercherait les localités où les cas sont les
plus nombreux, et on irait s'y installer.
--Quand partons-nous?
--Après-demain.
--Je serai prête.
Voilà ce qu'on m'a raconté,--en me montrant Lady **** qui revient
d'Allemagne en grand deuil,--et j'ai tout lieu de croire mon narrateur
bien informé, car j'ai vu par hasard une de ses cartes, et il
s'appelle M. ***, et il est parti le même jour que Milady.
Sous le règne de Louis-Philippe, j'ai connu un vieux député,--qui...
ressemblait à beaucoup d'autres:--il était député de l'opposition,
mais d'une opposition bénigne, modérée, conciliante;--il ne parlait
jamais,--votait avec le centre gauche,--faisait les commissions de ses
administrés et de leurs femmes,--apostillait leurs demandes pour les
bureaux de tabacs et les bureaux de poste,--procurait à ceux qui
venaient à Paris des billets pour la Chambre des députés, les musées,
aux jours réservés, les Gobelins, etc. Il était, pour ainsi dire,
député à vie;--ses commettants voulaient un député de l'opposition,
mais qui se maintînt pourtant avec les ministres dans des relations
assez bienveillantes pour pouvoir, à l'occasion, obtenir d'eux pour
son département une justice,--une faveur, peut-être même une petite
injustice;--il avait sa petite part de menues chatteries pour ses
représentés,--mais j'avais eu une ou deux occasions de remarquer que,
lorsqu'il s'agissait de lui-même ou de ses proches, il obtenait des
faveurs dépassant de beaucoup le crédit que je lui supposais.
Un jour que je le trouvai écrivant à un ministre pour solliciter je ne
sais quelle position importante pour son gendre,--je ne lui cachai
pas le peu de chances qu'il me semblait avoir de réussir.
--Je sais que c'est difficile, me dit-il, mais je fais jouer mon grand
moyen.
Je voulus connaître ce grand moyen.
--Le roi personnellement, me dit-il, m'a fait espérer que je serais un
jour pair de France;--plusieurs ministres ont fait également miroiter
ce leurre à mes yeux,--lorsqu'il s'agit d'un vote important et où la
majorité est incertaine; c'est l'avantage d'appartenir à un des deux
centres;--sans évolution scandaleuse, on peut se rapprocher de la
frontière de droite ou de la frontière de gauche, on est réputé
«flottant» et, comme tel, appoint disponible.
Eh bien! lorsque je tiens beaucoup à obtenir une faveur... je la
demande... mais... je demande en même temps la pairie;--quant à la
pairie, on est parfaitement décidé à ne me la jamais conférer,--mais
on ne veut pas me mécontenter et s'exposer à perdre une voix qui, à un
jour donné, peut avoir sa valeur.
On a depuis longtemps épuisé pour moi toutes les formules connues,
pour rendre un refus le moins choquant possible,--les regrets
sincères,--les promesses pour une autre occasion, etc.,--il faudrait
aujourd'hui recommencer le cercle.
Eh bien! quand je _veux_ me faire donner quelque chose,--je demande en
même temps la pairie,--je rappelle, avec les dates, la promesse de Sa
Majesté, les espérances données par tel ou tel ministre.--Eh bien! ça
n'a jamais manqué: on regrette vivement que les circonstances ne
permettent pas, etc., mais on saisit avec empressement, en attendant
une occasion meilleure, de m'être agréable, en m'accordant... l'autre
chose.--C'est ainsi que ça va se passer pour mon gendre, et je
considère sa nomination comme aussi certaine que si je l'avais dans ma
poche.
C'est ainsi que je me suis fait donner d'emblée,--en passant
par-dessus tous les droits,--un bureau de tabac pour une ancienne
gouvernante dont il m'importait de me débarrasser et qui ne voulait me
quitter, me lâcher, qu'à ce prix-là;--j'ai demandé un bureau de tabac
pour elle, et la pairie pour moi;--huit jours après elle avait son
bureau de tabac et ma rançon se trouvait payée.»
Je n'aime pas beaucoup la justice qui se fait après un bouleversement
ou une révolution.--Les vaincus désarmés sont jugés par leurs
vainqueurs qui quelquefois viennent d'avoir peur, ce qui rend
naturellement l'homme assez méchant--et encore, après la bataille,
l'opinion publique fait deux lots:--tout ce qui s'est fait de
cruautés, de crimes, par les deux partis est le lot des vaincus; tout
le peu qui s'est fait de traits de courage, de fermeté, de générosité,
forme le lot des vainqueurs.
Ainsi, ceux qui, au coup d'État de Décembre,--ont pris les armes pour
défendre des lois si audacieusement violées par le prince-président de
la République,--ont été appelés «insurgés» par cet insurgé--et ont été
emprisonnés, exilés et tués comme insurgés.
Mais comme dans ces justices qui suivent la défaite des uns et la
victoire des autres, il faudrait que la moitié du pays emprisonnât,
exilât, tuât l'autre moitié,--comme, après tout, les luttes de la
politique se passent à peine entre cent mille personnes y prenant une
part active;--le reste,--troupeau ignorant, se mettant à la suite du
vainqueur,--on prend le parti de ne punir qu'une petite quantité des
vaincus--qu'ils aient commis ou non d'autres crimes que d'être
vaincus.
Autrefois--dans le cas d'insurrection militaire--on décimait les
révoltés,--on les faisait ranger au hasard sur une ligne, puis on
comptait, et, chaque fois qu'on arrivait à dix, on faisait sortir ce
dixième des rangs, et on le passait par les armes.
C'est ce qu'on fait aujourd'hui dans la justice appelée «justice
politique», avec une modification et un progrès, c'est qu'on triche le
hasard;--on ne met pas les justiciables sur une ligne, et on fait
tomber le chiffre dix sur qui on veut; il se fait ainsi un certain
nombre de «boucs émissaires» d'_Azazel_, d'_Apopompées_ que l'on
charge de tous les péchés d'Israël;--après quoi, les autres, comme dit
le prophète, «deviennent blancs comme neige, leurs péchés eussent-ils
été rouges comme l'écarlate».
En général, il serait difficile de dire ce qui décide l'opinion dans
le choix de ces boucs infortunés--qui ne sont pas toujours innocents,
mais qui ne sont pas plus coupables et souvent le sont moins que le
voisin de droite et de gauche, celui qui est derrière et celui qui est
devant.
Ainsi, messieurs Ollivier et de Grammont déclarent la guerre à la
Prusse, et nous jettent dans une défaite, des désastres, des misères
et une ruine écrites d'avance, puisque la France n'avait ni alliances,
ni armées, ni munitions, ni vivres.--M. Leboeuf affirme à la face du
pays que tout est prêt--qu'il «ne manque pas un bouton de guêtre»
lorsque, si les boutons de guêtres ne manquaient pas, il n'y avait que
cela qui ne manquât pas.
Nous sommes vaincus, écrasés,--Me Gambetta prend la suite du sinistre,
parce que c'était la seule voie ouverte pour monter au pouvoir;--il
continue cette guerre avec des chances encore plus mauvaises qu'elle
n'avait été commencée; il double le nombre de nos morts, il ajoute à
nos désastres la perte de deux provinces et une rançon double de celle
dont les Prussiens se seraient contentés;--ses acolytes, ses affidés,
ses amis, plus hostiles au pays que les Prussiens, sont convaincus
d'avoir, au moyen de fournitures qu'il leur a données, envoyé au
combat les soldats et les recrues sans vêtements, sans souliers, sans
armes, sans vivres, sans munitions;--il est lui-même accusé devant un
tribunal anglais d'avoir reçu des pots-de-vin.
D'autre part, le maréchal Bazaine,--je m'en rapporte au jugement qui
l'a frappé,--est accusé d'avoir mal fait la guerre;--les uns pensent
qu'il a cédé à des idées confuses d'une ambition assez vague,--les
autres qu'il a manqué de résolution comme chef tout en reconnaissant
son extrême bravoure comme soldat,--d'autres que la situation où il se
trouvait était au-dessus de ses capacités, etc.
Il est condamné à mort.
Pendant ce temps, Me Ollivier, sous les orangers d'Italie, prépare son
discours pour l'Académie et vient tranquillement le lire à Paris; M.
de Grammont, M. Leboeuf et Me Gambetta reprennent leur vie ordinaire,
et personne ne songe à leur demander aucun compte.
Prenons un autre exemple.--Un certain nombre d'avocats de langue et de
plume, enivrent, empoisonnent le peuple dans Paris et dans tous les
grands centres.
La guerre finie contre l'étranger, il faut faire une guerre plus
triste contre des Français.
Me Gambetta, qui, au moyen des hordes empoisonnées par lui, est arrivé
au pouvoir, aux dignités et surtout aux traitements, les abandonne
momentanément--et va attendre l'issue du combat sous les orangers
d'Espagne, comme Me Ollivier sous les orangers d'Italie.
Puis comme, à la suite de la commune, il se trouve tombé du pouvoir,
il revient se mettre à la tête de ses hordes qui se composent de gens
égarés, enivrés, empoisonnés par lui et par ses complices, mais aussi
de voleurs, d'assassins et d'incendiaires, et il déclare publiquement
qu'il n'entend pas se séparer d'eux.
C'est alors qu'on condamne M. Rochefort à une détention perpétuelle à
Nouméa.
Il y avait bien aussi M. Ranc et beaucoup d'autres, mais M. Ranc n'a
été inquiété que lorsqu'il s'est fait nommer député comme Me
Gambetta,--avant cela on le laissait tranquillement être membre du
conseil municipal de Paris;--des autres, il n'est plus question.
Je n'ai pas partagé l'engouement qu'a inspiré M. Rochefort vers la fin
de l'Empire;--c'était un gamin spirituel,--doué non de cette sorte
d'esprit que j'appelle «la raison ornée et armée», mais de cet esprit
parisien qui ne recule pas devant le jeu de mots et les lazzis, et
prend un air de hardiesse en s'attaquant au pouvoir, sans autre raison
que le succès que le public a coutume de faire à ce genre
d'attaque;--il n'avait rien étudié, ne savait rien, et naturellement
décidait de tout,--mais on le prit tellement au sérieux qu'il finit
par s'y prendre lui-même;--il devint l'objet de l'engouement
public,--et, enivré par les applaudissements et le succès,--fit comme
le chanteur auquel on crie: bis,--après l'ut de poitrine, il s'efforce
de donner le contre-ut.
Qu'il ait fait du mal, je le veux bien;--qu'il ait mêlé sa petite
drogue à la boisson capiteuse et toxique qu'on versait au peuple,
qu'il ait surtout fourni le sucre et le citron qui lui donnaient un
goût plus agréable et masquaient le venin, je le veux encore.
Mais en se rendant bien compte de son inconscience, il est évident
qu'il a été un de ces boucs émissaires dont je parlais en
commençant;--qu'il a subi la suite nécessaire de l'engouement dont il
avait été l'objet, et que sa condamnation est sévère quand on regarde
ceux qui ont joué le même rôle avec plus de conscience de leurs actes,
et qui sont députés, ambassadeurs, et seront peut-être ministres
demain.
Puisque j'en suis venu à parler de M. Rochefort, je dirai que je ne
partage pas non plus la colère que donne son évasion à beaucoup de
gens.--Les seuls prisonniers qui n'aient pas le droit de s'évader sont
ceux qui sont prisonniers sur parole, et ce n'était pas son cas.
Il a très bien fait son rôle de prisonnier,--ce sont ses geôliers qui
n'ont pas bien fait leur rôle de geôliers.
Il y aurait bien dans le fait de cette évasion une leçon pour les
victimes de ces chefs, ou mieux de ces exploiteurs de l'opposition;
les soldats payent et les chefs échappent,--mais ils ont bien pardonné
à Me Gambetta de les avoir abandonnés, et au moment de la bataille et
au moment de la punition.
Me Ollivier, à côté duquel on a fait tomber le nº 10 sur M. Bazaine,
comme à côté de M. de Grammont, de M. Leboeuf, de Me Gambetta, etc.,
Me Ollivier pense que rien ne l'empêche de venir reprendre part aux
affaires politiques d'un pays qu'il a perdu;--il vient de publier une
lettre très bizarre, dont je dois dire quelques mots:
Il semblerait qu'ayant par son ambition et sa légèreté attiré sur la
France un des plus grands désastres que contienne notre histoire, Me
Ollivier et ses complices n'avaient que deux partis à prendre:
Le premier, de courir auprès de leur empereur et de se faire tuer
autour de lui--et avec lui autant que possible--pour apaiser les mânes
de tant de victimes qu'ils avaient faites.
Le second parti, moins beau, moins expiatoire, était de passer dans
une retraite absolue le reste d'une vie maudite,--détestée par les
mères, _matribus detestata_, comme dit Tacite.
Mais:
Me Ollivier sait que pour les sottises et pour les crimes politiques,
la prescription s'acquiert naturellement au bout de six mois--le plus
long terme où puisse s'étendre la mémoire française.
Donc, quatre ou cinq fois six mois s'étant écoulés, Me Ollivier
n'ayant été ni fusillé, ni exilé, ni emprisonné; le sort de la
vindicte publique étant tombé sur d'autres; M. Bazaine à
Sainte-Marguerite payant pour tous; son histoire était tout à fait
oubliée.
Rien donc ne l'empêchait de venir reprendre sa place dans la politique
et son rang «à la queue» des compétiteurs du pouvoir, et vous allez le
voir, aux prochaines élections, demander, comme candidat, un
témoignage de confiance à ses compatriotes.--Prêt à tout recommencer.
Voici les hardiesses saugrenues qu'imprime Me Ollivier:
«_L'émulation s'établira entre les deux formes de la démocratie: la
république et l'empire._
»_Si la république prévaut, les impérialistes accepteront sans
arrière-pensée la décision souveraine; ils reconnaîtront que le
gouvernement de la république doit être confié à ceux qui ont eu foi
en elle, alors que d'autres la déclaraient impossible, et leur seule
ambition sera d'apporter l'aide et le conseil._
«_Si l'empire obtient l'avantage, les républicains pourront adhérer
sans humiliation à un gouvernement qui ne sera pas sorti d'un coup de
force ou de surprise, et les impérialistes leur feront une place à
côté d'eux dans la direction de l'État._
«_Dans les deux hypothèses, pas de proscription, l'oubli cordial du
passé, une seule loi de salut public: l'interdiction d'attaquer, de
contester et même de discuter le verdict national, sous les peines les
plus sévères, l'exil perpétuel, par exemple._
«_Et alors, nous redeviendrons la grande nation, etc._»
Surtout si Me Ollivier est, dans le premier cas, appelé à «_donner
aide et conseil_», et, dans le second, si «_on lui fait une place dans
la direction de l'État_».
Me Ollivier, on le voit, ressemble à ces joueurs timides qui, à la
roulette, mettent leur pièce de cinq ou de vingt francs,--sur la raie
qui sépare deux numéros,--en partageant ainsi leur mise entre deux
chances; _à cheval_ sur 93 et 52,--sur la commune et sur l'empire.
Je suis scrupuleusement les débats du procès Bazaine,--je vois
jusqu'ici ce que disait Turenne:--«Je serais embarrassé, non pas de
commander, mais de manoeuvrer et de tenir dans la main une armée de
plus de trente mille hommes.»
Une guerre déclarée et commencée avec une imprudence puérile, comme le
dit un journal, dans le même numéro où il brûle tant d'encens devant
l'impératrice,--sans penser que mener un peuple à une guerre terrible,
sans préparatifs, sans alliances, c'est-à-dire à la ruine et à
l'humiliation, etc.,--est à peu près un des plus grands crimes
qui se puissent commettre,--cette guerre imprudente, folle,
criminelle,--conduite au hasard, sans plan, sans vigueur, sans
enthousiasme, sans discipline, sans commandement et sans obéissance.
Eh bien! en voyant ces hésitations, ces ordres non donnés ou mal
donnés,--mal obéis ou pas obéis du tout, ce relâchement absolu de
discipline, ces vertiges, ces paniques;
Je me dis--il ne faut pas juger ces gens-là d'après un type de
guerrier héroïque, et je dirais fabuleux--si nous n'en avions pas chez
nous de nombreux exemples. Il ne faut chercher là ni des Léonidas, ni
des La Tour-d'Auvergne--ni des Cambronne, ni des «boiteux de
Vincennes», et quand j'ajoute à ce que je lis--ce que l'on m'a conté à
Pontarlier, lors de l'entrée de l'armée française en Suisse, si j'y
ajoute ce que j'ai vu en Suisse de mes yeux, et beaucoup d'autres
choses dont je ne veux pas parler encore,--à part un nombre assez
grand heureusement de dévouements et d'héroïsmes individuels, nombre
qui s'accroîtrait sans doute de beaucoup de ceux qui sont restés
inconnus;
Il faut reconnaître que la France a subi à ce moment,--espérons que ce
n'est qu'une crise--un abaissement terrible et effrayant de son niveau
moral, que tout le procès jusqu'ici n'a fait que constater
douloureusement et peut-être sans utilité.
Donc pour juger le maréchal Bazaine, il faut arriver à l'affaire
Régnier, fouiller ses relations avec les Prussiens, c'est-à-dire
examiner si--il n'a pas rêvé un moment, de faire, d'accord avec
l'Impératrice et les Prussiens, et au moyen d'une nombreuse armée
neutralisée contre les Prussiens, mais restée disponible pour dominer
son pays,--une sorte de nouvel empire bâtard, avec une régence où il
y aurait été quelque chose comme lieutenant général ou maire du
palais, là est le procès, là serait le crime,--sur lequel je ne puis
ni dois encore exprimer d'opinion--et pour la constatation et la
négation duquel il faudrait étudier le caractère et les antécédents du
maréchal,--et voir si sa conduite au Mexique n'a pas été calomniée.
Le procès Bazaine fait songer naturellement à la guerre.
Il arrive aujourd'hui précisément le contraire de ce qui serait à
désirer, en supposant le progrès moral et philosophique, c'est-à-dire
que le nombre des soldats composant une armée va tous les jours
s'augmentant; les rois font comme ces braves joueurs blasés qui
arrivent à jouer au bésigue avec quatre jeux.
En songeant au nombre prodigieux d'hommes qui composent aujourd'hui
une armée, n'est-il pas juste de dire que, après la victoire, la part
de gloire qui appartient au général en chef doit être singulièrement
restreinte, et c'est surtout à un _Miltiade_ d'aujourd'hui que
l'Athénien _Socharès_ serait fondé à dire:
--Miltiade, quand tu auras combattu seul, tu pourras demander une
couronne pour toi seul. Constatons donc, dès aujourd'hui, qu'un peuple
victorieux a le droit de ne pas admettre que ce soit son roi qui ait
seul remporté la victoire sur l'ennemi vaincu, et veuille étendre les
droits et les privilèges de cette victoire jusque sur et contre son
peuple vainqueur.