Et j'ai rapproché ce souvenir d'un autre souvenir récent--c'est que, à

mon dernier voyage à Paris, me trouvant un matin sur le boulevard,

j'entrai au café Anglais et demandai à déjeuner, j'étais préoccupé, je

lisais et me contentais de répondre par un signe de tête affirmatif

aux questions du garçon qui me servait.--Je m'arrêtai quand je n'eus

plus faim et demandai la carte à payer--dix-huit francs--notez que je

n'avais bu que de la bière.

Je ne m'en suis pas consolé,--je ne m'en consolerai jamais; ce fut et

c'est encore pour moi un chagrin, une humiliation, un remords.--Je me

comparai en rougissant à Lucullus, à Trimalcion, à Vitellius, à Grimod

de la Reynière, à tous les gourmands célèbres;--je pensai à combien

de mes vieux amis d'autrefois j'aurai pu, il y a trente ans, donner à

déjeuner avec dix-huit francs--et quel bon déjeuner--dans l'île de

Saint-Ouen ou de Saint-Denis--dans la grande herbe fleurie et

parfumée.

Je me rappelai mes _bons dîners_--je n'appelle pas un «bon dîner» un

dîner qu'on mange seul, et je sais combien la gaieté, la confiance et

l'abandon sont pour beaucoup dans un dîner;--aucun n'avait coûté

dix-huit francs;--j'étais si honteux, si bourrelé, que je fis voeu de

ne refuser pendant vingt-quatre heures l'aumône à aucun mendiant,--et

que je donnai quelques sous à des enfants pauvrement vêtus que je vis

assis sur un escalier et qui ne me demandaient rien.

L'argent déjà n'est qu'un signe représentatif;--sa valeur n'est qu'une

convention;--en effet, on serait bien embarrassé à l'heure du dîner,

si on ne trouvait que des pièces de cinq ou de vingt francs en échange

des siennes;--mais, enfin, la convention est ancienne, et, d'ailleurs,

le métal, l'or et l'argent sont agréables aux yeux,--le son de l'or

est agréable à l'oreille (que cette assertion ne me fasse pas prendre

pour un avare),--d'ailleurs, un avare sérieux n'oserait pas faire

sonner son or--ça pourrait le trahir.

Mais, les billets! quand on pense que contre un tas suffisant de ces

carrés de papier--on peut avoir des forêts sombres, des prairies

embaumées, des rivières murmurantes,--des bois de rosiers, des champs

de jonquilles, d'anémones, etc.

Je ne veux pas parler des femmes,--c'est si hideux de penser qu'une

femme se vend--et, d'ailleurs, j'ai là-dessus des idées très

arrêtées qu'il serait bien sain et bien moral que tout le monde

partageât,--c'est qu'une femme qu'on paye ne vaut jamais que cinq

francs,--pour ceux qui ont le malheur d'aimer et d'acheter l'amour

tout fait et d'occasion.

Donc,--le papier est un signe représentatif très médiocre, très laid

et qui a beaucoup plus de chances de destruction que l'or et

l'argent;--le feu et l'eau peuvent le détruire--et l'imitation en est

beaucoup plus facile que celle des espèces monnayées.

Eh bien, j'ai vu presque tout le monde embarrassé et un peu contrarié

de la réapparition de la pièce de cinq francs; en effet, cinq cents

francs de cette monnaie c'est un poids--et ça ne peut se porter que

visiblement:--un homme qui vient de changer un billet de mille francs

à la Banque et qui reçoit forcément cinq cents francs en pièces de

cinq francs est obligé de rentrer chez lui pour se débarrasser du

fardeau.

Cette contrariété étrange qui a accueilli la résurrection de la pièce

de cinq francs--s'explique en partie par une considération que je

constatais tout à l'heure, l'augmentation du prix de tout.--Il y a

trente ans, un homme aisé sortait plein de sécurité à l'égard des

dépenses possibles avec quatre ou six pièces de cinq francs réparties

entre les deux poches de son gilet; le même n'oserait sortir

aujourd'hui sans avoir cent francs dans sa poche: avec cent francs on

est chargé, à mon avis, comme un mulet.

En vérité, je vous le dis, ou plutôt je vous le redis: Si, dans la loi

électorale que vous élaborez, vous n'établissez pas la condition du

domicile pour les candidats,--vous verrez de nouveau les Barodet élus

à Paris, et les Ranc à Lyon;--vous verrez, à la honte et au danger du

pays, Me Challemel, élu quatre fois,--Me Gambetta, trois ou quatre

fois.--Il y a trois mois, j'aurais dit six fois et peut-être

davantage, mais pour le moment il est fort descendu dans la

popularité.

Vous verrez élire par le peuple souverain, et Vermesh, et Cluseret, et

Pascal Grousset, et les deux Gaillard.

L'article de loi à faire à ce sujet est bien simple et impossible à

contredire, je vous l'ai déjà donné:

Attendu que, pour représenter un département, ou mieux un

arrondissement et ses intérêts, il faut les connaître;

Attendu que, pour choisir un représentant, il faut le connaître;

Ne pourra être élu représentant d'un arrondissement qu'un

habitant réel ayant au moins cinq années de domicile réel dans

l'arrondissement.

Avez-vous, étant enfant, joué au bouchon?

Avez-vous joué à la boule?

Avez-vous seulement aux Champs-Élysées regardé jouer à la boule?

Eh bien!

Au bouchon, on place, sur un bouchon debout, la mise en sous de chacun

des joueurs; puis, d'une distance convenue, chacun essaye à son tour,

en lançant une pièce de deux sous ou de cinq francs, d'abattre le

bouchon et de faire tomber, en les éparpillant plus ou moins, les

pièces qui sont dessus;--mais, avant de «couper» c'est-à-dire de

renverser le bouchon, le joueur a soin de jeter une autre pièce qu'il

doit placer le plus près possible du bouchon,--parce que les sous

tombés appartiennent à la pièce qui en sera le plus près.

Aux boules il s'agit également, d'une distance fixée, de placer une de

ses boules le plus près possible d'une boule plus petite qui sert de

but.

Mais, si une des deux boules est destinée à occuper cette place,

l'autre est employée à «tirer», c'est-à-dire à repousser, à enlever la

boule trop bien placée de l'adversaire.

Eh bien, un des malheurs de notre pays--c'est que tous les joueurs

sont des _coupeurs_ et des _tireurs_,--savent renverser le

bouchon--savent écarter la boule de l'adversaire--mais ne savent ni

placer la première pièce, ni la première boule.

En d'autres termes--tous sapeurs, habiles à démolir, aucun architecte

ni maçon.

Ce n'est pas seulement par la politique que nous redescendons et

manifestons une rechute en sauvagerie.

Je voyais l'autre jour, dans un compartiment d'un wagon de première

classe de chemin de fer, un jeune homme «bien mis», qui n'avait l'air

ni plus bête ni plus grossier que beaucoup d'autres, s'étaler sur sa

banquette et mettre ses pieds sur la banquette en face de lui,--sans

songer que, à cette place salie par ses bottes, à la première station,

un voyageur, une femme peut-être, pouvait venir s'asseoir.--Et ce

n'est pas une exception, une excentricité; cette rusticité égoïste se

montre à chaque instant.

J'avoue que je m'accoutume difficilement à des actes pareils, et qu'il

m'arrive parfois de désirer que ces grossièretés générales se

particularisent assez à mon égard, pour que j'aie le droit de m'en

fâcher sans trop étonner les gens qui le plus souvent sont naïvement

grossiers, sans méchanceté, et par un égoïsme imbécile,--et aussi par

la suite de la vie des cercles et des cafés où on vit entre

hommes,--hors de la société des femmes, société qui seule peut achever

l'éducation d'un homme;--quand je parle de la société des femmes, je

ne parle pas des femmes qu'on paye, je parle de celles auxquelles il

faut plaire.

Chez les Romains, les femmes gardaient leur nom,--mais, si elles ne

prenaient pas le nom de leur mari, elles ne prenaient pas non plus les

titres de leurs fonctions et de leurs dignités.

La femme d'un consul n'était pas madame la consule, la femme d'un

sénateur ou d'un dictateur ou d'un tribun, madame la sénatrice, la

dictatrice, la tribune.

Je comprends que, dans la société moderne, avec l'invention de la

noblesse héréditaire, une femme prenne le titre de son mari.--La

noblesse, par une convention étrange, étant plus honorée à mesure

qu'elle s'éloigne des actes qui l'ont méritée,--cette noblesse

n'entraîne pas des fonctions qu'une femme ne puisse remplir aussi bien

que l'homme;--mais la femme d'un général, d'un amiral, d'un

ministre,--s'appelant madame la générale, l'amirale, on n'ose pas dire

la ministresse,--cela n'a aucune raison d'être,--ces titres désignant

des fonctions que les femmes ne partagent pas.

A propos de la noblesse,--un descendant d'un héros du moyen âge est de

beaucoup plus noble que celui de ses ancêtres qui a gagné la noblesse.

Si on avait le sens commun on ne proscrirait pas la noblesse

héréditaire,--c'est un grand encouragement et une belle récompense

que de laisser à ses enfants un nom glorieux et honoré.

Mais on ferait, en sens inverse, ce qu'on fait pour les hommes de

couleur,--l'enfant d'un blanc et d'une négresse est mulâtre,--l'enfant

du mulâtre est quarteron, l'enfant du quarteron est, je crois,

métis,--puis la marque bleuâtre des ongles disparaît, et les

descendants d'un nègre sont réputés blancs après un nombre suffisant

de générations;--de même, le fils du duc serait marquis ou comte, le

fils du comte, baron,--à la seconde génération ils seraient

chevaliers,--à la troisième, ceux qui voudraient être nobles se

mettraient en mesure de gagner à leur tour la noblesse pour eux et

pour les deux générations qui leur succéderaient.

On a souvent répété que Buffon avait un tel culte pour la nature, pour

sa plume et pour lui-même, qu'il n'écrivait qu'en habit habillé avec

des manchettes.

J'ai entendu citer une femme qui respectait si fort l'amour, qu'elle

n'écrivait jamais à son amant qu'après s'être baignée, parfumée et

mise en grande toilette.

Les besoins et les habitudes se sont graduellement si fort accrus et

exaspérés, qu'un partage égal des choses destinées à les satisfaire

semblerait aujourd'hui rendre tout le monde misérable;--de là cette

situation sociale plus triste et plus terrible que, pour que

quelques-uns aient assez à leur gré, il faut qu'un grand nombre aient

insuffisamment, et un autre grand nombre n'aient rien du tout, de

sorte que la vie n'est plus une loterie où il y a de petits et de gros

lots,--mais un certain nombre de gros lots, et une très grande

quantité de billets blancs et de billets d'attrape, comme se plaisait

à en faire Héliogabale, selon l'historien Lampride,--certains billets

donnant des maisons de campagne, ou dix livres d'or,--et certains

autres dix laitues ou dix mouches.

Si bien que dans les rêves de bouleversement de la société que font

les déshérités, les paresseux et ceux qu'on appelle les «partageux»,

ils ne pensent plus à partager,--les morceaux leur sembleraient trop

petits,--mais à dépouiller les autres plus favorisés, et à prendre à

leur tour les gros lots.

Sans aller si loin, il y a des professions et des intérêts qui ne

peuvent «aller» et obtenir satisfaction qu'au détriment d'une partie

de la société; il est telle profession dont ceux qui l'exercent

considéreraient comme mauvaise année, une année de disette et de

famine, l'année où les hommes négligeraient de s'entre-dévorer par des

procès.

Telle autre où on appellerait année funeste, celle où il n'y aurait

ni épidémie, ni maladies et où tout le monde se porterait bien.

C'est surtout à l'égard des pauvres qu'on risque d'être injuste, si on

n'est que juste, et si on ne met pas, comme un appoint de poids et une

_tare_, la charité dans le plateau de la balance.

Un pauvre demande l'aumône à la porte d'une église,--une femme qui en

sort, lui répond: «Dieu vous assiste.

--Madame, dit un passant, vous renvoyez ce pauvre à la Providence;

vous ne comprenez donc pas que c'est la Providence qui vous l'envoie.»

De tous temps les artisans de troubles et de séditions ont pris soit

«la liberté de tous», soit le «bien public», pour prétexte et pour

enseigne.

Sans remonter aux Grecs et aux Romains, chez lesquels, comme le dit

Salluste de Catilina et de ses complices:

«Chacun ne songeait qu'à se rendre riche et puissant, sous ombre

d'amour du bien public»;

Commines explique, dans ses Mémoires, que dans la guerre que les

princes et les seigneurs firent à Louis XI pour «le bien public du

royaume», le duc de Berry appelait le «bien public» qu'on lui donnât

la Normandie en apanage, et le comte de Charolais entendait par ces

mêmes mots de «bien public» qu'on lui livrât les villes sur la rivière

de Somme,--Amiens, Abbeville, Péronne, etc.

On s'étonne habituellement de voir les princes, et, à leur imitation,

les gens en place, rechercher et aimer les hommes médiocres;--Louis

XIV a vendu et livré le secret, en disant à un homme qui lui demandait

justice et établissait des droits,--«Il n'y a pas de droits, sous mon

règne, tout est faveur.»

Les princes et les hommes en place veulent qu'on leur soit obligé et

redevable de tout.--En élevant un homme considérable, ils ne feraient

que rendre justice, tandis qu'en protégeant, en comblant un médiocre,

ils accordent une grâce qui leur rend l'homme dépendant et

servile,--ce qu'exprime très bien la locution assez populaire «se

faire des créatures».

Cependant «la vraie science du gouvernement, c'est la science ou

l'instinct du choix».

La république comme l'entendent trop de gens en France ne consiste pas

à vivre sous des lois justes et égales, mais à s'emparer à son tour

des places, de l'argent, des honneurs et des abus qu'on ne combat pas

pour les renverser, mais pour les conquérir.

Je ne sais plus qui, vers 1790, exprimait nettement cette situation en

disant: «Louis XVI était, il y a quelques mois, Roi et maître de

vingt-quatre millions de sujets,--aujourd'hui il est le seul sujet de

vingt-quatre millions de Rois».

Alors comme aujourd'hui la difficulté était de savoir comment cette

nation de potentats poserait les limites de ses vingt-quatre millions

ou trente millions d'empires.

Voici pour les journaux légitimistes le vrai moment de restaurer un

mot raconté autrefois par une gazette allemande, vers 1810; qu'ils se

hâtent, car les bonapartistes pourraient le prendre pour le fils de

Napoléon III:

«Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, étant en exil, fut invité à

assister au couronnement d'une rosière dans une ville qui s'appelle

comme... Blankenberg; il posa la couronne sur la tête de la jeune

fille qui fit une belle révérence, et dit: «Monseigneur, Dieu vous le

rende.»

Être bien mise pour une femme, c'est s'habiller autant d'après sa

situation de fortune que d'après sa taille, son teint, la couleur de

ses cheveux et celle de ses yeux:--tout doit être harmonie.--Le goût

et la distinction suppléent la richesse et souvent triomphent d'elle.

Combien de publications à propos de la mode, dans les journaux ou

ailleurs,--persuadent aux femmes qu'_il faut_--avoir tant de robes,

tant de chapeaux,--et de telles robes, et de tels chapeaux;--c'est

cher, mais _on ne peut pas faire autrement_,--c'est de toute

nécessité,--c'est impossible,--mais ce n'est pas une raison, il le

faut.

.............. Je m'indigne à l'aspect

De femmes, que le monde accueille avec respect;

Telle a su se placer, par un bon mariage,

Courtisane prudente, à l'abri du chômage;

Ça s'appelle une «femme honnête», du mari,

Des enfants, du foyer ne prenant nul souci;

Et, ne s'informant pas si, pour parer l'idole,

Le pauvre époux--travaille... emprunte... joue... ou vole.

--Les _filles_... on les quitte alors que leur beauté

Ou le caprice passe.--A perpétuité,

La «femme honnête», infirme et laide devenue,

A, le code à la main, droit d'être... entretenue;

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le bonheur légitime... est si cher aujourd'hui,

Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui;

Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,

Au banquet de l'amour il vit en parasite.

* * * * *

On raconte du shah de Perse une remarque singulière. «--Qu'est-ce qui

vous a le plus frappé dans votre voyage en France? lui demanda une

femme.

--C'est notre folie d'entretenir à grands frais des harems où nous

nourrissons, habillons, etc., sous la garde d'eunuques, de nombreuses

femmes qui ne nous aiment pas et que nous n'aimons guère,--avec

lesquelles nous n'éprouvons jamais ni une incertitude, ni une émotion,

le désir étant très certainement suivi et quelquefois précédé de la

possession,--tandis qu'en France, sans eunuques, sans sérail fermé,

chaque Français a ses femmes, son harem éparpillé bien plus nombreux

que les nôtres, dans les maisons de ses amis et connaissances; femmes

gardées, nourries, habillées par lesdits amis et lesdites

connaissances.

Vivant comme je vis, comme j'ai presque toujours vécu, le plus souvent

solitaire, à la campagne, dans les bois, sur les plages de la mer, en

face des merveilles de la nature,--bien plus grandes encore pour ceux

qui les étudient que pour ceux qui ne font que les contempler;--j'ai

dû souvent penser au créateur souverain,--jamais, je ne me suis permis

de lui donner un corps, ni une forme,--d'en faire un homme agrandi et

grossi, de lui attribuer mes idées, mes passions, mes faiblesses.

Me servant des sentiments et de la raison qu'il m'a donnés, et heureux

de trouver d'accord et les sentiments et la raison,--j'ai supposé,

j'ai cru qu'il est tout-puissant, souverainement juste, souverainement

bon,--ces deux dernières qualités dérivant naturellement de la

première.

J'ai beaucoup médité sur cet Être suprême;--mais, quand j'ai vu que:

De même que, quand on regarde le soleil, on voit d'abord rouge, puis

noir, et on voit voltiger et danser devant les yeux, comme des

myriades d'étincelles blanches; de même, quand on veut scruter

certains arcanes, s'enfoncer dans certaines méditations, l'esprit

aussi s'éblouit, voit des flammes et de l'ombre, puis sautillantes des

folies, des sottises, des saugrenuités.

J'ai accepté ces bornes à la vue de l'esprit, comme celles imposées à

la vue des yeux;--je me suis soumis, et ne me suis plus permis de me

livrer à ces méditations sans résultat possible, que de loin en loin.

Dans les choses humaines, en effet, le contraire du faux est

vrai;--mais, il est des questions sur lesquelles l'esprit ne peut

concevoir ni l'un ni l'autre des deux contraires.

Ainsi l'univers, je ne dis pas notre monde, je dis l'univers, a-t-il

eu un commencement, aura-t-il une fin?

Si on se dit oui, on se demande: et avant ce commencement, et après la

fin?

Si on se répond non,--cette pensée de toujours en avant et en arrière

donne le vertige,--nous ne pouvons résoudre ni l'une ni l'autre des

deux hypothèses contradictoires, dont une cependant est la

vérité;--aussi, un jour qu'un homme que je connaissais assez peu, vint

me voir et me demanda ce que je pensais de l'immortalité de l'âme,--je

lui répondis: «Mon cher, je n'y pense qu'une fois par an, pour ne pas

devenir fou ou imbécile,--j'y ai pensé hier,--revenez dans un an.»

A personne, plus qu'à moi peut-être, les cieux n'ont «raconté la

gloire de Dieu», personne n'a peut-être vu autant de levers et de

couchers du soleil--à leur avantage;--j'ai étudié les brins d'herbe et

les insectes, et je dois à cette étude des joies et des ivresses

ineffables;--j'ai sans cesse questionné la nature,--et je puis dire

comme je ne sais plus quel saint,--je crois cependant que c'est saint

Bernard:--«Les chênes et les hêtres ont été mes maîtres.»--Je suis

donc plutôt un homme religieux;--eh bien! on ne saurait se figurer

combien les religions et les prêtres m'ont gêné, m'ont choqué.--Il y a

longtemps que j'ai écrit pour la première fois, dans un livre d'études

de botanique et d'entomologie, saisi d'admiration pour les prodiges

que ces études me faisaient découvrir dans les plus petits des

êtres,--_maximus in minimis Deus_.

«En présence de tant de merveilles,--où sont les ânes qui demandent

des miracles et les charlatans qui en font.»

J'ai lu les miracles de toutes les religions,--je n'en ai jamais

trouvé un qui me causât, à beaucoup près, autant d'étonnement et

d'admiration, qu'une petite graine de réséda, renfermant des plantes,

des fleurs, des parfums pour toujours,--qu'un oeuf de mouche

ichneumon, pondu dans le corps d'une chenille vivante, qui doit,

morte, servir de nourriture au ver qui naîtra de l'oeuf de la mouche,

et cet oeuf contenant pour toujours des générations infinies

d'ichneumons.

--Comme vous êtes sérieuse, Madame!

Je ne vous ai jamais vue rire,--même des mots et des choses

qui faisaient éclater ou pouffer tout le monde autour de

vous;--auriez-vous donc quelque grand chagrin au coeur?

--Non, mais seulement les rides au coin des yeux se composent d'un

certain nombre de sourires,--et je ne veux pas me chiffonner le

visage.

En France et surtout à Paris, il ne s'agit que de parler;--quand un

homme a parlé, on ne s'informe pas de ce qu'il pense, de ce qu'il a

fait, de ce qu'il fait;--il est jugé,--on ne se rappelle même pas s'il

a dit le contraire à une autre époque,--on ne se rappelle rien après

six mois.

L'honnête homme n'est pas celui qui fait de belles ou de bonnes

actions, c'est celui qui fait de belles phrases,--et encore on tient

facilement pour belles les phrases ampoulées et retentissantes; un

seul propos inconsidéré, une phrase mal venue, peut faire à celui qui

les laisse échapper un tort que ne lui feraient pas cent sottises et

même des crimes,--et que ne répareront pas et n'effaceront pas vingt

ans d'intégrité et de services rendus,--heureusement qu'il y a la

_prescription_ de six mois.

L'alliance du prince Jérôme Napoléon, avec un journal soi-disant

républicain, fait un certain bruit;--sous l'Empire, le fils de Jérôme

vivait dans un cercle d'opposants.--Il jouait déjà à la branche

cadette, et son cousin ne s'y fiait pas plus que de raison.

Je me rappelle que, lors de la guerre d'Italie,--Napoléon III lui

donna et il accepta le commandement d'un corps d'armée qui se tint

toujours hors de l'action,--on prêta alors cette réponse à l'empereur

auquel on disait: «Vous auriez aussi bien fait de le laisser à Paris

auprès de l'impératrice et de son fils,--au lieu de le laisser ici à

«croquer le marmot».

--J'aime mieux, dit-il, qu'il croque le _marmot_ ici, que de le

croquer aux Tuileries.»

Voici une histoire qu'on m'a contée;--est-elle vraie? je

l'ignore,--cependant j'ai vu la femme.

Mais.....

On se rappelle ce charlatan qui disait: «J'ai guéri le roi du

Maroc,--à preuve, voici sa peau.»

Et cet autre, qui annonçait l'exhibition du fruit des amours d'une

carpe et d'un lapin, disait aux spectateurs:

«Voici le lapin dans cette cage--et la carpe dans ce baquet, le père

et la mère;--quant à l'enfant, il est pour le moment au Jardin des

Plantes, où M. de Lacépède, grand animalier de France, m'a prié de le

faire conduire.»

Voici l'histoire:

Lord ****,--après avoir triomphé de nombreux obstacles, obtint, il y a

une douzaine d'années, la main de miss ****; de l'aveu de tous ceux

qui les ont connus, c'était la plus ravissante jeune fille qu'on pût

voir;--on me l'a montrée, et c'est encore une très belle personne; les

charmes de son esprit égalaient ceux de sa figure; on ne parle pas de

son caractère, mais la suite de l'histoire indique une grande fermeté

et une rare résolution.--La passion de lord **** était causée plus par

les obstacles encore que par les séductions de cette jeune beauté;--au

bout de quelques mois, il fut désenchanté--et ne montra plus que de la

froideur.

Lady *** essaya--de la tendresse,--des larmes,--puis de la

coquetterie,--tout fut inutile;--elle s'indigna,--à l'indignation

succédèrent l'indifférence et le mépris.

Un peu plus tard,--elle se vit très entourée, très courtisée;--une

femme, dans sa situation, est un peu comme au pillage,--d'autant qu'on

n'a pas à craindre le chapitre des exigences, des conditions, des

réparations,--le mariage.

Or, il arriva que lady ****, dédaignée, abandonnée par son mari, finit

par n'être pas insensible à la cour assidue de M. ****; naturellement

les amants ont un immense avantage sur les maris,--les maris

fussent-ils tendres, fidèles, etc.

L'amoureux--ne se montre que deux ou trois heures par jour tout au

plus,--toujours sous les armes, toujours en représentation,--toujours

en proie au désir de l'inconnu, n'ayant à s'occuper que de l'amour, à

parler que de l'amour;--s'il est fatigué ou s'il s'ennuie, il lui est

toujours loisible de faire des _sorties_ magnifiques et

intéressantes;--il voudrait passer sa vie à des genoux adorés,

mais--la prudence, les convenances, le respect humain, il se sacrifie.

Qu'il dépense pour cent francs par mois en bouquets, il a l'apparence

d'un homme magnifique,--il serait heureux de donner des diamants, des

perles, des étoiles, mais... que dirait-on? Et le mari, comme on

l'envie lui qui a le droit de donner tout cela.

Bourdonnements · 第 9 / 15 段