mon dernier voyage à Paris, me trouvant un matin sur le boulevard,
j'entrai au café Anglais et demandai à déjeuner, j'étais préoccupé, je
lisais et me contentais de répondre par un signe de tête affirmatif
aux questions du garçon qui me servait.--Je m'arrêtai quand je n'eus
plus faim et demandai la carte à payer--dix-huit francs--notez que je
n'avais bu que de la bière.
Je ne m'en suis pas consolé,--je ne m'en consolerai jamais; ce fut et
c'est encore pour moi un chagrin, une humiliation, un remords.--Je me
comparai en rougissant à Lucullus, à Trimalcion, à Vitellius, à Grimod
de la Reynière, à tous les gourmands célèbres;--je pensai à combien
de mes vieux amis d'autrefois j'aurai pu, il y a trente ans, donner à
déjeuner avec dix-huit francs--et quel bon déjeuner--dans l'île de
Saint-Ouen ou de Saint-Denis--dans la grande herbe fleurie et
parfumée.
Je me rappelai mes _bons dîners_--je n'appelle pas un «bon dîner» un
dîner qu'on mange seul, et je sais combien la gaieté, la confiance et
l'abandon sont pour beaucoup dans un dîner;--aucun n'avait coûté
dix-huit francs;--j'étais si honteux, si bourrelé, que je fis voeu de
ne refuser pendant vingt-quatre heures l'aumône à aucun mendiant,--et
que je donnai quelques sous à des enfants pauvrement vêtus que je vis
assis sur un escalier et qui ne me demandaient rien.
L'argent déjà n'est qu'un signe représentatif;--sa valeur n'est qu'une
convention;--en effet, on serait bien embarrassé à l'heure du dîner,
si on ne trouvait que des pièces de cinq ou de vingt francs en échange
des siennes;--mais, enfin, la convention est ancienne, et, d'ailleurs,
le métal, l'or et l'argent sont agréables aux yeux,--le son de l'or
est agréable à l'oreille (que cette assertion ne me fasse pas prendre
pour un avare),--d'ailleurs, un avare sérieux n'oserait pas faire
sonner son or--ça pourrait le trahir.
Mais, les billets! quand on pense que contre un tas suffisant de ces
carrés de papier--on peut avoir des forêts sombres, des prairies
embaumées, des rivières murmurantes,--des bois de rosiers, des champs
de jonquilles, d'anémones, etc.
Je ne veux pas parler des femmes,--c'est si hideux de penser qu'une
femme se vend--et, d'ailleurs, j'ai là-dessus des idées très
arrêtées qu'il serait bien sain et bien moral que tout le monde
partageât,--c'est qu'une femme qu'on paye ne vaut jamais que cinq
francs,--pour ceux qui ont le malheur d'aimer et d'acheter l'amour
tout fait et d'occasion.
Donc,--le papier est un signe représentatif très médiocre, très laid
et qui a beaucoup plus de chances de destruction que l'or et
l'argent;--le feu et l'eau peuvent le détruire--et l'imitation en est
beaucoup plus facile que celle des espèces monnayées.
Eh bien, j'ai vu presque tout le monde embarrassé et un peu contrarié
de la réapparition de la pièce de cinq francs; en effet, cinq cents
francs de cette monnaie c'est un poids--et ça ne peut se porter que
visiblement:--un homme qui vient de changer un billet de mille francs
à la Banque et qui reçoit forcément cinq cents francs en pièces de
cinq francs est obligé de rentrer chez lui pour se débarrasser du
fardeau.
Cette contrariété étrange qui a accueilli la résurrection de la pièce
de cinq francs--s'explique en partie par une considération que je
constatais tout à l'heure, l'augmentation du prix de tout.--Il y a
trente ans, un homme aisé sortait plein de sécurité à l'égard des
dépenses possibles avec quatre ou six pièces de cinq francs réparties
entre les deux poches de son gilet; le même n'oserait sortir
aujourd'hui sans avoir cent francs dans sa poche: avec cent francs on
est chargé, à mon avis, comme un mulet.
En vérité, je vous le dis, ou plutôt je vous le redis: Si, dans la loi
électorale que vous élaborez, vous n'établissez pas la condition du
domicile pour les candidats,--vous verrez de nouveau les Barodet élus
à Paris, et les Ranc à Lyon;--vous verrez, à la honte et au danger du
pays, Me Challemel, élu quatre fois,--Me Gambetta, trois ou quatre
fois.--Il y a trois mois, j'aurais dit six fois et peut-être
davantage, mais pour le moment il est fort descendu dans la
popularité.
Vous verrez élire par le peuple souverain, et Vermesh, et Cluseret, et
Pascal Grousset, et les deux Gaillard.
L'article de loi à faire à ce sujet est bien simple et impossible à
contredire, je vous l'ai déjà donné:
Attendu que, pour représenter un département, ou mieux un
arrondissement et ses intérêts, il faut les connaître;
Attendu que, pour choisir un représentant, il faut le connaître;
Ne pourra être élu représentant d'un arrondissement qu'un
habitant réel ayant au moins cinq années de domicile réel dans
l'arrondissement.
Avez-vous, étant enfant, joué au bouchon?
Avez-vous joué à la boule?
Avez-vous seulement aux Champs-Élysées regardé jouer à la boule?
Eh bien!
Au bouchon, on place, sur un bouchon debout, la mise en sous de chacun
des joueurs; puis, d'une distance convenue, chacun essaye à son tour,
en lançant une pièce de deux sous ou de cinq francs, d'abattre le
bouchon et de faire tomber, en les éparpillant plus ou moins, les
pièces qui sont dessus;--mais, avant de «couper» c'est-à-dire de
renverser le bouchon, le joueur a soin de jeter une autre pièce qu'il
doit placer le plus près possible du bouchon,--parce que les sous
tombés appartiennent à la pièce qui en sera le plus près.
Aux boules il s'agit également, d'une distance fixée, de placer une de
ses boules le plus près possible d'une boule plus petite qui sert de
but.
Mais, si une des deux boules est destinée à occuper cette place,
l'autre est employée à «tirer», c'est-à-dire à repousser, à enlever la
boule trop bien placée de l'adversaire.
Eh bien, un des malheurs de notre pays--c'est que tous les joueurs
sont des _coupeurs_ et des _tireurs_,--savent renverser le
bouchon--savent écarter la boule de l'adversaire--mais ne savent ni
placer la première pièce, ni la première boule.
En d'autres termes--tous sapeurs, habiles à démolir, aucun architecte
ni maçon.
Ce n'est pas seulement par la politique que nous redescendons et
manifestons une rechute en sauvagerie.
Je voyais l'autre jour, dans un compartiment d'un wagon de première
classe de chemin de fer, un jeune homme «bien mis», qui n'avait l'air
ni plus bête ni plus grossier que beaucoup d'autres, s'étaler sur sa
banquette et mettre ses pieds sur la banquette en face de lui,--sans
songer que, à cette place salie par ses bottes, à la première station,
un voyageur, une femme peut-être, pouvait venir s'asseoir.--Et ce
n'est pas une exception, une excentricité; cette rusticité égoïste se
montre à chaque instant.
J'avoue que je m'accoutume difficilement à des actes pareils, et qu'il
m'arrive parfois de désirer que ces grossièretés générales se
particularisent assez à mon égard, pour que j'aie le droit de m'en
fâcher sans trop étonner les gens qui le plus souvent sont naïvement
grossiers, sans méchanceté, et par un égoïsme imbécile,--et aussi par
la suite de la vie des cercles et des cafés où on vit entre
hommes,--hors de la société des femmes, société qui seule peut achever
l'éducation d'un homme;--quand je parle de la société des femmes, je
ne parle pas des femmes qu'on paye, je parle de celles auxquelles il
faut plaire.
Chez les Romains, les femmes gardaient leur nom,--mais, si elles ne
prenaient pas le nom de leur mari, elles ne prenaient pas non plus les
titres de leurs fonctions et de leurs dignités.
La femme d'un consul n'était pas madame la consule, la femme d'un
sénateur ou d'un dictateur ou d'un tribun, madame la sénatrice, la
dictatrice, la tribune.
Je comprends que, dans la société moderne, avec l'invention de la
noblesse héréditaire, une femme prenne le titre de son mari.--La
noblesse, par une convention étrange, étant plus honorée à mesure
qu'elle s'éloigne des actes qui l'ont méritée,--cette noblesse
n'entraîne pas des fonctions qu'une femme ne puisse remplir aussi bien
que l'homme;--mais la femme d'un général, d'un amiral, d'un
ministre,--s'appelant madame la générale, l'amirale, on n'ose pas dire
la ministresse,--cela n'a aucune raison d'être,--ces titres désignant
des fonctions que les femmes ne partagent pas.
A propos de la noblesse,--un descendant d'un héros du moyen âge est de
beaucoup plus noble que celui de ses ancêtres qui a gagné la noblesse.
Si on avait le sens commun on ne proscrirait pas la noblesse
héréditaire,--c'est un grand encouragement et une belle récompense
que de laisser à ses enfants un nom glorieux et honoré.
Mais on ferait, en sens inverse, ce qu'on fait pour les hommes de
couleur,--l'enfant d'un blanc et d'une négresse est mulâtre,--l'enfant
du mulâtre est quarteron, l'enfant du quarteron est, je crois,
métis,--puis la marque bleuâtre des ongles disparaît, et les
descendants d'un nègre sont réputés blancs après un nombre suffisant
de générations;--de même, le fils du duc serait marquis ou comte, le
fils du comte, baron,--à la seconde génération ils seraient
chevaliers,--à la troisième, ceux qui voudraient être nobles se
mettraient en mesure de gagner à leur tour la noblesse pour eux et
pour les deux générations qui leur succéderaient.
On a souvent répété que Buffon avait un tel culte pour la nature, pour
sa plume et pour lui-même, qu'il n'écrivait qu'en habit habillé avec
des manchettes.
J'ai entendu citer une femme qui respectait si fort l'amour, qu'elle
n'écrivait jamais à son amant qu'après s'être baignée, parfumée et
mise en grande toilette.
Les besoins et les habitudes se sont graduellement si fort accrus et
exaspérés, qu'un partage égal des choses destinées à les satisfaire
semblerait aujourd'hui rendre tout le monde misérable;--de là cette
situation sociale plus triste et plus terrible que, pour que
quelques-uns aient assez à leur gré, il faut qu'un grand nombre aient
insuffisamment, et un autre grand nombre n'aient rien du tout, de
sorte que la vie n'est plus une loterie où il y a de petits et de gros
lots,--mais un certain nombre de gros lots, et une très grande
quantité de billets blancs et de billets d'attrape, comme se plaisait
à en faire Héliogabale, selon l'historien Lampride,--certains billets
donnant des maisons de campagne, ou dix livres d'or,--et certains
autres dix laitues ou dix mouches.
Si bien que dans les rêves de bouleversement de la société que font
les déshérités, les paresseux et ceux qu'on appelle les «partageux»,
ils ne pensent plus à partager,--les morceaux leur sembleraient trop
petits,--mais à dépouiller les autres plus favorisés, et à prendre à
leur tour les gros lots.
Sans aller si loin, il y a des professions et des intérêts qui ne
peuvent «aller» et obtenir satisfaction qu'au détriment d'une partie
de la société; il est telle profession dont ceux qui l'exercent
considéreraient comme mauvaise année, une année de disette et de
famine, l'année où les hommes négligeraient de s'entre-dévorer par des
procès.
Telle autre où on appellerait année funeste, celle où il n'y aurait
ni épidémie, ni maladies et où tout le monde se porterait bien.
C'est surtout à l'égard des pauvres qu'on risque d'être injuste, si on
n'est que juste, et si on ne met pas, comme un appoint de poids et une
_tare_, la charité dans le plateau de la balance.
Un pauvre demande l'aumône à la porte d'une église,--une femme qui en
sort, lui répond: «Dieu vous assiste.
--Madame, dit un passant, vous renvoyez ce pauvre à la Providence;
vous ne comprenez donc pas que c'est la Providence qui vous l'envoie.»
De tous temps les artisans de troubles et de séditions ont pris soit
«la liberté de tous», soit le «bien public», pour prétexte et pour
enseigne.
Sans remonter aux Grecs et aux Romains, chez lesquels, comme le dit
Salluste de Catilina et de ses complices:
«Chacun ne songeait qu'à se rendre riche et puissant, sous ombre
d'amour du bien public»;
Commines explique, dans ses Mémoires, que dans la guerre que les
princes et les seigneurs firent à Louis XI pour «le bien public du
royaume», le duc de Berry appelait le «bien public» qu'on lui donnât
la Normandie en apanage, et le comte de Charolais entendait par ces
mêmes mots de «bien public» qu'on lui livrât les villes sur la rivière
de Somme,--Amiens, Abbeville, Péronne, etc.
On s'étonne habituellement de voir les princes, et, à leur imitation,
les gens en place, rechercher et aimer les hommes médiocres;--Louis
XIV a vendu et livré le secret, en disant à un homme qui lui demandait
justice et établissait des droits,--«Il n'y a pas de droits, sous mon
règne, tout est faveur.»
Les princes et les hommes en place veulent qu'on leur soit obligé et
redevable de tout.--En élevant un homme considérable, ils ne feraient
que rendre justice, tandis qu'en protégeant, en comblant un médiocre,
ils accordent une grâce qui leur rend l'homme dépendant et
servile,--ce qu'exprime très bien la locution assez populaire «se
faire des créatures».
Cependant «la vraie science du gouvernement, c'est la science ou
l'instinct du choix».
La république comme l'entendent trop de gens en France ne consiste pas
à vivre sous des lois justes et égales, mais à s'emparer à son tour
des places, de l'argent, des honneurs et des abus qu'on ne combat pas
pour les renverser, mais pour les conquérir.
Je ne sais plus qui, vers 1790, exprimait nettement cette situation en
disant: «Louis XVI était, il y a quelques mois, Roi et maître de
vingt-quatre millions de sujets,--aujourd'hui il est le seul sujet de
vingt-quatre millions de Rois».
Alors comme aujourd'hui la difficulté était de savoir comment cette
nation de potentats poserait les limites de ses vingt-quatre millions
ou trente millions d'empires.
Voici pour les journaux légitimistes le vrai moment de restaurer un
mot raconté autrefois par une gazette allemande, vers 1810; qu'ils se
hâtent, car les bonapartistes pourraient le prendre pour le fils de
Napoléon III:
«Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, étant en exil, fut invité à
assister au couronnement d'une rosière dans une ville qui s'appelle
comme... Blankenberg; il posa la couronne sur la tête de la jeune
fille qui fit une belle révérence, et dit: «Monseigneur, Dieu vous le
rende.»
Être bien mise pour une femme, c'est s'habiller autant d'après sa
situation de fortune que d'après sa taille, son teint, la couleur de
ses cheveux et celle de ses yeux:--tout doit être harmonie.--Le goût
et la distinction suppléent la richesse et souvent triomphent d'elle.
Combien de publications à propos de la mode, dans les journaux ou
ailleurs,--persuadent aux femmes qu'_il faut_--avoir tant de robes,
tant de chapeaux,--et de telles robes, et de tels chapeaux;--c'est
cher, mais _on ne peut pas faire autrement_,--c'est de toute
nécessité,--c'est impossible,--mais ce n'est pas une raison, il le
faut.
.............. Je m'indigne à l'aspect
De femmes, que le monde accueille avec respect;
Telle a su se placer, par un bon mariage,
Courtisane prudente, à l'abri du chômage;
Ça s'appelle une «femme honnête», du mari,
Des enfants, du foyer ne prenant nul souci;
Et, ne s'informant pas si, pour parer l'idole,
Le pauvre époux--travaille... emprunte... joue... ou vole.
--Les _filles_... on les quitte alors que leur beauté
Ou le caprice passe.--A perpétuité,
La «femme honnête», infirme et laide devenue,
A, le code à la main, droit d'être... entretenue;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le bonheur légitime... est si cher aujourd'hui,
Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui;
Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,
Au banquet de l'amour il vit en parasite.
* * * * *
On raconte du shah de Perse une remarque singulière. «--Qu'est-ce qui
vous a le plus frappé dans votre voyage en France? lui demanda une
femme.
--C'est notre folie d'entretenir à grands frais des harems où nous
nourrissons, habillons, etc., sous la garde d'eunuques, de nombreuses
femmes qui ne nous aiment pas et que nous n'aimons guère,--avec
lesquelles nous n'éprouvons jamais ni une incertitude, ni une émotion,
le désir étant très certainement suivi et quelquefois précédé de la
possession,--tandis qu'en France, sans eunuques, sans sérail fermé,
chaque Français a ses femmes, son harem éparpillé bien plus nombreux
que les nôtres, dans les maisons de ses amis et connaissances; femmes
gardées, nourries, habillées par lesdits amis et lesdites
connaissances.
Vivant comme je vis, comme j'ai presque toujours vécu, le plus souvent
solitaire, à la campagne, dans les bois, sur les plages de la mer, en
face des merveilles de la nature,--bien plus grandes encore pour ceux
qui les étudient que pour ceux qui ne font que les contempler;--j'ai
dû souvent penser au créateur souverain,--jamais, je ne me suis permis
de lui donner un corps, ni une forme,--d'en faire un homme agrandi et
grossi, de lui attribuer mes idées, mes passions, mes faiblesses.
Me servant des sentiments et de la raison qu'il m'a donnés, et heureux
de trouver d'accord et les sentiments et la raison,--j'ai supposé,
j'ai cru qu'il est tout-puissant, souverainement juste, souverainement
bon,--ces deux dernières qualités dérivant naturellement de la
première.
J'ai beaucoup médité sur cet Être suprême;--mais, quand j'ai vu que:
De même que, quand on regarde le soleil, on voit d'abord rouge, puis
noir, et on voit voltiger et danser devant les yeux, comme des
myriades d'étincelles blanches; de même, quand on veut scruter
certains arcanes, s'enfoncer dans certaines méditations, l'esprit
aussi s'éblouit, voit des flammes et de l'ombre, puis sautillantes des
folies, des sottises, des saugrenuités.
J'ai accepté ces bornes à la vue de l'esprit, comme celles imposées à
la vue des yeux;--je me suis soumis, et ne me suis plus permis de me
livrer à ces méditations sans résultat possible, que de loin en loin.
Dans les choses humaines, en effet, le contraire du faux est
vrai;--mais, il est des questions sur lesquelles l'esprit ne peut
concevoir ni l'un ni l'autre des deux contraires.
Ainsi l'univers, je ne dis pas notre monde, je dis l'univers, a-t-il
eu un commencement, aura-t-il une fin?
Si on se dit oui, on se demande: et avant ce commencement, et après la
fin?
Si on se répond non,--cette pensée de toujours en avant et en arrière
donne le vertige,--nous ne pouvons résoudre ni l'une ni l'autre des
deux hypothèses contradictoires, dont une cependant est la
vérité;--aussi, un jour qu'un homme que je connaissais assez peu, vint
me voir et me demanda ce que je pensais de l'immortalité de l'âme,--je
lui répondis: «Mon cher, je n'y pense qu'une fois par an, pour ne pas
devenir fou ou imbécile,--j'y ai pensé hier,--revenez dans un an.»
A personne, plus qu'à moi peut-être, les cieux n'ont «raconté la
gloire de Dieu», personne n'a peut-être vu autant de levers et de
couchers du soleil--à leur avantage;--j'ai étudié les brins d'herbe et
les insectes, et je dois à cette étude des joies et des ivresses
ineffables;--j'ai sans cesse questionné la nature,--et je puis dire
comme je ne sais plus quel saint,--je crois cependant que c'est saint
Bernard:--«Les chênes et les hêtres ont été mes maîtres.»--Je suis
donc plutôt un homme religieux;--eh bien! on ne saurait se figurer
combien les religions et les prêtres m'ont gêné, m'ont choqué.--Il y a
longtemps que j'ai écrit pour la première fois, dans un livre d'études
de botanique et d'entomologie, saisi d'admiration pour les prodiges
que ces études me faisaient découvrir dans les plus petits des
êtres,--_maximus in minimis Deus_.
«En présence de tant de merveilles,--où sont les ânes qui demandent
des miracles et les charlatans qui en font.»
J'ai lu les miracles de toutes les religions,--je n'en ai jamais
trouvé un qui me causât, à beaucoup près, autant d'étonnement et
d'admiration, qu'une petite graine de réséda, renfermant des plantes,
des fleurs, des parfums pour toujours,--qu'un oeuf de mouche
ichneumon, pondu dans le corps d'une chenille vivante, qui doit,
morte, servir de nourriture au ver qui naîtra de l'oeuf de la mouche,
et cet oeuf contenant pour toujours des générations infinies
d'ichneumons.
--Comme vous êtes sérieuse, Madame!
Je ne vous ai jamais vue rire,--même des mots et des choses
qui faisaient éclater ou pouffer tout le monde autour de
vous;--auriez-vous donc quelque grand chagrin au coeur?
--Non, mais seulement les rides au coin des yeux se composent d'un
certain nombre de sourires,--et je ne veux pas me chiffonner le
visage.
En France et surtout à Paris, il ne s'agit que de parler;--quand un
homme a parlé, on ne s'informe pas de ce qu'il pense, de ce qu'il a
fait, de ce qu'il fait;--il est jugé,--on ne se rappelle même pas s'il
a dit le contraire à une autre époque,--on ne se rappelle rien après
six mois.
L'honnête homme n'est pas celui qui fait de belles ou de bonnes
actions, c'est celui qui fait de belles phrases,--et encore on tient
facilement pour belles les phrases ampoulées et retentissantes; un
seul propos inconsidéré, une phrase mal venue, peut faire à celui qui
les laisse échapper un tort que ne lui feraient pas cent sottises et
même des crimes,--et que ne répareront pas et n'effaceront pas vingt
ans d'intégrité et de services rendus,--heureusement qu'il y a la
_prescription_ de six mois.
L'alliance du prince Jérôme Napoléon, avec un journal soi-disant
républicain, fait un certain bruit;--sous l'Empire, le fils de Jérôme
vivait dans un cercle d'opposants.--Il jouait déjà à la branche
cadette, et son cousin ne s'y fiait pas plus que de raison.
Je me rappelle que, lors de la guerre d'Italie,--Napoléon III lui
donna et il accepta le commandement d'un corps d'armée qui se tint
toujours hors de l'action,--on prêta alors cette réponse à l'empereur
auquel on disait: «Vous auriez aussi bien fait de le laisser à Paris
auprès de l'impératrice et de son fils,--au lieu de le laisser ici à
«croquer le marmot».
--J'aime mieux, dit-il, qu'il croque le _marmot_ ici, que de le
croquer aux Tuileries.»
Voici une histoire qu'on m'a contée;--est-elle vraie? je
l'ignore,--cependant j'ai vu la femme.
Mais.....
On se rappelle ce charlatan qui disait: «J'ai guéri le roi du
Maroc,--à preuve, voici sa peau.»
Et cet autre, qui annonçait l'exhibition du fruit des amours d'une
carpe et d'un lapin, disait aux spectateurs:
«Voici le lapin dans cette cage--et la carpe dans ce baquet, le père
et la mère;--quant à l'enfant, il est pour le moment au Jardin des
Plantes, où M. de Lacépède, grand animalier de France, m'a prié de le
faire conduire.»
Voici l'histoire:
Lord ****,--après avoir triomphé de nombreux obstacles, obtint, il y a
une douzaine d'années, la main de miss ****; de l'aveu de tous ceux
qui les ont connus, c'était la plus ravissante jeune fille qu'on pût
voir;--on me l'a montrée, et c'est encore une très belle personne; les
charmes de son esprit égalaient ceux de sa figure; on ne parle pas de
son caractère, mais la suite de l'histoire indique une grande fermeté
et une rare résolution.--La passion de lord **** était causée plus par
les obstacles encore que par les séductions de cette jeune beauté;--au
bout de quelques mois, il fut désenchanté--et ne montra plus que de la
froideur.
Lady *** essaya--de la tendresse,--des larmes,--puis de la
coquetterie,--tout fut inutile;--elle s'indigna,--à l'indignation
succédèrent l'indifférence et le mépris.
Un peu plus tard,--elle se vit très entourée, très courtisée;--une
femme, dans sa situation, est un peu comme au pillage,--d'autant qu'on
n'a pas à craindre le chapitre des exigences, des conditions, des
réparations,--le mariage.
Or, il arriva que lady ****, dédaignée, abandonnée par son mari, finit
par n'être pas insensible à la cour assidue de M. ****; naturellement
les amants ont un immense avantage sur les maris,--les maris
fussent-ils tendres, fidèles, etc.
L'amoureux--ne se montre que deux ou trois heures par jour tout au
plus,--toujours sous les armes, toujours en représentation,--toujours
en proie au désir de l'inconnu, n'ayant à s'occuper que de l'amour, à
parler que de l'amour;--s'il est fatigué ou s'il s'ennuie, il lui est
toujours loisible de faire des _sorties_ magnifiques et
intéressantes;--il voudrait passer sa vie à des genoux adorés,
mais--la prudence, les convenances, le respect humain, il se sacrifie.
Qu'il dépense pour cent francs par mois en bouquets, il a l'apparence
d'un homme magnifique,--il serait heureux de donner des diamants, des
perles, des étoiles, mais... que dirait-on? Et le mari, comme on
l'envie lui qui a le droit de donner tout cela.