Certes, Napoléon Ier était un grand cueilleur de palmes et de

lauriers, un grand guerrier. Il est vrai que dans le jeu qu'il jouait

contre le sort, il joua double, triple, quintuple à la fin dans une

martingale effrénée, et qu'il a perdu les dernières parties; de sorte

que le total se solde pour la France en appoint de défaites, en

dépopulation d'hommes et d'argent, en diminution de territoire.

Mais enfin il a tué au moins autant d'hommes que ceux qui en ont tué

le plus dans ce genre d'industrie si prisé, si admiré par les hommes.

Je n'ai pas le compte de Napoléon Ier.

Mais César se vantait d'avoir tué onze cent quatre-vingt douze mille

hommes, dit Pline, et il ne parle pas des guerres civiles: _stragem

civilium bellorum non prodendo_.

Et Pompée a consacré lui-même dans le temple de Minerve un monument

pour qu'on n'oublie pas qu'il a tué, mis en fuite ou forcé à se

rendre: _fusis, occisis aut in deditionem acceptis_ douze cent

quatre-vingt-trois mille hommes.

Ajoutons, malgré les mensonges des bulletins--qui ne sont pas inventés

d'hier,--qu'il faut compter un nombre sinon tout à fait égal, du moins

correspondant, de leurs concitoyens, dont ils ne parlent pas.

Si on pouvait prévoir de pareils grands hommes, ne serait-il pas sage,

et d'une bonne police, de les étouffer le jour de leur naissance?

Eh bien! quoique Napoléon vaille bien César et Pompée, que sera-ce que

ces fêtes du centenaire? Tenez, à côté d'ici, à Nice, le maire-député

Malausséna a adressé une proclamation au peuple Niçois, proclamation

dans laquelle il annonce qu'on ne reculera devant aucuns frais pour

donner à cette fête du grand homme tout l'éclat, toute la

magnificence, etc.

Et alors, ça finit par des «courses de vélocipèdes».

Les courses de vélocipèdes manquaient aux Romains.

Mais Pompée, quand il donnait une fête, faisait tuer 600 lions et 410

panthères dans le Cirque. Héliogabale représentait des batailles

navales sur des canaux remplis de vin. Néron jetait au peuple des

boules de loto avec des numéros qui correspondaient à des lots

d'oiseaux, de mets rares, de mesures de blé, de riches vêtements, de

l'or, de l'argent, des maisons, des esclaves, des îles, des terres,

etc.

Héliogabale, quand il donnait à dîner, faisait mêler des topazes aux

lentilles, des perles au riz, des pois d'or aux pois verts, et, à la

fin du dîner, il se retirait brusquement, parce que du plafond

tombaient des violettes en telle quantité que les convives étaient

étouffés dessous.

Le même faisait répandre de la poudre d'or sur le chemin qu'il avait à

parcourir pour aller à son cheval ou à sa voiture.

Quand le gouvernement actuel a voulu embellir Paris, l'orner de rues

larges et droites, bordées de palais et de casernes, que d'affaires!

que de difficultés! que de jugements et expropriations! que

d'arbitrages! que de délais! et, après la chose faite, que de

critiques, que de réclamations!

Tandis que, du temps des Romains, Néron trouve un jour que les vieux

édifices sont laids, que les rues sont étroites et tortueuses.

_Offensus deformitate veterum ædificiorum et angustiis flexurisque

vicorum._

Eh bien! il met tranquillement le feu à la ville _incendit_ et on la

reconstruit.

En comparaison de ces grands Césars romains, c'est un bien humble

métier aujourd'hui que le métier de roi et d'empereur, et on ne

saurait témoigner assez de reconnaissance à ceux qui poussent encore

le dévouement pour leur pays assez loin pour en accepter la corvée

sans compensation.

Autre point de vue. Octave trahit, tue, proscrit; il s'arrête quand il

est fatigué. Eh bien! avec quelques bouts de terre confisqués, avec

quelques dîners, quelque peu d'argent distribué à une douzaine

d'écrivains et de poètes, il n'a plus tué, il n'a plus proscrit; c'est

un dieu.

Louis XIV a refait le même coup. De son temps, ça valait encore la

peine, et si la postérité l'a remis à sa taille, c'est par la bêtise

de quelques-uns de ses écrivains gagés, qui ont voulu diminuer ses

petitesses au lieu de les cacher; de même que, de ce temps-ci, la

publication des lettres de l'empereur Napoléon Ier, publication faite

par sa famille, a été, pour sa mémoire, un coup terrible.

Mais aujourd'hui le métier n'en vaut plus rien, le gouvernement n'a

avec lui, c'est-à-dire à lui, qu'une demi-douzaine d'écrivains de

troisième ordre, et, derrière ceux-là, une troupe inconnue.

Pour ce qui est des Virgile, des Ovide, des Horace, des Racine, des

Molière, des Corneille de ce temps-ci il faut s'en passer.

Revenons donc à ceci: pour montrer aux populations lointaines de

l'Orient une impératrice française avec une magnificence digne de sa

beauté et de la vanité de la France, quelques millions, c'est pour

rien..., au prix où est le beurre, comme disait Rabelais.

Voilà pour le cas où le voyage en Égypte et en Turquie serait un

voyage d'agrément.

Mais si, comme beaucoup le croient, c'est un voyage ayant une portée

et un but éminemment politiques et civilisateurs, vous êtes mille fois

plus pingres que pleutres.

Si ce voyage a pour but de revendiquer et de reconquérir les saints

lieux, Jérusalem, le Saint-Sépulcre; si c'est la dixième croisade, au

lieu de chicaner la dépense, supputez l'économie en vous rappelant un

peu les autres.

Surtout si cette croisade et cette revendication de Jérusalem ont pour

résultat de résoudre la grande difficulté de Rome.

Si l'on a pris en considération une idée que j'ai émise ici même.

Si Jérusalem, rendue par le Sultan et le titre de roi de Jérusalem

donné par le roi Victor-Emmanuel, qui le porte dans ses titres, on

décide ensuite le pape à aller établir le siège de l'Église là où fut

son berceau, à aller garder lui-même le Saint-Sépulcre, Rome redevient

naturellement la capitale de l'Italie, sans secousse, sans révolution

et la parole de la France est dégagée.

En ce cas-là, chicanez donc sur vos mauvais millions.

Voyez ce que vous ont coûté les autres croisades.

A la deuxième croisade, la femme de Louis VII, Éléonore d'Aquitaine,

mène une vie tellement gaie, que le roi la répudie, qu'elle épouse

Henry, duc de Normandie, qui devient roi d'Angleterre, lui porte en

dot les plus belles provinces de France, et cause entre les deux

nations plus de deux cents ans de terribles guerres.

Il y avait alors quelque chose de bien commode pour les rois.

Aujourd'hui, si un irrespectueux, un maladroit, un impie attaque la

majesté royale, on ne peut que le mettre en jugement et le condamner à

l'amende et à la prison, tandis qu'en ce temps-là, le pape vous

l'excommuniait bel et bien.

A la troisième croisade, Philippe Auguste lève _la saladine_, l'impôt

du dixième des meubles et immeubles et des revenus de ses sujets.

A la septième, Louis IX, qui fut assez s...aint pour faire deux fois

la même s...ainteté, se laisse prendre et il faut donner 8 000 besans

d'or pour sa rançon, à peu près huit millions comme on croit les

dépenser aujourd'hui, mais on a de plus les frais de la guerre, et la

perte des hommes tués par le cimeterre des Sarrasins et par la peste.

Pour la neuvième croisade, celle contre les Albigeois, le crime odieux

du pape Innocent III, qui donna la croix aux fanatiques, et de

l'église catholique,--cette croisade des chrétiens contre les

chrétiens, des Français contre les Français, pendant laquelle, rien

que dans la ville de Béziers, en 1209, on massacre 60 000 hommes: je

pense qu'elle a coûté assez cher.

D'autres politiques veulent voir dans le voyage d'agrément de

l'impératrice un voyage de distraction... politique.

L'impératrice est Espagnole, et d'une piété qui ne peut que

s'accroître à ce moment de la vie dont elle doit approcher, où la

beauté ayant acquis tout son développement, tout son épanouissement,

n'a plus aucune chance de croître encore: et les femmes aiment à

s'occuper d'autre chose.

Les prêtres, dit-on, l'attendent là, et, déjà, comptent sur son

influence légitime pour faire prolonger l'occupation de Rome. Quelques

essais, à ce sujet, assure-t-on, leur ont déjà réussi.

D'autre part, l'occupation de Rome devient bien embarrassante, et on

profiterait de ce que l'impératrice serait... sortie, pour prendre un

parti auquel, présente, elle mettrait obstacle.

Tout cela n'est peut-être pas vrai, peut-être même faudra-t-il

retrancher quelques centimes des huit millions.

Mon but, en traitant ce sujet, a été simplement de reprocher aux huit

millions de Français qui ont élu Louis-Napoléon, leur pingrerie et

leur pleutrerie; ils n'étaient pas forcés d'avoir un empereur, ils

l'ont élu volontairement, ils ont voulu en avoir un. Leurs plaintes et

leurs chicanes, aujourd'hui, sont du plus mauvais goût; ils n'ont même

pas un franc à donner par tête, car nous qui n'avons pas voté avec

eux, nous en donnerons notre part.

Allons, j'ai pitié des faiseurs de cantates, et je vais leur dire les

rimes que je sais à _pingres_ et à _pleutres_.

_Malingres_ et _Ingres_ pour la première; _feutres_ et _neutres_ pour

la seconde.

Du reste, le sujet et le point de vue que je leur fournis les

_sortiraient_ un peu du vulgaire et du ressassé.--J'attends des

remerciements.

«M. de Lamartine a été contre les fortifications courageux et

éloquent, M. Dufaure a été vrai et raisonnable, mais n'a pas tardé à

s'en repentir, M. Garnier-Pagès[7] a été non seulement spirituel et

sensé, mais il s'est intrépidement séparé de son parti,

etc...........»

[7] Le frère de celui d'aujourd'hui.

Je disais encore:

«Paris sans fortifications peut être pris, mais impossible à garder.»

Puis j'ajoutais,--et là j'ai été glorieusement démenti par les

Parisiens:

«Paris fortifié au prix de la fortune publique, Paris attaqué ne

tiendra pas une semaine;--que les fraises manquent pendant trois

jours, et Paris ouvrira ses portes.»

J'ai assez, pendant trente ans, dit la vérité, prédit ce qui devait

arriver pour n'être pas embarrassé de dire: cette fois je me suis

trompé.

Plaidons cependant les circonstances atténuantes:

Si vous voulez ne prendre ma phrase que pour une hyperbole et lui

accorder l'indulgence que l'on a pour les hyperboles, en se réservant

de les réduire à une proportion légitime et raisonnable,--vous y

verrez alors que ce qui devait faire succomber Paris ce n'était pas le

défaut ou l'insuffisance des fortifications, c'était la famine;--les

Prussiens ne sont pas entrés de vive force dans Paris;--Paris s'est

rendu après avoir souffert de la faim et après avoir élevé l'habitude

de manger des rats et l'habitude aussi de ne pas manger aux

proportions de l'héroïsme et même d'une mode.

Les fortifications eussent été doubles, triples,--elles n'eussent pas

arrêté la famine.

Pendant que je fais ma confession, je dois la faire entière.

«Les propriétaires, disais-je, ne voudront pas exposer leurs maisons:

aussitôt qu'une bombe descendra par la cheminée se mêler aux légumes

du pot-au-feu,--ils capituleront.»

«Ceux qui se battront à Paris sont ceux qui n'y possèdent rien.»

Presque autant d'erreurs que de mots, la classe aisée et la classe

riche, ont fourni pour une grande part les traits individuels de

dévouement et même d'héroïsme qui, s'ils n'ont pas sauvé la France,

ont sauvé l'honneur du nom et du caractère français,--tandis qu'une

partie du peuple,--une faible partie je veux le croire,--enivrée,

empoisonnée, abrutie par les orateurs de club et de balcon, se

réservait pour la guerre civile, l'assassinat, le vol et l'incendie.

Tout en reconnaissant que je me suis trompé sur les détails,--je

persiste à me montrer contraire aux fortifications de Paris--et je

répéterais encore aujourd'hui ce que je disais alors:

«Paris non fortifié, c'est le roi des échecs,--quand il est mat la

partie est perdue, on ne le prend pas.

»Paris c'est une ville de rendez-vous pour le monde entier, c'est la

capitale du plaisir, de l'esprit, etc.

»C'est là que viennent se reposer les Rois exilés par les peuples, et

les peuples destitués par les Rois;--c'est là que de toute part on

vient étaler ses joies et cacher ses misères.

»Paris c'est la grande _canongate_ du monde entier.

»L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis, il est au milieu de

vous;--l'invasion! mais elle est faite;--votre ville! mais elle est

prise par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas

étage, par les avocats plus ou moins parvenus, par les fabricants de

chandelles enrichis et mécontents.

»Invasion plus cruelle mille fois que celle de l'étranger, car

l'étranger respecterait Paris;--Paris où il vient s'amuser.--Paris son

rêve, son Eldorado,--Paris qui appartient au monde et auquel le monde

appartient.

Et là,--je ne me trompais pas assez;--Paris pris, mat;--les Prussiens

s'en sont retournés;--peut-être craignaient-ils plus les Parisiens

dans leurs murs que derrière leurs murs. Toujours est-il qu'ils s'en

sont retournés;--le roi-Paris était mat, la partie était perdue pour

nous; nous avons payé l'enjeu énorme mis sur table par l'empire--et

doublé, quand la partie était évidemment perdue, par Me Gambetta et

consorts.

Mais Paris a cependant subi réellement le sort d'une ville assiégée et

prise par les Barbares,--mais ce ne sont pas les Prussiens qui ont tué

les prêtres, les sénateurs et les généraux;--ce ne sont pas les

Prussiens qui ont incendié les monuments de Paris.

Ce sont les électeurs de Me Gambetta;--c'est cette queue de piliers

d'estaminet, de souteneurs de filles, de gredins, de voleurs,

d'assassins, dont Me Gambetta a osé dire en pleine Assemblée des

représentants de la France qu'il ne voulait pas se séparer.

En quoi il ne disait cependant pas la vérité, car il a eu soin de se

séparer d'eux lorsqu'ils ont dû faire le coup de fusil; il s'est

séparé d'eux lorsqu'ils lui criaient du fond des cachots:--O vous dont

les paroles nous ont conduits où nous sommes, venez nous défendre,

venez parler pour nous.

Je redirais encore aujourd'hui ce que je disais en 1841.

«Les grands peuples libres se sont défendus avec des murailles de

poitrines et de bras--les peuples dégénérés, fatigués, déchus, se

cachent derrière des montagnes de pierre.»

Les murailles de poitrines et de bras--que le canon peut abattre, mais

que le tambour relève.

Aujourd'hui, toute ville, toute capitale assiégée surtout, se rend

dans un temps plus ou moins long, si elle ne reçoit pas de secours du

dehors.--Et je dis: les capitales surtout, parce que l'agrandissement

incessant qu'elles subissent, et l'agglomération de la population les

condamnent rapidement à la famine.

On a plus ou moins fortifié toutes les capitales, et à bien peu

d'exceptions près, chaque fois qu'un peuple a laissé arriver l'ennemi

jusque devant sa capitale, elle a été prise.

Londres--dans une île cependant, sans parler de l'invasion de Jules

César, a été prise par les Danois, en 1013, et par les Normands, en

1066.

Vienne a été prise par Rodolphe Ier, en 1277; par Mathias Corvin, en

1485; sans Sobieski, les Turcs la prenaient en 1683; les Français

l'ont prise en 1805 et en 1809.

Moscou a été prise en 1367, en 1382, en 1408, en 1451 et en 1477 par

les Tartares; en 1611 par les Polonais; en 1812, par les Français.

Madrid, par les Maures, en 1109; par les Français en 1808.

Turin, saccagée par Annibal et prise par les Français en 1640, en

1796, en 1798, en 1800.

Berlin a été prise par les Autrichiens et les Russes, en 1760, et par

les Français, en 1806.

Lisbonne, par les Maures, au VIIIe siècle; reprise aux Maures par

Alphonse, en 1145 et par les Français en 1807.

Et Paris--Paris fut sauvé, dit-on, par une sainte Geneviève, lorsque

Attila faisait mine de l'attaquer; mais il fut pris en 486 par Clovis;

en 1420, par les Anglais; en 1593, par Henri IV; puis en 1814, en 1815

et en 1871.

Parlerons-nous des capitales anciennes;--de Rome, prise par les

Gaulois;--de Carthage, détruite par Scipion, l'an de Rome 146,

détruite de nouveau par les Vandales en 439 et par les Arabes en

693;--d'Athènes, prise par les Lacédémoniens et plus tard par Sylla.

Oui, mais pour faire remarquer que

Sparte, la ville sans murailles,

Seule n'a jamais été prise tant qu'il y a eu des Spartiates,--et que

ce ne fut qu'en 1460 que Mahomet II s'en empara et en 1463 que

Sigismond-Malatesta la brûla de rage de ne pouvoir la prendre; mais

alors, en 1460 et en 1463, il y avait plusieurs siècles qu'elle

n'existait plus.

La presse, depuis l'invention des _reporters_ et l'émulation qui

s'établit entre eux, met tout le monde dans une maison de verre, et de

verre grossissant. Je crois qu'il n'est personne, je parle de ceux

dont la vie est le plus simple, pure, honnête, qui aime à penser que

ce qu'il fait dans les vingt-quatre heures, jour et nuit, sera imprimé

et raconté et publié.

Dernièrement, je voyais rapporter dans un journal un propos tenu à

table par un des convives;--cette publicité avait changé la nature du

propos, qui, jeté au milieu de cent autres dans un dîner, n'était

qu'une fusée éteinte en parlant, mais imprimée devenait une insulte

que son auteur n'avait pas voulu faire. Le convive réclama,--le

_reporter_ répliqua en établissant la véracité de son assertion, et en

prenant à témoins et les autres convives et le maître de la maison. Il

me semble que l'hospitalité souffre beaucoup de semblables procédés,

que toute liberté est ainsi enlevée aux improvisations gaies d'un

repas en commun,--que c'est un attentat contre les plaisirs de la

société.

Et ajoutons plus sérieusement:

Un manque de loyauté.

Chez les anciens, ce qui s'était dit à table ne devait pas être répété

au dehors;--je ne sais plus si c'est Plutarque qui a dit:

«Je hais le convive qui a trop de mémoire.»

Dans beaucoup de salles à manger alors et depuis, une rose était

sculptée ou peinte au milieu du plafond et au-dessus de la table.

La rose était l'emblème du silence.--Harpocrate, le dieu muet, que les

anciens plaçaient à la porte des temples et sur leurs cachets,--est

presque toujours représenté avec une rose à la main.--Les poètes ont

dit que cette rose lui avait été donnée par l'Amour, pour qu'il ne

divulgât pas une aventure dont le hasard l'avait rendu témoin.

Newton, explique une locution familière aux Allemands et aux Anglais

«sous la rose», ou «ceci soit dit sous la rose».

«Quand d'aimables et gais compagnons, se réunissent pour faire bonne

chère, ils conviennent qu'aucun des joyeux propos tenus pendant le

repas ne sera divulgué, et la phrase qu'ils emploient,--est que ces

propos sont tenus «sous la rose»,--on a coutume, en effet, de

suspendre une rose au-dessus de la table, afin de rappeler à la

compagnie l'obligation du secret.»

Peacham, dans son ouvrage intitulé: «La vérité de notre temps--the

truth of our times», rapporte qu'il a vu souvent (1638), en beaucoup

d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas, une rose peinte au milieu

du plafond de la salle à manger.

J'ai lu autrefois que M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, refusa

de faire, selon l'usage, l'éloge de son prédécesseur..... parce qu'il

était roturier.

On vient d'ériger sur une des places de Paris une statue équestre,

destinée à consacrer la mémoire légendaire de la Pucelle d'Orléans.

Je regrette qu'on n'ait pas pensé à une chose: Un jour que je visitais

le château d'Eu, je vis sur une cheminée une petite statuette, ouvrage

de la princesse Marie, fille du roi Louis-Philippe, qui était morte

quelque temps auparavant.

Cette statuette n'est pas celle que l'on connaît et qui a été

reproduite à un si grand nombre d'exemplaires. Dans celle dont je

parle, la Pucelle est à cheval; elle vient de frapper de sa hache un

Anglais qui est étendu devant les pieds du cheval;--elle est à la fois

glorieuse et saisie d'épouvante de son premier meurtre,--elle retient

d'une main son cheval qui s'irrite,--elle ne veut pas qu'il marche sur

l'ennemi vaincu,--son autre main laisse pendre sa hache teinte de sang

pour la première fois. Son attitude, son visage expriment à la fois

l'orgueil, l'horreur, l'étonnement.

J'aurais voulu qu'on choisît cette statue pour le monument élevé à

Jeanne d'Arc.

L'État, marchand d'allumettes, n'a peut-être pas fait d'aussi bonnes

affaires qu'on le lui avait promis,--parce que, avant de vendre, il

faut beaucoup payer,--sans parler de la fraude qu'encourage, par de

magnifiques primes, ce système absurde d'impôts variés,--et que les

marchands, réputés honnêtes, ne se font que peu ou point de scrupules

de pratiquer directement ou indirectement.

La Banque de France a pensé que si la France pouvait, sans honte, se

faire marchande d'allumettes, elle pouvait, elle, à plus forte raison

et sans déroger, entreprendre une petite industrie à peu près de même

valeur.

Depuis quelque temps, elle vend de petits sacs de toile sur lesquels

elle ne doit pas gagner moins de 75 à 100 pour 100,--la question

serait d'en vendre assez, et ce serait une de ses plus fructueuses

opérations.

La Banque semble s'efforcer de retirer les petites coupures de ses

billets;--on dit qu'elle est effrayée du nombre de billets faux de

cinq et de vingt francs qui sont en circulation.

Tous les journaux parlent d'une trouvaille faite par des enfants, de

faux billets de vingt francs d'une imitation parfaite, pour une somme

de cent mille francs selon les uns, de deux cent mille selon les

autres.

Pourquoi cette préférence des faussaires pour les petits billets, qui

nécessitent un travail plus souvent répété pour les faire, et des

risques plus multipliés pour les faire passer?

J'en sais deux causes; il y en a peut-être d'autres.

La première est que l'on reçoit un billet de vingt francs et surtout

un billet de cinq francs sans beaucoup l'examiner,--il n'en est pas de

même des billets--de mille, de cinq cents, etc.

La seconde cause est que ces billets sont horriblement mal

fabriqués,--imprimés sur le premier papier venu, tantôt mince, tantôt

épais et se déchirant facilement--l'imitation en est beaucoup plus

facile.

Il faut dire que, à part nos billets de mille et de cinq cents francs,

qui sont bien fabriqués et présentent des difficultés presque

insurmontables aux contrefacteurs, les billets de la Banque de France

sont les plus laids et les plus faciles à contrefaire qu'il y ait en

Europe.

J'ai vu l'autre jour des billets russes;--au centre est un beau

portrait de Catherine II;--la couleur des billets est celle du prisme,

de l'arc-en-ciel ou d'une bulle de savon;--des nuances rouges, bleues,

etc., fondues et ineffaçables, car j'ai demandé à voir un billet

ancien pour le comparer au neuf qu'on me montrait; les couleurs de

celui qui avait circulé pendant plusieurs années n'étaient que

légèrement pâlies.--Les billets américains sont remarquables par la

perfection de la gravure; les portraits de Francklin, de Washington,

et d'autres présidents font plaisir à regarder comme des miniatures.

De plus, les uns et les autres peuvent se chiffonner comme du linge,

mais ne se déchirent pas comme les billets français et italiens.

Pour pouvoir retirer ces billets sans une précipitation et un scandale

qui les déprécieraient, on a fait frapper pour une grosse somme de

pièces de cent sous, cette monnaie qui rappelle par son poids, la

monnaie de fer des Spartiates.

Or, je pense qu'il en est à Paris et dans les succursales comme à

Nice; si on change à la Banque un billet de mille ou de cinq cents

francs, il faut prendre la moitié de la somme en pièces de cent sous.

Pour moi--c'est avec certain plaisir que j'ai reçu l'autre jour

quelques-unes de ces bonnes grosses pièces qui avaient, dans ces

derniers temps, presque disparu--et je n'ai pu m'empêcher de songer

combien cette pièce de cent sous a perdu de sa valeur ou combien les

choses qui s'achètent sont devenues plus chères.

Je me suis rappelé le temps où, avec une pièce de cent sous dans ma

poche, j'invitais hardiment trois amis à dîner avec moi, rue

Neuve-des-Petits-Champs ou cour des Fontaines;--quatre amis si le

festin avait lieu chez Flicoteau, au quartier Latin;--cinq, si c'était

à Saint-Ouen;--le repas se composant à Saint-Ouen d'un énorme pain et

de cervelas et du vin rose et un peu pointu d'Argenteuil, à cinq sous

le litre,--et ces repas sont des meilleurs dont je me souvienne.

Bourdonnements · 第 8 / 15 段