lauriers, un grand guerrier. Il est vrai que dans le jeu qu'il jouait
contre le sort, il joua double, triple, quintuple à la fin dans une
martingale effrénée, et qu'il a perdu les dernières parties; de sorte
que le total se solde pour la France en appoint de défaites, en
dépopulation d'hommes et d'argent, en diminution de territoire.
Mais enfin il a tué au moins autant d'hommes que ceux qui en ont tué
le plus dans ce genre d'industrie si prisé, si admiré par les hommes.
Je n'ai pas le compte de Napoléon Ier.
Mais César se vantait d'avoir tué onze cent quatre-vingt douze mille
hommes, dit Pline, et il ne parle pas des guerres civiles: _stragem
civilium bellorum non prodendo_.
Et Pompée a consacré lui-même dans le temple de Minerve un monument
pour qu'on n'oublie pas qu'il a tué, mis en fuite ou forcé à se
rendre: _fusis, occisis aut in deditionem acceptis_ douze cent
quatre-vingt-trois mille hommes.
Ajoutons, malgré les mensonges des bulletins--qui ne sont pas inventés
d'hier,--qu'il faut compter un nombre sinon tout à fait égal, du moins
correspondant, de leurs concitoyens, dont ils ne parlent pas.
Si on pouvait prévoir de pareils grands hommes, ne serait-il pas sage,
et d'une bonne police, de les étouffer le jour de leur naissance?
Eh bien! quoique Napoléon vaille bien César et Pompée, que sera-ce que
ces fêtes du centenaire? Tenez, à côté d'ici, à Nice, le maire-député
Malausséna a adressé une proclamation au peuple Niçois, proclamation
dans laquelle il annonce qu'on ne reculera devant aucuns frais pour
donner à cette fête du grand homme tout l'éclat, toute la
magnificence, etc.
Et alors, ça finit par des «courses de vélocipèdes».
Les courses de vélocipèdes manquaient aux Romains.
Mais Pompée, quand il donnait une fête, faisait tuer 600 lions et 410
panthères dans le Cirque. Héliogabale représentait des batailles
navales sur des canaux remplis de vin. Néron jetait au peuple des
boules de loto avec des numéros qui correspondaient à des lots
d'oiseaux, de mets rares, de mesures de blé, de riches vêtements, de
l'or, de l'argent, des maisons, des esclaves, des îles, des terres,
etc.
Héliogabale, quand il donnait à dîner, faisait mêler des topazes aux
lentilles, des perles au riz, des pois d'or aux pois verts, et, à la
fin du dîner, il se retirait brusquement, parce que du plafond
tombaient des violettes en telle quantité que les convives étaient
étouffés dessous.
Le même faisait répandre de la poudre d'or sur le chemin qu'il avait à
parcourir pour aller à son cheval ou à sa voiture.
Quand le gouvernement actuel a voulu embellir Paris, l'orner de rues
larges et droites, bordées de palais et de casernes, que d'affaires!
que de difficultés! que de jugements et expropriations! que
d'arbitrages! que de délais! et, après la chose faite, que de
critiques, que de réclamations!
Tandis que, du temps des Romains, Néron trouve un jour que les vieux
édifices sont laids, que les rues sont étroites et tortueuses.
_Offensus deformitate veterum ædificiorum et angustiis flexurisque
vicorum._
Eh bien! il met tranquillement le feu à la ville _incendit_ et on la
reconstruit.
En comparaison de ces grands Césars romains, c'est un bien humble
métier aujourd'hui que le métier de roi et d'empereur, et on ne
saurait témoigner assez de reconnaissance à ceux qui poussent encore
le dévouement pour leur pays assez loin pour en accepter la corvée
sans compensation.
Autre point de vue. Octave trahit, tue, proscrit; il s'arrête quand il
est fatigué. Eh bien! avec quelques bouts de terre confisqués, avec
quelques dîners, quelque peu d'argent distribué à une douzaine
d'écrivains et de poètes, il n'a plus tué, il n'a plus proscrit; c'est
un dieu.
Louis XIV a refait le même coup. De son temps, ça valait encore la
peine, et si la postérité l'a remis à sa taille, c'est par la bêtise
de quelques-uns de ses écrivains gagés, qui ont voulu diminuer ses
petitesses au lieu de les cacher; de même que, de ce temps-ci, la
publication des lettres de l'empereur Napoléon Ier, publication faite
par sa famille, a été, pour sa mémoire, un coup terrible.
Mais aujourd'hui le métier n'en vaut plus rien, le gouvernement n'a
avec lui, c'est-à-dire à lui, qu'une demi-douzaine d'écrivains de
troisième ordre, et, derrière ceux-là, une troupe inconnue.
Pour ce qui est des Virgile, des Ovide, des Horace, des Racine, des
Molière, des Corneille de ce temps-ci il faut s'en passer.
Revenons donc à ceci: pour montrer aux populations lointaines de
l'Orient une impératrice française avec une magnificence digne de sa
beauté et de la vanité de la France, quelques millions, c'est pour
rien..., au prix où est le beurre, comme disait Rabelais.
Voilà pour le cas où le voyage en Égypte et en Turquie serait un
voyage d'agrément.
Mais si, comme beaucoup le croient, c'est un voyage ayant une portée
et un but éminemment politiques et civilisateurs, vous êtes mille fois
plus pingres que pleutres.
Si ce voyage a pour but de revendiquer et de reconquérir les saints
lieux, Jérusalem, le Saint-Sépulcre; si c'est la dixième croisade, au
lieu de chicaner la dépense, supputez l'économie en vous rappelant un
peu les autres.
Surtout si cette croisade et cette revendication de Jérusalem ont pour
résultat de résoudre la grande difficulté de Rome.
Si l'on a pris en considération une idée que j'ai émise ici même.
Si Jérusalem, rendue par le Sultan et le titre de roi de Jérusalem
donné par le roi Victor-Emmanuel, qui le porte dans ses titres, on
décide ensuite le pape à aller établir le siège de l'Église là où fut
son berceau, à aller garder lui-même le Saint-Sépulcre, Rome redevient
naturellement la capitale de l'Italie, sans secousse, sans révolution
et la parole de la France est dégagée.
En ce cas-là, chicanez donc sur vos mauvais millions.
Voyez ce que vous ont coûté les autres croisades.
A la deuxième croisade, la femme de Louis VII, Éléonore d'Aquitaine,
mène une vie tellement gaie, que le roi la répudie, qu'elle épouse
Henry, duc de Normandie, qui devient roi d'Angleterre, lui porte en
dot les plus belles provinces de France, et cause entre les deux
nations plus de deux cents ans de terribles guerres.
Il y avait alors quelque chose de bien commode pour les rois.
Aujourd'hui, si un irrespectueux, un maladroit, un impie attaque la
majesté royale, on ne peut que le mettre en jugement et le condamner à
l'amende et à la prison, tandis qu'en ce temps-là, le pape vous
l'excommuniait bel et bien.
A la troisième croisade, Philippe Auguste lève _la saladine_, l'impôt
du dixième des meubles et immeubles et des revenus de ses sujets.
A la septième, Louis IX, qui fut assez s...aint pour faire deux fois
la même s...ainteté, se laisse prendre et il faut donner 8 000 besans
d'or pour sa rançon, à peu près huit millions comme on croit les
dépenser aujourd'hui, mais on a de plus les frais de la guerre, et la
perte des hommes tués par le cimeterre des Sarrasins et par la peste.
Pour la neuvième croisade, celle contre les Albigeois, le crime odieux
du pape Innocent III, qui donna la croix aux fanatiques, et de
l'église catholique,--cette croisade des chrétiens contre les
chrétiens, des Français contre les Français, pendant laquelle, rien
que dans la ville de Béziers, en 1209, on massacre 60 000 hommes: je
pense qu'elle a coûté assez cher.
D'autres politiques veulent voir dans le voyage d'agrément de
l'impératrice un voyage de distraction... politique.
L'impératrice est Espagnole, et d'une piété qui ne peut que
s'accroître à ce moment de la vie dont elle doit approcher, où la
beauté ayant acquis tout son développement, tout son épanouissement,
n'a plus aucune chance de croître encore: et les femmes aiment à
s'occuper d'autre chose.
Les prêtres, dit-on, l'attendent là, et, déjà, comptent sur son
influence légitime pour faire prolonger l'occupation de Rome. Quelques
essais, à ce sujet, assure-t-on, leur ont déjà réussi.
D'autre part, l'occupation de Rome devient bien embarrassante, et on
profiterait de ce que l'impératrice serait... sortie, pour prendre un
parti auquel, présente, elle mettrait obstacle.
Tout cela n'est peut-être pas vrai, peut-être même faudra-t-il
retrancher quelques centimes des huit millions.
Mon but, en traitant ce sujet, a été simplement de reprocher aux huit
millions de Français qui ont élu Louis-Napoléon, leur pingrerie et
leur pleutrerie; ils n'étaient pas forcés d'avoir un empereur, ils
l'ont élu volontairement, ils ont voulu en avoir un. Leurs plaintes et
leurs chicanes, aujourd'hui, sont du plus mauvais goût; ils n'ont même
pas un franc à donner par tête, car nous qui n'avons pas voté avec
eux, nous en donnerons notre part.
Allons, j'ai pitié des faiseurs de cantates, et je vais leur dire les
rimes que je sais à _pingres_ et à _pleutres_.
_Malingres_ et _Ingres_ pour la première; _feutres_ et _neutres_ pour
la seconde.
Du reste, le sujet et le point de vue que je leur fournis les
_sortiraient_ un peu du vulgaire et du ressassé.--J'attends des
remerciements.
«M. de Lamartine a été contre les fortifications courageux et
éloquent, M. Dufaure a été vrai et raisonnable, mais n'a pas tardé à
s'en repentir, M. Garnier-Pagès[7] a été non seulement spirituel et
sensé, mais il s'est intrépidement séparé de son parti,
etc...........»
[7] Le frère de celui d'aujourd'hui.
Je disais encore:
«Paris sans fortifications peut être pris, mais impossible à garder.»
Puis j'ajoutais,--et là j'ai été glorieusement démenti par les
Parisiens:
«Paris fortifié au prix de la fortune publique, Paris attaqué ne
tiendra pas une semaine;--que les fraises manquent pendant trois
jours, et Paris ouvrira ses portes.»
J'ai assez, pendant trente ans, dit la vérité, prédit ce qui devait
arriver pour n'être pas embarrassé de dire: cette fois je me suis
trompé.
Plaidons cependant les circonstances atténuantes:
Si vous voulez ne prendre ma phrase que pour une hyperbole et lui
accorder l'indulgence que l'on a pour les hyperboles, en se réservant
de les réduire à une proportion légitime et raisonnable,--vous y
verrez alors que ce qui devait faire succomber Paris ce n'était pas le
défaut ou l'insuffisance des fortifications, c'était la famine;--les
Prussiens ne sont pas entrés de vive force dans Paris;--Paris s'est
rendu après avoir souffert de la faim et après avoir élevé l'habitude
de manger des rats et l'habitude aussi de ne pas manger aux
proportions de l'héroïsme et même d'une mode.
Les fortifications eussent été doubles, triples,--elles n'eussent pas
arrêté la famine.
Pendant que je fais ma confession, je dois la faire entière.
«Les propriétaires, disais-je, ne voudront pas exposer leurs maisons:
aussitôt qu'une bombe descendra par la cheminée se mêler aux légumes
du pot-au-feu,--ils capituleront.»
«Ceux qui se battront à Paris sont ceux qui n'y possèdent rien.»
Presque autant d'erreurs que de mots, la classe aisée et la classe
riche, ont fourni pour une grande part les traits individuels de
dévouement et même d'héroïsme qui, s'ils n'ont pas sauvé la France,
ont sauvé l'honneur du nom et du caractère français,--tandis qu'une
partie du peuple,--une faible partie je veux le croire,--enivrée,
empoisonnée, abrutie par les orateurs de club et de balcon, se
réservait pour la guerre civile, l'assassinat, le vol et l'incendie.
Tout en reconnaissant que je me suis trompé sur les détails,--je
persiste à me montrer contraire aux fortifications de Paris--et je
répéterais encore aujourd'hui ce que je disais alors:
«Paris non fortifié, c'est le roi des échecs,--quand il est mat la
partie est perdue, on ne le prend pas.
»Paris c'est une ville de rendez-vous pour le monde entier, c'est la
capitale du plaisir, de l'esprit, etc.
»C'est là que viennent se reposer les Rois exilés par les peuples, et
les peuples destitués par les Rois;--c'est là que de toute part on
vient étaler ses joies et cacher ses misères.
»Paris c'est la grande _canongate_ du monde entier.
»L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis, il est au milieu de
vous;--l'invasion! mais elle est faite;--votre ville! mais elle est
prise par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas
étage, par les avocats plus ou moins parvenus, par les fabricants de
chandelles enrichis et mécontents.
»Invasion plus cruelle mille fois que celle de l'étranger, car
l'étranger respecterait Paris;--Paris où il vient s'amuser.--Paris son
rêve, son Eldorado,--Paris qui appartient au monde et auquel le monde
appartient.
Et là,--je ne me trompais pas assez;--Paris pris, mat;--les Prussiens
s'en sont retournés;--peut-être craignaient-ils plus les Parisiens
dans leurs murs que derrière leurs murs. Toujours est-il qu'ils s'en
sont retournés;--le roi-Paris était mat, la partie était perdue pour
nous; nous avons payé l'enjeu énorme mis sur table par l'empire--et
doublé, quand la partie était évidemment perdue, par Me Gambetta et
consorts.
Mais Paris a cependant subi réellement le sort d'une ville assiégée et
prise par les Barbares,--mais ce ne sont pas les Prussiens qui ont tué
les prêtres, les sénateurs et les généraux;--ce ne sont pas les
Prussiens qui ont incendié les monuments de Paris.
Ce sont les électeurs de Me Gambetta;--c'est cette queue de piliers
d'estaminet, de souteneurs de filles, de gredins, de voleurs,
d'assassins, dont Me Gambetta a osé dire en pleine Assemblée des
représentants de la France qu'il ne voulait pas se séparer.
En quoi il ne disait cependant pas la vérité, car il a eu soin de se
séparer d'eux lorsqu'ils ont dû faire le coup de fusil; il s'est
séparé d'eux lorsqu'ils lui criaient du fond des cachots:--O vous dont
les paroles nous ont conduits où nous sommes, venez nous défendre,
venez parler pour nous.
Je redirais encore aujourd'hui ce que je disais en 1841.
«Les grands peuples libres se sont défendus avec des murailles de
poitrines et de bras--les peuples dégénérés, fatigués, déchus, se
cachent derrière des montagnes de pierre.»
Les murailles de poitrines et de bras--que le canon peut abattre, mais
que le tambour relève.
Aujourd'hui, toute ville, toute capitale assiégée surtout, se rend
dans un temps plus ou moins long, si elle ne reçoit pas de secours du
dehors.--Et je dis: les capitales surtout, parce que l'agrandissement
incessant qu'elles subissent, et l'agglomération de la population les
condamnent rapidement à la famine.
On a plus ou moins fortifié toutes les capitales, et à bien peu
d'exceptions près, chaque fois qu'un peuple a laissé arriver l'ennemi
jusque devant sa capitale, elle a été prise.
Londres--dans une île cependant, sans parler de l'invasion de Jules
César, a été prise par les Danois, en 1013, et par les Normands, en
1066.
Vienne a été prise par Rodolphe Ier, en 1277; par Mathias Corvin, en
1485; sans Sobieski, les Turcs la prenaient en 1683; les Français
l'ont prise en 1805 et en 1809.
Moscou a été prise en 1367, en 1382, en 1408, en 1451 et en 1477 par
les Tartares; en 1611 par les Polonais; en 1812, par les Français.
Madrid, par les Maures, en 1109; par les Français en 1808.
Turin, saccagée par Annibal et prise par les Français en 1640, en
1796, en 1798, en 1800.
Berlin a été prise par les Autrichiens et les Russes, en 1760, et par
les Français, en 1806.
Lisbonne, par les Maures, au VIIIe siècle; reprise aux Maures par
Alphonse, en 1145 et par les Français en 1807.
Et Paris--Paris fut sauvé, dit-on, par une sainte Geneviève, lorsque
Attila faisait mine de l'attaquer; mais il fut pris en 486 par Clovis;
en 1420, par les Anglais; en 1593, par Henri IV; puis en 1814, en 1815
et en 1871.
Parlerons-nous des capitales anciennes;--de Rome, prise par les
Gaulois;--de Carthage, détruite par Scipion, l'an de Rome 146,
détruite de nouveau par les Vandales en 439 et par les Arabes en
693;--d'Athènes, prise par les Lacédémoniens et plus tard par Sylla.
Oui, mais pour faire remarquer que
Sparte, la ville sans murailles,
Seule n'a jamais été prise tant qu'il y a eu des Spartiates,--et que
ce ne fut qu'en 1460 que Mahomet II s'en empara et en 1463 que
Sigismond-Malatesta la brûla de rage de ne pouvoir la prendre; mais
alors, en 1460 et en 1463, il y avait plusieurs siècles qu'elle
n'existait plus.
La presse, depuis l'invention des _reporters_ et l'émulation qui
s'établit entre eux, met tout le monde dans une maison de verre, et de
verre grossissant. Je crois qu'il n'est personne, je parle de ceux
dont la vie est le plus simple, pure, honnête, qui aime à penser que
ce qu'il fait dans les vingt-quatre heures, jour et nuit, sera imprimé
et raconté et publié.
Dernièrement, je voyais rapporter dans un journal un propos tenu à
table par un des convives;--cette publicité avait changé la nature du
propos, qui, jeté au milieu de cent autres dans un dîner, n'était
qu'une fusée éteinte en parlant, mais imprimée devenait une insulte
que son auteur n'avait pas voulu faire. Le convive réclama,--le
_reporter_ répliqua en établissant la véracité de son assertion, et en
prenant à témoins et les autres convives et le maître de la maison. Il
me semble que l'hospitalité souffre beaucoup de semblables procédés,
que toute liberté est ainsi enlevée aux improvisations gaies d'un
repas en commun,--que c'est un attentat contre les plaisirs de la
société.
Et ajoutons plus sérieusement:
Un manque de loyauté.
Chez les anciens, ce qui s'était dit à table ne devait pas être répété
au dehors;--je ne sais plus si c'est Plutarque qui a dit:
«Je hais le convive qui a trop de mémoire.»
Dans beaucoup de salles à manger alors et depuis, une rose était
sculptée ou peinte au milieu du plafond et au-dessus de la table.
La rose était l'emblème du silence.--Harpocrate, le dieu muet, que les
anciens plaçaient à la porte des temples et sur leurs cachets,--est
presque toujours représenté avec une rose à la main.--Les poètes ont
dit que cette rose lui avait été donnée par l'Amour, pour qu'il ne
divulgât pas une aventure dont le hasard l'avait rendu témoin.
Newton, explique une locution familière aux Allemands et aux Anglais
«sous la rose», ou «ceci soit dit sous la rose».
«Quand d'aimables et gais compagnons, se réunissent pour faire bonne
chère, ils conviennent qu'aucun des joyeux propos tenus pendant le
repas ne sera divulgué, et la phrase qu'ils emploient,--est que ces
propos sont tenus «sous la rose»,--on a coutume, en effet, de
suspendre une rose au-dessus de la table, afin de rappeler à la
compagnie l'obligation du secret.»
Peacham, dans son ouvrage intitulé: «La vérité de notre temps--the
truth of our times», rapporte qu'il a vu souvent (1638), en beaucoup
d'endroits de l'Angleterre et des Pays-Bas, une rose peinte au milieu
du plafond de la salle à manger.
J'ai lu autrefois que M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, refusa
de faire, selon l'usage, l'éloge de son prédécesseur..... parce qu'il
était roturier.
On vient d'ériger sur une des places de Paris une statue équestre,
destinée à consacrer la mémoire légendaire de la Pucelle d'Orléans.
Je regrette qu'on n'ait pas pensé à une chose: Un jour que je visitais
le château d'Eu, je vis sur une cheminée une petite statuette, ouvrage
de la princesse Marie, fille du roi Louis-Philippe, qui était morte
quelque temps auparavant.
Cette statuette n'est pas celle que l'on connaît et qui a été
reproduite à un si grand nombre d'exemplaires. Dans celle dont je
parle, la Pucelle est à cheval; elle vient de frapper de sa hache un
Anglais qui est étendu devant les pieds du cheval;--elle est à la fois
glorieuse et saisie d'épouvante de son premier meurtre,--elle retient
d'une main son cheval qui s'irrite,--elle ne veut pas qu'il marche sur
l'ennemi vaincu,--son autre main laisse pendre sa hache teinte de sang
pour la première fois. Son attitude, son visage expriment à la fois
l'orgueil, l'horreur, l'étonnement.
J'aurais voulu qu'on choisît cette statue pour le monument élevé à
Jeanne d'Arc.
L'État, marchand d'allumettes, n'a peut-être pas fait d'aussi bonnes
affaires qu'on le lui avait promis,--parce que, avant de vendre, il
faut beaucoup payer,--sans parler de la fraude qu'encourage, par de
magnifiques primes, ce système absurde d'impôts variés,--et que les
marchands, réputés honnêtes, ne se font que peu ou point de scrupules
de pratiquer directement ou indirectement.
La Banque de France a pensé que si la France pouvait, sans honte, se
faire marchande d'allumettes, elle pouvait, elle, à plus forte raison
et sans déroger, entreprendre une petite industrie à peu près de même
valeur.
Depuis quelque temps, elle vend de petits sacs de toile sur lesquels
elle ne doit pas gagner moins de 75 à 100 pour 100,--la question
serait d'en vendre assez, et ce serait une de ses plus fructueuses
opérations.
La Banque semble s'efforcer de retirer les petites coupures de ses
billets;--on dit qu'elle est effrayée du nombre de billets faux de
cinq et de vingt francs qui sont en circulation.
Tous les journaux parlent d'une trouvaille faite par des enfants, de
faux billets de vingt francs d'une imitation parfaite, pour une somme
de cent mille francs selon les uns, de deux cent mille selon les
autres.
Pourquoi cette préférence des faussaires pour les petits billets, qui
nécessitent un travail plus souvent répété pour les faire, et des
risques plus multipliés pour les faire passer?
J'en sais deux causes; il y en a peut-être d'autres.
La première est que l'on reçoit un billet de vingt francs et surtout
un billet de cinq francs sans beaucoup l'examiner,--il n'en est pas de
même des billets--de mille, de cinq cents, etc.
La seconde cause est que ces billets sont horriblement mal
fabriqués,--imprimés sur le premier papier venu, tantôt mince, tantôt
épais et se déchirant facilement--l'imitation en est beaucoup plus
facile.
Il faut dire que, à part nos billets de mille et de cinq cents francs,
qui sont bien fabriqués et présentent des difficultés presque
insurmontables aux contrefacteurs, les billets de la Banque de France
sont les plus laids et les plus faciles à contrefaire qu'il y ait en
Europe.
J'ai vu l'autre jour des billets russes;--au centre est un beau
portrait de Catherine II;--la couleur des billets est celle du prisme,
de l'arc-en-ciel ou d'une bulle de savon;--des nuances rouges, bleues,
etc., fondues et ineffaçables, car j'ai demandé à voir un billet
ancien pour le comparer au neuf qu'on me montrait; les couleurs de
celui qui avait circulé pendant plusieurs années n'étaient que
légèrement pâlies.--Les billets américains sont remarquables par la
perfection de la gravure; les portraits de Francklin, de Washington,
et d'autres présidents font plaisir à regarder comme des miniatures.
De plus, les uns et les autres peuvent se chiffonner comme du linge,
mais ne se déchirent pas comme les billets français et italiens.
Pour pouvoir retirer ces billets sans une précipitation et un scandale
qui les déprécieraient, on a fait frapper pour une grosse somme de
pièces de cent sous, cette monnaie qui rappelle par son poids, la
monnaie de fer des Spartiates.
Or, je pense qu'il en est à Paris et dans les succursales comme à
Nice; si on change à la Banque un billet de mille ou de cinq cents
francs, il faut prendre la moitié de la somme en pièces de cent sous.
Pour moi--c'est avec certain plaisir que j'ai reçu l'autre jour
quelques-unes de ces bonnes grosses pièces qui avaient, dans ces
derniers temps, presque disparu--et je n'ai pu m'empêcher de songer
combien cette pièce de cent sous a perdu de sa valeur ou combien les
choses qui s'achètent sont devenues plus chères.
Je me suis rappelé le temps où, avec une pièce de cent sous dans ma
poche, j'invitais hardiment trois amis à dîner avec moi, rue
Neuve-des-Petits-Champs ou cour des Fontaines;--quatre amis si le
festin avait lieu chez Flicoteau, au quartier Latin;--cinq, si c'était
à Saint-Ouen;--le repas se composant à Saint-Ouen d'un énorme pain et
de cervelas et du vin rose et un peu pointu d'Argenteuil, à cinq sous
le litre,--et ces repas sont des meilleurs dont je me souvienne.