notoriétés vont professer leurs doctrines à l'étranger?
Tout va-t-il donc chez nous le mieux du monde, que nous ayons le
loisir de nous occuper d'éclairer et de moraliser les autres, et ces
pauvres Belges ont-ils tant besoin de nos leçons et de nos exemples?
Hélas! il faut le reconnaître, les Belges sont plus sages que les
Français, et la preuve c'est qu'ils sont plus heureux;--ils jouissent
d'une liberté réglée par les lois de façon à ce que la liberté de
chacun ait pour limite la liberté des autres; et ils obéissent aux
lois, ce qui est le seul moyen de n'avoir jamais à obéir qu'aux lois.
Donc, en fait de bonnes doctrines, de sages leçons, de principes
salutaires, il ne me semble pas que nous ayons plus que le nécessaire
et le besoin, et conséquemment ce n'est pas encore le moment de
travailler en ce genre pour l'exportation.
Aux temps racontés par Plutarque, où les rois envoyaient des énigmes à
deviner aux philosophes, il en est une qui est restée célèbre.
Amasis, roi d'Égypte, conseillé par Bias, répondit à un roi d'Éthiopie
qui l'avait défié de boire la mer, en mettant pour enjeu plusieurs
villes et leurs habitants: «Je boirai la mer, mais je ne boirai que la
mer,--commencez donc par détourner les fleuves et les rivières qui s'y
jettent.»
Cette solution pourrait s'appliquer au suffrage universel;
Oui, le suffrage de tous peut amener de bons choix et de bonnes
élections, mais à condition de supprimer les influences étrangères,
les cabarets, les cafés, les journaux, les clubs, les balcons, etc.
Et vous ne pouvez guères plus supprimer tout cela, qu'empêcher les
fleuves de descendre à la mer,--alors vous ne pouvez «boire la mer».
Mais il faudrait lutter courageusement et opiniâtrément contre ces
influences;--il faudrait résolument descendre dans l'arène,--aux
carrés de papier il faudrait opposer des carrés de papiers;--aux
images des images, aux orateurs des orateurs;--aux associations des
associations;--aux conjurations des conjurations;--à des troupes
disciplinées des troupes disciplinées.
Il ne suffit pas de suspendre, de supprimer des journaux, de saisir
des images, de défendre des réunions. Il faudrait écrire d'autres
journaux, dessiner d'autres images, provoquer d'autres réunions.
J'ai dit plus d'une fois, après avoir étudié toute ma vie ces
questions, comment il serait facile aux soi-disant conservateurs de
battre leurs adversaires sur le terrain de la presse,--mais où sont
les conservateurs?
Ah! si la société était franchement divisée en deux camps; l'un
combattant pour la justice et pour les lois, comme l'autre combattant
pour la violence et l'anarchie,--la lutte serait pour le moins
égale,--mais elle ne l'est pas, parce que les ennemis de la Société
l'attaquent avec ensemble, et se réservent de faire et probablement,
de se disputer les parts après la victoire et sur les ruines,--tandis
que les soi-disant conservateurs divisent leurs efforts; chacun veut
protéger exclusivement sa part déjà faite; personne n'est aux remparts
de la ville attaquée, chacun se contente de défendre tant bien que mal
sa propre maison.
Chacun des partis qui, se supposant réunis, s'intitulent
conservateurs--est aussi éloigné, aussi ennemi pour le moins de ses
associés que de ses adversaires.
Chacun espère, au jour du naufrage, flotter sur son morceau de bois,
sur sa bûche; on ne songe pas à faire de toutes ces bûches réunies un
radeau, une arche qui sauverait tout le monde.
Chacun a son drapeau sous lequel il prétend réunir les autres qui ont
chacun la même prétention à son égard; on ne comprend pas qu'il ne
s'agit pas de Henri V, de Bonaparte IV, de Louis-Philippe II, de
Mac-Mahon I, et de Broglie 0,--qu'il s'agit de la société.
La partie serait égale si chacun mettait son drapeau dans sa
poche,--ou, si c'est un trop grand effort à demander, si on accrochait
tous les drapeaux à la même hampe--et si, fût-ce sous la culotte
d'Arlequin, on obéissait résolument à une seule et même tactique, à
une seule et même discipline.
Mais, telle que la bataille s'engage, la partie n'est pas égale--et le
flot de l'anarchie et de la barbarie gronde et va monter,--il monte
déjà.
Je suis effrayé de voir que les soi-disant conservateurs reculent
devant une réforme électorale radicale--et qu'ils s'avancent
étourdiment à une bataille aussi imprudemment engagée--que la guerre
contre la Prusse l'a été par l'Empire, sans alliances, sans troupes,
sans vivres, sans munitions.
Je l'ai dit, je l'ai répété sous toutes les formes,--ceux même, et le
nombre n'en est pas méprisable, qui m'écrivent que j'ai raison,--ne
font aucun effort sérieux pour mettre en pratique ce qu'ils
approuvent--et ce qu'ils reconnaissent être une voie de salut.
Je reviens donc aux prédications de Me Jules Favre,--le vieux
diable,--qui depuis quelque temps parle beaucoup de Jéhovah et de la
Bible--et aux conférences de Legouvé.
Et je dis:
Le suffrage dit universel tel qu'il se pratique aujourd'hui étant
accepté,--il n'existe aucune raison pour que les femmes soient exclues
du droit de voter,--du choix des représentants et du gouvernement de
la France dépendent, pour les femmes aussi bien que pour les hommes,
et leur liberté et leur fortune,--la fortune et la vie de leurs
enfants.
Pour qu'elles fussent privées justement du suffrage, il faudrait
établir que la plus intelligente des femmes est encore moins
intelligente que le plus stupide des hommes; tandis au contraire que
la femme naît mieux douée que l'homme;--voyez une petite fille et un
petit garçon du même âge,--voyez dans les classes sans culture, comme
la femme est supérieure à l'homme,--voyez comme, dans presque tous
les ménages d'ouvriers, ceux qui prospèrent sont ceux où la femme
conduit l'embarcation et «tient la barre».
L'homme, je le veux bien, je le crois même, est plus capable
d'acquérir, d'apprendre, de se perfectionner,--même en faisant la part
qu'ont dans cette infériorité relative des femmes, leur tempérament,
leur éducation et nos moeurs.
Mais dans ce mode de suffrage, où c'est le nombre seul qui
décide;--les votants des classes cultivées et plus ou moins éclairées
ne comptent que pour la moindre part de beaucoup. Si on n'arrive pas à
une réforme électorale sérieuse,
Si on veut continuer à décider tout par le nombre,--de quel droit et
pour quelle raison enlèvera-t-on le droit de suffrage à la moitié des
membres de la nation?
Je vote pour le vote des femmes.
La France a été,--et est peut-être encore dans une grande perplexité;
On ne savait plus ce qu'était devenu le comte de Chambord.
LE ROY,
Comme disent les journaux rouges, roses, tricolores, etc., se vengeant
par l'Y de l'U que les journaux légitimistes ont autrefois obstinément
ajouté ou restitué au nom de Bonaparte, qu'ils écrivaient
B_u_onaparte,--terribles représailles.
Le Roy avait disparu.
Aucun Dahirel, aucun Brun, aucun Belcastel, aucun Proculus n'affirmait
l'avoir vu monter au ciel comme Romulus.
Qu'était-il devenu?
On le cherchait comme une épingle,--on le cherchait jusque dans les
tiroirs.
Certains journaux du P. P. R. s'écrièrent un jour qu'ils l'avaient
trouvé:
Il est en France!
Il est à Paris!
Il est à Versailles!
Un d'eux donna même son adresse exacte, le roi est chez M. de la
Rochette, rue Saint-Louis, numéro 3.
A quoi un journal henriquinquiste répondit:
M. de la Rochette ne demeure pas rue Saint-Louis, mais rue Colbert.
Alors c'est qu'il est chez M. de Vaussay.
Il n'est pas chez M. de Vaussay.
Alors il est à Paris, quartier de François Ier, tout près d'un
couvent.
Il est chez les pères rédemptoristes,--il est à Dampierre, chez la
duchesse de Luynes,
Il est à Vienne,
Il est à Froshdorff,
Il est à Nanterre,
Il était hier matin au père Monsabré.
Il était hier soir à la _Fille de Madame Angot_.
On l'a vu aux courses,--il se cache dans l'égout collecteur,--non,
dans un souterrain des Tuileries,--il est déguisé en turc,--non, en
joueur d'orgue,--non, en dame de la halle,--vous vous trompez tous...
il s'est blotti dans l'armure de François Ier,--non, je l'ai reconnu
sous l'habit d'un huissier de la Chambre des députés.
Et, encore aujourd'hui, les uns disent: il n'est et n'a été nulle part
des endroits désignés,--il n'a revêtu aucun des déguisements cités.
Et les autres disent: il a habité, il a revêtu tour à tour et tous les
endroits et tous les déguisements.
Je continuerai à traduire ce jeu plus innocent dans les résultats que
dans ses intentions, par les phases du jeu des échecs.
Le roi blanc à la troisième case du chevalier,
Le roi à la quatrième case du fou de sa dame,
Le roi roque,
Le pion du fou du roi, un pas,
Le fou du roi donne échec,
Le fou prend le fou,
Le fou du roi à la seconde case de son roi,
Le roi à la case de son fou.
Sérieusement il n'y aurait peut-être qu'un moyen de mettre d'accord le
pays presque entier;
Ce serait une _restauration de la légitimité_.
La France à peu près entière se lèverait contre cette restauration.
Il y a trois générations aujourd'hui existantes, dont la première déjà
clairsemée sur le champ de bataille de la vie,--_rari nantes_--date
des premières années de ce siècle: toutes trois ont été nourries et
élevées dans l'horreur de la restauration et du gouvernement dit
«légitime et de droit divin».
Cette haine invétérée est poussée si loin non seulement par un grand
nombre de républicains modérés, mais aussi par les bourgeois libéraux,
qui forment la majorité des esprits en France, que vous les verriez se
replier sur le parti soi-disant républicain et s'allier aux
«pétroleurs», plutôt que de subir une nouvelle restauration.
Et,--je ne voudrais fâcher personne, mais l'amour de la vérité et ma
conscience m'obligent à dire que le projectile le plus employé contre
une pareille surprise si elle pouvait avoir lieu, serait le «trognon»
de pommes.
Je reçois une fâcheuse nouvelle; un «ami» m'avait envoyé de Rome le
discours de S. S. Pie IX à Lady Herbert, discours que je m'étais
empressé de publier, le trouvant de tout point chrétien et
évangélique. Eh bien! il paraît que cet «ami» n'est pas un ami--que,
au contraire, il a abusé de ma crédulité,--que ce discours n'a pas été
tenu, et que Pie IX a tranquillement encaissé les quatre-vingt-dix
mille francs.
Un journal italien qui se publie à Rome, l'_Italie_, avait,--d'après
les _Guêpes_,--publié ce discours et avait, comme elles, rendu un
juste hommage aux sentiments qui l'avaient inspiré.
Mais voilà que la _Voce della Verità_, journal catholique, ou journal
officiel ou officieux de la cour de Rome, gourmande l'_Italie_ à ce
sujet.
Je lis en effet, dans ce dernier journal, les lignes que voici:
«La _Voce della Verità_ nous a bien diverti hier soir, en nous
prouvant, par les faits, qu'elle est d'une ingénuité à nulle autre
pareille.
»Nous nous expliquons.
»Dans notre numéro du 23 avril nous avons reproduit, d'après les
_Guêpes_ d'Alphonse Karr et en citant la source, un prétendu discours
du pape à lady Herbert, qui lui avait apporté quatre-vingt-dix mille
francs au nom des bonnes et des cuisinières anglaises. Ce morceau de
prose était tout empreint de cette... ironie dont le..... solitaire de
la _Maison-Close_ a... le..... secret.
»M. Alphonse Karr, vous vous le rappelez, faisait dire au pape qu'il
ne pouvait pas accepter cette somme, parce qu'elle venait d'un pays où
la misère est plus grande et plus affreuse que partout ailleurs, et Sa
Sainteté terminait ainsi:
«Vous allez remporter cet argent; ne servît-il qu'à sauver chez vous
quelques centaines de femmes de la misère, de la faim, de
l'ivrognerie, de la prostitution, il sera employé plus utilement, plus
chrétiennement qu'à être donné à un serviteur de Dieu, qui est très
riche, et qui, d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux
l'exemple du Christ qui a vécu pauvre toute sa vie,--n'a jamais
possédé qu'une seule robe,--n'avait pas une pierre où reposer sa
tête.»
»Eh bien! hier soir, 1er mai, la _Voce della Verità_ publiait un
article de fond pour proclamer nettement que nous avions été mal
informé, et que le pape, bien loin de refuser la somme offerte par
lady Herbert, s'est empressé de l'accepter.»
Pourquoi la _Voce della Verità_ adresse-t-elle son démenti à
l'_Italie_, au lieu de l'adresser aux _Guêpes_?
Dix journaux italiens: _Il Secolo_, de Milan, _Il Pungolo_, _Il
Corriere di Milano_, _Il Rinnovamento_, de Venise, _La Nazione_, de
Florence, etc., etc., enregistrent, avec des commentaires, le démenti
de la _Voce della Verità_.--C'est un éclat de rire général.
Disons donc que nous avons été mal informés, l'_Italie_ par les
_Guêpes_, les _Guêpes_ par un faux ami,--que le pape n'a pas tenu ce
discours si évangélique, et qu'il a encaissé les quatre-vingt-dix
mille francs, avec sérénité.
Je retrouve dans mes vieux papiers quelques pages que j'ai écrites du
temps du dernier empire,--je vais les reproduire ici.
Ça répondra une fois de plus aux bons petits papiers rouges et aux
bêtats qui m'ont appelé bonapartiste, parce que, ayant dit, quand
l'empereur était à l'apogée de sa puissance, tout ce que j'ai pensé et
tout ce que j'ai voulu dire,--je n'ai pas eu besoin de me mêler au
concert d'injures, dont eux silencieux pendant son règne, ils l'ont
accablé après sa chute.
C'est à l'époque où l'impératrice faisait ce voyage singulier, resté
inexpliqué,--et dont, avec toutes sortes de précautions, on blâmait
les dépenses.
On s'occupe beaucoup en ce moment du prochain voyage en Égypte et en
Turquie de S. M. l'impératrice des Français, et on se récrie, à propos
de la somme considérable qu'on prétend nécessaire pour cette
excursion.
Je me vois obligé de constater douloureusement que, lors des
prochaines cantates, il faudra remplacer l'expression usitée «peuple
français, peuple de braves,» par
Peuple français, peuple de pingres,
ou
Peuple français, peuple de pleutres.
Je ne suis pas fâché de donner des rimes difficiles aux faiseurs de
cantates.
Cherchez des rimes à pingres et à pleutres, ô faiseurs de cantates.
Le voyage de S. M. l'Impératrice est, selon les uns, un voyage
d'agrément; selon les autres, une dixième croisade ayant pour but de
revendiquer et de reconquérir les «saints lieux».
Si c'est un voyage d'agrément, qu'est-ce, ô bourgeois! qu'une pauvre
somme de quelques millions pour l'Impératrice, comparée aux excursions
ruineuses que font vos _moitiés_, à Nice, à Bade, à Trouville, etc.
Vous connaissiez l'Empereur actuel quand vous l'avez élu président de
la République. Vous n'avez pas acheté «chat en poche».
Vous saviez sa vie publique et sa petite vie. La presse, qui prenait
alors d'assez grandes libertés, ne vous a rien caché. Vous le
connaissiez encore mieux, après le 2 décembre, quand vous l'avez nommé
Empereur.
Vous saviez bien qu'entre ses qualités il ne fallait pas compter la
simplicité d'Henri IV, qui se plaignait d'avoir des pourpoints troués
au coude; ni celle de Frédéric II, chez lequel, à sa mort, on ne
trouva que six chemises en assez mauvais état.
Il n'y avait aucune chance qu'il choisît pour la faire impératrice,
une de ces «bonnes femmes», faites à l'exemple de la femme de
Charlemagne, laquelle savait le compte de ses jambons, et se plaignait
qu'on en eût «volé deux dans son cellier».
Ils n'eussent été ni l'un ni l'autre l'empereur ni l'impératrice de
l'époque où nous vivons. Et d'ailleurs, si vous aimiez la simplicité,
vous eussiez gardé ce bon soliveau de Louis-Philippe, dont la femme ne
sortait guère, et n'a jamais vu les petits journaux citer sa toilette.
Pas plus, du reste, que celle de ses filles et belles-filles.
Si vous avez renvoyé Louis-Philippe, et si vous l'avez remplacé par
Louis-Napoléon, ce n'est pas, je le suppose, pour avoir plus de
liberté.
Vous saviez parfaitement ce que vous faisiez: l'Empereur actuel avait
beaucoup écrit, beaucoup agi en public. Vous l'avez nommé par deux
fois à une immense majorité, donc il vous plaisait tel qu'il est.
On dit l'impératrice fort belle; je ne l'ai jamais vue, et ne puis
donner mon opinion à ce sujet. De cette beauté vous avez, ô bourgeois!
été fiers et heureux. Les journaux de modes et les petits journaux,
qui ne le feraient pas s'ils ne pensaient pas vous être agréables, ne
vous laissent ignorer aucune de ses toilettes. A chaque instant vous
lisez, même dans les journaux politiques: L'Impératrice a présidé le
conseil des ministres avec sagesse, cela va sans dire; mais aussi avec
une robe de telle étoffe, de telle couleur, et on ajoute la
description des «biais», des «volants» des «entre-deux», etc.
Et vous voudriez que votre Impératrice, reine de la mode en France,
allât humilier la France à l'étranger, en y montrant des vieux
chapeaux et des robes à la mode d'avant-hier!
Il ne faut pas avoir des impératrices, ou il faut s'en faire honneur.
Tenez, lisez-moi un peu la petite anecdote que voici:
Vers 1570, à Londres, dans une taverne voisine de ce qui était alors
la Bourse, un négociant anglais, nommé Thomas Gresham, prenait
silencieusement son pot d'_ale_, dans un coin.
Son attention fut attirée par la conversation d'un juif allemand qui
buvait et fumait à une autre table, avec quelques autres marchands,
amis ou connaissances dont il prenait congé.
--Ainsi donc, vous partez, Samuel?
--Que voulez-vous? Voilà trois mois que j'assiège la cour, et je dois
prendre pour une victoire, pour un succès, pour un bonheur, d'avoir
enfin obtenu un refus formel et définitif.
--Et vous remportez votre _perle_?
--Oui, certes. La reine l'a gardée quatre jours, et je pense que ce
n'est pas sans chagrin qu'elle m'a fait dire, en la rendant, qu'elle
ne se décidait pas à faire une si grosse dépense.
--Vous demandiez?...
--Vingt mille livres sterling.
--C'est un denier.
--Bah! de l'argent, ça se trouve, les rois surtout, dans la poche de
leurs sujets; mais une perle, unique par sa grosseur, par la
perfection de sa forme, par sa couleur, par son éclat et sa limpidité,
une perle dont la pareille n'existe pas dans le monde, ce n'est pas
une occasion à laisser échapper pour une si grande princesse.
--Et qu'allez-vous faire?
--Je vais aller l'offrir à la cour de France et à la cour d'Espagne,
puisque cette pauvre reine n'a pas le moyen.
--Quand partez-vous?
--Ce soir, à la marée.
Tom Gresham prit la parole, et dit au juif:
--Voudriez-vous, monsieur, retarder votre départ d'un jour, et me
faire l'honneur de dîner avec moi tantôt; je prends la liberté
d'inviter également vos amis et toutes les personnes qui nous
entendent. Le dîner aura lieu dans cette salle même où nous sommes, et
j'espère qu'il vous satisfera. Nous aurons pour convives quelques amis
lapidaires et joailliers devant lesquels vous nous montrerez cette
fameuse perle.
--Volontiers. Quant à la perle, je la porte toujours sur moi.
Tous les convives furent exacts. Le dîner était abondant et exquis.
Quand on arriva aux toasts, Thomas Gresham demanda à voir la perle. Le
juif la sortit de son escarcelle, et elle fit le tour de la table: les
joailliers surtout la considérèrent avec religion, et déclarèrent que
le prix de vingt mille livres sterling n'était pas exagéré.
Thomas Gresham tira froidement d'un grand portefeuille la somme de
vingt mille livres, la donna au juif, et dit:
--Maintenant la perle est à moi. C'est bien la perle que vous avez dit
ce matin être trop chère pour la pauvre reine d'Angleterre?
--Oui.
--Très bien! Messieurs, faites emplir vos verres et nous allons porter
un toast.
Sur un signe du marchand, on lui apporta un mortier de marbre, il y
mit la perle, la broya, en versa la poussière dans son verre, puis se
levant:
--Messieurs, tout le monde debout! Je bois à la santé de la reine
Élisabeth (_virgin queen_), la vierge de la Grande-Bretagne!
Quel est le Français qui ferait cela aujourd'hui pour son impératrice?
Et pourtant, on dit qu'Élisabeth était loin d'être belle.
Ah! vous croyez qu'on a pour rien de belles reines et de belles
impératrices!
Tenez, Joséphine, qui n'était pas une beauté, mais avait été une des
reines de la mode avec madame Tallien, eh bien! une publication assez
récente (l'Empire aussi a eu ses Dangeau) établit qu'en brumaire an
XIII, Napoléon, qui n'était encore que consul, dut payer à
mademoiselle Martin huit cent soixante-quatre francs trente-trois
centimes, pour neuf pots de _rouge_ à quatre-vingt-seize francs le pot
(je ne comprends pas les treize centimes).
Il n'y avait pas moyen d'y tenir, il fut obligé de se faire empereur
un mois après, et le pape le sacra le 2 décembre.
Et on put voir alors qu'elle se privait de rouge, la pauvre! car, sur
les mêmes livres, on trouva, pour 1807 et 1808, une nouvelle
fourniture de rouge payée en 1809, alors qu'elle était impératrice et
allait cesser de l'être. La note monte, pour mademoiselle Martin, à
mille sept cent quarante-neuf francs, cinquante-huit centimes.
Et pour mademoiselle _Chameton_, à six cents soixante-quinze francs,
cinquante-cinq centimes.
Mais qu'est-ce que tout cela, en comparaison des reines et des
impératrices de l'antiquité?
Tenez, en voici une très belle, qui voyageait aussi en Égypte.
Eh bien! comparez la pompe qui l'entoure à la pompe moderne, mesquine
et chicanée, qui va entourer l'Impératrice des Français voyageant dans
les mêmes contrées. C'est à rougir de notre mesquinerie, sans avoir à
payer des notes chez mademoiselle Martin et chez mademoiselle
Chameton.
Feuilletons un gros Plutarque in-folio, traduction d'Amyot, qui fait
ma gloire; c'est une édition de 1583, dix ans avant la mort d'Amyot.
Et parlons un peu de Cléopâtre.
«La reine d'Egypte se mit sur le fleuve Cydnus dedans un bateau, dont
la pouple étoit d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent, qu'on
manioit au son et à la cadence d'une musique de flustes, hautbois,
cythres, violes et autres instruments dont on jouait dedans. Et au
reste, quant à sa personne, elle étoit couchée dessous un pavillon
d'or tissu, vestue et accoustrée toute en la sorte qu'on peint
ordinairement Vénus; et auprès d'elle, d'un costé et d'autre de jolis
petits enfantelets, habillés ne plus ne moins que les peintres ont
accoustumé de portraire les amours, avec des esventaux en leurs mains,
dont ils l'esventoyent. Ses femmes et damoiselles semblablement les
plus belles estoyent habillées en nymphes néréides qui sont les fées
des eaux, et comme les Grâces, les unes appuyées sur le timon, les
autres sur les chables et cordages du bateau, duquel il sortait de
merveilleusement douces et souefves odeurs de perfums, qui
remplissoient les rives toutes couvertes d'une foule innumérable.»
A la bonne heure, ça vaut la peine d'être reine et d'être belle.
Tandis qu'aujourd'hui, une impératrice ne peut pas s'habiller mieux,
ne peut pas s'habiller autrement que la femme d'un banquier, d'un gros
industriel,--disons mieux--que les beautés vénales, maîtresses du
public: c'est à dégoûter d'être reine et impératrice.
Croyez-vous que mesdemoiselles Marion et de Lermina, lectrices de Sa
Majesté, seront habillées en néréides?
Croyez-vous que mesdames de la Poëze et de Saulcy, ses dames
d'honneur, seront en courtes tuniques de pourpre s'arrêtant au genou,
appuyées sur les câbles et cordages?
Pas le moins du monde: elles seront habillées comme tout le monde, les
voiles du bâtiment seront en toile blanche, et, en fait de «souefves
odeurs et perfums», il y aura la fumée de la vapeur.
Pouah!
C'est comme cela aujourd'hui, les peuples ont fait leurs maîtres comme
ils ont fait leurs dieux, à leur image; un homme plus grand, plus
gros, plus méchant, mais toujours un homme.
Tenez, cette fête du centenaire de Napoléon Ier dont on fait tant de
bruit, eh bien! qu'est-ce que cela en comparaison des fêtes que
donnaient les Césars romains?
Les mêmes mâts de cocagne, les mêmes saucissons, les mêmes pièces de
théâtre jouées entre quelques planches aux Champs-Élysées, par des
acteurs de 99e ordre, les spectacles gratis, ceux qu'on donne tous les
jours au public moyennant un ou deux francs par personne.