signor Piccone_,--a mis en lumière un grand et triomphant argument
contre les banquets politiques, la faconde des balcons d'auberges et
l'éloquence entre deux vins.
Il y a bien longtemps que je me suis élevé contre cette sotte idée de
traiter des affaires et de la fortune d'une nation dans un lieu, et
dans une situation où personne ne voudrait traiter de l'achat ou de la
vente d'un porc ou d'un sac de blé,--idée que j'avais traduite ainsi:
«La patrie est en danger, mangeons du veau.»
Les Français ont été sévèrement punis pour «le crime du veau», comme
dit la Genèse; c'est à un banquet imaginé par de grands citoyens qui
n'ont pas osé y assister, qu'est due la révolution de 1848, et ensuite
l'Empire, et ensuite la guerre contre la Prusse et la Commune.
Toujours est-il que M. Piccone est un avocat déjà âgé, qui a voté pour
l'annexion, ou l'a acceptée, puisqu'il a sollicité et obtenu l'honneur
de représenter, dans une assemblée française, les Alpes-Maritimes, et
a prêté serment à cette occasion.
De plus, lors de son entrée à l'Assemblée de Tours, le 9 mars 1871, il
a publiquement protesté de son dévouement à la France et affirmé que
c'était lui faire une grande injustice que de le croire séparatiste,
etc.
Eh bien, cet honorable représentant,--un des jours de cette semaine,
s'est trouvé à un banquet, où, malgré les instances de quelques amis,
il a cru devoir prendre la parole; voici les choses que les auditeurs
qui se sont cru le jouet d'un rêve, ont entendu sortir d'une bouche
d'ordinaire prudente et qui a prononcé, en d'autres temps, des paroles
complètement contraires:
«En présence de ces chers compatriotes italiens, mon coeur tressaille
de joie, et je sens renaître en moi toutes mes aspirations et tous mes
sentiments italiens.
»J'ai la ferme confiance que, _dans un temps que je ne crois pas
éloigné_, cette belle Nice, cette Iphigénie, cette héroïque sacrifiée,
cette rançon de l'indépendance italienne, _reviendra à sa vraie
patrie_. Pour cela, je serais prêt à sacrifier tous mes intérêts et
ma famille, et vous savez si je l'aime!
»Si, pour ce beau jour, je n'étais plus de ce monde pour saluer le
retour de Nice à la mère-patrie, mes cendres électrisées, j'en suis
certain, renaîtraient pour me permettre de prendre part à la fête
commune!»
On assure que, le lendemain, M. Piccone a été bien étonné lorsqu'il a
vu son toast imprimé;--il a compris sans doute qu'après une pareille
incartade, il ne pouvait guère s'empêcher de donner une démission que
la Chambre devrait lui imposer.
Et comme c'est, paraît-il, un homme pas méchant, inoffensif et assez
aimé,--j'ai cru devoir prendre sa défense, en faisant savoir en France
que le repas était assez avancé, qu'il faisait chaud, et que les vins
du pays tels que le _Bellet_ et le _Braquet de Bellet_ sont
extrêmement capiteux.
L'affaire du député Piccon--«qui s'est noyé dans un verre de vin comme
d'autres mauvais nageurs se noient dans un verre d'eau» n'a été, pour
Bergondi, que la goutte qui a fait déborder le vase.
Je me rappelle un exemple étrange d'un suicide déterminé ainsi et
d'une façon plus extraordinaire, par un incident cette fois
insignifiant.
J'ai connu un peintre, élève d'Isabey--appelé Eugène de R*** ayant
lui-même quelque talent, mais une paresse qui annulait ce talent; il
avait éprouvé et supporté sans plier à peu près tous les malheurs
imaginables;--il était pauvre, harcelé par des créanciers; une femme
qu'il aimait et qui, par son travail,--elle donnait des leçons de
piano,--avait apporté une sorte d'aisance momentanée dans la maison,
avait pris un amant et avait mis E. de R. à la porte.
Il n'avait pas bronché;--il fumait sa pipe avec la même sérénité, ne
se plaignait jamais--et on n'avait pas vu diminuer une certaine gaieté
calme et froide qu'il possédait.
Un jour il va se promener à Saint-Germain--avec l'intention de rentrer
dîner à Paris--il monte au pavillon de Henri IV sur une espèce de
tour--se fait servir de la bière et allume sa pipe;--là il s'oublie,
et tout à coup entend siffler une locomotive qui part en se couvrant
d'un panache de fumée, c'est le train qui devait le ramener à Paris.
«Ah! s'écria-t-il, c'est trop fort, c'est trop.....» il se jette la
tête en bas du haut du pavillon et se brise le crâne sur le pavé.
Il avait du malheur, du guignon, ce qu'il en pouvait porter, ce qu'il
en _tenait_--cette goutte faisait déborder le vase.
Romieux, du temps qu'il était journaliste, disait: «Les journaux
quotidiens ont un défaut, c'est qu'il faut les faire tous les
jours--la veille, comme le veau froid.»
Voyez aussi les grands carrés de papier s'évertuer à remplir le vide
que leur fait la prorogation;--comme les Sept sages du _Banquet_ de
Plutarque, ils se proposent mutuellement des énigmes, des charades,
des _devinettes_;--quelques-uns vont jusqu'à s'intercaler à la
littérature, et rendent compte d'ouvrages dont l'auteur ou le libraire
ont déposé à leurs bureaux les «deux exemplaires» d'usage, depuis six
mois.
De là l'importance donnée à l'incident de Piccon.
Un toast ridicule d'un vieil avocat léger qui avait bu.
Les journaux sont tombés sur cette proie, selon une locution
populaire, comme «misère sur pauvreté».
Piccon est célèbre, Piccon est illustre, Piccon est aujourd'hui connu
du monde entier, et il serait renommé aux prochaines élections si on
admettait le système de M. de Girardin, c'est-à-dire plus de
département, plus de circonscription;--chaque électeur mettant sur son
bulletin un seul nom,--et les six cents Français dont les noms
auraient réuni le plus de suffrages envoyés à l'Assemblée.
C'est un des rêves les plus saugrenus qu'ait jamais faits «le premier
de nos publicistes» comme l'appellent certains journalistes, donneurs
de sobriquets, qui dînent chez lui.
Je ne traiterai pas sérieusement cette idée peu sensée, je n'y ferai
que deux objections: la première, c'est qu'il y a pour les
départements, pour les arrondissements des intérêts particuliers et
locaux qui doivent être représentés et défendus--et dont ces
notoriétés prises à même la France, et presque toutes à Paris, ne
sauraient pas le premier mot.
La seconde est qu'il n'y a pas six cents hommes qui soient connus par
tout le monde en France, que les suffrages tomberaient sur un petit
nombre de noms connus et surtout de noms à la mode,--les lions du
moment,--par suite de quoi on enverrait à la Chambre six cents
Parisiens,--si, par hasard, ce que je ne crois pas, on en trouvait six
cents,--dont quatre cents romanciers, musiciens, peintres, sculpteurs,
journalistes, acteurs, chanteurs, etc., et deux cents phénomènes,
repris de justice, pas toujours pour la politique,--ou auteurs d'une
extravagance commise dans la semaine des élections.
Le jeune homme qui a avalé la fourchette serait sûr de son
élection;--on renommerait l'avocat Piccon, et peut-être M. de Girardin
qui, depuis son enthousiasme pour la guerre de Prusse qui lui a fait
en plein Opéra se jeter hors de sa loge en criant: à Berlin! à
Berlin!--ne pourrait trouver dans un seul arrondissement un nombre de
naïfs suffisant et n'aurait pas trop d'écrémer toute la France de ses
crédules.
Un avis pour les marchandes de modes et les femmes à court
d'inventions: ne serait-il pas opportun de rechercher ce que c'était
que la coiffure _Hurlu-brelu_ dont parle madame de Sévigné? Il est
vrai qu'elle paraît peu séduite par cette nouveauté d'alors:
«Les coiffures _Hurlu-brelu_, dit-elle, m'ont fort divertie; il en est
que l'on voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit
Ninon, à un printemps d'hôtellerie, comme deux gouttes d'eau.»
Ne serait-il pas également nécessaire de retrouver ce que c'était que
cette «souris qui faisait si bien dans les cheveux noirs» de la
belle-soeur de madame de Grignon.
Qu'est-ce aussi que «deux petits fers qu'on se mettait à la coiffure»
et cette mode faisait des martyrs.
_Ces deux petits fers s'enfoncent dans les tempes, empêchent la
circulation, font des abcès: les unes en meurent, les autres, plus
heureuses, n'en ont que le visage allongé d'une aune, pâles comme des
mortes... mais la jeunesse qui revient de loin se remet avec le
temps._
Rappelons aussi une madame de Montbrun _qui s'entourait et
s'enveloppait de couronnes--qui trouvait madame de Grignon négligée de
se montrer sans rouge et de laisser voir la couleur de la chair et des
petites veines_.
_Elle croit qu'il est de la bienséance d'habiller son visage, et parce
que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez
toute négligée et déshabillée._
Puisque je suis en train de citer, empruntons à Lady Morgan quelques
lignes sur les modes qu'elle trouva à Paris en 1816.
«J'ai souvent, dit-elle, assisté à la toilette de quelques-unes de mes
amies de France, et je m'amusais beaucoup des questions que leur
faisaient leurs femmes de chambre sur le sujet important de la
toilette du jour. «Quelle coiffure madame a-t-elle choisie? Veut-elle
être coiffée à la Ninon ou à la grecque? Madame est charmante à la
Sévigné, et superbe à l'Agrippine.» L'humeur de la belle personne
décide de la parure du jour, et lance dans le monde une fière
républicaine avec une tête à la romaine, ou une royaliste outrée
«frisée naturellement» à la Pompadour. «Je suis bien malade
aujourd'hui,» disait l'aimable Joséphine, qui, malgré son sang, était
bien Française: «donnez-moi un chapeau qui sente la petite santé.» On
lui présenta un chapeau pour une santé délicate. «Mais fi donc!
dit-elle: croyez-vous que je vais mourir?» On lui en apporta un autre
qui annonçait plus de santé. «Allons, s'écria-t-elle d'un air
languissant: vous me trouvez donc bien robuste?» Je tiens cette
anecdote d'une personne de distinction qui était à son lever, qui
admirait ses vertus, et qui riait de ses caprices.»
J'emprunte à madame de Genlis ce détail, que c'est madame de Polignac,
favorite de la Reine Marie-Antoinette, qui «imagina la mode de
rabattre les cheveux de manière à cacher le front, la seule chose
défectueuse de sa figure--ce qui rendit son visage tout à fait
ravissant».
J'emprunte, et à je ne sais plus qui, ces deux faits que je trouve
dans ma mémoire:
L'un, qu'il y avait autrefois en France, sous Louis XIV, Louis XV et
Louis XVI, des dentelles d'hiver et des dentelles d'été.
«Comment, monsieur, dit une femme de la cour à un de ses amis, en
regardant ses manchettes... de la _malines_ au mois de mai!
--C'est que je suis enrhumé.»
On connaît une lettre de Louis XV au maréchal de Richelieu où le roi
parlant de lui-même à la troisième personne, comme César dans ses
commentaires, avec cette différence que César, parlant de lui-même,
dit simplement «César» tandis que Louis XV se désigne par ces mots:
«Sa Majesté». Dans cette lettre le Roi fait part au gentilhomme, qu'il
appelait son ami, d'une décision importante qu'il a prise au sujet des
parasols, question qui avait beaucoup agité la cour.
«Sa majesté, dit-il, a décidé l'affaire des parasols; et la décision a
été que les dames et les duchesses pourraient en avoir à la
promenade.»
Mon Dieu! chacun veut le salut du pays; mais le mal est que chacun
veut le faire soi-même avec le titre et surtout le traitement y
attaché.
On a écrit de Rome que «le 9 avril 1874, Sa Sainteté Pie IX a reçu en
audience publique lady Herbert».--Cette dame, dit la note reproduite
par plusieurs journaux, après en avoir demandé la permission au
Souverain Pontife, a «chaussé ses lunettes vertes» et lui a lu un
discours,--après quoi «elle a offert au Saint-Père une somme de
quatre-vingt-dix mille francs, produit d'une quête faite en
Angleterre parmi les jeunes filles pauvres.»
Le pape, disent les journaux qui ont publié ce fait, l'a remerciée
cordialement «et lui a, à son tour, adressé un discours».
Aucun journal ne reproduit ce discours, qu'un hasard heureux et la
complaisance d'un ami ont mis sous mes yeux.
Il m'est difficile de comprendre pourquoi les journaux, se disant
exclusivement catholiques, qui donnent parfois une publicité fâcheuse
à d'autres discours de Sa Sainteté, ont gardé le silence à l'égard de
celui-ci. En effet, les fidèles ont souvent vu avec chagrin, dans les
allocutions, dont le chef de l'Église n'est pas avare, un peu
d'exagération quant à sa prétendue captivité, et un attachement aussi
puéril que peu chrétien au pouvoir temporel, dont plusieurs de ses
prédécesseurs au siège de Saint-Pierre ont si malheureusement abusé.
Tandis que le discours que les mêmes journaux ont omis de reproduire
respire d'un bout à l'autre et le sentiment évangélique le plus pur,
et le mépris des richesses dont le Christ et ses apôtres et les
premiers évêques ont donné de si salutaires exemples, et cette
charité, cet amour des pauvres que l'Homme-Dieu a si éloquemment
prêches à ses disciples.
J'ai attendu une semaine, croyant chaque jour, mais en vain, voir ce
discours imprimé--et aujourd'hui je prends le parti de le publier
moi-même.
«Ma chère fille, lady Herbert, a dit le Saint-Père--je vous remercie
cordialement et je vous charge de remercier pour moi les jeunes filles
pauvres d'Angleterre du présent que vous m'offrez de leur part.
»A ce sujet, je vous adresserai quelques questions auxquelles je vous
prie de répondre avec une entière franchise et une complète liberté.
»Vous comprenez, ma chère fille, que mes regards se portent sans cesse
sur la grande famille qui m'a été confiée, sur le monde chrétien, et
que, autant qu'il est en moi, je me tiens au courant de ses intérêts,
de ses besoins, de ses douleurs et de ses joies.
»On m'a dit et j'ai lu d'étranges choses à propos du pays que vous
habitez.--Ces renseignements sont peu conformes aux apparences, et je
profite de l'occasion qui se présente pour savoir de vous s'ils sont
tout à fait inexacts ou exagérés.
»L'Angleterre passe dans le monde pour la plus riche des nations
modernes;--c'est chez elle, ai-je lu, que le temps et le travail ont
accumulé le plus de capitaux, créé le plus d'instruments de production
et conséquemment de richesse et de puissance.--L'Angleterre couvre les
mers de ses flottes, son pavillon recule son empire jusqu'aux limites
du monde, toutes les parties du globe sont tributaires de sa marine et
de ses manufactures;--elle a conquis, dans l'Inde seulement, cent
vingt millions de sujets qui à la fois travaillent pour elle, et lui
achètent, de gré ou de force, les produits de ce qu'on est convenu
d'appeler «la mère patrie» même quand on pourrait l'accuser de se
montrer quelquefois un peu marâtre;--elle exerce parfois avec une
énergie extraordinaire une sorte d'épicerie à main armée comme elle
l'a fait à l'égard des Chinois, «clients malgré eux», qu'elle oblige à
lui acheter l'opium qui les rend idiots et qui les tue;--l'Angleterre
semble avoir atteint le plus haut degré de richesse auquel une nation
puisse parvenir.
»Suis-je bien renseigné?»
Ici l'honorable lady Herbert témoigna par un signe d'assentiment que
cette opinion, si flatteuse pour sa nation, était fondée sur les faits
et sur la vérité!
Le Saint-Père continua:
«Mais, est-il vrai également que ce brillant tableau a un triste
envers? Est-il vrai que la plus riche des nations est en même temps
celle qui compte le plus de pauvres, et celle chez laquelle la misère
présente l'aspect le plus déplorable?»
Lady Herbert ne répondit pas.
«Je vais, continua Sa Sainteté, vous répéter ce que j'ai lu et ce qui
m'a été dit à ce sujet:
»On m'assure que cette nation si riche a la plus grande partie de sa
population réduite à la misère, et qu'on ne connaît pas la misère
quand on ne l'a pas vue en Angleterre.--J'ai lu dans une revue
Britannique, la _Quarterly review_, que la généralité de la population
chez vous est condamnée à une pauvreté sans remède et ne soutient sa
misérable existence que par le secours d'une charité que détermine la
crainte de son désespoir.
»J'ai lu dans _Westminster review_ que le paysan lui-même, moins
malheureux cependant que l'ouvrier des manufactures, descend par
degrés vers une situation que bientôt il ne pourra plus supporter.
»J'ai lu que, à une date assez récente que j'ai oubliée, on comptait
en Angleterre un misérable sur treize individus.--J'ai lu, dans un
rapport d'un médecin anglais, que les habitations des ouvriers
pauvres, à Londres même, sont inférieures aux plus sales étables.
»J'ai lu aussi que la misère amène, non seulement les hommes, mais
aussi les femmes de cette classe, à une hideuse ivrognerie--et que
cette même misère jette un nombre effroyable de femmes, de filles et
même d'enfants, dans la prostitution;--un magistrat anglais évaluait
le nombre des prostituées, à Londres, à 50 000;--un autre, à 80
000--et M. Talbot, secrétaire d'une société de moralisation, dit
«qu'il n'y a pas de pays, pas de cités où la prostitution soit
pratiquée si ouvertement, si systématiquement et avec une telle
étendue qu'en Angleterre et à Londres»; et il ajoute que «chaque
année la maladie et le suicide enlèvent à Londres, 8 000 prostituées».
»Dites-moi, ma chère fille, continua le Saint-Père, si on m'a trompé
ou si ces faits déplorables sont conformes à la vérité.»
Lady Herbert--baissa la tête, rougit et reconnut que ces faits étaient
vrais.
«Alors, dit le Saint-Père d'une voix énergique, vous allez remporter
cet argent.--Ne servît-il qu'à sauver chez vous quelques centaines de
femmes de la misère et de la faim, de l'ivrognerie, de la
prostitution, il sera employé plus utilement, plus chrétiennement qu'à
être donné à un serviteur de Dieu--qui est très riche et qui
d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux l'exemple du Christ
qui a vécu pauvre toute sa vie--n'a jamais possédé qu'une seule
robe,--n'avait pas une pierre pour reposer sa tête, et a dit à ses
disciples, ainsi que le rapporte l'apôtre saint Luc:
_Ne vous mettez point en peine de ce que vous mangerez ou boirez, ni
comment vous serez vêtus._
_Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumônes._
»Donc, ma chère fille, lady Herbert, vous allez reporter cet argent
chez vous et le distribuer avec discernement à vos pauvres
compatriotes pour en retirer, du moins un certain nombre, et de la
misère et des vices qu'elle engendre fatalement.
»Sur quoi, au nom de Dieu, je vous donne ma bénédiction apostolique
pour vous et pour celles qui vous ont envoyée.»
Lady Herbert s'agenouilla devant le Pape, baisa sa mule et remporta
les quatre-vingt-dix mille francs en Angleterre où ils vont avoir
l'emploi que le Saint-Père a prescrit.
Il me semble qu'un tel acte et un tel discours méritaient la
publicité, au moins autant que les cancans politiques rapportés ou
inventés quotidiennement par les journaux.
Il paraît que M. Jules Favre et mon vieux bon et spirituel camarade
Legouvé s'en vont distribuant le pain de leur parole,--en Belgique.
E. Legouvé n'a pas hérité seulement de l'immortalité de son père, il
a reçu aussi de lui le culte de la femme et il a accru ce gracieux
héritage en joignant au culte quelques essais de culture.
La femme, ses charmes, son éducation, son rôle, ses droits, ses
devoirs, sont sans doute le sujet fécond de ses conférences.
Me Jules Favre, dont l'éloquence a passé de tout temps pour être plus
aigre que suave,--paraît avoir changé de muse et marche sur les traces
de Legouvé; mais, en qualité de membre du parti pseudo-républicain et
d'ex-révolutionnaire, ce qu'il traite surtout, c'est la question «des
droits»,--ce thème n'est pas sans danger quand on ne considère pas les
droits comme l'envers des devoirs;--c'est un thème semblable,
opiniâtrement développé dans les journaux, dans les clubs, aux
balcons, qui a enivré et empoisonné une partie du peuple
français,--abêtissant les uns, rendant les autres furieux, tous
misérables.
Je n'ai vu que dans la rue les femmes belges, lorsque, quittant la
France en 1852, après le crime de Décembre, j'allai serrer la main de
quelques amis réfugiés en Belgique, où je ne restai que peu de jours,
pensant avec raison que, puisqu'il fallait quitter la France, il était
sage de se diriger du côté du soleil.
Je ne puis donc savoir quelle est la situation que font aux belles
belges et les lois et les moeurs de leur pays.--Quant à la France,
c'est une autre affaire, j'en sais quelque peu plus long.
Les femmes, en France, ne possèdent aucune puissance, mais elles en
exercent une immense;--les lois les traitent en mineures, en enfants,
les moeurs les traitent en divinités;--du moins, pendant une partie de
leur vie, pour celles qui ne sont que belles ou jolies, pendant toute
leur vie pour celles qui ont de l'esprit et de la bonté, et savent
rester femmes en cessant d'être jeunes femmes,--et continuer à
dérouler le peloton de leur vie féminine, au lieu de rompre le fil en
le tendant trop pour essayer d'étirer la partie déjà dévidée.
Les femmes en France ne peuvent rien faire, il est vrai, mais elles
font tout faire,--à moins qu'elles n'empêchent tout.
Il est des femmes qui réclament amèrement et aigrement les droits,
parce qu'on ne les a pas mises à même de pratiquer les plus doux des
devoirs, et qui demandent l'égalité;--je suis tenté de dire:--Et nous
aussi nous la demandons aux femmes en faveur de leurs tyrans
idolâtres.
L'homme et la femme ne sont que les deux moitiés de l'être
humain,--une jolie idée mythologique voulait que cet être humain n'eût
été séparé qu'à la sortie du «jardin des délices», et qu'une
taquinerie nouvelle eût mêlé toutes ces moitiés comme un jeu de
cartes, ou comme la fée Grognon dans le beau conte de «Gracieuse et
Percinet» mêle les plumes de tous les oiseaux que la «belle et
infortunée» _Gracieuse_ doit réunir par petits tas appartenant à
chaque oiseau «entre deux soleils».
Les moitiés séparées se sont mises à se rechercher à travers le monde,
ce qui amène des erreurs, des quiproquos, des essais; mais quand le
deux vraies moitiés se retrouvent et se réunissent, la vie redevient
pour elles le «jardin des délices».
Et qui n'a pas un jour rencontré une femme qu'on voit pour la première
fois, et que cependant on croit reconnaître, et à laquelle, au lieu
des paroles banales d'une première conversation, on est tenté de dire:
Enfin! te voilà, et je te retrouve.
Il n'y a que sottise à faire des comparaisons entre l'homme et la
femme, et des disputes de préséance et de supériorité.
A condition que la femme soit bien femme, et que l'homme soit un vrai
homme,--la femme, en tant que femme, est infiniment supérieure à
l'homme, qui lui est supérieur, à son tour, dans ses fonctions
d'homme.--Cette comparaison n'a dû avoir lieu qu'après que certains
hommes se sont efféminés et ont aimé les bijoux, les dentelles, et se
sont fait friser,--après que certaines femmes ont essayé de prendre
des airs et des allures viriles, et d'afficher des idées et des
sentiments masculins.
La femme a, dans la vie, ses fonctions physiques et morales par
lesquelles l'homme ne peut la suppléer, et sans lesquelles l'homme est
un être incomplet;--l'homme a ses aptitudes et ses fonctions que la
femme ne peut usurper sans devenir ridicule, odieuse, répugnante.
L'égalité ne consiste pas à être et à faire tous la même chose;
l'égalité consiste à s'acquitter également bien, également librement,
chacun de ses fonctions particulières.
L'homme doit être le ministre des relations extérieures, du commerce
et de la guerre.
A la femme appartiennent les ministères de l'intérieur et des
finances.
La femme égale de l'homme, c'est la femme du sauvage; lui, va à la
chasse et à la pêche et rapporte du gibier et du poisson;--elle, fait
cuire le gibier et le poisson pour les repas,--et coupe, taille et
coud les vêtements avec les peaux de bêtes sauvages ou la laine des
troupeaux.
La femme égale de l'homme, c'est la femme du porteur d'eau,--lui est
dans les brancards, elle accroche sur le côté une sangle avec laquelle
elle tire une part moindre, mais une part,--sa part.
Mais la femme dont le mari travaille, et qui, elle, ne dirige pas sa
maison avec une sage économie, ne nourrit pas ses enfants,--passe une
partie de son temps dans les rues et dans les endroits de réunions, la
femme qui n'a pour occupation que de «s'habiller, babiller et se
déshabiller», cette femme-là n'est pas l'égale de son mari. C'est une
femme «légalement entretenue».
Mais je me laisse entraîner,--revenons à notre sujet: