achète et emporte chez lui pour les besoins de sa famille,--en
reportant ces impôts sur celui qui se boit au cabaret,--jusqu'au jour
où on en viendra au seul impôt loyal et équitable,--l'impôt unique sur
le revenu.
Il est incontestable que ces quatre articles non pas seulement
édictés, mais mis en pratique,--amèneraient en trois mois la fermeture
volontaire des deux tiers de ces établissements si désastreux.
Il y a quelque temps, j'en parlai à un fonctionnaire public d'ordre
supérieur, qui vint me voir en passant;--je lui demandai s'il avait
quelque objection à faire à ma proposition, et s'il doutait de son
efficacité;--il me répondit qu'il n'avait aucune objection, et qu'il
était aussi convaincu que moi du résultat.
--Eh bien!
--Eh bien, par les impôts indirects, l'État est l'associé né des
cafés, cabarets, etc., et partage leurs bénéfices,--et on n'en ferme
quelques-uns de temps en temps,--que lorsqu'on y est contraint par un
scandale.
--Mais c'est une immoralité, c'est un crime,--ces établissements si
multipliés aujourd'hui détruisent l'estomac et le cerveau...
--Que voulez-vous?
Il en est de même des journaux, surtout des journaux soi-disant
républicains, qui se sont donné, qui se donneront bien de garde de
reproduire ce que j'ai écrit à ce sujet;--les cafés, les cabarets
comptent pour beaucoup sur leurs listes d'abonnés, et les clients de
ces établissements forment la majorité de leurs lecteurs; ceux-là
surtout qui s'intitulent «indépendants», et portent le plus le chapeau
sur l'oreille en parlant aux rois et aux ministres... patients, sont
dans la dépendance la plus absolue de ces débitants.
Il serait temps que l'on prît un parti,--les ouvriers sont aujourd'hui
bien et dûment empoisonnés,--je parle de ceux qui s'intitulent
«travailleurs» et ont pour «signe particulier» qu'ils ne travaillent
pas.
On veut passer, on passe aujourd'hui à ceux qu'il y a trois ans on
appelait si dédaigneusement «les ruraux».
A ceux dont le bon sens plus robuste, les appétits moins surexcités,
semblaient devoir résister plus énergiquement.
Voici comment se crée la _chambrée_: Quelques jeunes paysans
s'assemblent, jaloux de _faire les hommes_, en exerçant leur droit de
réunion. Dans le peuple, être membre d'une chambrée, c'est revêtir une
sorte de robe virile; on dit: «En telle année je faisais ou ne faisais
pas encore partie de la chambrée.» A ce noyau, se joignent quelques
membres dissidents d'une autre société, et on choisit le nom que
portera désormais l'association. Quelquefois on la met sous le vocable
d'un saint considérable du pays: _Saint Hermentaire_ ou _saint
Auxile_; sous le règne d'un préfet à poigne, on choisit habilement un
nom qui puisse rendre l'administration clémente et l'autorisation
facile. On s'appelle alors: _Les amis de l'ordre_, ou _Les enfants de
la paix_. Mais un beau titre pour une chambrée, un de ces titres qui
excitent l'envie et l'admiration des sociétés rivales, c'est celui que
personne ne comprend: _Les amis du progrès_, c'est bien; _La
philanthrope_, encore mieux; _Les droits de l'homme_, voilà ce qui
peut s'appeler un nom!
_La chambrée_, ou pour parler comme les gens de Provence, _la
Chambre_, que l'on appelle aussi _la Société_, est baptisée; la
préfecture a donné l'autorisation, on a loué dans la vieille ville une
chambre et une cuisine, il ne reste plus qu'à acheter le mobilier
commun: quelques tables grossières, quelques brocs, verres et poêlons,
et quatre de ces antiques lampes provençales, des _vioro_, composées
d'un pied de fer ou en terre surmonté d'une boule de verre pleine
d'huile, dans laquelle trempe une mèche fumeuse; puis, au jour de
l'inauguration, chaque membre arrive, portant sur sa tête une chaise
qui reste sa propriété individuelle. Quant au service, il est fait à
tour de rôle par chacun des associés qui prend alors le nom de
semainier.
Au début, _la Chambre_ n'était qu'un lieu de réunion où les
cultivateurs venaient, après une journée bien remplie, attendre
l'heure du coucher et vidaient un verre de vin en causant de
l'apparence des récoltes et du prix des denrées. Puis, l'hiver,
pendant les _derniers jours_ (les jours gras, les derniers jours... de
carnaval), la partie jeune de l'Assemblée se cotisait, louait un
tambourin. On amenait le soir les soeurs et les filles, et tout ce
monde dansait gaiement; les couples _carégnaient_ (c'est le flirter
des Anglais), et bien des contre danses se terminaient par un mariage
après la récolte des olives.
C'était l'âge d'or de la chambrée; mais un jour, une des fortes têtes
de la réunion, un jeune, qui avait _uno grosso litturo_ (une grosse
lecture, beaucoup d'instruction), apporta un journal et lut à haute
voix un article dans lequel il était dit: «Que l'avenir appartenait
aux travailleurs, que le peuple qui cultivait la terre avait le droit
de la posséder et qu'il fallait déclarer une guerre à mort à l'infâme
capital.»
Les vieux comprenaient de temps en temps, et hochaient la tête sans
rien dire, les jeunes couvraient d'un murmure flatteur la voix du
lecteur.
Celui-ci, fier de son succès de lettré, recommença les jours suivants.
Peu à peu, il eut des envieux et des imitateurs; tous ceux qui avaient
fréquenté pendant six mois l'école des frères, et qui déchiffraient la
lettre moulée, se mirent à lire et à commenter les plus mauvais
journaux, et l'un d'eux amena un soir le fameux M. Raynaud, dit
_mangegalline_, épicier failli et l'un des chefs du parti rouge.
M. Raynaud vint débagouler, en provençal, tous les lieux communs,
toutes les rengaines qui traînent sur les tables d'estaminet. Il avait
l'éloquence facile du fainéant qui a beaucoup bavardé et la mémoire
ornée d'articles de journaux, et quand il s'était embarqué trop
légèrement dans une phrase dont il ne pouvait sortir, il la finissait
brillamment en français. L'auditoire ne comprenait plus et se
regardait émerveillé en murmurant: «Aquéou charro ben», «Celui-là
parle bien.» L'orateur emporta tous les suffrages en dépeignant le
propriétaire, le maître, avec une ironie charmante, en plaignant le
paysan de son dur travail et en appelant les sociétaires: «frères», ce
qui lui gagna tout particulièrement le coeur de Basset, dit _Pati_
(cloaque), cureur de puits de son état.
Il revint plusieurs fois, M. Raynaud; il affilia la société à
_l'Alliance républicaine_ ou à toute autre forme de la Sociale, et
pour séduire ces pauvres gens qui ne savaient pas lire, il surexcita
tous les besoins de luxe, tous les instincts mauvais. Et quoi qu'ils
en disent dans leurs journaux, quelles bourdes les émissaires du parti
républicain répandent dans le peuple! quelles grosses sottises ils
lui font avaler!--Ainsi, il est parfaitement sûr que le paysan croit
que si la vraie république, _la sainte, venait_, son bourgeois irait
piocher la vigne, pendant que lui, Gros-Pierre, magnifiquement couvert
d'une redingote marron, le regarderait suer au soleil, tout en buvant
de la limonade gazeuse sous un olivier.
Ce levain de haine contre celui qui possède se traduit dans les
chambrées d'une façon originale et naïve. Dans le langage plaisant, on
affecte de parler du propriétaire comme s'il était le fermier et du
fermier comme s'il était le maître.
--«Dis donc, Nique? (Dominique), ton fermier s'est marié.
--Eh! oui, Zozelé.
--Sais-tu qu'il a pris une _poulido fumello_ (une jolie femme).»
Et la conversation continue souvent d'une façon obscène.
Car le jeune paysan est devenu débauché; au lieu de faire la cour à sa
promise, sous le grand ormeau du marché, aux veillées du soir, il
court à la chambrée se gaver d'échaudés et de foie de porc à la poêle,
mets qu'il croit luxueux, et s'en va chercher, pour finir sa nuit,
des amours au rabais.
--«Que voulez-vous,--disait l'un d'eux un jour,--nous faisons les
riches autant que nos moyens nous le permettent.»
Aussi, la chambrée qui, au début, ne s'ouvrait que le soir, est tout
le jour occupée par quelques oisifs. Dans nos villes du midi, les
_travailladous_, les travailleurs de terre, habitent en grand nombre
dans ce qu'on appelle partout la vieille ville. Tous les matins, ils
partent pour aller aux environs cultiver le morceau de bien qui leur
appartient en propre ou qu'ils tiennent à moitié du petit bourgeois;
d'autres, exploitant des terrains plus importants et plus éloignés,
restent dans les fermes. Qu'un nuage passe sur le soleil et laisse
tomber quelques gouttes de pluie, le paysan quitte sa charrue et
rentre à la maison.
--«Eh bien, tu ne fais rien, dit la femme?
--_Tè!_ tu veux que je travaille par un temps pareil? A quoi bon se
laver la peau pour les maîtres.
--Mais c'est bien pour toi aussi.
--Va bien. On sait ce qu'on sait; si le bien nous appartenait... M.
Raynaud nous parlait l'autre jour...
--Qu'est-ce qu'il disait encore ce ruiné?
--Il disait que la terre... que c'est nous... que, enfin, il faut
nommer Gambetta, et que tout ça changerait.
--Ton bavard de M. Raynaud, je voudrais que le diable...»
La ménagère bougonne, le mari siffle un air, va _se changer_ et part
pour la chambrée, brandissant fièrement le parapluie de cotonnade
rouge, signe du ménage cossu. Au bout d'un quart d'heure la pluie
cesse, le soleil reparaît. «Heu! dit notre homme, à présent que je me
suis _détourné_ (dérangé du travail), autant vaut que j'aille voir les
amis.»
Il arrive à la société, trouve nombreuse compagnie, parle, fume, boit,
mange du foie grillé, joue sa quote-part contre celle du voisin, perd,
continue à jouer et rentre chez lui à une heure avancée, un peu gris
et ayant perdu quinze ou vingt francs de mangeaille et de boisson.
Le lendemain, il se lève brisé, ayant comme on dit dans le peuple «mal
aux cheveux et froid aux yeux» il ne met pas de coeur à la besogne,
maudit le bourgeois, et se promet de voter pour MM. Cotte et Gambetta
qui doivent le mener par la république dans ce pays de cocagne où on
boit toujours du bleu sans être saoul, où on mange du foie de porc à
la poêle toute la journée.
Et essayez de démontrer au paysan qu'on le trompe, qu'on le bafoue,
qu'il ne doit pas, dans son intérêt même, voter pour MM. tels et tels
qu'il ne connaît pas.
Il vous répondra:
--«_Voui, voui_, mais si je ne vote pas pour lui, les autres diront
que j'ai peur, que je trahis, et je ne pourrai plus paraître.»
Et un monsieur Ferouillat se trouve député.
L. B.
Voilà le mal,--mais quel est le remède?
Car, fermer les chambrées ne suffit pas,--à l'habitant des champs
comme à l'habitant des villes--il faut des distractions, des plaisirs.
Eh bien, il suffit de se rappeler,--et de substituer des plaisirs
amusants, à des plaisirs ennuyeux.
Il faut remettre en honneur et à la mode les jeux d'adresse et
d'exercice,--la paume, le ballon,--les boules,--la course,--le
saut,--la natation, etc.--Il faut exciter l'émulation par des prix
capables d'être désirés, des prix distribués dans des fêtes
périodiques, auxquelles on donnerait un éclat joyeux,--la fête des
semailles, la fête de la moisson,--la fête des vendanges,--et bien
d'autres.
Surtout dans ces pays envahis aujourd'hui par la politique,--dans ces
pays que la Providence avait voulu rendre heureux entre tous, en
donnant à la terre une parure plus variée et plus parfumée, et aux
habitants des besoins peu nombreux et faciles à satisfaire.
Où c'est un état de cueillir des roses,--et des fleurs d'orangers.
Dans ces pays qui font penser à ce que les Maures disaient de
Grenade,--que «le Paradis est placé précisément dans la partie du ciel
qui est au-dessus de Grenade».
Dans ces pays où le mauvais temps est si rare, qu'on le demande...
«histoire de changer».
Et les _festins_,--les _romérages_,--la danse au son de la musette et
du tambourin;--ces fêtes où les femmes et les filles, aujourd'hui
laissées injustement et tristement à la maison, ont leur part,--et
dont elles font l'ornement, le charme, la politesse... et même la
police;--car vos bêtes de cafés, de cabarets, de chambrées, excluent
les femmes de vos divertissements, les femmes dont la présence et la
société vous civiliseraient et vous dégrossiraient;--tandis que vos
réunions d'hommes, vos clubs, vos chambrées, vous font retomber en
sauvagerie.
C'est devant les femmes que les jeunes gens disputeraient les prix des
jeux d'adresse et d'exercice,--et leur présence doublerait la valeur
des prix.
Il faudrait aussi que les curés fissent leur part dans cette
régénération,--non pas comme on essaye de le faire aujourd'hui en
exhumant de vieilles superstitions,--en s'occupant de dogmes obscurs
et de miracles trop clairs,--qui écartent beaucoup de gens des
cérémonies de l'Église.
En se bornant à la morale,--dans laquelle il ne peut y avoir ni
sectes, ni hérésies, en cessant de prêcher contre la danse,--qui,
après tout, vaut mieux que le cabaret, le café, les chambrées et la
politique.
Il faudrait que, échappant à l'influence des avocats et autres commis
voyageurs en politique, chaque ville, chaque village, n'eût à nommer,
en fait d'élections, qu'un habitant de la ville ou du village, qui
irait voter au chef-lieu.--Un délégué qu'on connaîtrait depuis sa
naissance et qui connaîtrait le pays et les intérêts qu'il doit
représenter et défendre.
Mais qui s'occupe de cela?--Tout le monde est absorbé par la «question
politique», c'est-à-dire les intrigues, les manoeuvres, les
menées,--pour se hisser au pouvoir et à l'argent, ou pour y pousser
des associés et complices qui ont promis de partager.
La république est la forme de gouvernement la plus équitable, la plus
puissante, la plus noble de toutes. Elle peut admettre sans
révolutions, sans sinistres, sans désastres, tous les progrès, toutes
les modifications; elle peut même, grâce à son élasticité, satisfaire
aux caprices des «Athéniens couronnés de violettes» [Greek: athênaioi
iostephagoi]--sans exposer le pays à des convulsions.
De plus, il semble que ce soit aujourd'hui le seul gouvernement
possible pour la France, cet ingouvernable pays,--et qu'on y descend
par la force invincible des choses,--il semble que les obstacles ne
peuvent que retarder, de temps en temps, le cours de ce fleuve,
l'obliger à décrire quelques méandres, ou à briser ou surmonter ces
obstacles en grondant et écumant.
Seule la république ne renverse absolument les prétentions et les
espérances de personne, elle ne fait que les ajourner, puisque la
carrière reste sans cesse ouverte.
Mes préférences raisonnées sont donc pour la république.
Mais, il y a à la république un obstacle puissant, terrible, peut-être
invincible,--qui l'a déjà fait échouer deux fois, et paraît s'occuper
fort de la faire échouer une troisième,--c'est le parti soi-disant
républicain.
Et aucun des autres partis n'est en réalité aussi hostile, aussi
mortel à l'idée républicaine que le parti soi-disant républicain.
C'est qu'il n'y a que peu ou point de républicains,--c'est que presque
tous ceux qui se disent républicains et qui sont du «parti
républicain», ont sur la république les idées les plus fausses, les
plus absurdes, les plus injustes, les plus dangereuses, les plus
saugrenues.
D'abord, ils prétendent rester «parti» même sous la république;--la
république, selon eux, _appartient_ à quelques groupes d'_ayant faim_
et d'_ayant soif_, rassemblés autour d'un certain nombre de
bavards;--à peine au pouvoir ils se divisent entre eux les places, les
fonctions, les traitements surtout, sans aucun souci des capacités, de
l'intelligence, des études, du caractère;--c'est une horde victorieuse
qui se partage, ou plutôt s'arrache le butin.
Si bien qu'on peut dire de ce parti républicain--qui achève en ce
moment de mettre à mort la troisième république, ce que je disais un
jour d'une certaine ville: «Climat heureux, végétation luxuriante,
ciel de saphir, un paradis où il n'y a, comme dans le paradis de la
Genèse, que quelque chose de trop, les habitants.»
Nous voyons encore aujourd'hui les «chefs de ce parti» refuser
publiquement de couper la queue de voleurs, d'assassins,
d'incendiaires, qui forment dans leur armée le corps sur lequel ils
comptent le plus.
Nous voyons ces chefs avides, ignorants, lâches, tout prêts à
recommencer ou à laisser recommencer et la terreur de 1793, et la
terreur de 1871.
Si bien que nous sommes dans cette triste et presque inextricable
situation:
«La république est aujourd'hui la seule forme de gouvernement
possible, et elle est impossible.»
Il vaut mieux tirer à la rame
Que d'aller chercher la raison
Dans les replis d'une anagramme.
COLLETET.
Un journal bonapartiste racontait dernièrement que la _Gazette de
France_, dans son numéro du 14 décembre 1848, s'était amusée à faire
une anagramme.
Elle avait fait remarquer qu'avec les lettres qui composent les mots:
_Louis-Napoléon Bonaparte_,
On pouvait écrire:
_Elu par la nation._
«Tout est dans tout», avec les 24 lettres de l'alphabet on peut écrire
l'Iliade et l'Odyssée et même le toast de M. Piccon, ce n'est pas la
première fois que l'on s'amuse à de pareilles puérilités.
La ligue trouva, dans _Henri de Valois_, vilain Hérodes.
Comme anagramme, c'était mieux réussi que celle de la _Gazette de
France_, parce que toutes les lettres d'une phrase étaient employées
dans l'autre, tandis qu'après l'opération de la _Gazette_ il en reste
six ou sept qui n'ont rien de fatidique.
Après le 18 brumaire, car ces prédictions ont malheureusement coutume
d'être faites après les événements, on trouva dans les mots:
_Révolution française_,
_Un Corse la finira_,
Et il ne restait que de quoi faire le mot _veto_, alors à la mode.
Plus près de nous, sous le règne de Louis-Philippe,--un ami, un
rédacteur de la _Gazette de France_, qui depuis se brouilla fort avec
elle, M. Antoine Madrolle,--se livra à des exercices de ce genre très
curieux;--il commença par écraser les Algériens d'une terrible
anagramme, c'était son arme favorite.
«_Algériens_, dit-il, ont pour anagramme heureux, _galériens_.»
Puis il passe à Napoléon Ier, il faut dire qu'alors Napoléon Ier était
détrôné depuis vingt-cinq ans, et mort depuis dix-neuf ans.
M. Antoine Madrolle trouva l'histoire de Napoléon dans l'Apocalypse de
saint Jean (ix.-11) où on lit: «l'Ange de l'abîme s'appelle
Apolyon»
Et dans Jérémie, v.-6,
«Le lion des forêts ([Greek: napoleôn]) les frappa.»
De Apolyon, il est d'ailleurs facile de faire Napoléon,--en ajoutant
[Greek: neon] _nouveau_, _neapolyon_, nouvel ange de l'abîme.
Et ensuite il décomposait le nom en retranchant chaque fois une
lettre.
Napoleôn -- [Greek: neapoleôn] -- nouvel ange de l'abîme
.apoleôn -- [Greek: apoleôn] -- détruisant
..poleôn -- [Greek: poleôn] -- des cités
...oleôn -- [Greek: oleôn] -- le lion
....leôn -- [Greek: leôn] -- des peuples
.....eôn -- [Greek: eôn] -- allant
......ôn -- [Greek: ôn] -- étant
Puis en intervertissant un peu l'ordre des mots, on obtenait pour
résultat:
«Napoléon, le nouvel ange de l'abîme étant le lion des peuples, allait
détruisant les cités.»
Ce n'est pas tout, M. Madrolle, passant du grec au latin et de
l'anagramme à l'acrostiche, et prétendant que:
«Il n'est pas d'enfantillages pour la Providence», ajoutait qu'on
aurait pu prévoir l'anéantissement de la famille entière des
Bonaparte,--puisque chacune des lettres initiales de leurs noms forme
le mot _nihil_, rien.
[N] apoléon
[I] osephus
[H] ieronimus (Jérôme)
[I] oachimus (Joachim Murat)
[L] udovicus et Lucianus.
Après avoir livré ces belles choses à la publicité, M. Madrolle veut
montrer qu'il ne frappe pas que sur les morts, il rappelle qu'il a
houspillé sévèrement ses amis de la _Gazette de France_, de _la
Quotidienne_, de _l'Ami de la Religion_, des _Débats_, etc.
Je ne parle pas des journaux libéraux, ça allait de soi-même.
«_Ce sont_, dit M. Madrolle en parlant des journaux légitimistes et
religieux, _toutes choses dont j'aime, dont j'ai embrassé récemment
encore les personnes,--mais l'attaque et même l'indignation, la haine
selon la charité est la plus grande des charités_.»
Il n'est pas sans intérêt de voir M. A. Madrolle accuser les
légitimistes, les Dahirel de son... temps, de «provoquer le
radicalisme et les révolutions».
«A la tête des journaux, dit-il, qui provoquent le radicalisme et les
révolutions, cette _Gazette_ usurpée _de France_, laquelle
transformant sa soutane en bonnets rouges, et faisant de la _réforme_
en rabat, s'est toujours mise et lourdement aux genoux de tous les
pouvoirs qu'elle a redoutés pour elle-même (voy. l'histoire des
variations de la _Gazette_ par M. Crétineau-Joly).
»_L'Ami de la Religion_, assez discrédité, même dans le clergé, pour
mériter l'épithète de _bedeau_ de la littérature, dont il devrait être
ecclésiastique, _L'ami de la Religion_, qui suffirait pour affadir la
religion, comme la _Gazette_ affadirait la France, etc.
»_La Quotidienne_, manufacture de coteries dans les coteries, de
commérages, de michauderies,--de colportage d'actions de 25,000
francs, aujourd'hui cotées à 5 francs,--et se prétendant, aujourd'hui
qu'elle est _passée_, le _Journal de l'Avenir_.
»Et le _Journal des Débats_... le _Julien_, le _Juif_, le _Judas_...
etc[6].»
[6] _La grandeur de la patrie et ses destinées_, par A. Madrolle.
Saperlipopette... ça n'est pas de main-morte.
M. Veuillot ne fera pas mieux le jour où il se brouillera avec ses
amis d'aujourd'hui, ce que ne considéreront pas comme impossible ceux
qui ont lu dans les _Guêpes_ l'histoire de quelques-unes de ses
«variations» à propos de la république et de la royauté.
Lorsqu'il fut question de l'annexion de Nice et de la Savoie à la
France, je m'y montrai très opposé dans divers écrits que je publiai
alors.
Je suis ennemi irréconciliable des conquêtes, des annexions, etc., et
cela autant dans l'intérêt des conquérants que des conquis, des
«annexants» que des annexés.
Je crie alors aux conquérants et aux «annexants,» aux rois cueilleurs
de palmes et moissonneurs de lauriers: «Mais, malheureux, vous en avez
déjà trop de pays et de sujets pour la façon dont vous les gouvernez.
»Vous faites entrer malgré elles dans votre famille des populations
qui seront ennemies pendant cent ans, etc.»
Je conseillai donc alors aux habitants de Nice de bien réfléchir, de
comprendre qu'ils allaient renoncer à être Italiens au moment où
l'Italie renaissait,--pour devenir Français au moment où la France
voyait la liberté s'endormir pour un temps sous l'empire.
Je leur disais: «On va vous consulter, je sais bien quelles influences
on fera agir,--mais si vous mettez résolument dans les urnes un nombre
de NON considérable, on n'osera pas vous annexer.»
J'ai encore un écrit signé de noms très honorables que m'adressa
alors, pour me remercier, une commission italienne.
L'annexion néanmoins fut prononcée à une immense majorité;--je pris
alors la parole dans les journaux du pays, et je dis: «Vous l'avez
voulu, la chose est faite;--comme cette situation ne pourrait plus
changer sans honte ou sans désastres pour la France, vous trouverez
tous les Français et moi-même, si contraire au principe des annexions,
résolus à maintenir celle que vous venez d'accepter.»
La ville de Nice, depuis son annexion, a sous certains rapports acquis
de grands développements.--Quelques habitants constituent encore, il
est vrai, un parti _séparatiste_,--ce parti comme beaucoup d'autres
partis, compte un petit nombre d'esprits honnêtes, convaincus, élevés,
mais aussi des gens qui aiment mieux être mécontents d'un gouvernement
quelconque, que d'être mécontents d'eux-mêmes,--qui se plaisent à
attribuer au gouvernement français, comme ils l'attribueraient demain
au gouvernement italien, les résultats de leur paresse ou de leur
incapacité.--Si ce parti italien a fait sans grand danger quelques
tentatives de désordre,--ces tentatives sont dues aux suggestions d'un
ou deux hommes qui, après avoir favorisé traîtreusement l'annexion,
ont dû à cette opération une fortune rapide et scandaleuse, et
feignent, pour se faire pardonner, par certains aveugles, moins la
trahison que la fortune, une haine irréconciliable, mais prudente
contre la France.