Cette autre cause est dans les journaux. Certes la presse compte un

certain nombre d'écrivains distingués, experts dans la science de bien

dire, maîtres de leur plume, mais combien, en échange, remplissent les

journaux de leur prose, qui n'ont fait aucune étude de l'art d'écrire,

qui remplacent les arguments par les injures et la dialectique par la

grossièreté? Il en est de même dans les clubs, dans les réunions

soi-disant politiques, etc.

D'autre part, on ne lit plus guère que les journaux dont les meilleurs

présentent pour le moins des spécimens de négligences qui s'expliquent

par la nécessité de l'improvisation: la langue, la belle langue

française, s'altère, se corrompt et menace de se perdre.

Le spectacle qu'ont présenté tour à tour, ces jours derniers, et

l'Assemblée des représentants de la France, et les gares du chemin de

fer, où nous avons vu «l'éloquence de la tribune» dégénérer par une

pente douce et naturelle en coups de poing et en coups de canne,

n'était pas précisément ce qu'on appelle un joli spectacle, mais ce

pourrait, ce devrait être un spectacle édifiant et instructif.

Me Gambetta, soutenant au tribunal qu'il _n'a_ reçu _que_ un coup de

poing--quand M. de Sainte-Croix affirme lui avoir donné un

soufflet,--rappelle M. de Talleyrand recevant un soufflet de

Monbreuil, et s'écriant à l'instant même: «Ah! quel coup de poing!»

Les délicats, s'ils consentaient à se mêler de cette affaire mal

commencée et mal conduite, diraient que l'intention de donner un

soufflet suffit pour constater l'insulte,--et que,--entre gens bien

élevés, parmi lesquels les soufflets donnés et surtout les soufflets

reçus sont extrêmement rares, il suffit, dans les cas extrêmes, que

l'insulteur--chose peu ordinaire--fasse un geste de la main ou du

gant, pour que son adversaire, d'un mot ou d'un autre geste, fasse

comprendre qu'il tient le soufflet pour reçu et que l'affaire regarde

les témoins.

Quant à la proposition qui paraît ne pas aboutir d'une liste de dix

combattants,--elle est renouvelée des Horaces et des Curiaces,

du combat des trente, etc., et très près de nous--lors de

l'emprisonnement à Blaye de la duchesse de Berry--les chevaliers de la

duchesse de Berry envoyèrent une liste au _National_,--affaire qui fut

arrêtée par l'annonce officielle de la grossesse de la duchesse.

M. Clémenceau, demandant raison d'une insulte faite à Me Gambetta,--me

rappelle «la _Jolie fille de Perth_», ce beau roman de Walter Scott

que je citais il y a peu de temps.

Il y a encore là un combat de clan contre clan et un terrible

combat,--le clan Chattam contre le clan de Quhèle,--trente contre

trente.

Le clan Quhèle a pour chef un jeune homme, Eachin, élevé loin des

montagnes, de la chasse et des exercices guerriers; son tempérament,

plus fort que sa volonté, lui refuse la farouche valeur de ses

compagnons et de ses adversaires,--mais son père nourricier, le géant

Torquil du Chêne, l'entourant avec ses huit fils qui ne laisseront pas

approcher de lui le terrible armurier Henry,--crie à ses fils: «Mourez

pour Eachin!»--Puis, à mesure qu'un des gardes du corps est

renversé--Torquil s'écrie: «Un autre qui meurt pour Eachin!»

Ils sont tous tués,--et alors Eachin jette ses armes, se précipite

dans la rivière et se sauve--peut-être à Saint-Sébastien.

On aime à s'en prendre à ses ennemis de ses calamités, de ses

déboires, mais le plus souvent il serait plus juste et plus vrai de se

les attribuer à soi-même,--tous les partis, tous les gouvernements

périssent par leurs ultras.

A peine rentré en France, derrière les baïonnettes étrangères, Louis

XVIII dut en ressortir.

Pourquoi?

Voilà ce que disait un bon Français de ce temps-là:

«Les Bourbons s'en retournent parce que, au lieu de rentrer chez nous,

ils ont voulu rentrer chez eux.»

En 1816,--remonté de nouveau sur le trône, Louis XVIII se plaignait de

ses amis, et prenait des précautions contre eux. Le comte Decazes,

ministre de la police générale, père, je crois, du duc actuel, qui

doit être comte de Cazes et Duc de Glusberg, écrivait aux préfets, au

nom du Roi, le 12 septembre;--il les engageait à surveiller et à

écarter les Belcastel et les Dahirel de ce temps-là: «_Les amis

insensés qui ébranleraient le trône en voulant le servir autrement que

le Roi ne veut l'être; qui, dans leur aveuglement, osent dicter des

lois à la sagesse, et prétendent gouverner pour lui_,--le Roi ne veut

aucune exagération.»

A cette même époque, un préfet recevait l'ordre de «_repousser des

élections MM. tels et tels, et notamment M. le marquis de Clermont

Mont-Saint-Jean, comme_ trop royalistes».

J'ai sous les yeux une lettre du marquis où il s'en plaint;--on

répandait à profusion, et le gouvernement n'était pas étranger à cette

propagation, un écrit où on lisait:

_Il y a des gens qui voudraient le Roi sans charte, le rétablissement

des privilèges détruits et oubliés; l'anéantissement des institutions

libérales, qui aspirent à faire reculer l'opinion d'un demi-siècle, à

replacer la France sous un ordre de choses dont les éléments

n'existent plus._

Cela peut se répéter aujourd'hui, mais avec deux différences, l'une

petite, l'autre grande,--la première que, au lieu d'_un demi-siècle_,

il faut dire: presque un siècle;

La seconde, c'est qu'il faut mettre le Roi,--M. de Chambord,--au

nombre de ceux qui sont «trop royalistes» et qui n'ébranlent pas le

trône par cette seule raison qu'il n'y a pas de trône et qu'ils

rendent impossible d'en élever un.

C'est offenser un musulman que de lui demander des nouvelles de ses

femmes. Sans aller tout à fait aussi loin dans la réserve à l'égard du

beau sexe, il a été longtemps en France considéré comme une règle,

dans la bonne compagnie, de ne pas parler d'une honnête femme dans un

lieu public; une femme ne se serait pas facilement consolée

d'apprendre que son nom avait été lu dans un journal, et si cela était

arrivé par hasard, le journaliste aurait dû faire réparation au mari,

au frère ou au fils de la femme offensée. Je ne veux pas parler du

temps où le «gazetier» eût été «bâtonné» par «la livrée» et n'eût pu

obtenir que M. le duc trois étoiles ou le marquis quatre étoiles

condescendît à lui donner satisfaction les armes à la main.

C'était alors une forme terrible et écrasante du blâme de dire d'une

femme: _elle fait parler d'elle_; on ne prenait pas la peine

d'expliquer si c'était en bien ou en mal, il suffisait qu'on parlât

d'elle et qu'elle y eût donné lieu.

Il n'y avait alors aucune chance pour une honnête femme d'être connue

du «public».

Tout cela est changé aujourd'hui. Est-ce mieux? J'en doute beaucoup.

Les femmes y ont-elles gagné? Je suis convaincu du contraire. A qui la

faute? On ne risque guère de se tromper, en attribuant à peu près

toujours à un sexe les fautes et les sottises de l'autre. On a cité ce

mot d'un chef de la police qui, lorsqu'un crime lui était dénoncé,

demandait: où est la femme. En effet, presque toujours, les crimes des

hommes sont commis non pas précisément à l'instigation des femmes,

mais pour les femmes ou à propos des femmes. Quant à elles, elles ne

nous font pas tant d'honneur, elles ne font guères pour nous que des

sottises.

Il paraît évident que la vie des cercles, qui laissait les femmes

seules à la maison, est ce qui leur a donné l'idée d'en sortir

elles-mêmes.

Il y a encore la question des courtisanes. Sous la régence et sous

Louis XV, époques qui ne brillaient pas précisément par la sévérité

des moeurs, il y avait un certain nombre «d'impures» en renom;--elles

étaient richement entretenues, par de grands seigneurs et des

financiers que cela ne ruinait pas, du moins pour la plupart--et qui

ne prenaient pas sur le train de leur maisons et les dépenses de leurs

femmes. Ceux qui payaient ces «impures» étaient loin de les traiter

sur le pied de l'égalité, elles faisaient partie de leur domesticité.

On disait: _la_ une telle appartient en ce moment au duc de ***--au

«traitant» un tel--à l'évêque de ***. Elles ne se piquaient pas, je

pense, de fidélité, mais alors être ce qu'on appelle aujourd'hui leur

«amant de coeur», et ce qu'on appelait alors leur «greluchon»,

c'est-à-dire se servir d'elles sans les payer, était réputé assez

honteux pour que l'entreteneur en titre ne daignât pas s'en offenser,

ou se crût suffisamment vengé par l'humiliation de son rival

clandestin;--elles ne trouvaient guère, d'ailleurs, ces «délassements»

de leur coeur qu'avec des hommes de leur classe.

On l'a dit avec raison, il y avait dans les mauvaises moeurs et la

mauvaise compagnie de ce temps-là, encore quelque chose qui manque aux

bonnes moeurs et à la bonne compagnie d'aujourd'hui.

Il est rare aujourd'hui qu'une de ces filles soit entretenue par un

seul homme; on a appliqué à leur industrie l'idée qui a présidé à la

création des cercles. Un grand nombre de gens, moyennant une

rétribution relativement insignifiante, jouissent dans un local commun

d'un luxe que presque aucun ne pourrait se procurer chez lui avec sa

fortune personnelle.

Grâce à l'association on a sa part des faveurs d'une femme richement

vêtue, magnifiquement meublée, ayant des diamants, une maison montée,

des chevaux, des voitures, etc., dont chacun ne paye qu'une part

minime et jouit entièrement pendant le jour, l'heure ou le quart

d'heure que lui rapporte son nombre «d'actions», et il est convenu que

ce n'est plus ni honteux ni répugnant.

Le bon marché relatif apporté par la «coopération» à l'amour vénal a

dû multiplier singulièrement le nombre de ces filles, et en

augmentant, dans une proportion encore plus forte, le nombre des gens

qui vivent avec elles, leur faire une large place dans la société. Un

élément nouveau est venu modifier encore leur situation. Certains

journalistes, m'assure-t-on, un très petit nombre, je veux absolument

le croire, tiennent à honneur d'être actionnaires, sans débourser;

d'être «aimés pour eux-mêmes», de souper chez elles et avec elles aux

dépens des actionnaires payants,--ou, du moins, ils les payent, eux,

en renommée et en gloire. Ils mentionnent leur présence aux premières

représentations, aux courses, etc., ils vantent leur beauté, décrivent

leurs toilettes,--les «annoncent», leur font des «réclames» et

achalandent leurs boutiques dans lesquelles ils ont un certain

intérêt.

Aussi, aujourd'hui, tout le monde les connaît,--les «honnêtes femmes»

les regardent, les examinent, en parlent, blâment ou louent leur

parure,--s'informent de leur couturière, de leur marchande de modes,

et s'efforcent de les imiter, c'est-à-dire d'accepter une lutte où

elles sont nécessairement vaincues, irritées, humiliées, car la plus

honnête femme du monde ne peut guère ruiner qu'un mari et un amant,

tandis que ces «impures» lèvent des impositions et perçoivent des

tributs et des droits sur le public tout entier.

La foule, le vulgaire confond facilement la célébrité, la

«famosité»--avec la renommée, avec la gloire. Les femmes du monde ont

senti de l'humiliation de la notoriété donnée aux courtisanes. Eh

quoi! on fait savoir à l'univers que cette fille est jolie, bien

faite,--qu'elle a les yeux noirs, les cheveux rouges,--qu'elle est

habillée de telle ou telle façon,--qu'elle assistait à la première

représentation de telle pièce de Dumas ou de Feuillet. Mais j'y étais

aussi à cette représentation, et il me semble que je suis au moins

aussi jolie qu'elle--et j'avais une robe charmante et une coiffure

délicieuse,--et tous les regards auraient été pour elle:--j'aurais été

là comme si je n'y avais pas été! on n'aurait pas daigné me remarquer,

m'apercevoir!

Du moins, c'est ce que doivent penser les lecteurs des journaux dans

toute la France et dans le monde entier.

De là, le désir ardent qui s'empare d'un certain nombre de femmes du

monde; elles veulent qu'on parle d'elles, elles veulent lire aussi

leurs noms dans les journaux,--elles veulent que les lecteurs de ces

feuilles sachent qu'elles aussi sont jolies et bien mises.

Quelques-unes donnent des fêtes, des soirées, des bals, des raouts,

instituent des loteries de bienfaisance, où elles ont soin d'avoir

quelques journalistes pour lesquels elles font des frais

particuliers,--et, le lendemain, elles brisent fiévreusement la bande

du journal et cherchent leur nom.

Leur nom... imprimé.

Quelques-unes, les «timides», disent encore: C'est ennuyeux les

journaux, on ne peut plus faire un pas sans y lire son nom,--mais que

le journaliste ne les ait pas nommées, décrites, détaillées, il pourra

attendre en vain une nouvelle invitation.

Les moyens de «paraître» sont nécessairement variés;--un des moyens

les plus ambitionnés est d'écrire;--on intrigue pour glisser un

article dans une revue, le plus souvent sous un pseudonyme, non par

pudeur, mais par coquetterie, par raffinement; c'est un voile de plus

à laisser lever, et on le laisse lever par tout le monde, un voile

qu'on dérange soi-même si on ne réussit pas à trouver des audacieux,

des «insolents».

Telle autre a adopté «la partie» des bons mots,--des mots hardis, des

mots risqués.

Telle autre se contente de ne porter que les modes d'après-demain.

On veut être vue, on veut être imprimée,--on se montre partout,--et

s'il se passe un mois pour les unes, une semaine pour les autres sans

qu'elles aient vu leur nom imprimé, elles s'évertuent à chercher par

quelle nouvelle audace, par quelle nouvelle extravagance elles peuvent

réveiller la publicité paresseuse, indifférente, fatiguée, blasée ou

endormie.

La pudeur des femmes ne consiste pas seulement dans les vêtements;

leur vie aussi a sa pudeur et doit avoir ses voiles comme leur corps.

Si la beauté de la femme est l'ornement de la maison, sa vertu, sa

chasteté, sa réserve sont des roses qui l'embaument et la parfument.

La femme qui vit dehors rentre à l'état de rose sur laquelle on a

marché;--heureuse si elle n'a fait que perdre son parfum, et si elle

ne rapporte pas des odeurs suspectes.

Une lectrice m'interrompt:--«Mais, monsieur, la vie que vous voulez

nous imposer serait parfaitement ennuyeuse. Pourquoi cette monstrueuse

inégalité entre nous et messieurs les hommes?

--Je ne veux rien vous imposer, chère dame, et si j'ai l'air de vous

enlever ce que vous appelez l'égalité, c'est pour vous assurer au

contraire l'égalité véritable, ou plutôt la supériorité, la royauté

élective et renouvelée tous les jours dans la maison dont vous êtes la

souveraine.»

De même, celles d'entre vous qui, en se décolletant et en offrant au

regard de trop forts échantillons de leurs charmes, se trompent si

elles croient faire naître ainsi l'amour;--elles ne peuvent qu'exciter

des fantaisies lascives, des désirs violents peut-être, mais

passagers, peu faits pour flatter un orgueil honnête. Elles me

rappellent ce prédicateur, qui disait à propos de l'amour: «Encore,

si ça durait un siècle ces voluptés profanes; si ça durait un an, si

ça durait un jour, si ça durait une heure, on comprendrait peut-être

qu'on les payât de son salut éternel,--mais non... zag-zag-zag-zag...

et... damné.»

Soyez certaine, chère dame, que l'on n'a envie d'entrer que dans les

maisons fermées,--la femme, non seulement la plus honnête, mais aussi

la plus heureuse, est celle dont on ne parle pas,--comme on a dit:

Heureuse la nation qui n'aurait pas d'histoire.

Il est un autre point auquel ne paraissent pas songer les femmes qui

veulent à tout prix faire parler d'elles,--c'est que, grâce à la

soudaineté de leurs impressions, grâce à l'irresponsabilité de leurs

actes, il n'y aurait pas moyen de les admettre dans la société, si la

loi et les usages ne leur donnaient un éditeur responsable à qui l'on

puisse demander satisfaction de certains excès de langue et de

certains procédés violents, le mari, le père, le frère,--au besoin

même l'amant, celui-ci avec certains détours et certaines précautions.

La responsabilité qu'elles leur font encourir devrait, ce me semble,

suffire pour les faire réfléchir à l'occasion.

Madame la princesse de Metternich avait, sous l'empire, fini par

appartenir à la publicité;--les journaux décrivaient régulièrement ses

toilettes et publiaient ses «mots»;--elle s'amusait de ce bruit, de ce

froufrou de ses jupes et de sa langue, et l'encourageait. Si bien que

je ne crois pas aujourd'hui sortir des convenances en parlant d'elle,

moi, si réservé d'ordinaire sur le chapitre des femmes, qui ne parle

jamais dans les _Guêpes_ ni des femmes honnêtes, par respect pour

elles, ni des autres par respect pour moi.

Eh bien! grâce à cette habitude de parler haut, de parler à la

cantonade, d'être toujours en représentations, madame de Metternich

vient d'amener entre son mari et le comte de Montebello, un duel qui,

par hasard, n'a pas eu de conséquences funestes.

Autre exemple: Il est de ce temps-ci une autre personne qui a

provoqué, obtenu, escaladé la notoriété avec plus d'ardeur et de

préméditation, et par des moyens plus violents, c'est madame

Ratazzi,--madame de Solms,--qui s'appelait avant son second mariage,

la _princesse_ de Solms. Elle a, à propos d'une de ses publications,

failli, dans le temps, faire battre son frère et son premier mari avec

quelqu'un que je ne nommerai pas,--et un roman, publié par elle dans

les dernières années de l'empire, a attiré à son second mari Ratazzi

vingt provocations auxquelles il a cru pouvoir ne pas répondre,--sans

quoi ce serait probablement d'un coup de pistolet ou d'un coup d'épée

qu'il serait mort.

M. de Mahy,--député, membre de la commission de permanence,--se plaint

amèrement de la suppression des «chambrées» de Toulouse.--«C'est,

dit-il, dans une lettre publiée par les journaux, une tendance

désastreuse.»

Nous allons un peu parler des chambrées.--Nous commencerons par

produire en partie une circulaire du préfet de Vaucluse; cette

circulaire traite la question avec un grand bon sens.

Nous ferons à son sujet deux ou trois observations;--puis, nous

donnerons la parole à mon gendre, à mon fils Léon Bouyer, qui est

Provençal, qui en est heureux et fier, qui aime son pays, et qui

constate avec chagrin l'extension que prend dans les campagnes la

tache d'huile, la tache de moisissure, le chancre des dangereuses

théories, ou mieux, billevesées démagogiques.--Je le prie de nous

expliquer ce que c'est en effet que «les chambrées».

M. le préfet de Vaucluse se trompe lorsqu'il dit: «Les chambrées sont

inconnues dans le reste de la France».

M. Mercier, il y a un mois encore, préfet du Var, destitué à la suite,

je crois, d'un différend avec le préfet maritime de Toulon, en avait

fait fermer déjà une certaine quantité.

_Le préfet de Vaucluse à MM. les sous-préfets et maires du

département._

»MESSIEURS,

«Le grand nombre de chambrées existant exceptionnellement sur certains

points de ce département, et en particulier dans l'arrondissement

d'Apt, a attiré mon attention, comme celle de la plupart de mes

prédécesseurs, dont les préoccupations à ce sujet ont laissé des

traces écrites que j'ai utilement consultées.

»Depuis quinze mois que j'administre ce pays, je me suis livré à une

étude attentive et assidue de cette question, et il est résulté de

l'expérience acquise et de tous les renseignements recueillis, que les

chambrées exercent, en général, une fâcheuse influence dans le milieu

où elles sont établies.

»Il est des communes où la majeure partie de la population valide est

enrôlée dans les chambrées. Il arrive alors que le foyer est déserté,

que les femmes et les enfants sont délaissés, et que la vie de famille

est profondément atteinte.

»On joue fréquemment dans les chambrées. On y perd son argent, son

temps, et souvent aussi sa liberté et son indépendance. La chambrée

est habituellement un foyer politique d'autant plus dangereux que la

contradiction n'y existe pas, que l'on s'y exalte dans une même

opinion, que quelques hommes influents y dominent, et qu'il est rare

que l'unique journal qu'on y lit, quand on en reçoit un, ne soit pas

une feuille d'opposition contre les principes de l'ordre social.

»On peut donc dire avec certitude que, presque partout, la

condition sous laquelle ces sortes d'associations ont été

autorisées,--l'interdiction des discussions politiques,--est

perpétuellement enfreinte.

»Cela est si vrai que, dans beaucoup de chambrées, s'étalaient, il y a

moins d'une année, des emblèmes séditieux dont j'ai dû prescrire

l'enlèvement.

»Je suis informé que, sauf de rares exceptions, les chambrées

continuent à être en quelque sorte des clubs en permanence, d'autant

plus à craindre que l'accès en est fermé à l'autorité.

»Dans ces circonstances, ayant la volonté et le devoir de servir les

intérêts moraux de ce département, j'ai décidé que les chambrées

précédemment autorisées ou tolérées seraient fermées. Les arrêtés de

dissolution ont été ou seront adressés à MM. les maires.

»En agissant ainsi, j'ai la conscience de rendre service à ce pays, de

le restituer aux saines et moralisatrices influences de la famille, à

la pratique des devoirs du foyer, et de l'affranchir de la tutelle de

quelques personnes, d'autant plus écoutées qu'elles s'adressent à des

hommes que le défaut de culture intellectuelle livre sans défense aux

excitations et aux sophismes de l'erreur.

»Les chambrées, inconnues dans le reste de la France, constituent une

exception dans ce département. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . .

»Les cafés et les cabarets ne manquent pas dans les communes, et ceux

pour qui la chambrée cessera d'exister pourront s'y réunir avec leurs

concitoyens, traiter leurs affaires et s'y distraire honnêtement et au

grand jour, sous la surveillance de l'autorité.

»Là, du moins, sur ce terrain accessible à tous, la fusion des

opinions peut se faire et produire l'apaisement, dont nous avons plus

que jamais besoin dans nos malheurs.»

Ma première remarque, sur la circulaire de M. le préfet de Vaucluse,

est que ce qu'il dit avec raison contre les chambrées, s'applique

parfaitement aux cercles; j'en ai déjà parlé, j'y reviendrai.

La seconde, c'est que les cafés et les cabarets, moins dangereux,

selon lui, sous le rapport politique, ne le sont pas moins sous le

rapport des moeurs et de la dissolution de la famille.

Je dis _selon lui_; car le café et le cabaret ne consistent pas

seulement dans la partie vitrée, toute grande ouverte au public;--il

n'est guère de cabaret ou de café qui n'ait une salle séparée, ne

donnant pas sur la rue ou sur la place où est la façade du cabaret ou

du café, mais ayant une entrée particulière par une autre rue, et

située, soit derrière le cabaret ou café, soit au-dessus.

Cette salle, réservée aux bons clients, aux habitués respectables,

n'accepte pas les prescriptions de la police concernant ce genre

d'établissement;--elle s'ouvre ou continue à rester ouverte après

l'heure réglementaire de la fermeture des cabarets et cafés;--on y

joue, on y joue relativement gros jeu,--on y discourt, et on s'y livre

à de petites menées politiques.

Les cabarets et les cafés sont la ruine et la perte des ouvriers et

des paysans,--ils sont, comme les chambrées, la destruction de la

famille, il n'y a plus de patrie.

J'ai dit comment,--sans illégalité, sans arbitraire, on pourrait en

trois mois faire fermer _spontanément_ les deux tiers des cabarets et

des cafés.

Il suffirait d'exercer une surveillance inflexible,--sur la qualité et

la quantité de leurs marchandises:

1º Exiger que toute denrée livrée au consommateur ne lui fût présentée

que sous son véritable nom et sa provenance réelle;

2º Punir sévèrement toute altération, toute sophistication, tout

mélange.

Ici une parenthèse pour citer un exemple:

La fausse bière,--la bière artificielle et malsaine--se vend

aujourd'hui au verre, au bock, je crois, aussi cher qu'on vendait

autrefois la bouteille de la bière faite d'orge et de houblon,--deux

éléments qui n'entrent plus dans la fabrication de la plupart des

bières que pour une part plus ou moins minime, et qui souvent en sont

complètement absents.

3º Puis de supprimer le crédit, en ne reconnaissant plus légalement

les dettes de cabaret et de café;

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