rendre cette justice,--et qu'on m'en escomptât une partie de mon
vivant,--mais tel est le sort; on attend pour donner quelques louanges
à un homme que ça ne puisse plus lui faire de plaisir, et que ça ne
serve qu'à rabaisser ceux qui lui survivent.
Lorsque je me vois seul,--marcher en sens inverse de l'opinion
publique du moment, comme un homme qui remonte le courant d'une foule
et dévoue ses côtes aux coudes d'autrui, il m'arrive parfois de douter
de moi et de me demander si ce n'est pas moi qui me trompe.
Mais lorsque l'événement vient me donner raison,
Lorsque la bourgeoisie censitaire de 1830 a renversé, sans le faire
exprès, le trône de Louis-Philippe,--ou plutôt son propre
trône,--comme je l'en avais menacée tant de fois,
Lorsque les ultras et les pseudo-républicains ont fait l'Empire--comme
je l'avais prévu,
Lorsque l'Empire est tombé par les causes que j'avais vues et
annoncées,
Lorsque la troisième république a été à peu près tuée par ses
prétendus enfants,--et précisément comme je le crie depuis deux
ans,--je ne puis m'empêcher de dire moi-même:
J'avais raison, je ne m'étais pas trompé, j'avais bien vu.
Je crois bien qu'aujourd'hui encore je vois clair, je vois bien, je
vois juste.
Et ce que je vois aussi, c'est qu'on attendra l'événement, et
l'événement sera une catastrophe, pour dire encore:--Comme il avait
raison hier,--il y a un an,--il y a..... n'essayons pas de voir au
delà d'un an.
Il est un mot,--un nom qui a deux sens en français,--c'est le nom de
_Cassandre_.--Cassandre était la fille de Priam, qui avait reçu le don
de prophétie, mais qui, ayant refusé de payer ce don au gré du galant
Apollon, fut condamnée à n'être jamais crue.
Cassandre, c'est aussi le nom, dans l'ancienne comédie, des pères
ganaches, dupés, bafoués,--qui n'écoutent ni les avertissements, ni
les conseils, et réservent leur confiance à Pierrot qui les vole, à
Arlequin qui caresse leurs filles, à Scapin qui les met dans le sac et
leur donne des coups de bâton;--les Cassandres, ceux qui haussent les
épaules quand Cassandre leur dit: Défiez-vous de Pierrot, d'Arlequin
et de Scapin.
Lorsque le cheval de bois, _machina foeta armis_, entre dans les murs
de la ville par une brèche qu'y font les Troyens eux-mêmes,
Cassandre, dit Énée, ouvre la bouche et nous prédit ce qui allait
arriver.
Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris
Ora.....
Mais Apollon avait décidé que les imbéciles Troyens ne la croiraient
jamais.
... Dei jussu non unquàm credita Teucris.
J'ai, il est vrai, épars dans le monde, un auditoire d'amis connus et
inconnus qui me lisent fidèlement depuis trente ans, dont quelques-uns
me crient de loin:--Courage,--vous avez raison,--nous sommes avec
vous.
Mais ils sont tous éparpillés, ne forment pas corps,--sont isolés
comme moi,--un peu paresseux ou découragés,--et s'occupent peu ou
point de multiplier mes lecteurs.
Les moineaux se réunissent sur les toits pour se chamailler, les oies
volent en troupe, les hannetons et les chenilles s'amassent en
tas;--mais les rossignols vivent et gazouillent solitaires dans les
aubépines.
J'ai quelquefois cherché le secret du peu d'influence que j'exerce sur
le présent, en même temps qu'une certaine autorité à l'égard du passé.
Voici ce que j'ai trouvé:
Il y a toujours en France une folie épidémique, dominante,
régnante;--tout le monde devenant fou à la fois, et de la même folie,
personne ne s'aperçoit de la folie commune; lorsque tout le monde va
aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville,--que deux ou trois veuillent
arrêter cette foule et marchent en sens inverse, on les bouscule, on
les fait tourner, ils sont heureux si on ne les foule pas aux pieds;
tout le monde crie:
Vive la charte!
Vive la réforme!
A Berlin!
Qui peut entendre une seule voix qui dit: Ne crions pas tant et
agissons mieux?
A ces cris tumultueux, d'autres cris ne tarderont pas à succéder,--la
foule prendra bientôt une autre direction, mais ce seront des clameurs
aussi violentes, aussi furieuses, aussi assourdissantes, des _à bas_
remplaçant des _vivats_,--une folie contraire, mais une folie égale,
une course aussi effrénée, mais dans le sens précisément
contraire;--hier, on courait à Charybde; aujourd'hui, on court à
Scylla;--toujours on court, et toujours à l'écueil.
L'écrivain, l'homme politique, le philosophe--qui ne partage pas la
folie du moment, n'est jamais l'objet de cette popularité
enthousiaste, de cet engouement--qui seront à peu de temps de là
remplacés par le dénigrement et le mépris, lorsque viendra le moment
de s'enthousiasmer, de s'engouer pour la folie contraire.
L'homme qui marche seul, qui ne s'affilie à aucun parti, à aucune
coterie, à aucune complicité,--non seulement n'a point d'allié, mais
encombre les chemins, ralentit et éclaire la marche, et semble un
témoin importun, peut-être moqueur, peut-être dénonciateur.
C'est au moins un gêneur, c'est peut-être un gendarme.
Un publiciste a dit:
«En politique, l'indépendance, la modération, l'impartialité, c'est la
condamnation à l'isolement.
»En politique, tous les hommes suspects de bonne foi sont tenus en
quarantaine perpétuelle par les coteries.»
Ainsi, voyez ma situation à l'égard du parti soi-disant
républicain:--je professe les principes qu'ils arborent,--j'attaque
les abus qu'ils feignent d'attaquer,--je dis ce qu'ils braillent,--je
demande le progrès qu'ils font semblant d'exiger; mais il s'agit bien
des principes, des abus, des progrès!--il s'agit d'une association,
d'un complot entre les membres d'une coterie--combattant sous un
drapeau de pièces et de morceaux,--la culotte d'arlequin au bout d'un
bâton,--pour arriver au partage du butin.
Lorsque la partie est finie, gagnée par les uns, perdue par les
autres; lorsque les enjeux sont ramassés, les gagnants n'ont plus peur
qu'on dévoile leurs _tours_, leurs _trucs_, comme on dit aujourd'hui;
les perdants ont pris leur parti, songent à la revanche, et ne sont
pas fâchés qu'on leur dise pourquoi et comment ils ont perdu.
Autre point:--Je n'ai ménagé aucune vérité au gouvernement de
Louis-Philippe,--mais lorsqu'il est tombé, j'ai écrit: «Je regrette de
n'avoir pas été l'ami de cette famille, pour avoir à le rester.»
J'ai harcelé sans relâche Napoléon III, tant qu'il a été debout et
puissant;--lorsqu'il a été renversé, j'avais dit tout ce que j'avais à
dire, je me suis tu;--alors les couards ont pensé que c'était le
moment de se montrer; ils ont sorti le museau de leurs caves, et ils
ont crié, braillé, hurlé les invectives, les injures, les
grossièretés,--et un jour, comme moi je me taisais--ils m'ont appelé
bonapartiste.
Pendant le règne de M. Thiers:--j'ai rappelé son passé, j'ai dit
quelles craintes on en pouvait, on en devait concevoir pour l'avenir;
quand il a été à terre, j'ai pensé que la besogne était faite; on ne
m'a pas, que je sache, encore appelé thiériste, mais je ne lis pas
tous les bons petits carrés de papier qui s'impriment; d'ailleurs, en
ce moment, on accable de louanges celui qu'on appelait naguère «le
sinistre vieillard»;--on essaye d'atteler de nouveau avec des
guirlandes de fleurs le cheval de renfort qui a un moment rompu ses
harnais.
Le plus souvent on répète quand il n'y a plus de danger ce que j'ai
écrit au moment du combat,--ce qui fait que je suis toujours seul; or,
comme je ne compte pas changer ni de caractère, ni de manière de voir
et d'agir,--il en sera toujours de même jusqu'à la fin, et il faut s'y
résigner et attendre.
O Bourgeois,--successeur des rois, et roi toi-même, aujourd'hui que ta
destinée est grande et que ton pouvoir est immense, tu as attaqué tous
les abus, tous les privilèges, et tu as eu soin de ne pas trop les
détériorer;--tu les possèdes aujourd'hui, et, grâce à tes précautions
et à tes ménagements, ils sont encore en assez bon état pour exciter
l'envie d'une autre classe qui a pour le moment ramassé ton ancienne
indignation contre ces mêmes abus, en attendant qu'elle puisse à son
tour les conquérir.
O Bourgeois! tu es roi, tu es législateur, tu es militaire, tu es tout
ce que tu as daigné être, et cela, sans études accablantes, sans
soucis rongeurs, cela à mesure que tu te fatigues d'être ferblantier,
ou que tu t'ennuies d'être droguiste, ou que tes facultés, un peu
éteintes, semblent à ton fils ou à ton gendre ne plus suffire à ton
commerce de bonneterie.
Bourgeois, tu règnes et tu gouvernes; Bourgeois, tu as escompté le
royaume du ciel qui t'était promis contre le royaume de la
terre;--Bourgeois, tu es grand, tu es fort, tu es nombreux surtout,
etc.
C'est la Bourgeoisie qui a renversé l'ancienne royauté et l'ancienne
aristocratie,--le peuple n'y a contribué que de quelques coups de
fusil tirés et reçus sans savoir pourquoi.
Et cela devait être ainsi.
La haine la plus vivace est celle qui a pour origine l'envie; l'envie
est une sorte d'amour lâche et honteux,--l'on n'envie, comme l'on
n'aime, que ce qui a un certain degré de possibilité,--le peuple
n'enviait pas le faste et les dignités de l'aristocratie, cela était
trop loin de lui pour que les yeux en fussent blessés ou éblouis.
La Bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois avec un chapeau gris pour
couronne et un parapluie pour sceptre;--puis, les talons rouges de la
finance, les roués du comptoir s'en sont donné à coeur joie, ils se
sont mis à jouer gauchement de leur petit mieux, à parodier les rôles
de ceux qu'ils avaient supplantés,--avouant ainsi qu'ils les avaient
attaqués non par haine pour les renverser, mais par envie pour prendre
leur place.
Ils se sont gorgés de tout, ils ont mis de vieilles armoiries sur
leurs voitures et sur leur papier à lettre, ils ont fait rouler leur
vaisselle d'argent par les escaliers pour la bossuer et lui donner un
air d'argenterie de famille.
Ils se sont emparés de tout, ils sont devenus tout. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . .
Malheureusement pour eux, les bourgeois n'ont pas compris leur
situation.--Ils ressemblent à la chatte métamorphosée en femme de la
fable, qui, en voyant une souris, se jeta à quatre pattes et la
poursuivit sous le lit,--ils ressemblent à ce garçon de café devenu
millionnaire, qui, surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait
s'empêcher de crier: voilà!
Ils s'étaient accoutumés à attaquer la royauté, et aujourd'hui, sans
le faire exprès, ils ne peuvent s'empêcher, un peu par air et beaucoup
par habitude, de se mêler aux attaques dont la nouvelle royauté est
l'objet à son tour.
Ils ne voient pas, les malheureux, que c'est leur royauté à eux, que
c'est eux qu'on attaque, que c'est eux qu'on veut détruire.
Louis-Philippe est un roi bourgeois, et le roi des bourgeois: ils
devraient se relayer autour de lui pour défendre, de tout ce qu'ils
ont de courage et de sang, chacun des poils de sa barbe.
Car, s'ils le laissent renverser, que dis-je? s'ils aident à le
renverser, ils sont perdus à jamais, ils expriment leur usurpation et
l'orgie à laquelle ils se livrent avec tant de confiance,--leur
puissance deviendra un rêve pour eux-mêmes, et leurs enfants
refuseront d'y croire.
La royauté se meurt,--la bourgeoisie se tue.
Eh bien, ce que je viens de dire à la bourgeoisie et à propos de la
bourgeoisie, c'est en 1841 (octobre), et en 1846 (juillet), que je
l'écrivais dans les _Guêpes_ de ce temps-là, où il est facile de le
retrouver. Si je reproduis ce fragment, c'est pour prouver à mes
lecteurs que j'ai la vue bonne, que je prévoyais ce qui allait
arriver, même les «nouvelles couches sociales»,--et par conséquent
leur donner confiance en ce que je leur dis aujourd'hui.
Car, aujourd'hui, j'ai la conviction que je ne me trompe pas
davantage,--je sais, je vois,--les nouvelles _Guêpes_ ont dit et
disent des vérités bien importantes, bien salutaires sur presque tous
les points,--et je crains qu'il ne m'arrive encore--après moi sans
doute, cette fois, ce qui m'est arrivé toute ma vie.
Et cependant, quand l'Assemblée était encore à Bordeaux, les _Guêpes_
n'ont-elles pas annoncé la Commune, n'ont-elles pas lu dans le passé
de M. Thiers le rôle qu'il joue aujourd'hui?
Mais voir d'un peu loin, avoir raison trop tôt, ça ne sert pas
beaucoup aux autres, et ça inflige à celui qui a cette infirmité le
supplice que subit l'homme qui va du Palais-Royal à la Bourse, en
descendant la rue Vivienne, à l'heure où la foule la remonte, de la
Bourse au Palais-Royal, pour aller dîner; ses côtes sont vouées aux
coudes de ses concitoyens.
_La loi électorale d'abord._--C'est le pilotis indispensable pour
bâtir dans le marécage où nous barbottons en attendant que nous nous y
noyions.
Mais arrêtons-nous un moment encore sur le rapport de M. de Ventavon,
et sur la nécessité de mettre un terme à _la guerre civile_ où vit la
France depuis trois ans,--guerre, non point encore les armes à la
main,--mais où chacun aiguise ou charge les armes.
Il est inutile de faire des enquêtes sur les complots des
bonapartistes,--pourquoi cette enquête? Tout le monde sait bien que
les bonapartistes conspirent, mais les légitimistes aussi conspirent,
mais les pseudo-républicains aussi conspirent,--qui est-ce qui ne
conspire pas? Tout le monde conspire,--et à peu près de la même
manière.
Chaque parti voudrait que le Maréchal empêchât les autres de
conspirer.
Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui va au sermon,--on
prêchait précisément contre l'usure;--notre homme est très touché,
passe plusieurs fois sa manche sur ses yeux, et, le sermon fini, va
féliciter le prédicateur:--«Ah! mon père, que vous avez bien
parlé,--quelle joie! quelle éloquence! combien je vous remercie pour
ma part!
--Mais, répondit le prédicateur,--voyez comme on est méchant ici et
comme il faut se défier des langues! ne m'avait-on pas assuré que vous
étiez le plus formidable entre les quatre usuriers qui ruinent cette
ville?
--On ne vous a pas trompé, mon père.
--Mais, alors, aurais-je été assez heureux pour vous dégoûter de...
ce... métier?
--Pas le moins du monde, mon père, mais j'espère que vous aurez
dégoûté mes trois concurrents.»
Est-il donc vrai que ce peuple, autrefois si spirituel, soit devenu
assez bête pour qu'il y ait un danger sérieux pour lui dans ces
exhibitions de portraits,--dans cette lutte de photographies à
laquelle se livrent les légitimistes et les bonapartistes.
Virgile peint les abeilles voltigeant autour des lis et remplissant
l'espace de murmures menaçants.
Mais il nous dit que cela se passe sur les rives du Léthé, où les uns
et les autres vont boire les longs oublis[4].
[4] .... Apes....
Candida circum,
Lilia funduntur,
Strepit omnis murmura campus.
..... Lethoei ad fluminis undas,
Securus latices et longa oblivia potant.
Les pseudo-républicains ne distribuent pas de portraits,--ils n'en ont
pas besoin,--d'abord, ils ne sont pas jolis, jolis! et d'ailleurs, si
la France est privée pour le moment de voir MM. Pyat, Vermesch, etc.,
tous les jours à la gare Saint-Lazare, on peut contempler MM. Naquet,
Gambette, etc., etc.
Je ne me rappelle pas, si j'ai cité déjà un exemple curieux de cette
bizarrerie que j'ai trouvée dans l'histoire:--Maximin associa son fils
à l'empire et n'en donna pour raison que la beauté du jeune homme.
«J'ai nommé mon fils empereur, écrivit-il au Sénat, pour que le peuple
romain et le Sénat puissent dire qu'ils n'ont jamais eu un plus bel
empereur[5].»
[5] Nunquam pulchriorem imperatorem habuisse.
J. CAPITOLINUS.
L'_annonce_ et la _réclame_ appliquées au suffrage universel doivent
faire rire... les autres peuples.--«Prenez n'importe quoi ou même rien
du tout, disait le _Bourgeois de Paris_, annoncez-le énormément, et
vous en vendrez tant que vous voudrez.»
Je m'étonne qu'on n'ait pas encore promis des primes, «une montre à
remontoir», par exemple,--aux électeurs qui voteront pour l'un ou pour
l'autre des prétendants.
Villemain se plaignait un jour de la haine des partis: «Qu'ils
m'attaquent, disait-il, j'ai été, je suis aux affaires;--mais que leur
ont fait mes deux pauvres petites filles pour qu'on répande le bruit
qu'elles me ressemblent?»
M. de Chambord prétend avoir «étudié l'histoire»; nous savons
l'histoire qu'on leur enseigne.
Il est toute une bibliothèque, où chaque volume porte en lettres d'or,
sur la couverture, ces mots significatifs:
_Expurgé, à l'usage du Dauphin._
Expurgatum, ad usum Delphini.
Il devrait savoir que Louis XIII est l'inventeur du tricolore:
Incarnat, bleu et blanc.
Qu'il s'était emparé des trois couleurs et y tenait beaucoup.
En effet, dans une ordonnance du 25 septembre 1629, on lit:
«Fait très expresses défenses à toutes personnes, de quelques qualités
qu'elles soient, de faire porter dorénavant à leurs pages et laquais
des habits d'_incarnat_, _bleu_ et _blanc_, dont sont vêtus les pages,
valets à pied et autres officiers du Roy, et à tous tailleurs
d'habits, fripiers, etc., de faire ou vendre des habits de ces
couleurs, sous peine d'être _déclarés infâmes_, de subir la
confiscation et une punition corporelle.»
Fort de ce précédent, M. de Chambord ne se fût peut-être pas exposé à
«remporter son drapeau blanc».
Un mot de Jules Janin:
On lui envoie un jour une feuille qu'il ne recevait pas d'ordinaire.
--Tiens! pourquoi t'envoie-t-on ce journal? lui demande Th. Burette.
--C'est probablement qu'on m'y «_abîme_».
Il déchire la bande, et lit.
--Eh bien, dit Burette, que disent-ils?
--Peuh! que je n'ai pas d'esprit... des bêtises!
_M. le comte de Chambord_,--voulant absolument faire quelque chose de
son drapeau blanc, vient d'en faire:
LE LINCEUL DE LA LÉGITIMITÉ et de la royauté du droit divin.
Le 7 septembre 1870,--on était en pleine guerre,--les citoyens membres
de la commission départementale provisoire du département de
l'Isère,--séant à Grenoble,--n'ont rien de plus pressé que de briser
les entraves que la tyrannie avait imposées aux citoyens marchands de
vins et cabaretiers et à leur honorable clientèle «buveurs très
précieux», orateurs de balcon, hommes politiques de taverne, et
«travailleurs» altérés.--Tous les gouvernements qui voulaient vivre et
pensaient qu'il fallait montrer au moins un semblant de moralité,
avaient placé les cafés, cabarets, tavernes, etc., sous une
surveillance spéciale; ces temps-là sont passés,--il n'y a pas assez,
il ne saurait y avoir trop de ces endroits où l'on vend le vin
frelaté, l'ivresse, la haine, la folie, l'abrutissement, au litre et à
la bouteille.
Voici le morceau:
«Par dérogation au régime de la liberté industrielle,
l'ouverture et l'exploitation des débits de boissons ont été
subordonnées à une autorisation préfectorale par un décret du 29
décembre 1851.
»Ce décret doit aujourd'hui être considéré comme non avenu.
»En conséquence, l'établissement de tout café, cabaret ou autre
débit de boissons est placé, dans l'étendue du département de
l'Isère, sous le régime du droit commun.
»Grenoble, le 7 septembre 1870.
»La commission départementale provisoire:
»JULHIET, RECOURA, BOVIER-LAPIERRE, E. DUPOUX, A. BRUN.»
L'introduction d'abord, l'invasion ensuite des avocats dans les
assemblées publiques a corrompu et avili le langage parlementaire.
Je voudrais affirmer et expliquer ce fait incontestable, selon moi,
sans commettre d'injustice envers de grands et réels talents, et sans
blesser les quelques amis que j'ai dans cette profession.
Ce n'est pas une attaque que je veux faire, c'est une observation.
Les avocats aiment à s'intituler les «défenseurs de la veuve et de
l'orphelin»,--j'ai fait remarquer déjà que la veuve et l'orphelin
n'auraient pas besoin d'un avocat qui les défendît, s'il ne se
trouvait pas en face un avocat qui les attaquât.
La profession d'avocat amène nécessairement ceci que celui qui
l'exerce doit combattre souvent pour une cause qui ne l'intéresse en
rien, pour une cause qui n'est peut-être pas la bonne, de telle sorte
que s'il eût eu à choisir, il se fût chargé plus volontiers de la
cause adverse. Il s'ensuit naturellement que les colères sont feintes
et les emportements simulés.
Que c'est une escrime où l'on s'agite beaucoup, où l'on frappe
bruyamment la terre avec des sandales retentissantes, où l'on voit
briller et s'entrechoquer avec un bruit strident des lames de
fer,--mais où les fleurets innocents sont «boutonnés», les poitrines
préservées par un plastron et le visage garanti par un masque.
Il serait du plus mauvais goût de se fâcher d'un coup de bouton de
plus ou de moins reçu dans l'assaut;--on prendra sa revanche un
autre jour, et l'on voit souvent deux avocats en sueur, après
s'être escrimés avec ardeur l'un contre l'autre, après avoir
échangé les démentis, les imputations, les accusations les plus
flétrissantes,--traverser, en se tenant par le bras, la salle des
Pas-Perdus et s'en aller déjeuner ensemble à un certain café dont j'ai
oublié le nom,--le café d'Aguesseau, je crois,--sur la place du Palais
de Justice.
Cette indifférence sur les horions échangés, cette immunité convenue,
les avocats représentants les transportent dans les assemblées, et ne
remarquent pas toujours assez qu'ils ont souvent pour adversaires dans
la discussion des hommes qui n'ont pas les mêmes habitudes, et peuvent
se sentir et se déclarer offensés de certaines intempérances, de
certains _lapsus_ de langue qui n'ont rien de choquant entre avocats.
Ajoutez que ce ne sont pas le plus souvent les premiers, les plus
diserts d'entre les avocats qui abandonnent le Palais pour la Chambre,
les maîtres de la parole, les véritables orateurs,--que ce sont le
plus souvent ceux qui n'ont pas su se faire une place dans leur
profession; des avocats de cour d'assises, quelque chose comme les
acteurs de mélodrames, habitués à tenir beaucoup plus de compte de
l'action souvent immodérée, de l'emphase, de la boursouflure, des
grands gestes, des éclats de voix, des coups de poing sur la barre,
etc., que des artifices et des délicatesses du langage, de la science,
de la discussion, de la force des arguments, etc.
Certes, s'il n'y avait dans une assemblée qu'un, deux, trois, dix
avocats, ils prendraient graduellement le diapason de cette Assemblée,
et perdraient l'accent du terroir, comme la plupart des gens du nord
et du midi perdent plus ou moins leur accent à Paris, s'ils ont soin
de n'y pas vivre entre eux.
Mais comme ils sont beaucoup plus, beaucoup trop nombreux, comme ils
parlent plus souvent et plus longtemps que les autres, au lieu de
prendre le diapason, ils l'imposent; au lieu de perdre leur accent,
ils le donnent aux autres, et on en arrive à cet oubli des
convenances, à ces échanges d'injures quelquefois grossières, auxquels
il nous est donné d'assister, et qui tiennent plus de «l'engueulement»
que de l'éloquence, et conduisent naturellement au pugilat. Ajoutez
encore que, par suite de l'habitude du Palais, les avocats, accoutumés
à ne pas s'offenser de certaines intempérances, sont tout étonnés
quand d'autres s'en offensent, et ne se croient pas obligés de donner
des réparations qu'ils ne demanderaient pas.
Or, la corruption et l'avilissement du langage sont les causes ou les
effets, mais à coup sûr les signes du relâchement et de l'abaissement
des esprits. Les Grecs disaient: «On parle comme on vit.»
Et Sénèque:
«Partout où vous verrez que l'on tiendra et que l'on aimera un langage
corrompu, ne doutez pas que les moeurs n'y soient dépravées.»
_Ubicunque videris orationem corruptam placere, ibi mores quoque a
recto descivisse non erit dubium._
Une autre cause contribue à faire perdre au langage français cette
urbanité, cette finesse dans la plaisanterie et l'ironie--qui,
lorsqu'elles blessaient, faisaient du moins des blessures honnêtes et
propres; on se piquait, on se perçait avec de belles épées de pur
acier, aujourd'hui on se sert d'instruments que la justice appelle
«_contondants_», de bâtons, de marteaux, de pierres qui meurtrissent
et font «des bleus» comme le coup de poing reçu l'autre jour par Me
Gambetta, ou de mauvais couteaux rouillés, ébréchés, etc.