Sans ses intrigues, en 1848, une république modérée, sous la

présidence de Cavaignac, qui avait fait ses preuves et donné de

terribles gages, aurait alors été instituée, et nous aurions évité

l'Empire et la Commune. Son but aujourd'hui est de rendre la fausse

république de MM. Pyat, Naquet, Grousset, Gambetta, Ferrand, Gaillard

père, etc., tellement imminente, qu'on ait recours à lui pour la

couper en deux, c'est-à-dire pour former d'une partie du centre droit,

du centre gauche et des moins compromis de la gauche, un parti, une

majorité, qui puisse lutter contre l'extrême gauche;--il n'est

nullement certain, le cas échéant, qu'il y réussisse, parce que le

parti de MM. Cluseret, Lacour, Gambetta, Pyat se sert de lui, comme il

se sert d'eux.

M. Pelletan l'a dit: il n'est pour eux qu'un cheval de renfort.

La politique, le jeu de M. Thiers, c'est le jeu de ce chirurgien qui

poignardait le soir dans son quartier des passants, qu'on lui

apportait ensuite naturellement à panser chez lui où il s'était hâté

de rentrer.

C'est ce que faisaient certains «sauveteurs» qui jetaient des gens à

l'eau, puis les en tiraient et réclamaient la récompense.

M. Thiers désigne aux gamins les maisons dont il faut casser les

vitres, il leur indique les tas où on peut prendre des pierres, puis

ensuite, il passe devant ces mêmes maisons en criant:

«_V'là_ l'vitrrier.»

Mais c'est odieux, disait-on à un homme,--vous avez des querelles avec

vos amis,--des procès avec vos parents!--Et avec qui voulez-vous que

j'aie des querelles et des procès, répondit-il;--les autres..., je ne

les connais pas, ou je n'ai pas d'intérêts à démêler avec eux.

Voici le prince Napoléon Jérôme,--qui est venu apporter au parti

bonapartiste une nouvelle cause de division.--Ce parti, de l'aveu d'un

de ses membres les plus ardents, compte aujourd'hui trois

sous-partis,--les rouhéristes, les jérômistes et les «épileptiques».

Il paraît que la guerre que le fils de Jérôme veut faire à son

petit-cousin, ne sera pas difficile, ni bégueule sur le choix des

armes et des moyens,--plusieurs journaux ont publié à ce sujet une

pièce assez curieuse.

Un des procédés de propagande adoptés concurremment par les

légitimistes et les bonapartistes,--a été l'émission de nombreuses

photographies;--c'est sur les beautés de leurs candidats, sur le

charme de leurs visages qu'ils semblent compter pour leur concilier

les coeurs,

Yeux, col, sein, port, teint, taille, en eux tout est charmant,

--cela se comprendrait mieux si le suffrage, dit universel, n'excluait

pas la moitié de la nation, c'est-à-dire les femmes, du droit de

voter,--et, à vrai dire, je n'ai jamais pu trouver de raison

suffisante de cette exclusion.

Le comte de Chambord, Henri V, disent les légitimistes, a un front, a

des yeux, a une physionomie, a surtout une voix,--ah! quelle voix!

Le prince impérial, disent les bonapartistes, a la beauté de sa mère,

et comme elle «le cou un peu long, portant gracieusement la tête en

avant»;--malgré sa jeunesse, on voit déjà qu'il aura la poitrine

large, etc.

Ah! il s'agit de portraits,--s'est dit le fils de Jérôme,--eh bien, je

suis moi-même un portrait,--je suis le portrait vivant de l'empereur

Napoléon Ier; les autres, ni le père, ni le fils, ne lui ressemblent

en rien, et il y a pour cela une raison bien naturelle, c'est qu'ils

ne sont pas de la famille.

Et là-dessus on montre en petit comité et l'on menace de publier--le

_fac simile_ d'un testament de Napoléon Ier qui contiendrait ceci:

«Napoléon Ier prévoyait l'extinction de sa descendance directe. Dans

le cas du décès du roi de Rome, il recommandait à ses héritiers

«d'écarter du trône la branche du roi Louis de Hollande», sous ce

prétexte que le roi Louis avait été l'un des premiers à l'abandonner

dans la mauvaise fortune, et peut-être aussi parce que la légèreté

bien connue de la reine Hortense n'était guère de nature à garantir

l'intégrité de sa race.»

C'est vif.

Ceux qui vivaient et étaient un peu «répandus» vers 1836,--à l'époque

de la première tentative de Louis Bonaparte,--et qui avaient vu la

révolution de Juillet se faire au cri bizarrement incohérent de «vive

Napoléon et la liberté», s'étonnaient qu'une revendication de la

succession du trône impérial, revendication qui ne pouvait s'appuyer

que sur la «légende napoléonienne» vulgarisée, embellie, ornée,

enjolivée par presque tous les écrivains du temps, comme arme de

guerre contre «la Restauration», Victor Hugo, Bérenger, M. Thiers,

etc., et des journalistes comme Armand Carrel, et à peu près tous

libéraux--fût faite par un neveu de l'empereur,--et par ce neveu-là,

lorsqu'il y avait à Paris deux fils de Napoléon parfaitement

connus,--l'un, dans le monde, et y jouissant d'une légitime

considération, le comte Walewski,--et l'autre un peu en dehors du

monde, un certain comte Léon, qui, dans un procès intenté à sa mère,

femme d'un diplomate allemand, et gagné contre elle, avait fait

judiciairement constater son impériale extraction pour revendiquer une

somme d'argent que lui avait laissée son père.--Celui-ci présentait

une particularité singulière,--c'était une ressemblance des plus

frappantes avec Napoléon Ier.

Il était lié avec Nestor Roqueplan, alors rédacteur en chef du

_Figaro_.--Je me souviens qu'un matin, arrivant à la cité Bergère, je

le trouvai faisant des armes avec Nestor,--je pris le fleuret à mon

tour, nous déjeunâmes ensuite, et passâmes plusieurs heures

ensemble.--Nestor s'apercevait de l'attention que je portais au visage

du jeune homme, et me dit: «Je vois ton étonnement.»

«Je vais d'abord l'accroître, et je te l'expliquerai ensuite.»

En effet, nous vîmes bientôt entrer Étienne, un coiffeur de la rue

Vivienne, auquel le _Figaro_ d'alors avait fait une célébrité.

«Vous allez, lui dit Nestor, couper les cheveux à monsieur, en vous

conformant au modèle que voici:»

Et il jeta sur sa toilette une pièce de cinq francs à l'effigie de

Napoléon Ier.

L'artiste se mit à la besogne, avec toute l'application possible,--et,

l'opération terminée, la ressemblance était si frappante, qu'Étienne,

enthousiasmé, s'écria: «vive l'empereur!»

Le comte Léon a depuis borné son ambition à devenir, après des luttes

longues et opiniâtres, colonel ou lieutenant-colonel de la garde

nationale de Saint-Denis.

Faute des fils de Napoléon,--tous deux alors bien connus à Paris,--il

semblait que si la légende devait adopter un des neveux de

«l'empereur», c'était celui qui, sans avoir avec lui une ressemblance

aussi frappante que celle du comte Léon, possédait cependant cette

ressemblance à un degré très remarqué? C'était Napoléon, fils de

Jérôme,--il est vrai que le prince avait pris de l'embonpoint encore

très jeune,--et la première fois que je le vis, c'était à

Saint-Germain, à _Monte-Cristo_,--chez Alexandre Dumas;--Dumas, en me

reconduisant, me dit: «Hein! quelle ressemblance!»

--Oui, lui répondis-je, il ressemble à Napoléon, mais à Napoléon au

retour de l'île d'Elbe.

En effet, Napoléon à l'époque qui précéda les «Cent jours»,--avait

singulièrement engraissé, ses traits s'étaient «empâtés» et étaient

devenus assez différents des traits de l'empereur... de 1804 à 1812,

et tout à fait différents de ceux de Bonaparte premier consul.

Ce n'est pas la première fois qu'il court ou que l'on fait courir des

bruits peu favorables à la légitimité de la naissance de

Louis-Napoléon, légalement fils de Louis, roi de Hollande et

d'Hortense Beauharnais.

Il faut dire que des bruits de ce genre,--des bruits au moins de

supposition d'enfant, n'ont jamais manqué à aucune naissance

d'héritier d'un trône,--né... à propos.

On ne les a pas ménagés à l'occasion du duc de Reichstadt, fils de

Napoléon Ier et de Marie-Louise.

On ne s'en est pas privé à propos de la naissance posthume du fils de

Caroline de Naples et du duc de Berry, assassiné à l'Opéra par

Louvel;--le duc de Bordeaux, depuis comte de Chambord,--on comprend

quel appui est venu plus tard donner à la malveillance, et très

probablement à la calomnie--l'aventure de sa mère en Vendée et au

château de Blaye.

Ces rumeurs, naturellement inventées ou fomentées par les ennemis

politiques, sont tellement connues, tellement prévues même, qu'il en

est sorti l'usage peu décent de faire accoucher les reines presque en

public.

On ne doit donc pas attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces

«potins politiques». Je n'aurais pas le premier «levé ce lièvre» dont

je connaissais cependant «le gîte» et je n'en parle qu'après dix

journaux; mais il peut être d'un certain intérêt de voir ce qui a pu

donner lieu aux bruits qui ont couru ou que l'on a fait courir sur la

naissance de Napoléon III,--bruits auxquels Jérôme, le frère de

Napoléon et son fils, ne se privaient pas de faire des allusions très

détaillées, lorsqu'ils étaient mécontents du neveu et du cousin auquel

cependant ils devaient leur fortune.

Je vais à ce sujet feuilleter des mémoires qui ont été publiés peu de

temps après les événements «sur la cour de Louis Napoléon, roi de

Hollande».

Outre l'origine des bruits que l'on prête au prince Jérôme l'intention

d'exploiter, j'y «cueillerai» quelques détails curieux sur les

relations de Napoléon Ier avec ses frères.

L'auteur de ces mémoires, publiés par Ladvocat, dit de lui-même:

«L'auteur, par ses fonctions et ses relations sociales, placé sur le

théâtre des événements, a vu se dérouler sous ses yeux les scènes

qu'il raconte,--il a assisté à la représentation,--il a connu et

fréquenté les acteurs qui y figuraient».

C'est en 1802 que Napoléon maria son frère Louis à Hortense-Fanny de

Beauharnais, fille de Joséphine,--et «il n'avait, disent les

contemporains, consulté ni le coeur, ni le goût de l'un ni

de l'autre des deux époux.»--Des bruits même, probablement des

calomnies,--avaient couru sur l'affection que Napoléon portait à sa

belle-fille;--ce mariage peut être cité entre ceux qui n'ont pas eu

même leur «lune de miel».

En 1806,--une députation de la république Batave,--composée du

«vice-amiral _Verhuell_[3], etc.,» vint offrir la couronne de Hollande

au prince Louis,--qui ne s'appelait plus déjà Louis Bonaparte, mais

Louis Napoléon, le nom de baptême du brillant général, du premier

consul, de l'empereur, étant devenu le nom de famille de tous les

Bonaparte.--Cette ambassade était plus que probablement l'exécution

d'une convention faite déjà par la diplomatie.

[3] Le vice-amiral Verhuell avait été au service de

France.--C'était un homme distingué, il passa de lieutenant de

vaisseau vice-amiral, il fut d'abord ministre de la marine du roi

Louis, maréchal du royaume, comte de Sevenaar, Grand-Croix de

l'ordre de l'Union, etc., puis, ambassadeur à la cour de France.

A cette faveur succéda une disgrâce complète, il prit alors du

service en France, où il fut _très bien_ traité et retrouva la

faveur qu'il avait perdue en Hollande.

Louis partit avec sa femme pour la Hollande.

Les couronnes royales n'ont pas le privilège que les anciens

attribuaient aux couronnes de lierre, elles ne préservent pas de

l'ivresse,--au contraire.

Louis prit sa royauté au sérieux,--il ne comprit pas que les

«couronnes» données par Napoléon à ses frères,--étaient des

euphémismes brillants, et que ces rois nommés par lui n'étaient ni

plus ni moins que des préfets recevant les ordres des Tuileries.--Le

rôle assigné particulièrement à Louis avait un côté assez odieux;

l'intention arrêtée déjà de Napoléon était d'incorporer, d'annexer la

Hollande à la France, et le «roi» Louis devait opérer la transition.

Appelé à Paris, il s'avisa de dire à son frère:

«_La Hollande est lasse d'être le jouet de la France_» et, de retour

dans «ses États», les trouvant déjà envahis par une armée française,

commandée par le duc de Reggio,--il rassembla au pavillon royal de

Harlem _ses_ ministres et _ses_ généraux;--il croyait avoir des

généraux et des ministres,--et proposa une défense désespérée en

commençant par percer les digues et inonder Amsterdam plutôt que de la

livrer aux Français, etc.--Cet avis fut repoussé par le conseil.--Le

duc de Reggio entra dans la capitale avec l'armée française, et Louis

s'en alla à Toeplitz;--son frère, par un décret du 10 juillet 1810,

_réunit_ la Hollande à la France, et Amsterdam reçut le titre de

«troisième bonne ville de l'empire français»; Paris et Lyon étant les

deux premières.

Revenons sur nos pas pour voir ce qui a pu donner lieu au bruit que,

dit-on, et il faut n'accepter cet _on dit_ qu'avec réserve, le fils de

Jérôme a l'intention d'exploiter.

Dès avant la nomination de Louis au trône de Hollande, en

1806, Hortense et lui vivaient séparés et en très mauvaise

intelligence;--cependant elle consentit à venir en Hollande être

reine, et elle arriva avec lui dans ses États le 18 juin 1806.

Mais elle ne tarda pas à s'y ennuyer.

Voici comment s'explique à ce sujet l'auteur des mémoires que j'ai

sous les yeux: «La reine exerçait un grand charme autour d'elle, mais

il existait entre elle et le roi une désunion fâcheuse, et dont

l'évidence affligeait leur cour,--ceux qui étaient dans le secret des

antécédents, assuraient que cet éloignement de Louis pour sa femme

existait même avant l'époque de leur mariage décidé entre Napoléon et

Joséphine, sans que Louis ni Hortense eussent été consultés».

A la suite d'un voyage qu'ils firent ensemble à certaines eaux des

Pyrénées au mois d'avril 1807, et comme ils passaient par Paris pour

retourner en Hollande, la reine resta à Paris.--Donnons encore la

parole à l'auteur des mémoires: «Louis fit venir une troupe de

comédiens français et donna des bals, mais l'absence de la reine

frappait ces assemblées, consacrées au plaisir, d'une langueur, d'une

monotonie très apparentes; on se rappelait combien à La Haye sa

spirituelle vivacité savait animer les cercles où elle brillait avec

tant de charme».

Et, un peu plus loin:

«Louis, en allant souvent au spectacle, s'était, dit-on, doucement

habitué à encourager le talent très distingué d'une jeune émule de la

célèbre Mars.»

Or, la reine ne revint en Hollande qu'en 1809, elle s'y ennuya encore;

«la désunion évidente du roi et de la reine attristait leur cour; elle

alla passer quelques jours au château de _Loo_, et de là, sans que son

époux connût ses intentions, elle s'échappa de la Hollande, où le roi,

_malgré son éloignement pour elle, voulait la retenir_.»

Quelque temps auparavant Louis avait fait un voyage à Paris; mais, dit

l'auteur des mémoires, «il descendit chez _madame mère_; il aurait pu

occuper son hôtel, mais la reine l'habitait, et c'était pour le roi

une puissante raison de s'en éloigner».

Dans un autre passage il parle de «la santé chancelante du roi de

Hollande».

«Depuis longtemps des douleurs rhumatismales lui avaient paralysé la

main droite, et il boitait des suites d'une chute de cheval»; et

ailleurs: «Le roi était habituellement d'une mauvaise santé, et cette

disposition, qui augmentait sans cesse, donnait à son caractère

quelque chose de triste et de morose, il éprouvait un malaise presque

continuel, etc.»

Louis-Napoléon, Napoléon III, est né à Paris, aux Tuileries, le 20

avril 1808;--or, on rappelait que la reine avait quitté son mari en

1807, après un voyage aux Pyrénées, entrepris au mois de mai

1807,--voyage après lequel les époux ne se revirent qu'en 1809;--la

malveillance prétendait qu'ils étaient très probablement séparés

au mois d'août 1807, époque de la conception probable de

Louis-Napoléon,--parce que, disaient les ennemis, le roi ne pouvait

rester plus longtemps hors de ses États, et qu'on ne peut admettre que

cette absence de la Hollande se fût prolongée plus de trois

mois,--mais ce que la malveillance prétendait, elle ne le prouvait

pas; cette absence peut avoir été assez longue, car elle le fut trop

pour son peuple,--«ce fut pendant cette absence qu'eut lieu le traité

de Tilsitt, où il s'agissait de puissants intérêts pour la Hollande».

Donc la malveillance a beau rapprocher et la mauvaise santé du roi, et

son éloignement pour la reine, et leur séparation en 1807, et d'autres

circonstances dont il ne me convient pas de parler,--elle ne peut en

tirer que des probabilités,--mais point de certitude;--si l'on se

rappelle surtout, en l'appliquant aux tendresses conjugales, ce que

les musulmans disent à propos de l'adultère. «On peut supposer une

femme coupable dès l'instant qu'elle est restée enfermée seule avec un

homme le temps de faire cuire un oeuf à la coque.»

La séparation du roi et de la reine de Hollande, en 1807, a pu donner

lieu à des commentaires, mais ne fournit nullement les conditions

d'une preuve,--ce qui s'est passé en Hollande pendant le séjour de

Louis et d'Hortense aux Pyrénées, portant au contraire à croire qu'il

a pu se prolonger jusqu'au mois d'août, malgré les puissantes raisons

qui, d'autre part, devaient le rendre plus court.

Mais ce qui est tout à fait prouvé, c'est l'irritation qu'avait

conservée Napoléon contre son frère Louis, et qui ne le montre pas

disposé à appeler sa descendance à sa succession.

Il suffit de lire quelques passages de ses lettres à ce frère presque

rebelle.

Avant de citer ces passages, j'en extrairai trois phrases

intéressantes:

«Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pensé.»

(27 mars 1808.)

«Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs depuis Clovis jusqu'au

concile du salut public, je me tiens solidaire de tout.» (20 décembre

1808.)

«Comment la connaissance de mon caractère, qui est de marcher droit à

mon but sans qu'aucune considération puisse m'arrêter, ne vous

a-t-elle pas éclairé?» (20 mai 1810.)

17 août 1808.--«Il est inutile de me faire des étalages de principes.»

20 décembre 1808.--«Monsieur mon frère, je réponds à la lettre de

Votre Majesté:

»Votre Majesté en montant sur le trône de Hollande a oublié qu'elle

était française.

»Votre majesté a imploré ma générosité, fait appel à mes sentiments de

frère, et a promis de changer de conduite.--... Votre Majesté est

revenue à son système, il est vrai qu'alors j'étais à Vienne, et

j'avais une pesante guerre sur les bras.»

»Vos maréchaux sont une caricature.»

20 mai 1810.--«Vous brisez vous-même votre sceptre.

»En vous mettant sur le trône de Hollande, j'avais cru y placer un

citoyen français; vous avez suivi une route diamétralement opposée, je

me suis vu forcé de vous interdire la France, et de m'emparer d'une

partie de votre pays.

»Vous vous montrez mauvais Français.

»Le sort en est jeté, vous êtes incorrigible.

»Vous ne voulez pas régner longtemps.

»Soyez bon Français de coeur, ou votre peuple vous chassera, et vous

sortirez de la Hollande l'objet de la risée des Hollandais;--c'est

avec de la raison et de la politique que l'on gouverne les États, et

non avec une lymphe âcre et viciée.»

23 mai 1810.--«Par vos folies vous ruinez la Hollande, je ne veux pas

que vous envoyiez de ministre en Autriche.

»Ne m'écrivez plus de vos phrases ordinaires, voilà trois ans que vous

me les répétez, et chaque instant en prouve la fausseté.

»C'est la dernière lettre de ma vie que je vous écris.»

Ce ne sont pas certes là des dispositions fraternelles, ni

amicales,--et elles ne durent pas s'améliorer lorsque Louis, s'évadant

du trône, se réfugia en Bohême, refusa d'obéir à l'ordre qui lui fut

transmis le 12 octobre 1810.

«L'empereur entend que le prince Louis soit rentré en France le 1er

décembre prochain, sous peine d'être considéré comme désobéissant au

chef de sa famille et traité comme tel», etc.

Ni lorsqu'il publia une protestation contre «l'usurpation» de son

frère à l'égard de la Hollande, etc.

«En mon nom, au nom de la nation hollandaise, je déclare la prétendue

réunion de la Hollande à la France, mentionnée dans le décret de

l'empereur mon frère, en date du 9 juillet passé, comme nulle et de

nul effet, illégale, injuste, arbitraire aux yeux de Dieu et des

hommes, dont elle blesse tous les droits; se réservant, la nation et

le roi, de faire valoir leurs justes droits quand les circonstances le

permettront.

«Donné à Toeplitz, en Bohême. Le présent acte écrit et signé de ma

main, et scellé du sceau de l'État, ce 1er août 1810.

«Signé: LOUIS-NAPOLÉON.»

Voici, du reste, ce que Napoléon disait de son frère Louis, à

Sainte-Hélène:

«Louis a de l'esprit, n'est point méchant; mais avec ces qualités, un

homme peut faire bien des sottises, et causer bien du mal.

»L'esprit de Louis est naturellement porté à la bizarrerie.

»Courant après une réputation de sensibilité et de bienfaisance,

incapable par lui-même de grandes vues, susceptible tout au plus de

détails locaux, Louis ne s'est montré qu'un _roi-préfet_.»

Il faut voir comme son frère le traitait quand il essayait d'être

autre chose. Les quelques phrases citées ci-dessus n'en peuvent donner

qu'une faible idée.

«Louis n'avait pu être bien avec sa femme que très peu de mois.

Beaucoup d'exigence de sa part, beaucoup de légèreté de la part

d'Hortense: voilà les torts réciproques.

»Toutefois, ils s'aimaient en s'épousant, ils s'étaient voulus l'un et

l'autre.»

Là Napoléon dément un des bruits signalés plus haut.

«Ce mariage, au reste, était le résultat des intrigues de Joséphine

qui y trouvait son compte.»

«A mon retour de l'île d'Elbe, Louis m'écrivit une longue lettre pour

revenir auprès de moi. Croirait-on qu'une de ses conditions était

qu'il aurait la liberté de divorcer avec Hortense? Je maltraitai fort

le négociateur, pour avoir osé se charger d'une telle absurdité.

»Peut-être trouverait-on une atténuation aux travers d'esprit de

Louis, dans le cruel état de sa santé, l'âge où elle s'est dérangée,

les circonstances atroces qui l'ont causée, et qui doivent avoir

singulièrement influé sur son moral.»

Il faudrait certes que les sentiments et les opinions de Napoléon se

fussent singulièrement modifiés dans le peu de temps qui s'écoula

jusqu'à la mort, pour qu'il pût faire entrer dans ses prévisions et

ses désirs d'avoir pour successeur un fils de Louis et d'Hortense.

Mais, si en groupant les circonstances que je viens de rapporter, il

était facile à la malveillance d'en tirer les conséquences dont il est

question dans le prétendu testament dont on parle,--néanmoins, faute

de preuves évidentes, il faut toujours en revenir à la loi,--_is pater

est quem nuptiæ demonstrant_ et à «l'oeuf à la coque.»

Je ne veux pas croire à ce projet que l'on prête au prince fils de

Jérôme,--et eût-il pensé un moment à «tirer ce pétard», le bon sens,

on dit qu'il en a, le ferait hésiter en pensant qu'on lui objecterait,

qu'il n'a jamais, du moins publiquement, émis de doutes sur la

légitimité de son cousin, tant que ce cousin a été empereur des

Français, et lui a donné des titres, des grades et, dit-on, beaucoup

d'argent.

Du reste, abandonnant le point qui conteste la paternité de Louis, si

on veut appuyer le bruit en question sur les dispositions de Napoléon

à l'égard de Louis et d'Hortense, on pourrait répondre par le portrait

que fit à Sainte-Hélène le même Napoléon de son plus jeune frère

Jérôme, le père du prince Napoléon:

«Jérôme était un prodigue dont les débordements avaient été criants;

il les avait poussés jusqu'au hideux du libertinage. Son excuse,

peut-être, pouvait se trouver dans son âge et dans ce dont il s'était

entouré.»

Cependant, il faut tout dire,--les dernières impressions de Napoléon

étaient plus favorables,--et surtout il prenait beaucoup plus au

sérieux la mère du prince Napoléon que sa belle-fille la reine

Hortense.

«Au retour de l'île d'Elbe, Jérôme semblait avoir beaucoup gagné, et

donner de grandes espérances.»

«Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner; je découvrais en

lui de véritables espérances.»

«Il existait un beau témoignage en sa faveur: c'est l'amour qu'il

avait inspiré à sa femme. La conduite de celle-ci, lorsque, après ma

chute, son père, ce terrible roi de Wurtemberg si despotique, si dur,

a voulu la faire divorcer, est admirable.

«Cette princesse s'est inscrite dès lors, de ses propres mains, dans

l'histoire.»

Combien de fois on a dit de moi:--Comme il a eu raison à telle

époque!--sans presque jamais dire:--Comme il a raison aujourd'hui!

On regrettera de ne pas l'avoir écouté plus attentivement et de

l'avoir laissé parler dans une sorte de désert relatif,--_vox

clamantis in deserto_.

Et on lui rendra alors quelque justice.

Bourdonnements · 第 2 / 15 段