présidence de Cavaignac, qui avait fait ses preuves et donné de
terribles gages, aurait alors été instituée, et nous aurions évité
l'Empire et la Commune. Son but aujourd'hui est de rendre la fausse
république de MM. Pyat, Naquet, Grousset, Gambetta, Ferrand, Gaillard
père, etc., tellement imminente, qu'on ait recours à lui pour la
couper en deux, c'est-à-dire pour former d'une partie du centre droit,
du centre gauche et des moins compromis de la gauche, un parti, une
majorité, qui puisse lutter contre l'extrême gauche;--il n'est
nullement certain, le cas échéant, qu'il y réussisse, parce que le
parti de MM. Cluseret, Lacour, Gambetta, Pyat se sert de lui, comme il
se sert d'eux.
M. Pelletan l'a dit: il n'est pour eux qu'un cheval de renfort.
La politique, le jeu de M. Thiers, c'est le jeu de ce chirurgien qui
poignardait le soir dans son quartier des passants, qu'on lui
apportait ensuite naturellement à panser chez lui où il s'était hâté
de rentrer.
C'est ce que faisaient certains «sauveteurs» qui jetaient des gens à
l'eau, puis les en tiraient et réclamaient la récompense.
M. Thiers désigne aux gamins les maisons dont il faut casser les
vitres, il leur indique les tas où on peut prendre des pierres, puis
ensuite, il passe devant ces mêmes maisons en criant:
«_V'là_ l'vitrrier.»
Mais c'est odieux, disait-on à un homme,--vous avez des querelles avec
vos amis,--des procès avec vos parents!--Et avec qui voulez-vous que
j'aie des querelles et des procès, répondit-il;--les autres..., je ne
les connais pas, ou je n'ai pas d'intérêts à démêler avec eux.
Voici le prince Napoléon Jérôme,--qui est venu apporter au parti
bonapartiste une nouvelle cause de division.--Ce parti, de l'aveu d'un
de ses membres les plus ardents, compte aujourd'hui trois
sous-partis,--les rouhéristes, les jérômistes et les «épileptiques».
Il paraît que la guerre que le fils de Jérôme veut faire à son
petit-cousin, ne sera pas difficile, ni bégueule sur le choix des
armes et des moyens,--plusieurs journaux ont publié à ce sujet une
pièce assez curieuse.
Un des procédés de propagande adoptés concurremment par les
légitimistes et les bonapartistes,--a été l'émission de nombreuses
photographies;--c'est sur les beautés de leurs candidats, sur le
charme de leurs visages qu'ils semblent compter pour leur concilier
les coeurs,
Yeux, col, sein, port, teint, taille, en eux tout est charmant,
--cela se comprendrait mieux si le suffrage, dit universel, n'excluait
pas la moitié de la nation, c'est-à-dire les femmes, du droit de
voter,--et, à vrai dire, je n'ai jamais pu trouver de raison
suffisante de cette exclusion.
Le comte de Chambord, Henri V, disent les légitimistes, a un front, a
des yeux, a une physionomie, a surtout une voix,--ah! quelle voix!
Le prince impérial, disent les bonapartistes, a la beauté de sa mère,
et comme elle «le cou un peu long, portant gracieusement la tête en
avant»;--malgré sa jeunesse, on voit déjà qu'il aura la poitrine
large, etc.
Ah! il s'agit de portraits,--s'est dit le fils de Jérôme,--eh bien, je
suis moi-même un portrait,--je suis le portrait vivant de l'empereur
Napoléon Ier; les autres, ni le père, ni le fils, ne lui ressemblent
en rien, et il y a pour cela une raison bien naturelle, c'est qu'ils
ne sont pas de la famille.
Et là-dessus on montre en petit comité et l'on menace de publier--le
_fac simile_ d'un testament de Napoléon Ier qui contiendrait ceci:
«Napoléon Ier prévoyait l'extinction de sa descendance directe. Dans
le cas du décès du roi de Rome, il recommandait à ses héritiers
«d'écarter du trône la branche du roi Louis de Hollande», sous ce
prétexte que le roi Louis avait été l'un des premiers à l'abandonner
dans la mauvaise fortune, et peut-être aussi parce que la légèreté
bien connue de la reine Hortense n'était guère de nature à garantir
l'intégrité de sa race.»
C'est vif.
Ceux qui vivaient et étaient un peu «répandus» vers 1836,--à l'époque
de la première tentative de Louis Bonaparte,--et qui avaient vu la
révolution de Juillet se faire au cri bizarrement incohérent de «vive
Napoléon et la liberté», s'étonnaient qu'une revendication de la
succession du trône impérial, revendication qui ne pouvait s'appuyer
que sur la «légende napoléonienne» vulgarisée, embellie, ornée,
enjolivée par presque tous les écrivains du temps, comme arme de
guerre contre «la Restauration», Victor Hugo, Bérenger, M. Thiers,
etc., et des journalistes comme Armand Carrel, et à peu près tous
libéraux--fût faite par un neveu de l'empereur,--et par ce neveu-là,
lorsqu'il y avait à Paris deux fils de Napoléon parfaitement
connus,--l'un, dans le monde, et y jouissant d'une légitime
considération, le comte Walewski,--et l'autre un peu en dehors du
monde, un certain comte Léon, qui, dans un procès intenté à sa mère,
femme d'un diplomate allemand, et gagné contre elle, avait fait
judiciairement constater son impériale extraction pour revendiquer une
somme d'argent que lui avait laissée son père.--Celui-ci présentait
une particularité singulière,--c'était une ressemblance des plus
frappantes avec Napoléon Ier.
Il était lié avec Nestor Roqueplan, alors rédacteur en chef du
_Figaro_.--Je me souviens qu'un matin, arrivant à la cité Bergère, je
le trouvai faisant des armes avec Nestor,--je pris le fleuret à mon
tour, nous déjeunâmes ensuite, et passâmes plusieurs heures
ensemble.--Nestor s'apercevait de l'attention que je portais au visage
du jeune homme, et me dit: «Je vois ton étonnement.»
«Je vais d'abord l'accroître, et je te l'expliquerai ensuite.»
En effet, nous vîmes bientôt entrer Étienne, un coiffeur de la rue
Vivienne, auquel le _Figaro_ d'alors avait fait une célébrité.
«Vous allez, lui dit Nestor, couper les cheveux à monsieur, en vous
conformant au modèle que voici:»
Et il jeta sur sa toilette une pièce de cinq francs à l'effigie de
Napoléon Ier.
L'artiste se mit à la besogne, avec toute l'application possible,--et,
l'opération terminée, la ressemblance était si frappante, qu'Étienne,
enthousiasmé, s'écria: «vive l'empereur!»
Le comte Léon a depuis borné son ambition à devenir, après des luttes
longues et opiniâtres, colonel ou lieutenant-colonel de la garde
nationale de Saint-Denis.
Faute des fils de Napoléon,--tous deux alors bien connus à Paris,--il
semblait que si la légende devait adopter un des neveux de
«l'empereur», c'était celui qui, sans avoir avec lui une ressemblance
aussi frappante que celle du comte Léon, possédait cependant cette
ressemblance à un degré très remarqué? C'était Napoléon, fils de
Jérôme,--il est vrai que le prince avait pris de l'embonpoint encore
très jeune,--et la première fois que je le vis, c'était à
Saint-Germain, à _Monte-Cristo_,--chez Alexandre Dumas;--Dumas, en me
reconduisant, me dit: «Hein! quelle ressemblance!»
--Oui, lui répondis-je, il ressemble à Napoléon, mais à Napoléon au
retour de l'île d'Elbe.
En effet, Napoléon à l'époque qui précéda les «Cent jours»,--avait
singulièrement engraissé, ses traits s'étaient «empâtés» et étaient
devenus assez différents des traits de l'empereur... de 1804 à 1812,
et tout à fait différents de ceux de Bonaparte premier consul.
Ce n'est pas la première fois qu'il court ou que l'on fait courir des
bruits peu favorables à la légitimité de la naissance de
Louis-Napoléon, légalement fils de Louis, roi de Hollande et
d'Hortense Beauharnais.
Il faut dire que des bruits de ce genre,--des bruits au moins de
supposition d'enfant, n'ont jamais manqué à aucune naissance
d'héritier d'un trône,--né... à propos.
On ne les a pas ménagés à l'occasion du duc de Reichstadt, fils de
Napoléon Ier et de Marie-Louise.
On ne s'en est pas privé à propos de la naissance posthume du fils de
Caroline de Naples et du duc de Berry, assassiné à l'Opéra par
Louvel;--le duc de Bordeaux, depuis comte de Chambord,--on comprend
quel appui est venu plus tard donner à la malveillance, et très
probablement à la calomnie--l'aventure de sa mère en Vendée et au
château de Blaye.
Ces rumeurs, naturellement inventées ou fomentées par les ennemis
politiques, sont tellement connues, tellement prévues même, qu'il en
est sorti l'usage peu décent de faire accoucher les reines presque en
public.
On ne doit donc pas attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces
«potins politiques». Je n'aurais pas le premier «levé ce lièvre» dont
je connaissais cependant «le gîte» et je n'en parle qu'après dix
journaux; mais il peut être d'un certain intérêt de voir ce qui a pu
donner lieu aux bruits qui ont couru ou que l'on a fait courir sur la
naissance de Napoléon III,--bruits auxquels Jérôme, le frère de
Napoléon et son fils, ne se privaient pas de faire des allusions très
détaillées, lorsqu'ils étaient mécontents du neveu et du cousin auquel
cependant ils devaient leur fortune.
Je vais à ce sujet feuilleter des mémoires qui ont été publiés peu de
temps après les événements «sur la cour de Louis Napoléon, roi de
Hollande».
Outre l'origine des bruits que l'on prête au prince Jérôme l'intention
d'exploiter, j'y «cueillerai» quelques détails curieux sur les
relations de Napoléon Ier avec ses frères.
L'auteur de ces mémoires, publiés par Ladvocat, dit de lui-même:
«L'auteur, par ses fonctions et ses relations sociales, placé sur le
théâtre des événements, a vu se dérouler sous ses yeux les scènes
qu'il raconte,--il a assisté à la représentation,--il a connu et
fréquenté les acteurs qui y figuraient».
C'est en 1802 que Napoléon maria son frère Louis à Hortense-Fanny de
Beauharnais, fille de Joséphine,--et «il n'avait, disent les
contemporains, consulté ni le coeur, ni le goût de l'un ni
de l'autre des deux époux.»--Des bruits même, probablement des
calomnies,--avaient couru sur l'affection que Napoléon portait à sa
belle-fille;--ce mariage peut être cité entre ceux qui n'ont pas eu
même leur «lune de miel».
En 1806,--une députation de la république Batave,--composée du
«vice-amiral _Verhuell_[3], etc.,» vint offrir la couronne de Hollande
au prince Louis,--qui ne s'appelait plus déjà Louis Bonaparte, mais
Louis Napoléon, le nom de baptême du brillant général, du premier
consul, de l'empereur, étant devenu le nom de famille de tous les
Bonaparte.--Cette ambassade était plus que probablement l'exécution
d'une convention faite déjà par la diplomatie.
[3] Le vice-amiral Verhuell avait été au service de
France.--C'était un homme distingué, il passa de lieutenant de
vaisseau vice-amiral, il fut d'abord ministre de la marine du roi
Louis, maréchal du royaume, comte de Sevenaar, Grand-Croix de
l'ordre de l'Union, etc., puis, ambassadeur à la cour de France.
A cette faveur succéda une disgrâce complète, il prit alors du
service en France, où il fut _très bien_ traité et retrouva la
faveur qu'il avait perdue en Hollande.
Louis partit avec sa femme pour la Hollande.
Les couronnes royales n'ont pas le privilège que les anciens
attribuaient aux couronnes de lierre, elles ne préservent pas de
l'ivresse,--au contraire.
Louis prit sa royauté au sérieux,--il ne comprit pas que les
«couronnes» données par Napoléon à ses frères,--étaient des
euphémismes brillants, et que ces rois nommés par lui n'étaient ni
plus ni moins que des préfets recevant les ordres des Tuileries.--Le
rôle assigné particulièrement à Louis avait un côté assez odieux;
l'intention arrêtée déjà de Napoléon était d'incorporer, d'annexer la
Hollande à la France, et le «roi» Louis devait opérer la transition.
Appelé à Paris, il s'avisa de dire à son frère:
«_La Hollande est lasse d'être le jouet de la France_» et, de retour
dans «ses États», les trouvant déjà envahis par une armée française,
commandée par le duc de Reggio,--il rassembla au pavillon royal de
Harlem _ses_ ministres et _ses_ généraux;--il croyait avoir des
généraux et des ministres,--et proposa une défense désespérée en
commençant par percer les digues et inonder Amsterdam plutôt que de la
livrer aux Français, etc.--Cet avis fut repoussé par le conseil.--Le
duc de Reggio entra dans la capitale avec l'armée française, et Louis
s'en alla à Toeplitz;--son frère, par un décret du 10 juillet 1810,
_réunit_ la Hollande à la France, et Amsterdam reçut le titre de
«troisième bonne ville de l'empire français»; Paris et Lyon étant les
deux premières.
Revenons sur nos pas pour voir ce qui a pu donner lieu au bruit que,
dit-on, et il faut n'accepter cet _on dit_ qu'avec réserve, le fils de
Jérôme a l'intention d'exploiter.
Dès avant la nomination de Louis au trône de Hollande, en
1806, Hortense et lui vivaient séparés et en très mauvaise
intelligence;--cependant elle consentit à venir en Hollande être
reine, et elle arriva avec lui dans ses États le 18 juin 1806.
Mais elle ne tarda pas à s'y ennuyer.
Voici comment s'explique à ce sujet l'auteur des mémoires que j'ai
sous les yeux: «La reine exerçait un grand charme autour d'elle, mais
il existait entre elle et le roi une désunion fâcheuse, et dont
l'évidence affligeait leur cour,--ceux qui étaient dans le secret des
antécédents, assuraient que cet éloignement de Louis pour sa femme
existait même avant l'époque de leur mariage décidé entre Napoléon et
Joséphine, sans que Louis ni Hortense eussent été consultés».
A la suite d'un voyage qu'ils firent ensemble à certaines eaux des
Pyrénées au mois d'avril 1807, et comme ils passaient par Paris pour
retourner en Hollande, la reine resta à Paris.--Donnons encore la
parole à l'auteur des mémoires: «Louis fit venir une troupe de
comédiens français et donna des bals, mais l'absence de la reine
frappait ces assemblées, consacrées au plaisir, d'une langueur, d'une
monotonie très apparentes; on se rappelait combien à La Haye sa
spirituelle vivacité savait animer les cercles où elle brillait avec
tant de charme».
Et, un peu plus loin:
«Louis, en allant souvent au spectacle, s'était, dit-on, doucement
habitué à encourager le talent très distingué d'une jeune émule de la
célèbre Mars.»
Or, la reine ne revint en Hollande qu'en 1809, elle s'y ennuya encore;
«la désunion évidente du roi et de la reine attristait leur cour; elle
alla passer quelques jours au château de _Loo_, et de là, sans que son
époux connût ses intentions, elle s'échappa de la Hollande, où le roi,
_malgré son éloignement pour elle, voulait la retenir_.»
Quelque temps auparavant Louis avait fait un voyage à Paris; mais, dit
l'auteur des mémoires, «il descendit chez _madame mère_; il aurait pu
occuper son hôtel, mais la reine l'habitait, et c'était pour le roi
une puissante raison de s'en éloigner».
Dans un autre passage il parle de «la santé chancelante du roi de
Hollande».
«Depuis longtemps des douleurs rhumatismales lui avaient paralysé la
main droite, et il boitait des suites d'une chute de cheval»; et
ailleurs: «Le roi était habituellement d'une mauvaise santé, et cette
disposition, qui augmentait sans cesse, donnait à son caractère
quelque chose de triste et de morose, il éprouvait un malaise presque
continuel, etc.»
Louis-Napoléon, Napoléon III, est né à Paris, aux Tuileries, le 20
avril 1808;--or, on rappelait que la reine avait quitté son mari en
1807, après un voyage aux Pyrénées, entrepris au mois de mai
1807,--voyage après lequel les époux ne se revirent qu'en 1809;--la
malveillance prétendait qu'ils étaient très probablement séparés
au mois d'août 1807, époque de la conception probable de
Louis-Napoléon,--parce que, disaient les ennemis, le roi ne pouvait
rester plus longtemps hors de ses États, et qu'on ne peut admettre que
cette absence de la Hollande se fût prolongée plus de trois
mois,--mais ce que la malveillance prétendait, elle ne le prouvait
pas; cette absence peut avoir été assez longue, car elle le fut trop
pour son peuple,--«ce fut pendant cette absence qu'eut lieu le traité
de Tilsitt, où il s'agissait de puissants intérêts pour la Hollande».
Donc la malveillance a beau rapprocher et la mauvaise santé du roi, et
son éloignement pour la reine, et leur séparation en 1807, et d'autres
circonstances dont il ne me convient pas de parler,--elle ne peut en
tirer que des probabilités,--mais point de certitude;--si l'on se
rappelle surtout, en l'appliquant aux tendresses conjugales, ce que
les musulmans disent à propos de l'adultère. «On peut supposer une
femme coupable dès l'instant qu'elle est restée enfermée seule avec un
homme le temps de faire cuire un oeuf à la coque.»
La séparation du roi et de la reine de Hollande, en 1807, a pu donner
lieu à des commentaires, mais ne fournit nullement les conditions
d'une preuve,--ce qui s'est passé en Hollande pendant le séjour de
Louis et d'Hortense aux Pyrénées, portant au contraire à croire qu'il
a pu se prolonger jusqu'au mois d'août, malgré les puissantes raisons
qui, d'autre part, devaient le rendre plus court.
Mais ce qui est tout à fait prouvé, c'est l'irritation qu'avait
conservée Napoléon contre son frère Louis, et qui ne le montre pas
disposé à appeler sa descendance à sa succession.
Il suffit de lire quelques passages de ses lettres à ce frère presque
rebelle.
Avant de citer ces passages, j'en extrairai trois phrases
intéressantes:
«Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pensé.»
(27 mars 1808.)
«Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs depuis Clovis jusqu'au
concile du salut public, je me tiens solidaire de tout.» (20 décembre
1808.)
«Comment la connaissance de mon caractère, qui est de marcher droit à
mon but sans qu'aucune considération puisse m'arrêter, ne vous
a-t-elle pas éclairé?» (20 mai 1810.)
17 août 1808.--«Il est inutile de me faire des étalages de principes.»
20 décembre 1808.--«Monsieur mon frère, je réponds à la lettre de
Votre Majesté:
»Votre Majesté en montant sur le trône de Hollande a oublié qu'elle
était française.
»Votre majesté a imploré ma générosité, fait appel à mes sentiments de
frère, et a promis de changer de conduite.--... Votre Majesté est
revenue à son système, il est vrai qu'alors j'étais à Vienne, et
j'avais une pesante guerre sur les bras.»
»Vos maréchaux sont une caricature.»
20 mai 1810.--«Vous brisez vous-même votre sceptre.
»En vous mettant sur le trône de Hollande, j'avais cru y placer un
citoyen français; vous avez suivi une route diamétralement opposée, je
me suis vu forcé de vous interdire la France, et de m'emparer d'une
partie de votre pays.
»Vous vous montrez mauvais Français.
»Le sort en est jeté, vous êtes incorrigible.
»Vous ne voulez pas régner longtemps.
»Soyez bon Français de coeur, ou votre peuple vous chassera, et vous
sortirez de la Hollande l'objet de la risée des Hollandais;--c'est
avec de la raison et de la politique que l'on gouverne les États, et
non avec une lymphe âcre et viciée.»
23 mai 1810.--«Par vos folies vous ruinez la Hollande, je ne veux pas
que vous envoyiez de ministre en Autriche.
»Ne m'écrivez plus de vos phrases ordinaires, voilà trois ans que vous
me les répétez, et chaque instant en prouve la fausseté.
»C'est la dernière lettre de ma vie que je vous écris.»
Ce ne sont pas certes là des dispositions fraternelles, ni
amicales,--et elles ne durent pas s'améliorer lorsque Louis, s'évadant
du trône, se réfugia en Bohême, refusa d'obéir à l'ordre qui lui fut
transmis le 12 octobre 1810.
«L'empereur entend que le prince Louis soit rentré en France le 1er
décembre prochain, sous peine d'être considéré comme désobéissant au
chef de sa famille et traité comme tel», etc.
Ni lorsqu'il publia une protestation contre «l'usurpation» de son
frère à l'égard de la Hollande, etc.
«En mon nom, au nom de la nation hollandaise, je déclare la prétendue
réunion de la Hollande à la France, mentionnée dans le décret de
l'empereur mon frère, en date du 9 juillet passé, comme nulle et de
nul effet, illégale, injuste, arbitraire aux yeux de Dieu et des
hommes, dont elle blesse tous les droits; se réservant, la nation et
le roi, de faire valoir leurs justes droits quand les circonstances le
permettront.
«Donné à Toeplitz, en Bohême. Le présent acte écrit et signé de ma
main, et scellé du sceau de l'État, ce 1er août 1810.
«Signé: LOUIS-NAPOLÉON.»
Voici, du reste, ce que Napoléon disait de son frère Louis, à
Sainte-Hélène:
«Louis a de l'esprit, n'est point méchant; mais avec ces qualités, un
homme peut faire bien des sottises, et causer bien du mal.
»L'esprit de Louis est naturellement porté à la bizarrerie.
»Courant après une réputation de sensibilité et de bienfaisance,
incapable par lui-même de grandes vues, susceptible tout au plus de
détails locaux, Louis ne s'est montré qu'un _roi-préfet_.»
Il faut voir comme son frère le traitait quand il essayait d'être
autre chose. Les quelques phrases citées ci-dessus n'en peuvent donner
qu'une faible idée.
«Louis n'avait pu être bien avec sa femme que très peu de mois.
Beaucoup d'exigence de sa part, beaucoup de légèreté de la part
d'Hortense: voilà les torts réciproques.
»Toutefois, ils s'aimaient en s'épousant, ils s'étaient voulus l'un et
l'autre.»
Là Napoléon dément un des bruits signalés plus haut.
«Ce mariage, au reste, était le résultat des intrigues de Joséphine
qui y trouvait son compte.»
«A mon retour de l'île d'Elbe, Louis m'écrivit une longue lettre pour
revenir auprès de moi. Croirait-on qu'une de ses conditions était
qu'il aurait la liberté de divorcer avec Hortense? Je maltraitai fort
le négociateur, pour avoir osé se charger d'une telle absurdité.
»Peut-être trouverait-on une atténuation aux travers d'esprit de
Louis, dans le cruel état de sa santé, l'âge où elle s'est dérangée,
les circonstances atroces qui l'ont causée, et qui doivent avoir
singulièrement influé sur son moral.»
Il faudrait certes que les sentiments et les opinions de Napoléon se
fussent singulièrement modifiés dans le peu de temps qui s'écoula
jusqu'à la mort, pour qu'il pût faire entrer dans ses prévisions et
ses désirs d'avoir pour successeur un fils de Louis et d'Hortense.
Mais, si en groupant les circonstances que je viens de rapporter, il
était facile à la malveillance d'en tirer les conséquences dont il est
question dans le prétendu testament dont on parle,--néanmoins, faute
de preuves évidentes, il faut toujours en revenir à la loi,--_is pater
est quem nuptiæ demonstrant_ et à «l'oeuf à la coque.»
Je ne veux pas croire à ce projet que l'on prête au prince fils de
Jérôme,--et eût-il pensé un moment à «tirer ce pétard», le bon sens,
on dit qu'il en a, le ferait hésiter en pensant qu'on lui objecterait,
qu'il n'a jamais, du moins publiquement, émis de doutes sur la
légitimité de son cousin, tant que ce cousin a été empereur des
Français, et lui a donné des titres, des grades et, dit-on, beaucoup
d'argent.
Du reste, abandonnant le point qui conteste la paternité de Louis, si
on veut appuyer le bruit en question sur les dispositions de Napoléon
à l'égard de Louis et d'Hortense, on pourrait répondre par le portrait
que fit à Sainte-Hélène le même Napoléon de son plus jeune frère
Jérôme, le père du prince Napoléon:
«Jérôme était un prodigue dont les débordements avaient été criants;
il les avait poussés jusqu'au hideux du libertinage. Son excuse,
peut-être, pouvait se trouver dans son âge et dans ce dont il s'était
entouré.»
Cependant, il faut tout dire,--les dernières impressions de Napoléon
étaient plus favorables,--et surtout il prenait beaucoup plus au
sérieux la mère du prince Napoléon que sa belle-fille la reine
Hortense.
«Au retour de l'île d'Elbe, Jérôme semblait avoir beaucoup gagné, et
donner de grandes espérances.»
«Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner; je découvrais en
lui de véritables espérances.»
«Il existait un beau témoignage en sa faveur: c'est l'amour qu'il
avait inspiré à sa femme. La conduite de celle-ci, lorsque, après ma
chute, son père, ce terrible roi de Wurtemberg si despotique, si dur,
a voulu la faire divorcer, est admirable.
«Cette princesse s'est inscrite dès lors, de ses propres mains, dans
l'histoire.»
Combien de fois on a dit de moi:--Comme il a eu raison à telle
époque!--sans presque jamais dire:--Comme il a raison aujourd'hui!
On regrettera de ne pas l'avoir écouté plus attentivement et de
l'avoir laissé parler dans une sorte de désert relatif,--_vox
clamantis in deserto_.
Et on lui rendra alors quelque justice.