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BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
ALPHONSE KARR
BOURDONNEMENTS
[Illustration]
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1880
D'ALPHONSE KARR
BOURDONNEMENTS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
OEUVRES COMPLÈTES
D'ALPHONSE KARR
Format grand in-18.
AGATHE ET CÉCILE 1 vol.
L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX 1 --
LE CHEMIN DE PLUS COURT 1 --
CLOTILDE 1 --
CLOVIS GOSSELIN 1 --
LE CREDO DU JARDINIER 1 --
CONTES ET NOUVELLES 1 --
LES DENTS DU DRAGON 1 --
DE LOIN ET DE PRÈS 1 --
DIEU ET DIABLE 1 --
ENCORE LES FEMMES 1 --
EN FUMANT 1 --
L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR 1 --
FA DIÈSE 1 --
LA FAMILLE ALAIN 1 --
LES FEMMES 1 --
FEU BRESSIER 1 --
LES FLEURS 1 --
LES GAIETÉS ROMAINES 1 --
GRAINS DE BON SENS 1 --
LES GUÊPES 6 --
HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN 1 --
HORTENSE 1 --
LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN 1 --
LE LIVRE DE BORD 4 --
LA MAISON CLOSE 1 --
MENUS PROPOS 1 --
MIDI A QUATORZE HEURES 1 --
NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER 1 --
ON DEMANDE UN TYRAN 1 --
LA PÊCHE EN EAU DOUCE ET EN EAU SALÉE 1 --
PENDANT LA PLUIE 1 --
LA PÉNÉLOPE NORMANDE 1 --
PLUS ÇA CHANGE 1 --
... PLUS C'EST LA MÊME CHOSE 1 --
UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1 --
POUR NE PAS ÊTRE TREIZE 1 --
LA PROMENADE DES ANGLAIS 1 --
PROMENADES AU BORD DE LA MER 1 --
PROMENADE HORS DE MON JARDIN 1 --
LA QUEUE D'OR 1 --
RAOUL 1 --
ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES 1 --
LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1 --
SOUS LES ORANGERS 1 --
SOUS LES TILLEULS 1 --
SUR LA PLAGE 1 --
TROIS CENTS PAGES 1 --
UNE HEURE TROP TARD 1 --
VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1 --
PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
BOURDONNEMENTS
PAR
ALPHONSE KARR
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1880
Droits de reproduction et de traduction réservés
A JEANNE BOUYER
BOURDONNEMENTS
J'avais dans le temps constaté l'extrême différence qui existait chez
les femmes, entre la pudeur d'eau douce et la pudeur d'eau salée,--du
temps que je vivais à Paris, à Étretat et à Sainte-Adresse.
A Paris, les bains de femmes dans la rivière étaient scrupuleusement
entourés de planches et couverts au-dessus, pour que les anges mêmes
ne pussent jeter sur les baigneuses un regard indiscret.
Si des nageurs «en pleine eau», s'approchaient de ces forteresses
hermétiquement fermées, des employés des bains les injuriaient, et des
gendarmes qui se promènent en bateau sur la Seine, faisaient quelques
menaces, et quelquefois arrêtaient les délinquants.
A la mer, au contraire, les femmes se baignaient presque pêle-mêle
avec des hommes vêtus d'un simple caleçon, et se faisaient porter à la
mer par des baigneurs payés.--Une corde marquait seule une séparation
entre les sexes; la décence consistait pour elles à être assez laides,
et elles l'étaient, en effet, dans des sacs de laine avec des bonnets
de toile cirée sur la tête,--peut-être est-ce le genre de décence qui
protège le plus efficacement la vertu.
Cependant, les hommes bien élevés se baignaient d'eux-mêmes à une
certaine distance des femmes,--distance que les femmes pouvaient
augmenter à leur gré. D'ailleurs, les femmes restaient au bord et les
hommes presque tous nageaient plus ou moins au large: seulement, comme
il arrivait qu'un mari inquiet désirât rester près de sa femme,--qu'un
père voulût enseigner à nager à sa fille,--ou surveiller ses premiers
essais, on imagina de tendre deux cordes au lieu d'une;--ces deux
cordes formaient trois compartiments sur la plage,--à l'extrême
gauche, les femmes,--à l'extrême droite, les hommes,--et au milieu,
les hommes et les femmes, femmes et maris, pères et filles, etc., qui
voulaient se baigner ensemble.
Cela parut suffisant pendant de longues années; d'un côté, la laideur
du costume des femmes, leur pâleur allant quelquefois jusqu'au
vert,--de l'autre, les hommes d'autant plus laids, au contraire, pour
la plupart, qu'ils étaient moins vêtus,--tout semblait préserver les
deux sexes de pensées dangereuses.
Aujourd'hui, je vois par les journaux de modes que tout cela est
changé;--les femmes se sont enfin demandé pourquoi, elles qui se
montrent si volontiers à demi nues dans les salons où les hommes
sont astreints à la cravate et à la décence la plus rigoureuse,
se laisseraient plus longtemps empaqueter dans des sacs
disgracieux,--elles qui ont tant de si jolies choses à laisser voir,
tandis que les hommes faisaient une assez laide exhibition de leur
personne,--elles décidèrent qu'il fallait rappeler les hommes à une
décence qui est un devoir pour des êtres si disgraciés,--et reprendre
pour elles-mêmes le privilège de se montrer généreuses.
On décida alors, pour commencer, que les hommes ne se baigneraient
plus que vêtus.
La plupart s'y soumirent--à l'exception de quelques nageurs
enthousiastes, qui avaient besoin de l'entière liberté de leurs
mouvements, et aimaient mieux se livrer à leur exercice favori, que de
«poser» sur la plage avec de l'eau jusqu'à la ceinture.--Il est une
raison de cette résignation au costume, de la part de la plupart des
baigneurs, et je le dirai à quelques lignes d'ici.
Cette gêne imposée aux hommes satisfaisait les scrupules des
femmes,--elles avaient assez accordé à la pudeur, en la faisant porter
aux hommes, comme elles leur font porter leur ombrelle et leur
éventail,--elles déclarèrent qu'elles pouvaient porter de moins en
fait de costume, ce qu'elles obligeaient les hommes à porter de
plus,--ça employait autant d'étoffe, et ça revenait à la même
superficie de peau humaine voilée.
Elles adoptèrent alors ces costumes, que je vois figurés dans les
journaux de modes,--costumes qui, au lieu d'enlaidir, rendent
jolies,--parce qu'ils permettent certains artifices, certaine
exagérations, certains mensonges,--costumes qui donnent, enfin,
l'occasion de se décolleter à la fois par en haut, comme les femmes du
monde et par en bas comme les danseuses.
Disons maintenant la cause principale de la résignation de la plupart
des hommes, au costume et à la pudeur méticuleuse qui leur étaient
imposés.
La vie sociale, la vie des cités, la vie du monde n'est pas aussi
défavorable, il s'en faut, à la race féminine qu'à la race masculine.
Les femmes vivant dans les villes y acquièrent une apparence plus
délicate, l'étiolement leur donne cette sorte d'élégance et de grâce
morbides, genre de beauté littéraire, très et trop à la mode vers
1830, époque du règne de la femme maigre, frêle, éthérée, immatérielle
et un peu verte.
Les femmes vivant dans les villes y deviennent pour ainsi dire «plus
femmes», au gré de certaines idées de gens qui «ne s'y connaissent
pas».
Les hommes, au contraire, y deviennent «moins hommes», les muscles
s'atrophient, les bras sont débiles, les jambes sont grêles, rien ne
grossit que le ventre. La décence, la pudeur qu'on leur imposait,
étaient pour leur vanité une circonstance des plus heureuses--en leur
ordonnant de cacher leur laideur.
Ajoutons que pour cette même classe de gens, beaucoup plus nombreuse
qu'on ne croit, qui n'entendent rien à la beauté des femmes, tout ce
qu'une femme montre, des choses qu'on est convenu de ne pas
montrer--passe pour beauté, appas, attraits et charme.
Et notez que les femmes ne sont pas toutes très éloignées de cette
opinion, et beaucoup croient se préparer un triomphe et accorder une
faveur, en laissant voir n'importe quoi de leur aimable personne,
fût-ce très incorrect et très laid.
Quelqu'un de bête m'écrit..... mais non--c'est peut-être quelqu'un de
triste, prenons un ton plus sérieux.
On m'écrit qu'un écrivain usurpant mon nom, frappe à terre des femmes,
des enfants et des hommes vaincus et désarmés.
Tout porte à croire que cette façon de s'énoncer est un
euphémisme,--et que c'est à moi que s'adresse le reproche,--autrement
on m'eût envoyé les chapitres ou articles faussement signés de mon
nom--et on m'eût demandé si je m'en reconnaissais l'auteur,--à quoi
j'eusse répondu--_oui_--ou _non_.
_On_ ajoute quelques injures,--puis des menaces.
La missive n'est pas signée--ou du moins est signée: «Le frère d'un
transporté.»
S'il est quelqu'un à qui il soit absurde et injuste d'adresser un
pareil reproche, c'est certainement moi.--Il n'y a pas huit jours que
je me déclarais partisan de l'amnistie pour les entraînés
repentants--et que je demandais pour eux et pour leur famille, non
plus la transportation, mais la colonisation--qui leur permît de faire
peau neuve, de commencer une autre vie, en rompant avec de mauvais
antécédents et des entraînements dangereux--et des engagements
criminels.
Je suis donc loin de «frapper des femmes et des enfants» puisque je
cherche et je propose un moyen de leur ramener un père, non plus
pilier de cabaret et de club--et en sa qualité de travailleur,
abandonnant le métier qui est le patrimoine et le pain de sa
famille;--un père toujours sur le point de se faire tuer et de
retourner en prison;--mais, au contraire, un père rendu à ses
devoirs, à une vie laborieuse, à sa famille et à ses enfants; aimé,
respecté par eux et par tout le monde.
Quant au mot «de vaincus»--je n'accorde pas cet adjectif honorable aux
hommes de la Commune;--c'est en se battant contre les Prussiens qu'on
avait la chance d'être vainqueur ou vaincu,--mais en se battant contre
les lois de son pays, en fusillant les ôtages, en incendiant les
monuments, on n'est pas vaincu, on est repris de justice et puni.
Relativement aux injures, elles sont bêtes, grossières, et je ne m'en
sens nullement blessé;--des injures non signées ne peuvent s'élever à
l'état d'insulte--pour moi qui, depuis que j'écris, n'ai pas tracé une
ligne sans la signer, comme il est honnête et loyal de le faire, j'ai
le droit de tenir en dédain complet des anonymes, pseudonymes, etc.
Je ferai remarquer en passant qu'on ne signe pas au journal de Me
Gambetta.
Je ferai remarquer également qu'en république il faudrait obéir aux
lois, les respecter et les faire respecter;--car il y a une loi non
abrogée, qui déclare la signature obligatoire.
Il y a une loi antérieure dont je ne parle pas--qui prescrit
d'assumer, en signant, la responsabilité de ses écrits;--c'est la loi
de l'honneur, la loi de la dignité, la loi de la probité.
Passons donc sur les injures.
Quant aux menaces--je demeure à Saint-Raphaël (Var), _maison
Close_;--en sortant de la gare, on gagne le bord de la mer, puis on
suit la mer par un chemin bordé de myrtes, en laissant la mer à droite
jusqu'à ce qu'on trouve une vieille maison assez pauvre et
heureuse;--maison basse--à peu près couverte et cachée par les
chèvrefeuilles, les passiflores et les jasmins:--devant la porte est
un canot blanc--_la Girelle_--il n'y a pas moyen de se tromper.
On m'y trouve presque toujours.
Et, en me prévenant, on peut être sûr de me rencontrer.
C'est l'affaire d'un quart d'heure.
M. X*** est un bohême, importun, ennuyeux, quémandeur opiniâtre;--un
de ceux qu'il appelle ses amis et qu'il persécute de ses visites
intéressées, a recommandé à plusieurs reprises à son secrétaire de ne
plus le laisser parvenir jusqu'à lui.
L'autre jour il trompe toutes les consignes: X***, sa victime, ayant
réussi à le congédier, le reconduit pour être sûr qu'il s'en va, et
dit à son secrétaire: «Comment m'avez-vous exposé encore à une visite
de cet homme?
--Monsieur, je vous en ai sauvé dix fois--mais il ne se décourage
pas--on le renvoie par la porte, il rentre par la fenêtre.
--Eh bien, puisque ça ne réussit pas, il faut vous y prendre
autrement, et faire... le contraire;--la première fois qu'il viendra,
jetez-le par la fenêtre, nous verrons s'il rentre par la porte.»
Il est horriblement triste et désolant d'être auprès du petit lit d'un
enfant malade,--d'avoir dans la main une potion qui doit le sauver, et
de voir l'enfant, par ignorance, refuser de boire la potion, en
serrant les dents convulsivement.
Il est effrayant de voir un homme en état de somnambulisme, marcher
dans la direction d'une fenêtre qu'il prend pour une porte; il est
irritant, après l'avoir secoué pour le réveiller, de le voir, les yeux
ouverts, vous soutenir que cette fenêtre est en réalité une porte, que
c'est par là qu'il veut sortir et descendre, et que vous lui ferez
plaisir de le laisser tranquille, puis se débarrasser de vous et se
remettre en marche vers cette fenêtre où vous savez qu'il ne va pas
descendre, mais se précipiter.
C'est ce chagrin, c'est cette irritation que j'éprouve lorsque vivant
dans la retraite, étudiant, méditant, cherchant sans cesse,--demandant
à la sagesse des anciens, assidûment feuilletés
Nocturnâ versate manu, versate diurnâ
et à ma propre expérience, quelque remède pour la maladie régnante,
j'ai la conviction que j'ai trouvé ce remède.
Lorsque ayant visité la maison par le dedans et par le dehors, muni de
cette lampe qui s'allume, hélas! bien tard, la sagesse de
l'expérience,--je dis avec certitude: ça c'est une fenêtre par
laquelle vous tomberez broyé sur le pavé,--ici, est un escalier, puis
une porte par laquelle vous sortirez sans danger de la vieille maison.
Et lorsque je le dis en vain.
Par exemple, tout le monde est d'accord que la dissolution de
l'Assemblée des représentants est imminente, et qu'on ne tardera
probablement guères à faire de nouvelles élections. Personne n'ignore
les résultats jusqu'ici de ce mensonge imbécile et mortel du suffrage
dit universel.
Il a approuvé le crime du Deux Décembre,--il a approuvé et appuyé
toutes les folies de l'empire, jusqu'à la guerre déclarée à la
Prusse,--crime et folie à la fois. Plus tard, il a envoyé à
l'Assemblée, et, de là, dans les places, un tas d'avocats sans études,
sans talents, sans conviction, sans patriotisme;--plus tard, il a fait
nommer M. Barodet à Paris,--et M. Ranc à Lyon,--les cinq cent mille
habitants de Lyon ne connaissant pas plus M. Ranc que les deux
millions d'habitants de Paris ne connaissaient M. Barodet; élections
qui pouvaient avoir un bon côté, c'est de mettre en pleine lumière le
mensonge du suffrage dit universel, par lequel les deux millions
d'habitants de Paris et les cinq cent mille habitants de Lyon
ne font qu'obéir à deux ou trois douzaines d'intrigants,
d'ambitieux, d'avides, qui en réalité votent seuls et font
voter les autres à leur fantaisie; c'est-à-dire, que le suffrage
censitaire si justement détruit était mille fois plus près du
véritable suffrage universel, que ne l'est le mensonge qui usurpe
son nom aujourd'hui,--c'est-à-dire, que jamais un pays n'a si
bêtement et si pompeusement fait l'abandon de sa volonté et de
sa dignité et le sacrifice de ses plus chers intérêts.
Eh bien, c'est sous l'empire de ce mensonge dangereux et peut-être
mortel, de ce mode de vocation auquel vous devez déjà tant de misères
et de hontes, que vous voyez tout le monde résolu à affronter de
nouvelles élections.
Ceux qui soupçonnent ces dangers,--se contentent de se préparer à
éluder, à influencer, à chicaner, à tricher.
Mais, ô aveugles volontaires, ô sourds opiniâtres,--ouvrez donc enfin
les yeux et les oreilles,--regardez et écoutez.
Savez-vous ce que de nouvelles élections,--faites demain,--dans les
conditions du suffrage prétendu universel,--vous donneront probablement?
L'empire,--l'empire de Strasbourg et de Boulogne,-- l'empire du
Deux Décembre,--l'empire de la guerre du Mexique,--l'empire de la
guerre de Prusse,--l'empire de Metz et de Sedan.
Ou la Commune,--une prétendue république dans laquelle, Pyat, Vermesh,
Cluseret, Pascal Grousset, ne tarderont pas à être débordés et
dépassés.--Une nouvelle terreur pendant laquelle ceux qui croient
follement conduire et commander aujourd'hui, MM. Thiers, Perier,
Dufaure, ne gagneront que de ne faire partie que de la seconde fournée
d'otages,--MM. Naquet, Arago, Blanc, Hugo, Gambetta, étant réservés
pour la troisième.
Et, dans l'une et l'autre des deux chances.
L'empire, si c'est lui qui l'emporte, ayant pour successeur la
Commune.
La Commune amenant nécessairement une dictature militaire; car, dans
l'un et l'autre cas, il ne s'agit pas de savoir si nous aurons l'un ou
l'autre, mais de savoir lequel des deux passera le premier.
Deux points principaux, deux points nécessaires, indispensables d'une
réforme électorale:
1º Le domicile réel des candidats, sinon dans l'arrondissement, du
moins dans le département où ils se présentent;
2º Le renouvellement de l'Assemblée par fractions.
J'ai plus d'une fois développé les raisons irréfutées, parce qu'elles
sont irréfutables, de ces deux conditions.
Pour la première, vous échappez à la direction despotique de deux ou
trois coteries qui exercent la plus odieuse, la plus absurde et la
plus dangereuse des tyrannies,--et vous arrivez enfin à ce
raisonnement simple et sans réplique.
Pour un représentant, il faut deux choses:
1º Que les électeurs qui le choisissent le connaissent;
2º Que le représentant connaisse le pays, les gens et les intérêts
qu'il doit représenter.
Par la seconde, vous évitez les courants, les torrents, les incendies,
les fièvres,--les accès de folie.
Ajoutez un troisième point,--l'Assemblée permanente,--plus de
vacances, plus de prorogations,--des congés individuels motivés.
Peut-être ces congés pourraient être plus nombreux et plus longs, si,
par exemple, en même temps qu'un membre de la droite demande un congé,
il s'arrange pour qu'un membre de la gauche et deux membres des
centres en demandent un en même temps.
Il va sans dire qu'on surveillera l'insolente et déshonnête bêtise de
voter pour les absents.
Encore une autre pierre fondamentale de l'édifice dont je me suis
occupé souvent--surtout depuis trois ans,--c'est-à-dire depuis qu'il y
a assez de ruines et de démolitions, pour qu'on puisse, sans scrupule,
proposer d'édifier quelque chose.
L'impôt.
L'impôt--c'est-à-dire la contribution de tous les membres de la nation
aux dépenses publiques,--malgré les critiques, les promesses, etc., a
toujours été en augmentant dans une proportion presque fantastique.
Je me souviens encore du temps où, dans ma petite jeunesse, le mot de
milliard était, pour les Français,--un mot vague, indéterminé,--comme
le _sexcenta_ des latins voulant dire... beaucoup,--un monceau,--un
tas,--trop[1]. Quand on nous enseignait l'arithmétique dans les
écoles, on nous faisait épeler une fois une longue rangée de chiffres
dont le dernier, en comptant de droite à gauche, s'appelait
_milliard_, et de préférence _un billion_. C'était tout ce qu'on nous
en disait, et il n'en était plus question.
[1] Apud nos sexcenta dicere pro infinito numero fere usitatum.
DONAT.
Sexcentas proinde scribito jam mihi dicas.
TÉRENCE.
Au commencement de la Restauration, il y eut une terrible explosion, à
cause du milliard de l'indemnité des émigrés--et le mot devint à la
mode. Dans les assemblées, les orateurs de l'opposition, constatant
l'accroissement des budgets,--disaient:--Nous arriverons à un budget
d'_un milliard_;--ça passait pour une hyperbole, et les gens calmes,
_sensés_, levaient les épaules.
Aujourd'hui nous voyons le budget pour 1874 être de deux milliards,
cinq cent trente-trois millions, deux cent soixante-deux mille cent
quatre-vingt dix-neuf francs (ou, d'après un autre tableau:
2,532,689,922).
Dont il faut déduire--disons-le ici pour mémoire,--nous y
reviendrons,--pour frais de régie, de perception, et d'exploitation
des impôts et revenus publics--non pas cent cinquante ou deux cents
millions, comme je le disais il y a quelque temps par peur d'exagérer,
mais deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
mille quatre cent quarante-neuf francs.
C'est lourd, si on se rappelle surtout que sous Louis XIV, le plus
fastueux des monarques, le plus cueilleur de lauriers et de myrtes, et
cueillant les lauriers et les myrtes avec toutes les aises du luxe et
une insigne prodigalité--les revenus de l'État, qu'on appelait alors
les revenus du Roi, montaient à 117 millions de francs. Il est vrai
que l'on dépensait en moyenne trois cent trente millions--et qu'il
faut à peu près doubler la somme si l'on a égard à la différence de la
valeur de l'argent.
Mais ce n'est pas la grosseur, ce n'est pas la pesanteur du budget qui
sont le sujet de mon entretien d'aujourd'hui avec mes lecteurs.
Je ne suis pas d'ailleurs assez grand financier pour me risquer trop
au large dans les chiffres,--je vais donc raisonner en chiffres ronds,
en chiffres du moins très arrondis, pour conformer la besogne à mes
aptitudes médiocres, et aussi parce que cela suffit pour démontrer...
ce que je veux démontrer.
Je suppose donc un budget de trois milliards--trois milliards à
demander à la France, c'est-à-dire, pour compter également en chiffres
ronds, à trente millions de contribuables, ce serait cent francs, si
je ne me trompe, que chaque individu aurait à donner.
Eh bien,--il n'y a pas besoin d'être un profond mathématicien pour
décider qu'il n'est pas un Français qui ne donne plus de cent francs
par an à l'État, si on compte que chaque bouchée qu'on mange paye un
impôt,--chaque condiment qui assaisonne cette bouchée paye un impôt,
de même, chaque gorgée qu'on boit, vin, liqueurs, café, thé, etc.
Chaque pièce de vêtement, plusieurs impôts,--comme matière première,
patente, l'étoffe, le fil, les aiguilles, etc.
De même, la lumière, huile, bougies, allumettes.
De même, chaque lettre qu'on écrit,--le papier, la plume, etc.
On paye pour chaque pipe, cigare ou cigarette.
On paye chaque fois qu'on éternue, le tabac en poudre imposé comme le
tabac à fumer.
On paye quand on dort,--on paye quand on meurt.
Je ne parle là que des impôts indirects,--il y a encore les impôts
directs.
Si bien que chaque personne ne fait pas un mouvement, ne prend pas un
plaisir, ne satisfait pas un besoin, ne fait pas une action quelconque
pour lesquels il ne faille payer,--si bien que la vie de l'homme,
aujourd'hui, semble avoir pour but de _faire_ de l'argent pour l'État,
comme un cheval ou un mulet attelé à une noria, à un manège,--et
tournant en rond,--monte sans cesse de l'eau pour son maître.
Notez bien que je ne blâme pas, je constate;--loin de moi la pensée
ridicule et injuste de m'élever contre la contribution légitime que
tout citoyen doit aux besoins communs; d'ailleurs, personne ne
pourrait séparément, pour une somme décuple de celle qu'il donne pour
sa part à l'État, se procurer les avantages, les commodités, la
protection qu'il en reçoit;--je ne blâme que la base et le mode de
perception, et ce n'est pas là d'ailleurs le sujet de mon calcul.
Je veux simplement établir qu'il n'est personne qui ne donne plus et
beaucoup plus de cent francs par an, en réunissant les contributions
directes et les contributions indirectes: additionnez les dépenses
misérables et indispensables du plus pauvre,--et vous verrez si,--tout
compris,--le fisc, ne prélève pas sur lui, sous diverses
dénominations, plus de trente centimes par jour.
Or, si le plus pauvre paye sa part égale des trois milliards, il faut
reconnaître que celui qui est un peu moins pauvre, que celui qui est
aisé, que celui qui est riche, que celui qui est très riche, payent
deux fois, dix fois, cent fois, mille fois,--les cent francs qui,
fournis par chacun des trente millions de Français, forment la somme
des trois milliards.
Que l'on ne me fasse pas ici de chicane de centimes, ce calcul n'a pas
besoin d'être absolument rigoureux pour établir la vérité que je veux
prouver.
C'est-à-dire que, si l'État reçoit trois milliards, les contribuables
versent beaucoup davantage, peut-être le double, surtout si nous
ajoutons à ces droits qui frappent tous sans exception, et beaucoup de
choses plusieurs fois et sous des noms variés;--si nous ajoutons les
abus du commerce qui, non content de bénéficier sur la chose vendue,
bénéficie aussi sur l'impôt,--en vendant dix centimes, par exemple, la
boîte d'allumettes, vendue autrefois cinq centimes, et frappée de deux
centimes de droit par le fisc.
Beaucoup de marchands bénéficient encore par la fraude sur la
quantité, sur la qualité,--et spéculent sur le crédit.
Il est donc parfaitement évident que les contribuables donnent
beaucoup plus d'argent que l'État n'en reçoit.
Pourquoi?
Je vais vous le faire comprendre par une image bien simple.
Il y a quelques instants, j'arrosais un carré de mon jardin,--mon
matelot allait puiser l'eau dans des arrosoirs à une grande mare,
entourée d'un bois de lauriers-roses, et me les apportait;--le carré
que j'avais à arroser était assez éloigné de cette mare,--je ne tardai
pas à remarquer que les arrosoirs remplis à la mare, ne m'arrivaient
qu'à moitié pleins, puis je vis que le chemin qu'ils avaient à
parcourir se trouvait inutilement arrosé,--je regardai les arrosoirs,
ils étaient _dessoudés_ et percés, et laissaient échapper une partie
de l'eau,--et j'en allai prendre d'autres.
C'est l'histoire des impôts:
Des impôts dont une partie reste en route dans le chemin qu'ils ont à
faire depuis la bourse, rendue flasque, des contribuables, jusques aux
coffres de l'État.
C'est, comme le dit Plaute, que «on porte la pluie dans un crible»
_imbrem in cribrum_.
C'est déjà un assez grand trou à l'arrosoir et au crible que celui par
lequel s'échappent les deux cent quarante-six millions, trois cent
quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf francs, que coûtent
les frais de perception.
Et pourquoi la perception des impôts coûte-t-elle deux cent
quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit mille, quatre cent
quarante-neuf francs?
Parce que, à cause de leur nombre et de leur variété infinie, le
ministère des finances y occupe soixante-seize mille employés,--parce
qu'il faut que ces soixante-seize mille employés soient logés,
nourris, vêtus, etc., etc., payés, etc.,--parce que les droits
exorbitants mis sur certains objets excitent à la fraude devenue aussi
très productive, et qu'il faut une armée de douaniers pour empêcher
une petite partie de cette fraude.
Parce que l'argent qui passe par tant de mains risque fort de subir la
destinée d'une pièce de vin qui traverse la France, remise
successivement aux soins de dix voituriers qui se la transmettent de
l'un à l'autre, chacun l'ayant plus ou moins «_piquée_» pendant la
part du chemin qu'il avait à faire,--c'est-à-dire lui ayant emprunté
de quoi satisfaire sa soif sur des routes poudreuses.
Supposez même que, sur soixante-seize mille employés, il ne s'en
trouve pas un seul capable de rien détourner, repousse, si vous
voulez, avec indignation toute idée de pillage,--vous ne pourrez du
moins nier ce qu'on appelle le «coulage».
Faites transporter, à travers une longue étendue de pays, par cent
personnes échelonnées sur la route, dix kilogrammes de miel; que
chacun arrivé au terme de son étape, de son relais, vide son pot dans
le pot de son successeur qui doit continuer la route;--pour quelque
peu que la route soit longue et qu'il ne soit resté aux parois de
chaque pot que ce qu'il a été impossible d'en ôter, vous me direz ce
qu'il vous arrivera au terme du voyage de vos dix kilogrammes de miel.
Longtemps avant moi on a proposé de remplacer ces impôts, ces droits
si chèrement, si puérilement, si arbitrairement multipliés et
variés--par un impôt unique sur le revenu.
On a répondu à cette proposition par des cris de terreur et
d'angoisses.
1º Parce qu'on n'a pas compris:--On a l'habitude d'appeler en France
_revenu_ les rentes des capitalistes, le produit que tirent les gens
nés ou devenus riches des terres, des maisons, des actions, etc.
Ceux-là ont cru que l'impôt ne frapperait qu'eux seuls--ce qui serait
en effet une injustice,--une injustice presque aussi monstrueuse que
celle en sens contraire qui, en réalité, aujourd'hui ne soumet à
l'impôt ni la rente, ni les opérations de bourse.
2º Parce que le Français, qui crie volontiers à la réforme pour
taquiner le pouvoir, a, au fond, très peur de tout progrès et de toute
nouveauté.
Les uns, par une terreur vague et non raisonnée, les autres, parce que
les abus que le progrès détruirait sont tous le patrimoine d'un assez
grand nombre de gens.
On n'a pas assez expliqué au public que par _revenu_ on doit entendre
le produit des rentes, des propriétés, mais aussi de tout commerce, de
tout travail,--que si le revenu de A se compose des rentes de ses
terres, des dividendes de ses actions, etc.,--le revenu de B se
compose du prix de ses journées de travail en piochant, en labourant,
en fendant du bois.
Ceux qui ont compris--et ceux qui n'ont pu feindre de ne pas
comprendre,--ont objecté la difficulté de l'évaluation, le _choquant_,
le _blessant_ des investigations--la facilité de certaines
dissimulations, etc., etc.
On leur a répondu qu'on se contenterait d'à peu près et de
l'établissement de catégories, comme on fait pour les patentes par
exemple.
Quant aux dissimulations, croyez-vous qu'il ne s'en fait pas sur le
chiffre des ventes et des achats--sur la réalité des locations?
comptez-vous pour rien la fraude surexcitée sur cette multitude
d'objets imposés--et pensez-vous que les recherches sur le revenu
seront jamais aussi choquantes que les perquisitions faites parfois
par la douane jusques sous la chemise des femmes?
J'avais d'ailleurs trouvé, et j'en avais été très heureux, une formule
qui faisait de la fixation et de la perception des impôts, la chose la
plus simple du monde:
La chambre des députés, chaque année, déciderait que, vu les besoins
de l'État, chaque habitant de la France contribuerait aux revenus
publics pour une quantité de journées égales pour tous, journées de
revenu, de gain ou de travail. Ainsi, supposons que l'on fixe pour une
année, ou pour une série d'années, la quote-part de chacun à
vingt-cinq journées--par exemple:
L'ouvrier qui gagne trois francs par jour payera soixante-quinze
francs.
Le négociant ou le marchand qui gagne vingt-cinq mille francs par
an--aura à payer vingt-cinq fois soixante et quelques francs.
De même le rentier, le propriétaire--vingt-cinq journées de son
revenu.
Tout d'abord cet impôt unique, supprimant une grande partie de l'armée
de soixante-seize mille hommes du ministère des finances, supprimant
l'autre armée de la douane, ce n'est pas beaucoup d'en conclure que
sur les deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
mille, quatre cent quarante-neuf francs, on épargnerait au moins cent
cinquante millions pour commencer.
La fraude n'aurait plus aucune raison de s'exercer.
Les nécessités de l'existence--«la vie»--seraient à bas prix,--les
charges de l'État seraient supportées équitablement pour tous. Je dis
_équitablement_ et non _également_, car pour que la répartition soit
équitable, il faut qu'elle ne soit pas égale,--tous ne peuvent pas
donner la même somme, mais tous peuvent donner le même nombre de jours
de leur revenu, rentes, bénéfices ou travail.
C'est simple, c'est juste, ça ne se fait pas--ça ne se fera peut-être
jamais.
Parce que,
Je le répète: les abus sont le patrimoine d'un trop grand nombre de
gens qui les défendent avec désespoir.
On continuera le système des impôts directs et indirects.
Système aussi raisonnable que serait celui qui consisterait à conduire
l'eau d'une source à une fontaine, non par un aqueduc direct, maçonné
et cimenté, mais par une quantité de petits ruisseaux, ruisselets,
rigoles, serpentant et faisant «méandres» à travers des plaines
sablonneuses et altérées.
Je voudrais bien savoir ce que signifie ce qu'on appelle:
Le droit
De telle ou telle famille, de telle ou telle personne de gouverner
la France?--La France est-elle un fief, une terre, une maison, un
chapeau dont quelqu'un est le propriétaire,--pouvant _user_ et
_abuser_,--pouvant vendre, céder, morceler à sa fantaisie,--un roi
n'est-il pas un mandataire, un fonctionnaire--accepté ou choisi par la
nation,--payé par elle?
Il paraît que ce n'est plus comme cela qu'on l'entend;--on dit les
d'Orléans renoncent à _leurs droits_ et reconnaissent _les droits de
Henri V_, mais Napoléon IV maintient _ses droits_.--Nous avons donc
été des insurgés, des usurpateurs, des simoniaques (car il s'agit du
droit divin), des filous,--tout le temps qu'ils ont dû s'absenter.
Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que les partisans de ces divers
candidats finissent par dire comme cet avocat des _Plaideurs_:
On force le cellier qui nous sert de refuge.
Ou comme cet avocat contemporain qui, plaidant pour la femme dans un
procès en séparation, s'écrie: «Aujourd'hui on nous accuse,--mais
hier, j'ai les lettres, on «baisait _notre_ bec rose».
Ils arrivent à dire «nos droits», en voici un exemple curieux que le
hasard qui est gai--heureusement--s'est amusé à amener.
C'est dans un journal bonapartiste, _le Pays_, du 13 septembre;--il
attaque avec une mauvaise humeur qui n'exclut pas la verve, au
contraire, les prétentions des légitimistes:--«Ils ont, dit-il, les
mains pleines de leurs parchemins, de ce qu'ils appellent _leurs
droits_.»
Et il se moque avec raison de ces prétendus droits, mais le hasard
s'est, dis-je, amusé à faire que, précisément sur la même ligne, que
ces mots imprimés en italique pour souligner le sarcasme,
_Leurs droits_,
Dans la colonne à côté, mais précisément faisant suite, si on continue
la ligne, on lit:
«Nos droits,» mots qui, cette fois, ne sont pas soulignés;--mots que
l'auteur de l'article avait écrit soixante lignes plus haut,--à un ou
deux feuillets de distance, mais que le hasard a rapprochés ainsi:
«Il faut que ces royalistes
aient perdu le sens commun
pour s'imaginer que nous «Ils ont les mains pleines
allons fouler aux pieds NOS de leurs parchemins de ce
DROITS.» qu'ils appellent LEURS DROITS.»
(_Première colonne au bas de (_Deuxième colonne également
la page._) au bas de la page._)
Peut-être est-ce rendre un service en ce moment à messeigneurs les
archevêques et évêques de leur rappeler qu'en écrivant trop souvent
dans les journaux, comme ils le font depuis quelque temps, ils
compromettent singulièrement leurs chances de béatification et de
canonisation. Il existe du pape Benoît XIV, sur les béatifications et
canonisations, un ouvrage célèbre et curieux, où il est parfaitement
expliqué que c'est un grand obstacle que d'avoir écrit,--pour un
candidat à la sainteté:
«On examine jusqu'aux moindres opuscules,--on fait une censure exacte
et rigoureuse;--dans le doute, le promoteur de la foi prend le parti
le plus rigide:--un système suspect par sa nouveauté,--un écrit sur
des questions frivoles,--un sentiment qui choque celui des saints
pères et du commun des chrétiens, etc.,--ce sont des taches
ineffaçables pour lesquelles on impose un éternel silence à la cause
(de béatification ou canonisation) proposée».
Il a été fait quelque bruit du mandement de Mgr Guibert, archevêque de
Paris.
Non, jamais monarque n'a été traité, fût-ce par un membre de la
Commune,--comme le roi Victor-Emmanuel est traité par Mgr Guibert,--à
tel point que, dans une séance de la commission de permanence, un
député a interpellé le ministre des affaires étrangères à ce
sujet.--M. de Broglie a répondu que les évêques sont libres dans leurs
mandements.--M. de Broglie me paraît se tromper singulièrement dans
son appréciation:--quand un évêque fait imprimer et publie des écrits,
il doit être soumis au droit commun et aux lois qui régissent la
presse.--Je ne pense pas qu'on permette à aucun écrivain, à aucun
journaliste, de parler d'un roi allié de la France comme Mgr Guibert
parle du roi d'Italie.--Mgr Guibert, qui n'est pas forcé d'écrire, et
qui semble forcé de montrer de la modération et de la charité, n'a
aucun titre pour faire, par la voie de la presse, ce qui serait
interdit à un autre.
En outre, ce mandement contient une provocation à la haine et à la
guerre,--à peine voilée par la phraséologie tortueuse et alambiquée et
édulcorée des écrits de ce genre.
L'envahissement de Rome a été la violation la plus audacieuse
des conditions de la vie du monde chrétien. C'est un attentat au
premier chef contre la religion et contre la société.
Comment le temps, qui guérit tant de maux, pourrait-il adoucir
une douleur chaque jour renouvelée, à mesure que se déroulent
une à une, dans toutes les portions de l'univers chrétien, les
fatales conséquences de l'attentat consommé au centre de la
catholicité? Est-ce quand le gouvernement spirituel est à la
merci de puissances ennemies, quand la parole du Souverain
Pontife ne peut franchir les murs de sa prison sans rencontrer
l'outrage et la contradiction.
Pour les fautes des individus, le châtiment providentiel peut
être différé jusqu'à la vie future; mais les nations, dont
l'existence est circonscrite dans les limites de ce monde, ne
sauraient recueillir dans une prospérité durable le fruit des
crimes dont l'histoire les accusera d'avoir été les auteurs ou
les complices.
Nous ne pouvons croire que les puissances européennes
s'aveuglent obstinément et restent toujours indifférentes devant
une situation qui blesse profondément les sentiments et la
conscience d'une portion si notable de leurs sujets. Un jour
viendra où elles sentiront l'inévitable nécessité de réparer un
désordre qu'elles avaient le devoir et la facilité de prévenir.
Comment admettre, en effet, que la _paix puisse être conservée_
parmi les peuples avec un régime qui, remontant _violemment le
cours des âges_, nous ramène au règne brutal de la force,
_efface d'un trait de longs siècles de civilisation chrétienne_,
refuse à l'Église sa place dans le concert des sociétés qu'elle
a formées, et la met hors la loi au milieu d'un _monde qui vit
de ses bienfaits_? Comment le calme des esprits et la stabilité
des institutions pourraient-ils s'allier avec un état de choses
qui constitue pour deux cents millions de _catholiques_,
c'est-à-dire pour l'élite de l'_humanité civilisée_, un grief
perpétuel qui a ses racines dans la conscience même?
Quand, entre ceux qui gardent le _Pape captif_, et ceux qui
voudraient tenir captive la parole des évêques, l'alliance
devient de plus en plus étroite, est-ce alors que les
catholiques pourraient déposer leurs justes ressentiments contre
l'invasion sacrilège de Rome?
Ceux qui auront sacrifié l'Église à leur ambition seront
sacrifiés à leur tour.
_Une terre qui dévorera_ ceux qui persisteront à l'occuper par
la violence et l'injuste.
Le bras de Dieu, qui n'est pas raccourci, saura rassembler les
pierres dispersées de l'édifice et le rétablir sur les débris de
l'oeuvre des hommes.
Alors son Pontife _et son Roi_, ayant recouvré sa liberté, _du
haut du balcon_ de Saint-Pierre, bénira encore _la ville et le
monde_.
Rien au monde ne me choque autant que l'inégalité devant la loi et
devant la justice, messieurs les évêques veulent se faire
journalistes, malgré l'avertissement que leur a donné le pape Benoît
XIV des obstacles que la plume met à leur salut.
Ils doivent subir toutes les chances attachées au métier qu'ils
exercent volontairement.--Pourquoi le gouvernement, qui suspend les
journaux, ne suspend-il pas les évêques journalistes, quand leurs
écrits sont un danger pour la paix? pourquoi le gouvernement se
contente-t-il de «regretter» ces écrits?--Au moins, devrait-il
mentionner l'intensité et la durée de ces regrets,--comme on dit pour
les deuils de cour,--«le gouvernement regrettera pendant huit
jours,--pendant quinze jours, le dernier mandement de M. l'archevêque
Guibert.»
Les bijoux des femmes: colliers, bracelets, bagues, etc., ont tous la
forme d'un anneau; et sont, en réalité, les anneaux d'une chaîne dont
le bout est dans la main du diable.
Réunissez toutes les légendes, tous les mystères, toutes les fables de
toutes les religions; ajoutez-y les contes de fées;--eh bien, il sera
beaucoup moins bête de croire à tout cela, que de croire qu'il n'y a
pas de Dieu.
Il se présente en ce moment une circonstance qui doit chagriner M.
Thiers, parce que l'accusation dont il est l'objet de la part d'un
journal,--aujourd'hui le plus lu de tous,--viendrait gâter et tacher,
pour ainsi dire, la plus belle page de sa vie.
On sait que sa maison de la place Saint-Georges a été pillée et
démolie par les brigands de la Commune et que l'Assemblée des
représentants de la France, par une décision très glorieuse pour M.
Thiers, a prononcé que cette maison serait rebâtie aux frais de
l'État.--La somme nécessaire pour cette reconstruction a été fixée par
des experts à un million cinquante-trois mille francs.
On ne connaît qu'un précédent dans l'histoire, c'est lorsque, l'an de
Rome 697, le Sénat romain ordonna que les maisons de Cicéron, pillées
et démolies par des communards de ce temps-là, sous la conduite de
Clodius, seraient relevées et reconstruites aux frais de la
République.
M. Thiers a touché l'argent,--a attendu assez longtemps avant de
mettre les ouvriers à la besogne,--cette besogne est aujourd'hui
terminée, et bientôt M. Thiers va rentrer chez lui;--non, hélas! pour
s'y livrer à «ses chères études», mais pour y recevoir en conciliabule
ceux qu'il a combattus toute sa vie.
Dont il a fait fusiller les pères en 1832 et 1834.
Dont il a fait fusiller et déporter les frères en 1871.
Les amis de ceux qui ont démoli cette maison, et dont quelques-uns
ont mis la main à la besogne;--ceux qui ont refusé de répudier leur
solidarité avec les assassins, les voleurs et les incendiaires de la
Commune,--et dont aujourd'hui il est l'allié,--dont il se croit le
chef, et qu'il compte jouer plus tard; tandis qu'eux ne voient en lui,
comme ils l'ont avoué, qu'un «cheval de renfort» pour gravir jusqu'au
sommet du Capitole,--où ils lui préparent le sort que les Sabins
firent subir à Tarpéia qui les avait introduits dans la citadelle, et
qu'ils écrasèrent sous le poids de leurs boucliers.
Or, le journal dont je parlais tout à l'heure a publié avec de
minutieux détails et des chiffres auxquels on ne peut refuser au moins
une grande vraisemblance, un article prétendant établir que M. Thiers,
à la suite d'agiotages sur l'argent reçu, de trafics de terrains avec
les entrepreneurs, de délais qui ont permis au million de produire des
intérêts, pourrait, sa maison reconstruite, mettre dans sa poche le
million qu'il se trouverait ainsi avoir gagné sur sa maison.
Un ami de M. Thiers a fait, dans un autre journal, une réponse qui a
le malheur de ne réfuter que mollement l'attaque et d'avouer même une
partie des faits avancés,--à savoir les trafics de terrains.
Nul doute que M. Thiers ne prenne la parole lui-même, et que,
continuant l'orateur romain, il ne fasse une réponse triomphante, en
pendant au célèbre discours «pour sa maison», _pro domo suâ_, que
prononça Cicéron.
Il est permis de s'étonner d'une chose: M. Thiers, qui a dû concevoir
un légitime orgueil de la décision de l'Assemblée nationale, qui le
traitait comme le sénat de la république romaine avait traité Cicéron,
n'a pas manqué de relire alors dans l'histoire les détails de ce
précédent si glorieux pour lui, et, lorsque les députés français
suivaient l'exemple des sénateurs romains, d'étudier et de suivre
lui-même l'exemple de Cicéron.
L'oubli de ce soin est ce qui amène le chagrin qu'on lui fait
aujourd'hui.
Tout le monde semble d'accord sur un point,--c'est que la somme
évaluée pour la maison de M. Thiers dépassait la valeur de la
construction détruite,--et permettait non pas de la rétablir
identiquement telle qu'elle était, mais d'en construire une autre plus
grande et plus belle, ce qui est beaucoup moins bien,--car, le mieux
eût été de n'y ajouter qu'une plaque de marbre commémorative et du
crime et de la réparation.
Voyons donc ce qui se passa au sujet, non pas de la maison, mais des
trois maisons de Cicéron détruites par Clodius et les émeutiers.
La destruction des maisons de Cicéron avait été plus complète encore
que la destruction de la maison de M. Thiers; ses ennemis «arrachèrent
jusqu'aux arbres qu'ils plantèrent dans leurs propres jardins[2]».
[2] Ma maison du _Mont-Palatin_ était transportée chez un des deux
consuls; celle du _Tusculum_ chez l'autre. Les colonnes de marbre
étaient portées chez la belle-mère d'un consul, les arbres mêmes
y étaient transplantés; _etiam arbores transferebantur_.
(_Lettre à Atticus._)
Il laissa le sénat et les experts déterminer sans son intervention, et
c'est seulement à son ami le plus intime, Atticus, qu'il confia que
les sommes allouées étaient mesquines et au-dessous de la valeur
réelle des propriétés démolies,--_illiberaliter_.--Cette estimation
fit murmurer non seulement les «honnêtes gens», mais aussi le
peuple.--D'où vient cela; dit Cicéron à Atticus?--Cela vient d'une
certaine pudeur de ma part,--j'aurais pu, dit-on, refuser la somme
comme insuffisante, et demander résolument davantage.
«Les consuls ont traité avec les entrepreneurs,» _consules
locarunt_,--et plus loin: «On reconstruit d'après le marché passé par
les consuls,» _consulum ex locatione reficiebantur_.
Et, à ce moment, Cicéron était fort ruiné et fort dépourvu
d'argent;--J'ai épuisé, dit-il, la bourse de mes amis: _amicorum
benignitas exhausta est_.
Ce qui cause mon étonnement dont je parlais tout à l'heure, c'est
qu'un lettré comme M. Thiers--après avoir naturellement relu avec un
orgueil bien légitime, je le répète, les rapports, les similitudes que
les événements et la faveur de ses concitoyens mettaient entre lui et
une des plus grandes figures de l'antiquité, n'ait pas cherché et
trouvé dans cette lecture les moyens d'augmenter encore la
ressemblance des situations;--n'ait pas demandé que les «consuls» les
députés fissent eux-mêmes les conventions et les marchés avec les
entrepreneurs, se tenant entièrement à l'écart de la question
d'argent.
Il aurait évité le reproche que tenteront de lui faire ses ennemis,
d'avoir tiré un bénéfice matériel d'une situation à laquelle c'était
seulement de la gloire qu'il y avait à demander,--reproche auquel il
va sans doute répondre victorieusement, ne pouvant souffrir que
l'histoire, au lieu d'une similitude, ait à enregistrer une parodie.
On n'oserait vraiment compter ceux pour lesquels nos désastres ont été
un bonheur et qui ne voudraient pour rien au monde que «ça ne fût pas
arrivé».--Prenez vous-même, lecteur, le soin d'interroger un à un les
hommes aujourd'hui en vue,--moi je n'en ai pas le courage.
M. Thiers n'est jamais descendu du pouvoir, il en a toujours été
précipité,--et jamais il n'y est resté longtemps, parce qu'il n'a ni
principes, ni convictions. Le pouvoir n'est pas pour lui un moyen
d'appliquer telles ou telles idées;--loin de là, le pouvoir est le
but, et, au besoin, il sacrifiera ses idées pour y grimper ou s'y
maintenir.
Jamais on ne l'a vu, lorsqu'il n'est pas ministre, mettre honnêtement
et loyalement ses talents et ses aptitudes, qui sont une puissance, au
service du gouvernement et du pays;--il a lui-même appelé la situation
en ce cas: «Être sur le pavé.» Il n'a plus de devoirs, il n'a plus de
rôle; si ce n'est d'escalader de nouveau le pouvoir par tous les
moyens.--Quand il est au pouvoir, dans certaines circonstances, il y
rend des services, lorsque ces services peuvent consolider sa
situation, mais souvent les périls contre lesquels il nous défend,
c'est lui qui les a créés.
A force de pousser le gouvernement de Juillet sur des pentes et au
bord du précipice,--jeu qu'il jouait sinon de concert, du moins
simultanément avec M. Guizot,--il est venu un jour où il n'a pu
l'empêcher d'y tomber.