A-PROPOS RÉTROSPECTIF.

Le Théâtre-Français annonce pour la semaine prochaine une comédie

nouvelle intitulée: _Les Demoiselles de Saint-Cyr_, et le nom seul de

l'auteur suffirait pour éveiller l'attention publique. M. Alexandre Dumas

est peut-être celui de nos auteurs dramatiques qui, à l'apparition d'une

de ses oeuvres, excite le plus la curiosité, et cela, non par l'appât de

nouveaux arguments littéraires fournis à l'une ou à l'autre des deux

écoles, mais simplement parce que l'on est presque sûr de rencontrer

toujours, au moins dans quelques scènes, des passions ou des feux

d'artifice d'esprit.

Quoique à propos de cet ouvrage, nous nous proposions de dire quelques

mots sur les lieux ou doit se passer la scène et sur quelques-uns des

personnages, il faut reconnaître tout d'abord que l'auteur est

nécessairement forcé de s'éloigner de la vérité historique; s'il avait

voulu la suivre dans les détails de l'établissement de Saint Cyr, nous

n'aurions certainement pas eu un premier acte aussi gai, aussi fou que

celui qu'on nous promet.

Une femme qu'au théâtre il faudrait bien se garder de peindre autrement

que sèche, froide et impassible, parce que ce n'est pas au théâtre qu'on

redresse les préjugés, madame de Maintenon, qui nous apparaît tout autre

quand on l'étudie dans sa correspondance, était devenue le point de mire

de tous les solliciteurs; c'était chez elle que pleuvaient tous le,

placets, et surtout ceux de la noblesse ruinée par la guerre, le

désordre ou l'insouciance, qui avaient à réclamer des secours pour de

jeunes filles sans dot et sans appui A la sympathie naturelle qu'un tel

malheur devait rencontrer chez la veuve de Scarron, se joignait aussi un

penchant à l'éducation, et sans doute le souvenir des premières

fonctions auxquelles elle avait dû l'avantage d'être connue du roi et

l'occasion de s'élever. Elle avait donc formé déjà le projet d'un

établissement en faveur des jeunes filles de condition sans fortune,

lorsque le hasard lui offrit une ursuline, madame de Brinon, qui, forcée

de quitter un couvent endetté, remplissait dans le monde le voeu

d'instruction qu'elle avait fait en rassemblant les domestiques, les

enfants du château de Montchevreuil, où elle s'était réfugiée. En 1682,

madame de Maintenon réunit à Rueil, sous la direction de madame de

Brinon, une soixantaine de jeunes personnes qu'elle entretenait dans

divers établissements; bientôt le nombre des pensionnaires s'accrut, et

madame de Maintenon, qui prenait grand goût à cet oeuvre et la visitait

tous les jours, voulut la rapprocher d'elle; elle obtint du roi la

maison de Noisy, qui se trouvait enfermée dans le parc de Versailles. Là

commence toute l'organisation d'un grand établissement formé avec une

libéralité qu'on regrette de voir disparaître plus tard. A Noisy, les

filles de bourgeois étaient admises comme les _demoiselles_ et même près

du château était une maison où, sous le nom de _filles bleues_, étaient

élevés les enfants des paysans habitant les domaines de la fondatrice.

Noisy fut bientôt le sujet de toutes les conversations à la cour; on

voulut y faire visite; les demandes d'admission se multiplièrent; il

fallut que la munificence du roi vint en aide à la charité de madame de

Maintenon; on résolut d'établir une maison qui contint 250 élèves, 30

professes et 21 converses. L'architecte Mansard choisit l'emplacement de

Saint-Cyr, à proximité de Versailles. Le 1er mai 1685 commencèrent les

travaux; l'ardeur de voir réaliser les projets formés était telle que

les ouvriers ordinaires ne parurent pas suffire: on y employa des

troupes campées à Versailles, et 2,000 travailleurs élevèrent les

bâtiments avec une telle précipitation, que plus tard, on fut obligé de

faire de grandes et nombreuses réparations.

L'édit d'érection fut enregistre au Parlement, le 18 juin 1686; il fut

pourvu à la dotation de la maison; on interdit à la communauté toute

faculté d'acquérir; s'il y avait des épargnes, elles devaient être

employées à doter les élèves qui voudraient se marier; à défaut

d'épargnes, le trésor royal fournirait à cette dépense. Rien de plus

prévoyant, de plus paternel que les règlements et constitutions des

_Dames de Saint-Louis_, auxquels madame de Maintenon donna tous ses

soins et toute son étude; mais, hélas! on ne put plus être admis qu'en

faisant preuve de quatre degrés de noblesse.

Madame de Brinon fut nommée supérieure; mais la renommée de la maison,

les bénédictions données partout à cette fondation, troublèrent la tête

de la pauvre dame, qui, par sa vanité, compromit un moment

rétablissement, et fut destituée en 1688. Le chagrin de cette erreur

dans un premier choix ne ralentit en rien le zèle de madame de

Maintenon; pendant toute sa vie on la vit présider à tous les exercices,

faire elle-même des classes, surveiller même les offices, et encourager

par son exemple les soeurs converses. Un jour qu'elle sortait d'une

cuisine pour aller à une grande cérémonie: _Vous ne sentirez pas le

musc_, lui dit-on. Oui, répondit-elle; _mais qui croira que c'est moi?_

Les pensionnaires de Saint-Cyr devinrent la famille de madame de

Maintenon, qui écrivait à la supérieure: _Quand me verrai-je à cette

grande table, où, environnée de toutes mes filles, je me trouve plus à

mon aise qu'au banquet royal!_

Madame de Maintenon, effrayée sans doute de l'orgueil qui avait perdu

madame de Brinon et qui avait pénétré plus loin qu'elle dans la maison,

voulut combattre en toute occasion ce vice chez ses élèves: _Mes

enfants_, leur disait-elle, _ne soyez pas glorieuses; je le suis assez

pour tous_. Un jour qu'elle se plaignait encore et insistait sur la

nécessité de ne pas faire de rhétoriciennes: _Soyez tranquille, madame_,

lui dit une maîtresse de classe, _nos rubans jaunes_ (la grande classe)

_n'ont pas le sens commun._

Madame de Maintenon ne tarda pas sans doute à se rassurer, puisqu'elle

permit et approuva bientôt qu'on apprit et jouât des dialogues moraux

d'abord, puis des pièces de vers, et enfin des tragédies. Les succès des

pensionnaires recommencèrent encore à l'effrayer, car elle écrivit à

Racine: «Nos petites filles viennent dc jouer votre _Andromaque_, et

l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre

de vos pièces.» C'est pour échapper à cet arrêt que Racine composa

_Esther_, qui fut jouée par les élèves de Saint-Cyr, le 8 février 11689.

Le succès fut prodigieux; il n'y avait que deux cents places dans la

salle, et de toutes parts venaient des demandes pour assister à ce

spectacle: hauts personnages, pieuses dévotes, ministres, évêques, tous

briguaient l'honneur d'une invitation; le roi faisait une liste, et se

tenant à sa porte, la feuille à la main, la canne levée, comme pour

former une barrière, il y restait jusqu'à ce que toutes les personnes

inscrites fussent entrées. Malgré la piété du sujet, il paraît que les

actrices attiraient bien des regards profanes, et beaucoup des passions

citées plus tard dans cette cour, qui renonçait difficilement à être

galante, datèrent des représentations d'_Esther_.

C'est là sans doute ce qui servit de prétexte à la calomnie qui plus

d'une fois, présenta Saint-Cyr comme un sérail de Louis XIV; mais la

conduite constante de madame de Maintenon et la sévérité des,

règlements, qui augmenta encore lorsqu'en 1691 on exigea que toutes les

dames fissent des voeux, ont donné à tout jamais un hardi démenti à ces

infâmes accusations.

Le couvent subsista jusqu'en 1793; plus tard on y transféra l'école

militaire qui avait été établie, en 1802, à Fontainebleau.

L'action des _Demoiselles de Saint-Cyr_, que va nous offrir la Comédie

Française, se passe, dit-on, en 1701 Le sujet est tout d'imagination;

cependant, parmi les, personnages créés par l'auteur, paraît une figure

historique, celle du duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, qui vient

d'être appelé au trône d'Espagne. Le duc d'Anjou est bien jeune, et M.

Alexandre Dumas n'aura pu, nous l'espérons presque, se résigner à lui

donner le caractère fâcheux que peint le duc de Saint Simon; ce n'est

pas sous ces formes roides et silencieuses qu'un jeune prince peut se

produire au théâtre; et si dans une pièce qui ne vise à aucune

prétention historique, M. Dumas a fait une infidélité à l'histoire, il

trouvera dans les plus beaux succès des dernières années plus d'une

heureuse excuse.

Concours aux Écoles spéciales.

L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843 · 第 6 / 18 题