SOMMAIRE.

Samuel Hahnemann. _Portrait._--Courrier de Paris Saint-Cyr. A-propos

rétrospectif.--Concours aux Écoles spéciales. Séances solennelles

d'ouverture à l'Hôtel-de-Ville--La chapelle Saint-Ferdinand. _Portrait

du Duc d'Orléans, par Raffet; mort du duc d'Orléans; Char funèbre; Vue

extérieure et intérieure de Notre-Dame; Église de Dreux; Chapelle de

Sablonville._--Revue Algérienne. _Plan de la Zmala d'Abd-el-Kader;

Drapeaux pris avec la Zmala; Portrait du Marabout

Sidi-el-Aradj._--Martin Zurbano. _Vue de Barcelone et de la forteresse

de Montjouich; Insurrection à Barcelone._--Médaille Lesseps.

_Médaille._--Promenade sur les Fortifications de Paris. (Suite et fin.)

_Le Fort du Mont-Valérien, une Teaville; Plan de Vincennes._ Fête des

Environs de Paris. (Suite.) Le Bal de Sceaux, _Entrée du Bal de Sceaux,

Bal de Sceaux._--Fête communale de Douai. _Promenade de Gayan._

--Bulletin bibliographique.--Annonces, Modes. _Une gravure._--Amusements

des sciences.--Correspondance.--Rébus.

Samuel Hahnemann.

Le fondateur de la médecine homaeopathique, Samuel Hahnemann, est mort à

Paris le 2 juillet 1843, dans sa quatre vingt-huitième année. La

doctrine médicale qu'il a propagée et mise en pratique depuis plus de

cinquante ans, a pris assez d'importance dans ces derniers temps, pour

qu'une notice sur le système et son auteur ne paraisse pas dénuée de

tout intérêt. Né en 1735 à Meissen, petite ville de Saxe, Samuel

Hahnemann, distingué dès son enfance par son aptitude au travail, étudia

la médecine à Leipsick, à Vienne, et prit le grade de docteur à

l'université d'Erlangen. Ses principaux travaux eurent d'abord pour

objet la chimie et la minéralogie, sciences dans lesquelles il sut déjà

se faire un nom. On peut, en effet, rappeler encore aujourd'hui ses

recherches sur l'empoisonnement par l'arsenic, et les preuves

judiciaires pour le constater, de même que le mode de préparation trouvé

par lui, du _mercure soluble_, qui a conservé son nom. Il publia aussi

des traductions de l'anglais, du français et de l'italien, ainsi que

beaucoup d'articles dans les journaux scientifiques de l'Allemagne. En

traduisant, en 1790, la matière médicale de l'Anglais Cullen, il fut si

peu satisfait des hypothèses à l'aide desquelles on tentait d'expliquer

la puissance fébrifuge du _quinquina_, qu'il résolut, pour s'éclairer,

de faire avec ce médicament de essais sur lui-même. Le résultat de cette

expérience donna naissance à la doctrine homaeopathique.

Hahnemann observa que l'action du quinquina sur l'homme sain produisait

la fièvre intermittente, contre laquelle ce remède est employé avec le

plus de succès. Conduit par l'analogie à expérimenter avec d'autres

substances médicales, il annonça bientôt que les propriétés curatives de

tous les médicaments désignés sous le nom de spécifiques tenaient à la

faculté qu'ils avaient de produire sur l'homme sain des maux semblables

à ceux pour la guérison desquels on avait coutume de les employer.

Le fait proclamé par Hahnemann, qui basait sur une seule proposition

toute une théorie médicale, ne fut point admis à beaucoup près par tous

les médecins; mais les critiques à cet égard, bien que manquant pour la

plupart de gravité et d'urbanité, auraient paru sérieuses et modérées

comparées à celles que provoqua le mode d'emploi conseillé par Hahnemann

pour les remèdes homaeopathiques.

En considérant que le premier effet d'un médicament mis en usage d'après

sa doctrine devait entraîner une aggravation passagère de la maladie,

Hahnemann crut devoir s'imposer une extrême réserve pour la quantité des

doses à administrer. Il songea d'abord à mélanger les substances

médicinales avec une matière neutre, qui, en augmentant le volume, en

rendait la division plus facile. Mais ayant reconnu que la diminution de

la force active des remèdes n'était pas proportionnelle à la diminution

de la quantité (ce qu'il attribua à une augmentation d'énergie résultant

de l'acte de broyer les substances sèches ou de secouer les substances

liquides pour opérer le mélange des unes ou des autres), il arriva par

des réductions successives aux doses véritablement infinitésimales que

les médecins homaeopathes prescrivent aujourd'hui.

[Illustration: Samuel Hahnemann, décédé le 2 juillet 1843.]

Cette exiguïté des remèdes homaeopathiques a donné lieu à des

discussions où l'une des parties invoquait en sa faveur le raisonnement

et la science, tandis que l'autre prétendait s'appuyer sur des faits.

Sans pouvoir exprimer un avis sur cette question, qui n'est point de

notre ressort, nous remarquons seulement que le nombre des disciple

d'Hahnemann s'est beaucoup augmenté; en Allemagne, le savant Hufeland,

adversaire déclaré des petites doses d'Hahnemann, recommandait dans son

dernier ouvrage le principe [demi ligne illisible](1) de médicaments

spécifiques: en France, une partie des professeurs de l'École de

Médecine de Montpellier se sont déclarés sans réserve pour la doctrine

homaeopathique; enfin, dans toute l'Europe et dans l'Amérique du Nord,

nombre de médecins la pratiquent exclusivement.

[Note 1: La médecine ordinaire a généralement pour devise:

_Contraria contrariis sanantur_; celle de l'homaeopathie: _Similia

similibus curantur._]

Sans admettre aveuglément tout ce que les partisans de l'homaeopathie en

racontent de merveilleux, on pourrait s'étonner aussi que tant d'hommes

instruits se fussent épris d'un système où tout serait erreur et

illusion. Le temps et l'expérience décideront sur tout cela.

Une longue vie exempte d'infirmités, en donnant à Hahnemann la faculté

de travailler avec persévérance au développement de sa doctrine, lui a

procuré l'avantage de pouvoir en contempler les progrès.

Ayant épousé en secondes noces, en 1835, à l'âge de quatre-vingts ans,

mademoiselle d'Hervily, qui n'en avait que vingt-huit, il se décida à

venir habiter le pays de sa femme; et depuis huit ans il exerçait la

médecine à Paris, quand la mort, qu'il a vue s'approcher avec le calme

que donne toujours une haute raison jointe à une grande pieté, a sonné

pour lui l'heure du repos.

Courrier de Paris.

Décidément l'été nous en veut et se plaît à nous jouer de mauvais tours.

Vous savez de quel mois de mai et de quel mois de juin il nous a

gratifié; pluie, vent, nuages sombres, voila ses aménités et ses

douceurs. Juillet, enfin, était venu chassant devant lui les froides

ondées et illuminant le ciel d'or, de pourpre et d'azur; juillet s'était

montre, pendant quatre ou cinq jours, vêtu à la légère et environné de

lumière et de soleil. Déjà Paris s'épanouissait, et, sortant de ses rues

et de ses barrières, courait se mettre à l'ombre dans les bois de

Saint-Germain et de Meudon: mais juillet se moquait de nous comme ses

deux frères aînés. Ce rayon de soleil n'était qu'un sourire ironique

qu'il nous jetait traîtreusement pour mieux nous attirer dans le piège,

un faux espoir, une vaine apparence; à peine, en effet, Paris avait-il

pris ses habits coquets et ses airs de fête, que juillet, riant sous

cape, l'éclaboussait des pieds à la tête: le matin Paris était sorti

verni et pimpant, le soir il rentrait mouillé jusqu'aux os ou crotté,

comme le poète Colletet, jusqu'à l'échine. Il faut en prendre son parti;

la vie bucolique sur les prés fleuris, à l'ombre des haies d'aubépine et

des tilleuls, est évidemment supprimée pour l'an de grâce 1843. Le

parapluie sera notre platane et notre charmille.

Avouons cependant que nous méritons un peu d'être ainsi menés par le

ciel, de bourrasque en bourrasque, du chaud au froid, du soleil à la

pluie. Savons-nous bien, en effet, nous-mêmes ce que nous voulons? Nous

arrive-t-il jamais d'être contents des présents que le baromètre nous

envoie? Si l'air est vif et piquant, nous soufflons dans nos doigts, et,

d'une mine maussade et transie, nous répétons en choeur: «Quel maudit

temps! quel horrible temps! je gèle!» L'astre du jour, comme disaient

les poètes de l'Empire, brille-t-il au firmament, ce n'est qu'un cri de

toutes parts:» Ah! mon Dieu! je n'en puis plus! je suis en nage!

j'étouffe!» Pendant ces premières ardeurs de juillet, qui ont à peine

duré huit jours si vous aviez vu Paris! semblable à un homme harassé, il

ne faisait ni un geste ni un pas sans se plaindre, sans gémir, sans

s'essuyer le front, implorant un peu d'air, de vent et de pluie, lui qui

la veille grommelait entre ses dents: «Peste soit de la pluie et du

vent!»

En vérité, le ciel a-t-il si grand tort de s'amuser de cette ville

fantasque, qui veut et ne veut plus, et de brouiller tellement, suivant

ses caprices, les couleurs et les mois, qu'elle ne puisse s'y

reconnaître?

Cette inconstance du ciel, ce mélange de pluie et de soleil n'empêchent

pas nos honorables de la Chambre de faire leurs bagages et de regagner le

chef-lieu ou la maison des champs; comment s'effraieraient-ils en effet

de ces variations de l'atmosphère et de ces volte-face? La politique est

faite à l'image de la saison, tantôt riante tantôt sombre; et les mêmes

bouches y soufflent, du jour au lendemain, le oui et le non, le froid et

le chaud!

Ainsi la session est close, ou peu s'en faut; si la Chambre haute

bataille encore sur quelques chiffres du budget, la Chambre des Députés

s'éparpille sur les grandes routes; on peut dire qu'elle est en ce

moment tirée à quatre chevaux et écartelée de l'est à l'ouest et du nord

au midi. Chacun regagne son canton et son clocher; c'est du vin du cru,

comme dit M. Dupin, qui retourne au tonneau.

La malle-poste et les Messageries Royales sont occupées, depuis huit

jours, à voiturer, vers les quatre points cardinaux, le gouvernement

représentatif. La droite légitimiste voyage dans le coupé, pour mieux

regarder à l'horizon si soeur Anne ne voit rien venir; la gauche

radicale se campe dans les régions plébéiennes de l'impériale et de la

rotonde; le centre se blottit et ronfle dans l'intérieur, avec la

satisfaction d'un gastronome bien repu. Pendant la nuit, tandis que tout

est ténèbres et silence, le postillon, au milieu des claquements de son

fouet, entend résonner à son oreille ces mots confus: Espagne, Thiers,

Guizot, sucres, vins, bestiaux, conseil d'État, croix, pensions,

présidence, chemins de fer, aux voix, à l'ordre, la clôture, primes,

recettes, profits, indépendance, corruption, ministère; c'est la Chambre

des Députés qui s'est endormie et qui a le cauchemar, chemin faisant;

cependant les aubergistes et les servantes assistent à un cours de

politique à l'heure des repas, tandis que les chevaux s'étonnent d'être

plus chargés que de coutume et plient sous le poids des consciences et

des estomacs budgétaires.

De leur côté, les ministres se préparent à rentrer leur bannière au

fourreau et à fermer leur arsenal. L'armée ministérielle a pris son

congé de semestre, et l'armée ennemie se retire dans ses foyers; pendant

ce temps d'armistice, les soldats se reposeront, pour la plupart, sous

le pommier natal; mais les chefs, les généraux, les Achilles et les Ajax

vont courir le monde pour se rafraîchir le sang et se purger de toute

humeur politique. Celui-là, retiré dans son château de Normandie,

méditera sur la misère du peuple et l'égalité des conditions; celui-ci

ira prendre les eaux du Mont-d'Or ou de Vichy, et se laver des ennuis et

des douleurs du pouvoir. Le ministère taillera sa vigne et arrosera ses

fleurs; l'opposition pêchera innocemment à la ligne. Juillet est le mois

où les partis désarment; août invite les plus guerroyants au repos;

septembre les trouve tous endormis sous la tonnelle, jusqu'au jour où

décembre, mois maussade et sombre, embouchant la trompette

parlementaire, les réveille en sursaut et leur met de nouveau la passion

au coeur et le verre d'eau sucrée à la main.

Le temps est venu, comme on voit, où tous les grands comédiens voyagent:

Duprez chante à Toulouse; mademoiselle Déjazet fredonne et frétille à

Bordeaux; Bouffe est dans le Nord; mademoiselle Rachel attelle le Midi à

son char; l'entrechat de mademoiselle Maria, après avoir sauté par

dessus les Alpes, fait le bonheur de Milan; il n'est pas jusqu'à M.

Alcide Tousez, du théâtre du Palais-Royal, qui ne soit impatiemment

attendu quelque part. Où ira M. Alcide Tousez? C'est encore un mystère;

j'ai frappé à toutes les chancelleries, et pas un ambassadeur n'a voulu

me dire son secret; on croit cependant que M. Alcide Tousez voudra bien

honorer de sa présence plusieurs grandes nations de l'Europe. Dans un

temps où le royaume des Pays-Bas s'agenouille aux pieds de mademoiselle

Eissler et lui sert de trottoir, tandis que Marseille enivrée cire le

brodequin de mademoiselle Rachel, Alcide Tousez ne croit pas devoir se

dérober plus longtemps à l'enthousiasme de l'univers. Déjà les arcs de

triomphe se dressent pour son passage, et les populations empressées,

hommes, femmes, enfants, vieillards, bivouaquent sur toutes les routes

par où l'on croit qu'il pourrait bien passer.

Puisque nous voici dans le monde des comédiens, n'en sortons pas sans

payer une dette de regrets à une excellente et honnête actrice que le

Gymnase vient de perdre subitement. Nous voulons parler de Julienne, la

dernière des duègnes, sans contredit, et la meilleure des tantes et des

grand'mères. Julienne est morte d'une attaque d'apoplexie; d'abord on a

cru la sauver: au bout de quelques heures tout était dit; cette pauvre

grand'maman si simple, si aimée du parterre, si ronde et si naïve, avait

chanté son dernier couplet! Le Gymnase est en deuil, et, avec le

Gymnase, les nièces, les neveux, les pupilles, qui ne retrouveront

jamais tant de naturel, de franchise et de bonhomie.

Il ne faut pas croire que Julienne a toujours été la Julienne que vous

avez vue affublée du bonnet rond de la vieille gouvernante, de la robe à

ramages de la grand'maman et des falbalas de la douairière. Pourquoi

Julienne n'aurait-elle pas eu ses vingt ans tout comme une autre? Elle

les a eu ses vingt ans, en effet, et c'était alors, dit-on, une vive

Dorine, une Lisette éveillée, une agaçante Marlon. Le premier chapitre

de la vie dramatique de Julienne commence ainsi, à l'emploi de

soubrette: Julienne porte le jupon court, le tablier et la cornette

mutine; elle a le pied leste, l'oreille au guet et l'oeil émerillonné;

ses poches sont pleines de billets au musc et l'ambre écrits par Valère

à Isabelle, ou échangés entre Araminte et Dorante. Que de bons tours

elle joue au vieil Orgon! Voyez-vous ce petit chevalier qui lui jette

une bourse et un baiser pour se frayer passage dans le boudoir de

Dorimène? Mais, gare! voici Frontin et Masearille, et L'Olive, et la

Branche, qui se mirent dans ses yeux et lui content fleurette. Lisette

leur tient tête, Marton n'est pas embarrassée de la réplique. Allons,

soubrette et valet, aux armes! Escrimez-vous d'estoc et de taille,

intrépides à l'attaque et fermes sur la riposte.

Julienne avait des dispositions si particulières, un goût si déterminé

pour ces duels avec Frontin, pour ces tendresses de Valère, pour ces

amours d'Isabelle, qu'elle y a dépensé toute sa jeunesse. Soubrette de

comédie, d'opéra-comique et de vaudeville, elle est restée soubrette

vive et accorte, aussi longtemps qu'on peut l'être. On n'accusera pas

cette bonne Julienne d'avoir été inconstante; avant son entrée au

Gymnase, elle avait beaucoup parcouru le monde, mais comme Joconde elle

n'avait pas changé: soubrette sans cesse et soubrette toujours, de

Nantes à Strasbourg, de Marseille à Lille, dans tous les coins de la

France.

Un jour, au Havre, Julienne récitait, suivant sa coutume, quelque scène

de Lisette ou de Dorine; peut-être se trouvait-elle aux prises avec

Tartufe:

Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri!

Vous serez trop heureuse avec un tel mari!

peut-être chantait-elle tout simplement le duo de Grétry:

Dis! m'aimes-tu?--Ah! je t'adore.

--Et toi, Marton?--Je te dévore.

A ce moment, Gontier vint à passer; Gontier, l'étoile, le soleil du

Gymnase; il vit Julienne, l'écouta, l'applaudit et en écrivit deux mots

à M. Scribe... Deux mots de Gontier, quel certificat! Sur une parole de

Napoléon, l'Europe prenait les armes; sur ces deux mots de Gontier, le

Gymnase marcha à la conquête de Julienne, attaqua le Havre et lui enleva

sa soubrette; le régiment de comédies-vaudevilles, dont Gontier était le

colonel, venait de se recruter d'une actrice pleine de verve et de

naturel; seulement les vingt ans étaient déjà loin, et la vive Marton,

jetant là le jupon court, devint tout à coup la grosse et bonne maman

Julienne que nous regrettons.

Un jour, quand le Gymnase, retiré sous sa tente, contera ses exploits à

ses petits-enfants et parlera de ses belles années, il citera, à moins

d'ingratitude, le nom de Julienne parmi les noms de ses serviteurs et de

ses compagnons les plus aimés, les plus fidèles et les plus applaudis.

On annonce aussi la mort de M. C..., dont les excentricités et l'avarice

sont devenues fameuses. C... était le rival et le frère jumeau

d'Harpagon. Possesseur d'une fortune immense, accumulant million sur

million, il poussait la ladrerie à sa perfection. Un de ses parents m'a

raconté de lui des traits qui méritent d'être précieusement conservés;

ce sont des matériaux qui pourront servir plus tard à quelque poète

comique pour compléter le portrait de l'Harpagon de Molière et de

l'Euclien de Plaute.

C... avait un fils. Tant que ce fils fut au maillot, C... supporta avec

une sorte de résignation les charges et les frais de sa paternité; une

fois cependant il eut une querelle terrible avec la nourrice, prétendant

qu'elle ne gagnait pas l'argent qu'on lui donnait et mettait la moitié

d'eau dans son lait. C... voulut un instant lui intenter un procès en

dommages et intérêts; il alla même chez le juge, qui lui dit: «Depuis

quand prenez-vous la mamelle des nourrices pour une cruche de

laitière?--Ah! monsieur, répliqua C... d'un air désespéré, vous avez

beau dire, mon fils ne tette pas pour trois sous de lait par jour et

j'en paie cinq! Je suis volé.»

Jusqu'à dix ans, l'enfant marcha pieds nus et à peu près vêtu du costume

de la nature. C... disait à ses amis, qui se plaignaient de voir le

pauvre diable tantôt brûlé par le soleil et tantôt grelottant de froid:

«Laissez donc! ça forme le caractère.» Au fait, le système d'éducation

de C... n'avait pour but que d'économiser les frais de cordonnier et de

tailleur.

A quinze ans il fallut le voir tant bien que mal. Ajoutez que notre

adolescent ne se contentait plus de sucre d'orge, de pain d'épices et de

croquets; son appétit se manifesta d'une façon dévorante. C... s'en

alarma; pendant quelque temps il lui rogna les vivres et lui disputa les

morceaux. Mais C... perdait toujours quelque chose à cette bataille;

aussi regrettait-il de n'avoir pas mis au monde un fils qui put vivre

sans manger. Puisque enfin le mal était fait, il songea du moins à le

réparer de son mieux, et imagina le moyen que voici de ne plus nourrir

ce fils affamé. Un matin, C... se présenta chez le procureur du roi,

gémissant, la larme à l'oeil, et demandant, au nom de la loi, aide et

protection contre son garnement. Notez que c'était le jeune homme le

plus doux et le plus innocent du monde. «Que lui reprochez-vous donc? lui

dit le magistrat. C.... se mit alors à défiler un chapelet interminable

de griefs et de méfaits. Jamais père, à l'entendre, n'avait été plus mal

partagé et plus malheureux. Il fit si bien, qu'il obtint la détention de

son fils dans une maison de surveillance; satisfaction, comme on sait,

que le code accorde aux parents prévoyants. Je vous laisse à juger de la

joie de C...! Harpagon avait enfin trouvé le moyen qu'il cherchait

d'avoir gratis un fils, le gouvernement payant son loyer et sa

nourriture. C... méditait de placer sa femme dans la même pension,

lorsque l'autorité fut avertie du tour que C... lui avait joué, et remit

le fils à la charge du père. «Diable, s'écria le millionnaire en

apprenant la nouvelle, ça va me gêner; je comptais encore pour deux ou

trois ans sur cette économie!»

Le domestique de C... avait servi dans le 32e régiment de ligne. Un jour

entrant dans la chambre de son maître, il lui trouve un air de

méditation profonde. «Jean, dit tout à coup notre homme en s'éveillant

comme d'un songe; Jean, tu as été dix ans soldat?--Oui, monsieur.--Eh

bien! combien avais-tu de pave?--Cinq sous par jour, monsieur, et un sou

de retenue.--Et ta nourriture?--Un pain de munition.--Comment te

trouvais-tu de ce régime?--Mais, monsieur, pas trop mal.--Ta santé

était-elle bonne?--Très bonne, monsieur.--Eh bien! Jean, mon ami,

puisque tu as vécu pendant dix ans avec du pain de munition, quatre sous

d'appointements, et que tu t'en es bien trouvé, à dater d'aujourd'hui je

te donnerai la même nourriture et le même salaire. J'avais eu tort de

changer tes habitudes; pardonne-moi! ça aurait pu te faire mal.»

Une autre fois, C... sonne Jean pour le charger d'une commission. Jean

arrive clopin-clopant; dans son empressement, il s'était heurté à

l'escalier et avait fait une horrible chute: «Tu vas aller au faubourg

du Roule, lui dit C.....

--Ah! monsieur, vous voyez, je suis éclopé et ne puis faire un

pas.--Soit; j'irai à ta place, mais tu me prêteras tes

souliers.--Pourquoi cela, monsieur?--Pourquoi cela, drôle? Puisque je

vais où tu devais aller, il est juste que j'use tes semelles et non les

miennes. Et C..., ôtant ses pantoufles, se chaussa comme il le disait,

aux dépens du pauvre diable.

Feu le célèbre docteur Double était son médecin ordinaire; en sa qualité

d'ancien camarade de collège de C..... et connaissant surtout ses goûts

économiques, il se gardait bien de lui présenter jamais un mémoire:

aussi C.... l'avait-il choisi de préférence à tous les autres; médecins.

Il y a deux ans, C..... se sentant malade, le docteur lui prescrit les

eaux d'Aix. C.... recule le plus qu'il peut devant cette grande

entreprise; mais il s'agit de sa santé et peut-être de sa vie, et mon

avare se décide à quelques sacrifices. Le voici donc en route; vous dire

les roueries qu'il emploie, chemin faisant, pour tromper les aubergistes

et escamoter le pourboire des postillons et des servantes, je ne

saurais. Le jour de son arrivée à Aix, il s'acheminait tristement vers

l'établissement des bains, l'oeil morne et la tête baissée, supputant

avec douleur ce qu'une douche pourrait lui coûter. Tout en rêvant à sa

misère, notre homme arrive sur les bords du lac qui étale, dans la

vallée d'Aix, ses eaux froides et limpides; soudain une idée le saisit;

il s'approche du bord, s'arrête, se déshabille et se jette dans

l'eau.--Eh! monsieur, que faites-vous donc? lui crie Jean.--Double m'a

dit de prendre les eaux d'Aix, répond C... grelottant de froid;

celles-ci ou celles-là, n'est-ce pas la même chose? «Il continua pendant

huit jours la même opération, et revint à Paris. «Tu aurais tout aussi

bien fait de te baigner sous le pont d'Austerlitz,» lui dit le docteur

Double en riant.

C.... avait une chaise de poste, comme Harpagon son carrosse, son maître

Jacques et des chevaux; C... partait un jour pour sa maison de campagne,

située dans le département de la Côte-d'Or. Il avait pris avec lui sa

nièce, qui devait passer quelques semaines à Saint-A.... A peine la

voiture avait-elle franchi la barrière de Charenton, que C....., se

retournant du côté de la jeune femme: «Ma chère enfant, il faut que nous

réglions notre petit compte ensemble.

--Que voulez-vous dire, mon oncle?--Écoute bien; si tu n'étais pas venue

dans ma voiture, tu aurais pris le coupé de la diligence; pour aller

jusqu'à Saint-A.... c'est soixante-dix francs qu'il t'en aurait coûté;

tu vas m'en donner trente-cinq, et tout sera dit: je te tiens quitte du

reste.--Et la nièce fut obligée de payer.

Voici une recette que C.....avait inventée pour se nourrir à bon marché:

il entrait chez un restaurateur, s'attablait et demandait un potage; le

potage servi, C.... en mangeait la moitié, puis, frappant avec violence

sur la table:--Garçon! s'écriait-il. A ce grand éclat le garçon

d'accourir: «C'est horrible, ajoutait C....; ce potage n'est pas

mangeable! Quelle gargote!» Et il se levait brusquement, prenait sa

canne, son chapeau et sortait d'un air furieux. Un peu plus loin, chez

le restaurateur voisin, c'était le vin qu'il trouvait détestable, après

en avoir bu deux ou trois gorgées; puis le bifteck chez celui-ci, et le

poisson chez celui-là; C... allait ainsi de cuisine en cuisine, et

finissait, à force de prendre un morceau ici et là une bouchée, par se

faire un dîner complet sans avoir besoin de payer la carte.

C....., au moment de rendre le dernier soupir, a trouvé un reste de

force pour se mettre sur son séant et éteindre une bougie allumée, que

la garde-malade avait oubliée sur la table de nuit: «Ces gens-là brûlent

la chandelle à deux bouts, murmura-t-il d'une voix affaiblie; ils

finiront par me mettre sur la paille.» C..... laisse un héritage de six

millions.

Les nouvelles de Vienne retentissent des bravos obtenus par madame

Pauline Viardot-Garcia: partout des couronnes et 'partout des vivat!

C'est une ovation méritée et complète. Madame Pauline Viardot a dû

partir pour Prague, où les mêmes succès l'attendent.

Saint-Cyr.

L'Illustration, No. 0020, 15 Juillet 1843 · 第 5 / 18 题