L’apparition de Terburg dans l’art hollandais marque une date

intéressante. Avec lui cet art se modifie, s’oriente vers des routes

inusitées et fait effort pour s’élever au-dessus de la formule en

honneur jusque-là. Ce que furent les peintres qui le précédèrent

et même ses contemporains, nous le savons déjà: de joyeux vivants,

artistes remarquables, techniciens de premier ordre, esprits

humoristiques ou truculents, mais bornant leur horizon, par le fait

même de leurs qualités et de leurs défauts, à la taverne où tous

les jours ils venaient s’asseoir. Mêlés à ce monde de buveurs et

de paysans, ils ne conçoivent pas qu’on puisse chercher ailleurs

les modèles et les sujets de peinture. Ceux qui ne peignent pas

les ivrognes ne placent guère plus haut leur idéal: du cabaret ils

passent à la cuisine, ou s’il leur arrive de monter jusqu’au salon, ce

n’est jamais que dans le salon de petits bourgeois où leur tournure

d’esprit railleuse leur fait encore découvrir des laideurs et des

ridicules. Ne les chicanons pas sur ce goût, puisqu’il a produit ces

œuvres charmantes de fantaisie et de couleur que les musées et les

collections se disputent aujourd’hui. Ces piliers d’estaminet furent

d’incomparables maîtres: à Jean Steen, à Franz Hals, à Brauwer, à Van

Ostade, à Nicolas Maës on doit de connaître et d’aimer cette Hollande

de jadis, joviale et débraillée, qui nous semble si pittoresque dans

ses oripeaux brillants et dans ses frénésies de ripailles.

Terburg, lui, ne fréquente pas les auberges; sa palette ne traîne

pas sur les tables, au milieu des chopes et des pipes. Il appartient

à une famille où l’on a de la tenue et à un siècle qui tend déjà à

l’élégance. Comme tous les autres pays d’Europe, la Hollande subit

l’influence, occulte d’abord, victorieuse ensuite, de l’esprit et du

goût français, entrés dans les Pays-Bas à la suite des armées du Grand

Roi. La société hollandaise, insensiblement, s’affine et, comme il

arrive toujours, elle trouve son peintre et son historiographe.

Ce peintre fut Terburg. Il a consacré son pinceau aux personnages

de bonne compagnie; les intérieurs qu’il nous montre sont riches,

confortables et élégants. Il fait aussi des portraits, mais seulement

de gens bien nés, ayant de l’éducation et du linge.

Ce n’est évidemment pas un homme du commun, le personnage représenté

ici, dans son pompeux costume noir. Il appartient à l’aristocratie, à

en juger par la distinction de son visage et la finesse de sa main.

Mais quel bizarre accoutrement! Sur la perruque aux boucles ondulées

est posé un chapeau à larges bords et terminé en pyramide, assez

semblable à celui des médecins de Molière. Sous la collerette de

dentelle s’agrafe un manteau de cour, qui cache à demi le justaucorps

et les manches de linon. Le haut-de-chausses affecte la forme d’un

tablier et les jambes sont ornées de bouffettes noires qui les couvrent

entièrement et qui ne laissent apercevoir que le bout carré d’un

soulier à la plus pure mode du temps.

Pour adoucir un peu la sévérité de ce portrait, traité dans la note

sombre, Terburg l’a fort habilement encadré entre la double tache

pourpre d’un tapis et d’une chaise, placés à côté du personnage.

Très Hollandais en dépit de ses tendances novatrices, Terburg a toutes

les qualités des peintres de son pays, un souci minutieux du détail,

la constante préoccupation de la vérité et une splendeur de coloris

remarquable. A ces dons, il ajoute le mérite d’avoir élégantisé la

manière hollandaise, sans lui rien enlever de sa saveur pittoresque.

Bien que vêtus élégamment, ses personnages fleurent bon le terroir

néerlandais; ils sont bien de Haarlem ou d’Amsterdam.

Terburg naquit à Zwolle en 1617. Il étudia tout d’abord la peinture

avec son père, artiste d’un certain mérite qui avait voyagé en Italie;

il entra ensuite dans l’atelier de Peter Molyn le Vieux, avec lequel il

travailla à Haarlem jusqu’en 1635. Dès son jeune âge, Terburg manifesta

une véritable vocation pour l’art, ses premiers dessins témoignent d’un

talent précoce et remarquable. Mais, désireux de se perfectionner,

il voyage en Europe, visite l’Italie, l’Espagne, la France et

l’Angleterre, où il fait un assez long séjour. Puis, après un passage

assez court à Amsterdam, nous le retrouvons, de 1646 à 1648, fixé à

Munster où il exécute sa toile célèbre de _La paix de Westphalie_, qui

est son chef-d’œuvre. Les autorités de la ville refusèrent de lui payer

les 6.000 florins qu’il réclamait pour ce tableau et il dut le garder

dans son atelier jusqu’à sa mort. En Espagne, où il se rend ensuite,

il est flatteusement accueilli par le roi Philippe IV, protecteur de

Velazquez; et quand il rentre à Zwolle, son pays natal, il jouit d’une

réputation considérable. L’aristocratie et la haute bourgeoisie de

Hollande l’adoptent comme peintre et il ne peut suffire aux commandes

de portraits qui lui arrivent de toutes parts. Il se délasse de

ces travaux en exécutant ces ravissantes scènes d’intérieurs, ces

_Conversations_, ces _Leçons de musique_, aujourd’hui si célèbres et si

recherchées.

Terburg fut le maître de Gaspard Netscher qui accentua encore sa note

élégante, avec une pointe d’afféterie qui marque déjà la décadence. Le

_Portrait d’homme_ fut acheté par la “National Gallery” à Sir Charles

Eastlake, pour la somme de 1.875 francs. Il figure dans la salle XI,

réservée aux écoles flamande et hollandaise.

* * * * *

Hauteur: 0.66.--Largeur: 0.53.--_Figure: 0.61._

TINTORET

L’ORIGINE DE LA VOIE LACTÉE

SALLE VII.--ÉCOLE VÉNITIENNE

[Illustration]

_L’origine de la voie lactée_

Vasari, qui n’aimait pas Tintoret, lui décerne cependant cet éloge,

dans son livre des _Vies des Peintres_:

«Il charme en jouant sur des instruments de musique variés; il a la

main la plus capricieuse, le cerveau le plus hardi, le plus obstiné qui

ait jamais appartenu à un peintre. La preuve en est dans ses œuvres

d’une composition si capricieuse et si différente de toutes les autres.»

Avec un peu plus de justice, Vasari aurait pu pousser plus loin son

dithyrambe et mesurer l’éloge d’une main moins parcimonieuse. La

postérité s’est, d’ailleurs, chargée de rendre à Tintoret sa véritable

part de gloire et elle l’a définitivement placé à côté de ses deux

grands rivaux vénitiens, Titien et Véronèse.

Tintoret fut, avec Véronèse, l’élève du Titien, dans l’atelier duquel

il entra tout jeune. Si l’on en croit Ridolfi, le maître et l’élève ne

sympathisèrent pas, Titien s’étant montré jaloux, dès le début, des

éminentes qualités de peintre qu’il découvrit chez le jeune artiste.

Des querelles s’élevèrent et, un jour, Titien ayant trouvé des copies

de ses propres œuvres si habilement faites qu’on les pouvait confondre

avec l’original, il chassa Tintoret de son atelier. Il affecta toujours

d’ignorer son mérite; grand dispensateur des commandes officielles, il

n’en réserva jamais aucune à son ancien élève.

Mais celui-ci était doué d’une foi robuste et d’un courage à toute

épreuve. Admirateur passionné d’un maître dont il n’estimait pas

le caractère, il s’efforça de pénétrer la manière du Titien, de

surprendre le secret de sa couleur, en un mot de devenir un maître à

son tour. Il y parvint à force de persévérance et de travail: il était

d’ailleurs servi par une prodigieuse facilité. Toujours le pinceau à la

main, il acceptait toutes les commandes, quel qu’en fût le prix, plutôt

que de rester désœuvré; il était devenu la terreur de ses concurrents

qui l’avaient surnommé _Il Furioso_. Sa production est extraordinaire:

quoique nombre de fresques et de tableaux aient été détruits, il

existe encore de lui plus de six cents ouvrages créés pendant les

soixante-quinze années de sa vie; ce qui se trouve au palais des Doges,

à Venise, suffirait seul à glorifier une longue existence d’artiste

laborieux.

Ce n’est pas de sa faute si le spectateur se déconcerte devant ses

toiles; on ne saurait l’étudier rapidement. En passant des autres

peintres à lui, il faut une attention durable, une connaissance

expérimentée. C’était un artiste d’une vision si large, d’une

conception si magnifique qu’on ne doit l’approcher qu’avec une sorte

de vénération; nous ne pouvons aller à lui comme au Titien ou à

Véronèse et apprécier d’un regard des toiles qui coûtèrent des années

de travail. John Ruskin, devant son formidable _Paradis_ de la Salle

du Grand Conseil, à Venise, demeure confondu et se résigne à l’admirer

par fragments, se sentant écrasé par l’immensité de l’œuvre. A lire

certains critiques qui n’ont pas su s’élever à la hauteur du Tintoret,

on se rend compte que si des restrictions ont été faites, c’est parce

que le thème si vaste, la facture si brillante ont déconcerté les

générations successives; sa théorie de la relativité des couleurs

a été mal comprise et mal interprétée: il fallait l’éclosion de

l’impressionnisme pour que justice lui soit pleinement rendue.

On ne le discute plus aujourd’hui: peintre de fresques, peintre

d’histoire, d’allégories, de mythologie, portraitiste, il apparaît

toujours prodigieux, par sa profonde science technique, par la beauté

de son coloris et par la fantaisie de son imagination.

Ces qualités maîtresses de Tintoret, on les retrouve à un degré

supérieur dans ce magnifique tableau de la _Voie lactée_, l’un des plus

beaux chefs-d’œuvre du maître, que nous donnons ici.

Rien de plus ingénieux et de plus harmonieux à la fois que la

composition de cette œuvre. On connaît la légende mythologique: Junon,

en allaitant Hercule, laissa échapper de son sein quelques gouttes de

lait qui, en se répandant sur le firmament, formèrent cette traînée

blanchâtre et lumineuse qu’on aperçoit au ciel, pendant les nuits

sereines. C’est cet épisode de la Fable que Tintoret a traité avec une

prodigieuse fantaisie.

Dans un lit de repos porté sur les nuages, Junon, reine de l’Olympe,

est à demi couchée et sa splendide nudité blonde fait une tache de

lumière dans la splendeur azurée du ciel. Apporté par Jupiter, Hercule

s’accroche au sein de la déesse et nous voyons des fusées de lait

jaillir en étoiles. On aperçoit au pied du lit le paon, l’oiseau

symbolique de Junon et, au second plan, l’oiseau de Jupiter, tenant

entre ses serres la foudre du maître des dieux. Tout autour de Junon

volètent des amours, porteurs de flèches et de flambeaux.

On a tout dit sur l’incomparable beauté du coloris vénitien, porté par

Tintoret et Véronèse aux dernières limites de la perfection et que

l’action corrosive des siècles n’a pu réussir à éteindre. Signalons

aussi la prodigieuse science de Tintoret dans l’art du raccourci, et

l’extraordinaire tour de force de ces amours et de Jupiter suspendus

en plein ciel. On ne peut leur comparer que l’ange figurant dans le

_Miracle de Saint Marc_, du même peintre.

_L’origine de la voie lactée_ appartient à l’ancienne collection; elle

figure à la “National Gallery” dans la salle VII, réservée à l’école

vénitienne.

* * * * *

Hauteur: 1.47.--Largeur: 1.66.--_Figure grandeur nature._

GÉRARD DAVID

UN CHANOINE ET SES SAINTS PATRONS

SALLE IV.--ÉCOLE PRIMITIVE FLAMANDE

[Illustration]

_Un chanoine et ses saints patrons_

Gérard David est l’un des plus illustres successeurs de Hans Memling;

beaucoup de critiques le considèrent même comme son égal. Avec Gérard

David, qui est représenté à la “National Gallery” par deux de ses plus

beaux chefs-d’œuvre, l’art flamand du XVe siècle touche à sa fin.

C’est le suprême et complet épanouissement de cette école glorieuse

dont les frères Van Eyck furent les fondateurs. David est le dernier

représentant d’une tradition; ses élèves ne le suivront que de très

loin et laisseront déchoir un art qui fut porté si haut.

L’année 1500 marque le point de départ d’une ère malheureuse pour

Bruges; le XVIe siècle fut particulièrement néfaste à cette ville

jusqu’alors si florissante. Commercialement, elle fut détrônée par

Anvers, et les luttes provoquées par la Réforme achevèrent sa ruine.

Mais en 1483, à l’époque où y arriva Gérard David, venant de Hollande,

Bruges était encore la reine des Flandres. Dès l’année suivante, sa

réputation de peintre lui valait l’admission comme membre de la Gilde

de saint Luc.

Comme la plupart des peintres qui illustrèrent les Flandres, Gérard

David venait du Nord. La Flandre positive et mercantile n’avait que

peu de dispositions naturelles pour les arts, et si les peintres s’y

établirent, c’est que la richesse de ses villes leur offrait de plus

grandes chances de fortune,

Fiers de leurs trésors, les marchands enrichis commandaient de

nombreux retables et des tableaux qu’ils offraient aux églises,

conciliant ainsi leur piété réelle avec leur vanité de parvenus. Gérard

David fut un des fournisseurs les plus appréciés de la bourgeoisie

brugeoise. Il jouissait de l’estime générale, et il épousa en 1496

Cornélia Knopp, fille d’un riche et habile joaillier de la cité, où il

résida jusqu’à sa mort, survenue le 18 août 1523.

L’art de Gérard David présente de nombreuses analogies avec celui

de Quentin Matsys, son grand rival d’Anvers. C’est la même noblesse

dans l’expression des physionomies, la même minutieuse recherche du

détail, le même fini de l’exécution mis en honneur, dès l’origine, par

les frères Van Eyck. L’un et l’autre s’efforcèrent de découvrir des

expressions nouvelles, des idées nouvelles, un style nouveau; l’un et

l’autre ils surent imprimer à leurs créations une intense ardeur de

vie, une émotivité profonde dont aucun de leurs prédécesseurs, Memling

excepté, n’avait su animer sa peinture.

Gérard David a de la flamme, de l’émotion, de la sensibilité; sa

piété n’est pas seulement apparente, elle est réelle, intime et

transparaît sur le visage de ses Vierges et de ses Saints. Son art a

de la magnificence, sa technique de la vigueur, son coloris un éclat

incomparable. Il possède la palette de Van Eyck avec l’âme de Memling.

De Memling à Gérard David, la filiation est directe, immédiate,

incessante; et l’influence exercée par l’œuvre de Gérard David sur les

destinées ultérieures de la peinture flamande n’est pas niable, c’est

elle qui a éveillé et entretenu dans l’âme de Rubens le culte de la

beauté.

_Un chanoine et ses saints patrons_, que nous donnons ici, est une

des plus admirables œuvres de l’artiste. Elle représente le donateur,

Bernardino de Salviatis, chanoine de l’église Saint-Donatien de Bruges,

agenouillé, les mains jointes, vêtu d’un long surplis sur sa soutane

bordée de fourrures. A côté de lui, le regardant, se tient debout

saint Donatien, patron de son église, en costume épiscopal avec la

mitre d’or, tenant la crosse de la main droite et portant dans la main

gauche son symbole, une roue piquée de sept chandelles. Derrière lui,

le patron du donateur, saint Bernard, revêtu de la robe de son ordre,

pose légèrement la main sur l’épaule du chanoine, suivant l’usage

adopté dans ces tableaux, comme pour bien montrer qu’il a placé son

protégé sous son égide. A la droite de saint Bernard, se trouve saint

Martin, couvert d’une somptueuse chape pourpre et or, mitre en tête et

s’appuyant sur une riche crosse d’or ciselé; de la main droite levée,

il bénit le donateur agenouillé. En arrière du groupe, dans un sentier,

on aperçoit un mendiant qui chemine en s’appuyant sur une béquille.

Gérard David a situé la scène de son tableau dans un magnifique

cadre de verdure qui montre bien à quel degré les Flamands de cette

époque--supérieurs en cela aux Italiens--possédaient le sentiment de

la nature. Il est impossible de trouver un paysage plus parfait, avec

de plus opulents feuillages, des collines plus fraîches, un ciel plus

limpide.

Quant à la couleur, elle est absolument admirable, par sa fraîcheur

et son éclat, demeurés, après quatre siècles, aussi brillants qu’au

premier jour. Et elle est aussi harmonieuse que brillante, parce

qu’elle est distribuée avec une science que les Flamands et les

Hollandais possédèrent au plus haut degré.

Cette magnifique peinture appartint, de 1792 à 1859, à M. Thomas

Barrett, de Lec Priory, dans le Kent. Elle fut acquise, en 1859, par M.

William Benoni White, qui l’a léguée, en 1878, à la “National Gallery”,

où elle figure aujourd’hui dans la salle IV, réservée à la peinture

flamande.

* * * * *

Hauteur: 1.02.--Largeur: 0.93.--_Figure: 0.93._

C. CRIVELLI

L’ANNONCIATION

SALLE VIII.--VIEILLE ÉCOLE VÉNITIENNE

[Illustration]

_L’Annonciation_

Voilà certainement l’une des plus extraordinaires interprétations

des scènes du «Nouveau Testament». Jamais peut-être la fantaisie

d’un peintre ne s’est donné plus libre carrière, jamais en tout cas

on n’a traité un sujet religieux avec un plus parfait dédain de la

vraisemblance et de la vérité historique. Et cependant cette peinture,

anachronique au premier chef, nous ravit dès l’abord; elle nous

enchante par l’abondance du détail pittoresque, par les trouvailles

ingénieuses ou naïves d’une imagination fertile, par le luxe de

l’ornementation et la richesse architecturale et, disons-le aussi, par

la science d’une technique très avancée pour l’époque où vécut Crivelli.

Que de charmantes choses dans ce tableau, l’un des plus grands que

possède la “National Gallery”! Dans l’esprit du peintre, la Mère de

Dieu ne pouvait être placée que dans un cadre somptueux et, sans

plus de recherches, il lui aménage la plus brillante demeure qui se

puisse voir. Comme nous voilà loin de l’humble maison de Galilée où

nous savons que vivait Marie! Ici, tout n’est que marbres, colonnes

décorées, frises sculptées, plafonds à caissons, tapis aux couleurs

éclatantes. A ce palais on accède par une ruelle magnifique bordée

d’autres palais; au second plan, un beau portique supporte une terrasse

où se promènent de riches oisifs. Par la porte entr’ouverte de la

maison de la Vierge, on aperçoit un intérieur coquet, orné de jolis

meubles et de tapis riants. Sur une tablette accrochée au mur, sont

posés des objets familiers, les flacons voisinant avec les livres. Mais

voici la Vierge elle-même, agenouillée et lisant un livre pieux placé

sur un prie-Dieu. Au-dessus de son front plane l’Esprit-Saint, venu

du ciel bleu dans un rai de lumière d’or. C’est le premier acte de la

maternité divine qui s’accomplit. D’ailleurs, l’archange est au dehors,

envoyé par Dieu le Père pour annoncer à son humble servante qu’il

l’a choisie pour devenir la mère du Rédempteur. C’est un véritable

bijou de compréhension naïve et charmante que ce messager céleste. Le

peintre l’a revêtu des plus somptueux habits; sa robe est toute de

pourpre et d’or et ses ailes s’ornent de plumes multicolores. Sous le

casque, insigne de son rang, une abondante chevelure blonde encadre un

visage plein de grâce; dans sa main gauche, il tient un lis, emblème

de la pureté de la Vierge. A côté de l’archange, le peintre a placé

saint Égide, patron d’Ascoli, le tableau étant destiné au couvent de

l’Annonciation de cette ville. Ce bienheureux a, sous la mitre et la

chape épiscopales, un joli visage de jeune homme, presque d’enfant.

Pour ne laisser aucun doute sur sa personnalité, Crivelli lui a mis

entre les mains le plan en relief de la cité dont il est le protecteur.

Autour de ces personnages principaux, le peintre a multiplié les

comparses. Dans le fond de la venelle, on aperçoit des bourgeois et

des dames qui circulent. Au second plan à gauche, sur une terrasse

étroite, trois hommes s’entretiennent pendant qu’un enfant se penche

pour contempler la scène inusitée qui se déroule au-dessous de lui. Que

de détails encore, gracieux ou bizarres, on trouve dans ce tableau!

Ici, c’est un paon qui étale son plumage multicolore; là, des oiseaux

s’ébattent sur des perchoirs piqués dans le mur; un peu partout, ce

sont des pots de fleurs, et, sur le sol, au tout premier plan, on

s’étonne de trouver un concombre et une pomme. Au bas du tableau,

entre les armes de l’évêque d’Ascoli, devenu pape plus tard sous le

nom d’Innocent VIII, on lit la devise latine _Libertas ecclesiastica_,

donnée par ce pontife à la cité dont il avait été le pasteur. Elle

signifie: «Indépendance sous la protection de l’Église.» Au bas du

chambranle gauche de la porte, le peintre a mis sa signature: _Opus

Caroli Crivelli Veneti_.

Crivelli appartenait, en effet, à une famille vénitienne. On ne sait

que peu de chose sur sa jeunesse, sur ses maîtres et l’on ignore même

la date précise de sa naissance, que l’on place approximativement à

l’année 1430. On sait toutefois qu’il vient en 1468 à Ascoli, dans

les marches d’Ancône, et on l’y voit travaillant pour les églises de

la ville, peignant des fresques et des autels. L’un de ses plus beaux

tableaux de cette époque, qui se trouve également à la “National

Gallery”, est _la Vierge et l’Enfant sur le trône, entourés de Saints_.

Son œuvre fut très considérable; mais elle subit le sort de la plupart

des fresques, qui disparurent avec les monuments qu’elles décoraient ou

qui se sont effritées sous l’action du temps.

Mais ce qui en reste suffit à témoigner de l’originalité du talent

de Crivelli. Il fut le contemporain de Mantegna et de Pérugin. Il

ne posséda ni le savoir profond du premier ni la suavité du second,

mais il n’en est pas moins un peintre de premier ordre par la beauté

classique du dessin et par l’harmonieuse variété de sa couleur. Ses

figures ont un charme teinté de mélancolie encore accentuée par la

teinte porcelainée qu’il donne aux carnations.

Venu un siècle plus tard, Crivelli, avec son instinctive science de la

peinture et son intarissable richesse d’invention, serait peut-être

devenu un second Véronèse. Tel quel, il est un des peintres les plus

charmants du XVe siècle.

Peinte à la détrempe, pour le couvent d’Ascoli, _l’Annonciation_ y

demeura jusqu’en 1770. Elle fut offerte à la “National Gallery”, en

1864, par lord Taunton, alors M. Labouchère. Elle figure dans la salle

VIII, réservée à l’école de Padoue et à la vieille école vénitienne.

* * * * *

Hauteur: 2.09.--Largeur: 1.48.--_Figures: 0.52._

HOGARTH

LE MARIAGE A LA MODE

SALLE XIX.--VIEILLE ÉCOLE ANGLAISE

[Illustration]

_Le Mariage à la mode_

Hogarth a été le peintre le plus parfait des ridicules anglais

au XVIIIe siècle, dans le peuple, dans la bourgeoisie et dans

l’aristocratie. Ces divers mondes, il les connaît à fond pour les

avoir successivement fréquentés et observés. Enfant, il avait vécu

dans des ateliers d’imprimerie et le temps que n’absorbait pas son

métier d’apprenti, il l’employait à vagabonder à travers les rues du

quartier avec les polissons de son âge. Plus tard, il s’éleva d’un

échelon, gravit la classe supérieure et pénétra dans la bourgeoisie

dont les qualités, en Angleterre comme partout, s’accompagnent presque

toujours de certaines manies. Hogarth que la causticité naturelle de

son esprit et sa gouaille populaire inclinaient à la satire, observait

tout, notait tout et transcrivait ses impressions en des caricatures

et des tableaux d’une verve cinglante. Le grand monde ne tarda pas à

lui ouvrir ses portes, quand la réputation lui fut venue, et ne se

douta pas qu’il introduisait chez lui un impitoyable critique, à qui

rien n’échapperait de ses vices ou de ses tares. Il fut le premier des

grands humoristes, le précurseur d’un genre que l’esprit français a, de

nos jours, porté aux extrêmes limites de la perfection.

La transposition de ses œuvres satiriques en planches gravées contribua

puissamment à sa réputation en répandant à des milliers d’exemplaires

ses boutades et ses railleries. «Ce qui, dans ses peintures nerveuses

et cruelles, excitait surtout la curiosité publique, c’était la

mimique grotesque des physionomies derrière lesquelles le spectateur

se plaisait à rechercher et à découvrir, sans grande difficulté

d’ailleurs, des figures très connues. Dans ses tableaux comme dans ses

dessins, gravures, documents d’histoire physionomiques, du plus grand

intérêt, Hogarth a fixé d’un trait sûr et impitoyable les traits, les

gestes, les grimaces des gens du peuple observés dans la rue, dans les

tavernes, dans tous les mauvais lieux et aussi les mises et attitudes

fausses ou maniérées des gens du théâtre ou du monde, utilisant pour

le dessin de sa vaste comédie humaine la somme énorme des matériaux

documentaires recueillis dans ses flâneries à travers les bouges, les

tripots, les coulisses et les salons.» (Armand Dayot.)

C’est le monde des salons, précisément, que met en scène Hogarth,

dans sa série du _Mariage à la mode_ qu’il exécuta en 1745 et qui

comprend une suite de six peintures, actuellement exposées à la

“National Gallery”. Cette étincelante satire en six actes suffirait à

la gloire d’un peintre. «A vrai dire, c’est la plus complète expression

des tendances philosophiques et satiriques du maître, et jamais la

causticité de son pinceau n’eut de plus savantes affirmations. Ici, le

peintre se révèle avec éclat à côté du moraliste, et l’œil et l’esprit

se réjouissent également au spectacle lumineux et vivant des pièces

diverses qui forment la série des multiples péripéties du _Mariage à la

mode_ et qu’on peut examiner tout à loisir sur une des cimaises de la

“National Gallery”.»

«Hogarth a divisé son drame comique en six actes, disons en six

tableaux: le _Contrat de mariage_, l’_Intérieur du jeune ménage_, la

_Visite chez l’empirique_, le _Petit lever de la comtesse_, le _Duel et

la mort du comte_, la _Mort de la comtesse_.» (Armand Dayot.)

La "National Gallery" · 第 8 / 10 段