le tableau représenté ici. _Peu après le mariage_, dit la notice. Cet
intérieur ne manque pas, certes, de pittoresque et, au premier coup
d’œil, nous découvrons que l’ordre et l’économie n’y règnent pas. Le
décor est très riche, l’appartement se prolonge en un salon tout peuplé
de tableaux de maîtres, mais il suffit de regarder les personnages
pour se convaincre que la gêne, peut-être même la ruine, menacent ce
luxueux logis. Nous sommes au petit jour; le mari vient de rentrer,
après une nuit de débauche; il s’affale sur un fauteuil, l’habit
défait, débraillé et, les mains enfoncées dans les poches, il subit
d’un air indifférent les invectives de sa femme qui a passé la nuit à
l’attendre.
A gauche du tableau, on aperçoit le vieux maître d’hôtel, les mains
pleines de billets qu’on n’a pu payer et qu’on ne payera pas; il
s’éloigne navré, en levant les yeux au ciel. Évidemment, Hogarth a
connu ce ménage, et peut-être beaucoup de ménages semblables; nous
savons trop bien que cette histoire est éternelle.
«Il est difficile de découvrir dans l’histoire de la peinture anglaise
des documents plus fidèlement représentatifs d’une époque. Dans le
cadre si précis des accessoires, les personnages apparaissent doués
d’une vie si réelle, qu’à leur vue l’évocation historique se produit
immédiate et le spectateur se trouve immédiatement transporté au foyer
dévasté d’une de ces familles de la haute société anglaise atteinte par
la dissolution générale des mœurs.» (Armand Dayot.)
Hogarth ne toucha que 3.150 francs, en 1750, pour les six toiles du
_Mariage à la mode_ que Sir Augustin paya, trente ans plus tard, 34.325
francs. C’est ce collectionneur qui les a léguées à la “National
Gallery” où elles figurent aujourd’hui dans la salle XIX, réservée à la
vieille école anglaise.
* * * * *
Hauteur: 0.68.--Largeur: 0.88.--_Figures: 0.34._
VELAZQUEZ
PHILIPPE IV
SALLE XIV.--ÉCOLE ESPAGNOLE
[Illustration]
_Philippe IV_
Le _Philippe IV_ de la “National Gallery” représente le monarque aux
environs de la quarantaine. Ce n’est plus le mince jeune homme qu’une
haute stature fait paraître légèrement efflanqué; ses joues maigres se
sont emplies, un double menton se pose sur la fraise de dentelle et un
léger embonpoint lui donne une plus grande apparence de majesté. Mais
la chair envahissante a transformé le masque sans l’altérer: toutes
les caractéristiques de la race s’y retrouvent. C’est le même visage
étroit, aplati sur les tempes; l’œil a cette même fixité inquiétante
de jadis, où se lisent l’orgueil de la race et une sorte d’hébétude
tranquille, un peu cruelle, qu’on remarque dans le regard des fauves.
Le haut du visage, avec le front haut, ne manque pas d’intelligence;
le bas, au contraire, avec la lèvre autrichienne tombante, le menton
empâté et lourd, accuse la déchéance commençante qui, si vite,
va plonger dans une quasi-imbécillité les tristes descendants de
Charles-Quint. La rude griffe du destin ne s’est pas encore trop
violemment imprimée sur la face ronde de Philippe IV; ce monarque
n’est qu’au premier échelon de cette émouvante et tragique descente
d’une dynastie s’abîmant dans le néant. Ce roi possède un certain air
de noblesse qui trahit son illustre origine; on ne devinerait pas, au
seul examen de ces traits, que, derrière le masque énergique, se cache
une volonté faible, une humeur fantasque, un médiocre esprit. Comme
tous ceux de sa famille, Philippe IV, héritier de Charles-Quint aux
cheveux rouges et du blafard Philippe II, porte en lui cette langueur
autrichienne qui se manifeste par l’excessive blondeur des cheveux
et des moustaches. Il n’a rien d’espagnol, ce roi, ni le feu sombre
des yeux, ni la vivacité des mouvements, ni le goût du plaisir. Son
humeur est morose, son esprit inquiet, il règne sur des peuples qu’il
ne connaît pas et, comme ses ancêtres, il gouverne deux mondes du fond
d’une cellule de l’Escorial. S’il chasse, car il est grand chasseur,
c’est moins par plaisir véritable que pour tromper l’ennui mortel qui
le dévore. Son costume est toujours de couleur sombre, comme celui
des moines dont il fait son habituelle compagnie, et tout le luxe de
ce monarque, possesseur des plus beaux diamants du monde, se borne au
collier qui soutient la Toison d’Or.
Tel est le personnage dont Velazquez nous a laissé de si nombreux et
si puissants portraits. Peintre officiel de la cour, il a eu à peindre
son souverain en de nombreuses circonstances. On trouve des portraits
de Philippe IV dans presque toutes les galeries d’Europe et nous l’y
voyons à tous les âges. Celui que nous donnons ici est un des plus
beaux avec celui du Louvre.
Quand on parle de Velazquez, il semble superflu de s’attarder aux
beautés de son œuvre. Elles brillent d’un tel éclat et s’emparent si
vivement de notre esprit que tout commentaire affaiblirait l’impression
reçue. Ne suffit-il pas de contempler ce portrait pour sentir que l’on
est en présence d’un maître? N’est-ce pas une âme qui transparaît
derrière ce masque indolent et altier? Cette toile est vraiment
émouvante: la physionomie est empreinte de désillusion, de tristesse,
on y devine la lassitude de toutes les obligations du rôle officiel,
toute la désespérance de l’homme qui a perdu sa première femme et
son fils, ainsi que deux des enfants de sa seconde femme et dont
l’intelligence est à peu près annihilée par la dévotion.
Il faudrait la plume d’un Michelet pour décrire ces effigies royales
laissées par Velazquez; ce sont, en même temps que d’admirables
morceaux de peinture, des documents révélateurs, on pourrait même dire
indiscrets. L’artiste se montre là un pénétrant psychologue: grâce à
lui, nous connaissons à fond la psychologie du morne Philippe IV, et
d’après sa physionomie, nous comprenons les causes de l’inéluctable
décadence de l’Espagne.
Philippe IV, disons-le à sa louange, fut toujours un parfait protecteur
de Velazquez. Il fit même mieux que le protéger, il l’aimait autant
que pouvait aimer cette nature indolente et mélancolique. En 1625,
après son premier portrait, il le gratifie d’un présent de trois cents
ducats, d’une pension de même valeur et d’un logement à la Cour. Très
souvent, il s’échappe de ses appartements et vient passer de longues
heures dans l’atelier de Velazquez et s’entretient avec lui en le
regardant travailler; en 1651, il le nomme maréchal du Palais, avec un
superbe traitement et un logement princier dans la maison du Trésor.
Cette charge oblige le peintre à organiser des fêtes pour la nouvelle
reine Mariana d’Autriche, jeune princesse de dix-sept ans, que la
triste cour d’Espagne ennuie et que le roi veut distraire. Enfin, en
1668, Philippe IV le fait chevalier de Santiago, malgré les résistances
du Conseil de l’ordre qui ne le trouve pas d’assez bonne noblesse et
refuse de l’admettre. C’est une gloire, la meilleure pour le roi,
d’avoir toujours défendu son peintre contre l’hostilité de la cour; il
s’opposa même plus tard, avec une louable énergie, aux entreprises de
ceux qui voulurent, après sa mort, salir sa mémoire.
Le portrait de _Philippe IV_ appartient à l’ancienne collection; il
figure dans la salle XIV, réservée à la peinture espagnole.
* * * * *
Hauteur: 0.63.--Largeur: 0.52.--_Figure grandeur nature._
PISANELLO
SAINT ANTOINE ET SAINT GEORGES
SALLE VIII.--VIEILLE ÉCOLE VÉNITIENNE
[Illustration]
_Saint Antoine et saint Georges_
Sous les regards d’une Vierge, dans le ciel, au milieu d’une gloire
d’or, saint Antoine et saint Georges se rencontrent, aux confins de
la solitude où vit le saint ermite. Amusante et pittoresque rencontre
que celle de ces deux personnages, si différents d’allure et de
condition. Saint Antoine s’est porté au-devant du noble chevalier
venu, sans doute, pour le visiter: il porte le costume traditionnel
des anachorètes, une longue robe de bure dont le capuchon se rabat sur
sa tête chenue. Du visage amaigri par les mortifications et envahi par
une grande barbe blanche, on n’aperçoit que deux yeux pleins de feu et
de vie. Dans sa main gauche le vénérable vieillard tient la clochette
qu’agitaient autrefois les cénobites, en temps d’orage, pour prévenir
le voyageur que, tout près de lui, se trouvaient un refuge et un abri.
A ses pieds se tient couché le cochon, habituel compagnon du saint.
Tout différent est saint Georges, patron des cavaliers. Il est jeune,
élégant et porte le riche costume des chevaliers du XVe siècle, avec
cuirasse, jambières et brassards. Sous son armure est attaché un
mantelet où se trouve brodée la croix de Jérusalem.
Ce qui donne à ce guerrier bardé de fer son caractère pittoresque,
c’est le chapeau à larges bords, orné d’une plume, dont le peintre l’a
gratifié. Rien de moins martial que ce couvre-chef en paille surmontant
un appareil aussi belliqueux. Mais la rencontre des deux saints a sans
doute lieu en Italie, aux environs de Vérone, où le soleil est très
ardent et le saint gentilhomme a jugé plus commode de troquer son
haubert contre une coiffure plus légère. Tout près de lui, on aperçoit
les têtes des chevaux qui l’ont amené jusqu’ici, avec son écuyer.
Couché à ses pieds, le peintre a placé le dragon grimaçant qui roule
ses anneaux tout près du cochon: les deux bêtes paraissent, d’ailleurs,
vivre en bon voisinage. Le tableau se complète par un paysage de forêt
dont on aperçoit les arbres, pressés, serrés les uns contre les autres,
presque au même plan que les personnages.
Pour juger une œuvre comme celle-là, il est absolument nécessaire de
la voir avec des yeux non prévenus et, pour cela, nous devons remonter
jusqu’à l’époque où vécut l’artiste. Vers la fin du XIVe siècle, l’art
s’est à peine débarrassé, sous l’heureuse influence de Giotto, de la
raideur hiératique; progressivement, mais lentement, le byzantinisme
disparaît, les personnages s’animent, les anatomies se dessinent, la
vie pénètre dans le corps humain, jusque-là momifié.
Pisanello fut l’un des principaux artisans de cette première
renaissance qui prépara l’autre, la grande, et qui ouvrit la voie
que devaient suivre plus tard, si glorieusement, les Raphaël et les
Corrège. A titre de précurseur, Pisanello mérite une place de choix
dans la lignée des grands peintres. On fait aujourd’hui bon marché
des quelques incorrections et des naïvetés de cette peinture pour
n’en retenir que les qualités supérieures qui s’y révèlent: un sens
très poussé de la composition, un effort réel vers l’expression des
physionomies, une connaissance, intuitive peut-être, mais certaine, de
l’anatomie des corps.
Aussi Pisanello, dont les œuvres sont aujourd’hui très rares, jouit-il
d’une estime méritée. Les musées se disputent ses tableaux et
s’enorgueillissent d’en posséder.
Pisanello naquit à Vérone, en 1397. Son père était originaire de Pise,
d’où le surnom donné au peintre. Pisanello, dès sa jeunesse, subit
l’influence d’Altichiero da Zevio et de Jacopo d’Avanzi, aussi bien que
des autres peintres et miniaturistes qui florissaient à Vérone dans
la deuxième moitié du XIVe siècle. En 1421, nous le trouvons à Venise,
engagé par Gentile da Fabriano pour la décoration de la salle du Grand
Conseil au Palais Ducal. Il ne reste rien aujourd’hui de ces fresques
qui furent refaites, en 1474, par Gentile Bellini. Pisanello revient
ensuite à Vérone, où il décore la plupart des églises de la ville, mais
ces œuvres ont été ou dispersées ou si maltraitées par le temps qu’on
n’en peut apercevoir sur les murailles que d’insignifiants fragments.
Aujourd’hui, l’art de Pisanello ne peut plus être apprécié que dans
quatre peintures de chevalet, précieux joyaux dont s’enorgueillissent
le musée de Bergame, le Louvre et la “National Gallery”. Le Louvre
possède une délicieuse _Princesse de la maison d’Este_; la “National
Gallery” place au rang de ses plus riches trésors deux œuvres de
Pisanello: _la Vision de saint Eustache_ et _Saint Antoine et saint
Georges_.
Pisanello fut, en même temps que peintre, un graveur sur médailles de
très grande valeur. Le British Museum possède un certain nombre de ces
médailles qui sont très belles. L’artiste les signait: _Opus Pisani
pictoris_, pour bien montrer cependant qu’il était peintre avant tout.
_Saint Antoine et saint Georges_ fut offert à la “National Gallery”,
en 1867, par lady Eastlake; il figure aujourd’hui dans la salle VIII,
réservée à la peinture de la vieille école vénitienne.
* * * * *
Hauteur: 0.45.--Largeur: 0.29.--_Figure: 0.27._
HOBBEMA
L’ALLÉE DE PEUPLIERS
SALLE XII.--ÉCOLE HOLLANDAISE
[Illustration]
_L’Allée de peupliers_
Le paysage n’a guère été cultivé par les Italiens, trop occupés de
l’homme pour faire grande attention à ce qu’on appelle aujourd’hui la
nature. On peut dire que Michel-Ange n’y jeta pas un seul coup d’œil,
et chez les autres maître de la péninsule, le paysage n’intervient que
pour servir de fond aux figures et les faire valoir. Sans y attacher
d’importance, Titien en fit d’admirables, mais le paysage n’était pas
un art séparé, ayant sa valeur propre; c’est vers les pâles climats du
Nord, sous les tristesses d’un ciel souvent brumeux, que le sentiment
de la nature se développa dans une rêveuse contemplation. Ruysdaël
fit de magnifiques paysages entièrement débarrassés d’histoire et
de mythologie, où l’homme n’intervenait qu’accessoirement et dans
sa proportion réelle. Il peignit des forêts sans nymphes où, sous
l’obscurité des branches, cheminait quelque paysan ou quelque vieille
portant un fagot; de grands arbres frissonnant au vent d’automne sur un
ciel grisâtre encombré de nuages gros de pluie, des buissons échevelés
au sommet de quelque tertre sablonneux, des torrents écumant contre
des pierres, des digues et des estacades de poteaux battues par l’eau
jaunâtre de la mer du Nord, avec une voile au loin s’inclinant sous la
rafale.
Qui fut le père de ces admirables paysagistes? Berghem peut-être, ou
plutôt Everdingen, sinon par leçons directes, du moins par influence;
en tout cas la nature. Presque tous ces peintres, dont la vie reste
obscure malgré les recherches, ne quittèrent jamais les environs de
leurs villes natales; mais il n’y a pas besoin de voyager pour être un
grand artiste, il suffit d’ajouter son âme à la nature qui vous entoure.
Ruysdaël est, certes, le plus grand paysagiste de Hollande, mais c’est
aussi un grand artiste que Minderhout Hobbema. Après sa mort, dont
on ignore la date précise, la renommée de ce peintre, qui dut être
apprécié de son vivant, subit, on ne sait pourquoi, une longue éclipse.
Il disparut dans l’oubli avec toute son œuvre, et ne reparut aux ventes
que vers 1739. Mais on ne faisait aucun cas de ses tableaux, qu’on paye
aujourd’hui des sommes folles. Ils se vendaient à bas prix et souvent,
pour leur donner de la valeur, on en effaçait la signature et l’on y
substituait celle de peintres plus en vogue, de Ruysdaël, dont il se
rapproche, ou de Dekker. Son œuvre ainsi débaptisée se fondit peu à peu
dans celle d’autres artistes et les tableaux authentiques d’Hobbema
sont devenus d’une excessive rareté. A la célèbre vente Patureau, _les
Moulins_ montèrent à cent mille francs.
Hobbema n’a pas la poésie de Ruysdaël, mais il possède un profond
sentiment de la nature, et il exprime d’une manière admirable la
puissante vie végétale de la forêt. Ses vieux chênes au tronc rugueux,
aux fortes branches, aux feuilles épaisses, sont pleins de sève, et ses
sous-bois, où cheminent des bûcherons ou des paysannes, ont bien la
fraîcheur humide de la Hollande.
La caractéristique du talent d’Hobbema est la vigueur, vigueur de
dessin, et vigueur de coloris. Examinons sa magnifique _Allée de
Peupliers_, reproduite ici. La manière habituelle d’Hobbema s’y révèle
toute. Ces grands arbres au fût grêle, couronnés d’un minuscule bouquet
de feuilles, acquièrent une force exceptionnelle à se profiler ainsi en
plein ciel.
Cette allée de Middelharnis, en Hollande, est une merveille de
perspective; ses ornières s’enfuient en se rétrécissant jusqu’aux
premières maisons du village, dont on aperçoit la masse rouge dominée
par le clocher. On pourrait dire de cette route qu’elle est tout le
tableau si le peintre, avec sa minutie toute hollandaise, n’avait
prodigué autour de ce motif central des détails d’une étonnante
virtuosité. A droite et à gauche de l’avenue, les prés s’étendent et
le vert des champs prend des colorations atténuées sous la grisaille
d’un ciel où roulent des nuages. Le vide que laisse, de chaque côté,
la haute stature des peupliers, est heureusement rempli, à gauche par
un sombre massif d’arbustes, à droite par un corps de ferme qui se
prolonge jusqu’au premier plan par une rangée d’arbres.
Ça et là, de minuscules personnages sont représentés, comparses
indifférents qui disparaissent dans la majestueuse grandeur du paysage.
D’ailleurs Hobbema, comme Claude Lorrain, ignorait l’art de dessiner
les figures; il en laissait le soin à des collaborateurs spéciaux, qui
étaient eux-mêmes des maîtres. Ruysdaël qui était son ami, lui rendait
volontiers le service de placer au bon endroit les petits bonshommes
dont s’animent ses paysages; Adrien Van de Velde y travailla aussi
souvent.
Malgré cela, Hobbema fut peu prisé de son vivant et il vendait si mal
ses tableaux qu’il dut accepter pour vivre un modeste et absorbant
emploi dans les douanes, qui lui laissait peu de loisirs pour peindre,
ce qui explique la rareté de ses œuvres.
_L’Allée de Peupliers_, qui est le chef-d’œuvre d’Hobbema, date
vraisemblablement de la fin de sa vie. Elle est entrée à la “National
Gallery” en 1871, avec la collection Peel, en même temps que cinq
autres toiles du même peintre et figure avec elles dans la salle XII,
réservée aux toiles de cette collection.
* * * * *
Hauteur: 1.02.--Largeur: 1.40.
HANS HOLBEIN
LES AMBASSADEURS
SALLE XV.--ÉCOLE ALLEMANDE
[Illustration]
_Les Ambassadeurs_
Dans une remarquable conférence sur le portrait, le maître Albert
Besnard s’exprime ainsi:
«Il est incontestable que ce que l’homme aime le mieux dans la nature,
c’est encore lui-même; voilà pourquoi le portrait est l’œuvre dont
l’intérêt résiste le plus au temps et aux esthétiques dévastatrices...
Le portrait est le point de repère de l’histoire, qu’il renseigne,
par la physionomie, le costume et l’attitude. Les héros disparus sans
laisser d’effigies ne nous intéressent que comme des abstractions. Nous
admirons leurs actions comme de beaux nuages dans le ciel sans savoir
d’où ils viennent. De quels frissons, au contraire, ne sommes-nous pas
saisis devant les faces pâles aux petits yeux bridés d’un Charles IX
ou d’un Henri III! Leur costume que nulle description ne rétablirait
symbolise l’époque et aide puissamment à la classer dans le recul des
temps. Le chapeau au panache blanc d’Henri IV, c’est la victoire; de
Louis XIII les cheveux plats et les culottes bouffantes racontent toute
une époque de luttes philosophiques, mystiques et littéraires, que
vient dramatiser la cape rouge de Richelieu...»
En dépit de lui-même, s’il peint le milieu dans lequel il vit, le
peintre fait œuvre d’historien, il documente les générations futures
sur un temps qu’elles n’ont pas connu. En ce sens, Holbein aura été
l’évocateur d’une des plus curieuses époques de l’Histoire. Par ses
portraits il fait revivre tous les personnages qui jouèrent un rôle
dans la première moitié du XVIe siècle. Mêlé au mouvement intellectuel
qui secouait le vieux monde, le peintre connut à Bâle les principaux
protagonistes des idées nouvelles, Erasme et Amerbach; c’est tout le
scepticisme ironique des humanistes, précurseurs de la Réforme, qu’on
lit sur le mince et intelligent visage d’Erasme. Plus tard, admis à la
cour d’Angleterre, il peindra le lourd et brutal Henri VIII et, sur ses
traits, il inscrira ineffaçablement la cruauté, la luxure, la violence
de ce tueur de femmes. En même temps que le bourreau il a peint les
victimes, Anne Boleyn, Jane Seymour, et d’autres.
Il est historien encore, d’une moins dramatique histoire, dans le
tableau que nous reproduisons ici. Les deux personnages accoudés à
cette table sont des ambassadeurs: l’un, celui de gauche, richement
habillé d’un manteau bordé de fourrures, est Jean de Dinteville,
seigneur de Polésy, ambassadeur de France: à son cou est attaché le
collier de l’ordre royal de Saint-Michel; l’autre est George de Selve,
évêque de Lavaur, portant un costume noir ecclésiastique avec le bonnet
carré. Sur la table qui les sépare sont disséminés des objets divers,
instruments scientifiques, et l’on y aperçoit même une viole. Entre les
deux personnages, à terre, se remarque un objet bizarre dans lequel on
a voulu voir la déformation d’un crâne humain.
Ce qui est admirable dans cette peinture, c’est la beauté des têtes,
leur vérité d’expression, la puissance de vie qui les anime et qui fait
de ce peintre l’un des plus étonnants portraitistes connus.
Le magnifique tableau des _Ambassadeurs_, un des chefs-d’œuvre
d’Holbein, fut peint en 1533. Entre 1790 et 1795, il passa par vente
aux mains du comte de Radnor et resta dans la famille jusqu’en 1891. A
cette époque, la “National Gallery” l’acheta à un prix très élevé et le
plaça dans la salle XV réservée à la peinture allemande.
* * * * *
Hauteur: 2.08.--Largeur: 2.08.--_Figures grandeur nature._
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
_Avertissement_ 1
_Arnolfini et sa femme_, par J. Van Eyck 5
_Portrait de Jeune homme_, par Botticelli 11
_Intérieur hollandais_, par P. de Hooch 17
_Vénus et Cupidon_, par Velazquez 23
_Saint-Georges terrassant le Dragon_, par Le Tintoret 29
_Les Grâces couronnant l’Hymen_, par Reynolds 35
_Christine de Milan_, par Holbein 41
_La Vierge aux Rochers_, par L. de Vinci 47
_Mrs. Siddons_, par Gainsborough 53
_Les Enfants de Charles Ier_, par A. Van Dyck 59
_Élisa Bonaparte_, par Louis David 65
_Flatford Mill_, par J. Constable 72
_Le Doge Lorédan_, par Giovanni Bellini 77
_Le Jugement de Pâris_, par Rubens 83
_Une Dame et son Enfant_, par Romney 89
_Bacchanale_, par N. Poussin 95
_Le Retour d’Ulysse_, par Pinturicchio 101
_Portrait de Dame âgée_, par Rembrandt 107
_Mercure instruisant Cupidon_, par Le Corrège 113
_Ulysse s’éloignant de Polyphème_, par Turner 119
_Cornélius van der Geest_, par A. Van Dyck 125
_Jeune Buveur_, par Murillo 131
_Groupe de Famille_, par Franz Hals 137
_La Fille aux crevettes_, par W. Hogarth 143
_La Leçon de musique_, par G. Metsu 149
_Le Marché aux chevaux_, par Rosa Bonheur 155
_Vieille Femme pelant une poire_, par David Téniers 161
_La Vierge et l’Enfant_, par Raphaël 167
_Lady Cockburn et ses enfants_, par Reynolds 173
_Bacchus et Ariane_, par Le Titien 179
_La Femme à l’Épinette_, par Jan Vermeer 185
_Port de Mer avec Personnages_, par Cl. Lorrain 191
_Portrait de Jeune fille_, par Ghirlandajo 197
_La Servante paresseuse_, par N. Maës 203
_Mrs. Mark Currie_, par Romney 209
_Nativité_, par Piero Della Francesca 215
_Portrait d’homme_, par Terburg 221
_L’Origine de la voie lactée_, par Le Tintoret 227
_Un Chanoine et ses saints patrons_, par Gérard David 233
_L’Annonciation_, par Crivelli 239
_Le Mariage à la mode_, par Hogarth 245
_Philippe IV_, par Velazquez 251
_Saint Antoine et saint Georges_, par Pisanello 257
_L’Allée des peupliers_, par Hobbema 263
_Les Ambassadeurs_, par Holbein 269
INDEX ALPHABÉTIQUE