Les grands-parents sont assis avec la famille groupée debout autour

d’eux. Cette famille appartient évidemment à la petite bourgeoisie

hollandaise: sans doute des marchands que l’on devine endimanchés à

l’allure un peu guindée de leurs attitudes. Franz Hals n’était pas

d’ailleurs un metteur en scène bien habile; il lui importait peu que

les personnages fussent écrasés sur un petit espace; une seule chose

l’inquiétait, la traduction fidèle des visages et des caractères.

Néanmoins, il y a de la bonhomie, du naturel et même de la grâce dans

le mouvement des jeunes enfants qui s’ébattent au premier plan, et

dans celui de la fillette qui tend si gentiment les menottes vers la

grand’mère. Quant à la ressemblance, on la devine parfaite, on se

persuade facilement que ces modèles alignés sur un fond de paysage

n’avaient pas plus de distinction qu’il ne leur en a donné. Hals est

un traducteur irréprochable de la nature, mais il se contente d’en

exprimer ce que voient ses yeux, et rien de plus. Ne cherchons pas

les pensées secrètes, les sentiments ou même les particularités de

caractère qui peuvent différencier cet homme et ces femmes des autres

habitants de la cité, n’essayons pas de descendre dans ces âmes que

l’observation de l’artiste n’a même pas cherché à pénétrer. Franz Hals

est réaliste, certes, mais son art ne dépasse pas, le plus souvent, la

physionomie superficielle des personnages qu’il peint; il entend peu de

chose au mystère de l’âme. Les lignes de la figure humaine, l’aspect

variable que leur confèrent les mille jeux du modelé et de la lumière,

c’est là ce qui le retient; il surprend au passage les transformations

sans nombre qui vont de la plus grave sérénité à des explosions de

douleur ou de joie; il transcrit les symptômes révélateurs de tous les

sentiments, et lui-même, au gré de son humeur ou selon son âge, sait en

provoquer l’éveil. Il ne se laisse diriger, circonscrire, absorber par

personne. S’il n’a pas poursuivi les hautaines chimères sur les cimes

infréquentées, il a vibré de plaisir et de souffrance. Son art n’est

pas le miroir froidement exact des réalistes absolus. Le mouvement

trahit, dans les images d’hommes et de femmes qu’il nous a laissées,

leur résignation ou leur joie. Au lieu de n’être que véridique

scrupuleusement, il l’est avec une fougue incomparable.

Franz Hals naquit à Haarlem, vers 1580, de parents qui avaient occupé

d’honorables fonctions dans la cité. Après un court séjour à Anvers,

il rentra dans sa ville natale, y fut l’élève de Karl Van Mauder,

s’y maria et s’y fixa pour le reste de ses jours. Dès le début de

son mariage, sa conduite donne lieu à de fâcheux commentaires: il se

montre violent, extravagant et ivrogne, et il est réprimandé par les

bourgmestres pour s’être porté à des sévices sur sa femme et pour

avoir abusé de la bouteille. Néanmoins, il jouit de la considération

publique, car il ne fait pas scandale et de plus il a du talent. Des

notables de la cité lui demandent leur portrait; il a des commandes

nombreuses et il arriverait à une belle fortune s’il savait conduire

ses affaires et gouverner ses vices. Il a des dettes criardes et doit

laisser des tableaux en gage pour payer son boulanger. Les Hollandais,

gens pratiques, prennent prétexte de ses besoins pour obtenir des

portraits à bas prix. Même à l’époque de sa plus grande vogue, ses

tableaux sont cotés assez bas.

Hals produit avec une incroyable facilité et son œuvre est immense,

mais elle ne peut le sauver de la misère. Devenu vieux, il doit

implorer les secours de la municipalité qui lui consent une aumône de

cinquante florins. Et quand il meurt, dénué de tout, la dépense pour

son enterrement ne dépasse pas quatre florins.

Le _Groupe de Famille_ fut longtemps conservé chez lord Talbot,

au château de Malahide, en Irlande; il a été récemment acheté par

la “National Gallery” pour la somme de 725.000 francs. Bien que

partiellement repeint, il compte parmi les œuvres maîtresses de Franz

Hals. Il figure dans la salle X, réservée à la peinture hollandaise.

* * * * *

Hauteur: 0.74.--Largeur: 1.23.--_Figures: 0.40._

W. HOGARTH

LA FILLE AUX CREVETTES

SALLE XIX.--VIEILLE ÉCOLE ANGLAISE

[Illustration]

_La Fille aux crevettes_

Certains critiques et même des peintres comme Reynolds, ont dénié à

Hogarth la qualité de peintre. Observateur ingénieux, physionomiste

spirituel, dessinateur satirique; mais peintre, non. Pourquoi? Sans

doute à cause que le genre adopté par lui--et qui est tout simplement

le _genre_--ne jouissait d’aucun crédit à l’époque où vivait Hogarth.

Il en a été de même dans tous les pays pour tous les peintres qui se

spécialisèrent dans cette peinture anecdotique. Decamps, chez nous,

éprouva les mêmes injustices et subit les mêmes attaques. La postérité

s’est chargée de les venger l’un et l’autre.

«N’est-elle pas d’un beau peintre de race, cette vivante figure de

_la Fille aux crevettes_, dont le joyeux et blanc sourire, fixé d’un

pinceau si rapide et si sûr, d’un pinceau d’impressionniste, semble

éclore dans le brouillard de Londres, comme une fleur dans la nuit?»

Où trouver une plus gracieuse figure de plébéienne, plus fraîche, plus

saine, plus vraie? Sous la charge de la corbeille remplie de crevettes,

et dans l’encadrement des cheveux noirs, le visage apparaît épanoui

dans une gaîté splendide qui fait rire les yeux, retrousse le nez,

fait éclore des fossettes et découvre les dents, de vraies perles. A

la contempler, on songe à _la Bohémienne_ de Franz Hals; mais le rire

de _la Fille aux crevettes_, moins appuyé par le pinceau, acquiert

une légèreté, une sorte de «flou» qui en augmente le charme. Ce type

est bien celui de la jeune Anglaise, si fine et si précieuse--quand

elle est jolie--qu’elle ressemble à un bibelot d’étagère. Quant à la

couleur, elle est sobre, chargée de tons bruns, très chauds, qui font

penser à la manière de Ribera quand il peignait les vermineux mendiants

de Séville.

Hogarth fut avant tout le peintre des types populaires de Londres;

ses prédilections et ses aptitudes l’inclinaient vers la notation

des laideurs et des ridicules de son temps. Il y eut en lui, dès les

débuts, un satirique et un observateur original. Né dans le peuple, en

1725, il trouva ses premiers modèles dans les tavernes, les cafés, les

carrefours et les faubourgs de la grande cité.

«Tout concourait, écrit M. Philarète Chasles, à cette éducation

spéciale; tout l’éloignait de l’idéal grec, de l’unité, de la règle

antique et du type sévère du beau. Tout le préparait à devenir non

l’élève du Titien, du Corrège et de Raphaël, mais le satirique

vigoureux et souvent brutal, le peintre moral et souvent cynique du

XVIIIe siècle anglais, le violent adversaire de la convenance attitrée

et de la fausse élégance dans l’art, même du grand style et de

l’idéal...»

Il voulut quand même aborder le grand style: il peignit _la Fille de

Pharaon_, _Sigismond et Danaé_, _le Bon Samaritain_, _la Prédication

de Saint-Paul_, etc., mais ce ne furent que des velléités passagères

dans la carrière de l’artiste; il n’était manifestement pas taillé

pour la grande peinture. Il appartenait plutôt à la race des peintres

moralistes, et sa manière s’apparente à celle des petits maîtres

hollandais, observateurs narquois des vices de leur époque, et à leurs

qualités Hogarth ajoute cette pointe ironique et «pince sans rire» qui

constitue l’humour anglais.

Nous retrouverons Hogarth au cours de cette publication, dans la scène

du _Mariage à la mode_ qui porta à l’apogée sa réputation et qui le

classe parmi les plus grands maîtres de la peinture de «genre». Sur

l’art d’Hogarth, nous ne saurions mieux faire que de citer l’opinion

d’Armand Dayot, dans sa belle étude sur _la Peinture anglaise_:

«Faut-il voir dans Hogarth un des grands maîtres de la peinture

anglaise, un technicien exemplaire? Assurément non; le don de composer

lui fait souvent défaut. Dans la plupart de ses œuvres, voire même

celles où l’intention philosophique est la plus lisible et où il paraît

avoir voulu s’attacher plus aux idées qu’aux formes, l’envahissement

souvent vulgaire de l’accessoire, la confusion de détails inutiles

nuit à l’expression du sujet principal. Souvent aussi sa touche âpre

et lourde, son dessin sec et heurté, sont en complet désaccord avec le

caractère du sujet. On a pu dire que Hogarth avait quelque chose de

Swift pour l’amertume et de Daniel de Foë pour la vérité. On aurait

pu aussi ajouter que malheureusement dans toute son œuvre n’existe

pas l’unité de forme et de pensée qui domine celle des deux grands

écrivains.

«Ces réserves faites et en admettant même avec Mérimée que William

Hogarth fut plutôt poète comique que peintre, il faut bien reconnaître

que dans l’œuvre, si frémissante, de cet extraordinaire artiste, le

plus anglais peut-être des peintres anglais, il existe des pages où

l’expression de la critique des mœurs est d’une technique très adroite

et qui fait songer parfois à celle de notre grand Chardin, avec plus

de fluidité peut-être dans la caresse du pinceau et souvent autant

de légèreté dans le clair-obscur des fonds. Assurément ces pages,

véritables petites merveilles de métier, sont assez rares. Mais on les

trouve encore sans trop de peine dans le prodigieux amoncellement des

œuvres de l’artiste.»

_La Fille aux crevettes_ (Shrimp Girl) compte parmi les toiles les

mieux venues d’Hogarth. Elle a été léguée par M. Richard Wheeler Fund,

en 1884, à la «National Gallery», où elle figure dans la salle XIX,

consacrée à la vieille école anglaise.

* * * * *

Hauteur: 0.63.--Largeur: 0.50.--_Figure grandeur nature._

GABRIEL METSU

LA LEÇON DE MUSIQUE

SALLE XII--COLLECTION PEEL

[Illustration]

_La Leçon de musique_

On doit placer Gabriel Metsu--c’est ainsi qu’il signe son nom--parmi

les peintres les plus habiles de l’école hollandaise. Il a un dessin

juste et vrai, une couleur harmonieuse, une touche libre et facile.

Chez lui, chaque coup de pinceau, bien posé, exprime une forme, et ce

n’est point en polissant et en blaireautant qu’il arrive au fini. Son

art est chose si admirable, qu’il sait rendre intéressants des objets

qu’on ne regarderait pas dans la nature, des ustensiles de cuisine, des

bottes d’oignons, des bocaux, des pots de grès, du gibier, des poissons

et de la volaille plumée par quelque maritorne.

Dans cet ordre d’idées, il a produit des tableaux qui sont de vrais

chefs-d’œuvre, notamment le _Marché aux herbes d’Amsterdam_, une des

plus précieuses toiles hollandaises du musée du Louvre. Le plus gai

mouvement anime la composition. Les commères, les chiens, la volaille,

les ivrognes y grouillent et s’y bousculent, et tout cela est vif,

amusant, plein d’observation et peint avec une rare maestria.

Cependant Metsu se souvenait volontiers qu’il avait été l’élève de

Gérard Dow. Très souvent il traita les intérieurs reluisants de la

Hollande, aux meubles bien frottés, aux cuivres brillants, mais il

s’attardait moins que son maître à ce polissage minutieux et légèrement

exagéré. D’ailleurs, chez lui, le décor n’est pas, comme pour Gérard

Dow, la partie capitale de l’œuvre; il n’y joue que le rôle qui lui

convient, un rôle d’accessoire. Ce qu’il traite avec le plus de soin,

et avec une évidente prédilection, ce sont les personnages: et il

rentre alors dans le genre élégant pratiqué par Terburg et Netscher.

Mais il est moins compassé que celui-ci et moins précieux que celui-là.

Terburg cherche à affiner ses modèles, Netscher à les ennoblir; Metsu

se contente de les peindre tels qu’il les voit et tels qu’ils sont

certainement. Il ne lui viendrait pas à l’esprit de convertir en petits

maîtres musqués et pomponnés, comme faisait Terburg, les fils de

famille hollandais dont la roture éclatait malgré tout sous les flots

de rubans, ni de les poser en grands seigneurs allant au petit lever du

roi Soleil à Versailles, suivant la manière de Gaspard et de Constantin

Netscher. Ses personnages à lui sont de bons bourgeois cossus, vêtus

de bonnes et solides étoffes, mais dénués de prétentions. Ils ont du

naturel, de la jovialité, des mines bien portantes et se distinguent

tous par un tour spirituel et bon enfant que l’artiste tirait de son

propre fonds pour le leur donner.

Ce sont des personnages de cette catégorie que nous montre Metsu dans

sa _Leçon de musique_. Étrange leçon de musique que celle-là! Certes,

on aperçoit bien le clavecin, grand ouvert devant la dame et nous

pouvons admettre à la rigueur que le papier qu’elle tient à la main

est un morceau de musique. Mais il faut croire que la leçon n’est pas

trop sérieuse, à en juger par l’attitude du professeur. Nous le voyons

plus occupé du vin contenu dans son verre que des progrès de son élève.

Son violon d’accompagnateur repose oisif sur la table voisine et rien

n’annonce que la leçon va bientôt reprendre. Il a bien tous les dehors

de son emploi, le joyeux professeur. Il appartient évidemment à cette

race, vieille comme le monde, des coureurs de cachet, dont Aristophane

faisait déjà des gorges chaudes.

Il a dans l’attitude et dans le costume, quelque chose du pédant et

du pique-assiette, pour qui chaque leçon est une aubaine, un prétexte

à décrocher quelques miettes. Peut-être aussi est-il tout simplement

Hollandais, c’est-à-dire ami de la bouteille et ayant besoin, pour

retrouver son éloquence professionnelle, d’aller la chercher de temps

en temps au fond du verre.

La dame, elle, regarde son professeur en souriant. Elle est habituée

sans doute à ces intermèdes bachiques. Et la conversation va son

train. Elle n’est pas très jeune ni extrêmement jolie, cette blonde

Hollandaise, avec ses cheveux tirés et roulés sur la nuque, avec son

front bombé, son nez qui relève et son menton qui tombe; elle n’est pas

non plus d’une élégance bien raffinée dans le corsage rouge et dans

l’ample robe jaune qui drapent ses robustes appas. Mais il y a quand

même du charme dans ce visage fleuri et bien portant qui sourit avec

complaisance aux explications du musicien; il y a de la finesse aussi

dans le plissement des yeux bridés et dans le pincement des lèvres.

Il faut également noter dans ce tableau, avec le naturel des

personnages, l’art supérieur du coloris dans lequel les Hollandais

furent toujours des maîtres. Les tons vifs et les teintes discrètes

s’y distribuent avec une ingéniosité parfaite, les unes faisant valoir

les autres, et toutes se fondant dans le plus harmonieux ensemble.

A l’habile opposition des lumières et des ombres, il est facile de

deviner que Metsu travailla dans l’atelier de Rembrandt et y apprit à

manier le clair-obscur.

Si la “National Gallery” est riche aujourd’hui en tableaux de l’école

hollandaise, elle le doit à la munificence d’un collectionneur éclairé,

M. Robert Peel, qui lui en a légué un nombre considérable, en 1871.

Parmi ces toiles, la plus précieuse est certainement cette charmante

_Leçon de musique_, que nous donnons ici. Elle figure dans la salle

XII, réservée aux œuvres de la collection Peel.

* * * * *

Hauteur: 0.38.--Largeur: 0.31.--_Figures: 0.23._

ROSA BONHEUR

LE MARCHÉ AUX CHEVAUX

SALLE XVI.--ÉCOLE FRANÇAISE

[Illustration]

_Le Marché aux chevaux_

Conduits ou montés par les meneurs, les jeunes chevaux se bousculent et

se ruent, par le boulevard Saint-Marcel, vers la rampe qui donne accès

au marché aux chevaux. A gauche, fermant la perspective, se dresse le

dôme de la Salpêtrière.

Il se dégage de ce tableau célèbre, une impression de mouvement

frénétique et d’irrésistible puissance. Voici de vigoureux percherons,

à robe pommelée, la queue roulée, qui tirent violemment sur le bridon

et frappent le sol de leurs membres solides. Entraînés par le vertige

de la course, d’autres chevaux les suivent, animés, les naseaux

fumants, la crinière envolée, élégants ou trapus, selon la race. Au

centre du tableau, un magnifique étalon noir, ardente bête aux yeux de

feu, se cabre en un mouvement superbe, tandis que son meneur le frappe

sur la tête pour l’obliger à reprendre pied. Derrière ces chevaux de

premier plan, d’autres s’aperçoivent et l’on devine que d’autres encore

suivent, et l’on croit entendre le fracas, sur le sol, des sabots

impatients ou furieux.

Cette ruée vertigineuse d’une force formidable et aveugle est traduite

avec une prodigieuse intensité. Par cette œuvre admirable, Rosa

Bonheur se classa, du jour au lendemain, au premier rang des peintres

animaliers de son temps.

Dès sa plus tendre enfance, Rosa Bonheur avait marqué une prédilection

toute particulière pour les bêtes. Elle les connaissait, les comprenait

et les aimait. Aux alentours de la maison paternelle, à Neuilly, se

trouvaient des fermes abondamment pourvues de vaches, de moutons, de

porcs, de volailles. Munie de ses crayons, elle allait s’y installer

et pendant la journée entière, elle essayait de surprendre et de noter

les différentes attitudes de ses modèles préférés. Bientôt il ne lui

suffit plus de les étudier au dehors, elle veut en avoir chez elle.

Elle obtient de son père d’hospitaliser un mouton dans l’appartement:

peu à peu la ménagerie s’accroît d’une chèvre, d’un chien, d’un

écureuil, d’oiseaux en cage et de cailles qui évoluent en liberté dans

sa chambre. Plus tard, à sa propriété de Chevilly ou à son château de

By, elle y ajoutera des gazelles, des cerfs, des daims, des chevaux,

des chiens de toute espèce, des taureaux, des vaches, des mouflons, des

isards, des singes, des yacks, des sangliers, des aigles, des lions.

Rosa Bonheur avait trente ans lorsqu’elle exécuta son _Marché aux

chevaux_ dont l’histoire mérite d’être relatée.

Malgré son succès triomphal, cette toile ne trouva pas immédiatement

acheteur et rentra dans l’atelier de l’artiste. Elle ne fut acquise que

plus tard par un grand marchand de Londres, M. Gambard, qui la paya

40,000 francs. Quand elle traita avec M. Gambard, Rosa Bonheur, qui ne

fut jamais avide, craignit d’avoir demandé une somme trop forte. Comme

son acquéreur désirait faire reproduire le tableau par la gravure et

que celui-ci était de dimensions considérables, peu commodes pour le

travail du graveur, elle offrit à M. Gambard de lui faire, à titre

gracieux, une réduction du _Marché aux chevaux_ au quart de l’original.

M. Gambard, qui faisait une excellente affaire, accepta, on devine avec

quel empressement. La réduction fut livrée et immédiatement achetée

par un amateur anglais, M. Jacob Bel, pour une somme de 25.000 francs.

Quant à l’original, il fut exposé dans la galerie du Pall-Mall; mais

ses grandes dimensions rebutaient les acheteurs. Il fut enfin acquis

par un Américain, M. Wright, au prix de 30.000 francs, avec la clause

que M. Gambard le conserverait encore deux ou trois ans pour l’exposer

en Angleterre et aux États-Unis. Quand le moment de la livraison fut

arrivé, l’Américain prétendit avoir droit à la moitié des bénéfices

produits par les diverses expositions de l’œuvre. Si bien que le

tableau original acheté 40.000 francs par M. Gambard, ne lui fut

définitivement payé que 23.000 francs, tandis que la réduction qui ne

lui avait rien coûté lui en avait rapporté 25.000. Bien plus tard,

l’Américain possesseur de l’original ayant fait de mauvaises affaires,

le _Marché aux chevaux_ fut mis aux enchères et adjugé 265.000 francs à

M. Vanderbilt qui en fit don au musée de New-York.

Quant à la réduction que nous donnons ici, M. Jacob Bel la légua à la

“National Gallery” où elle se trouve actuellement.

Quand Rosa Bonheur apprit que cette réduction allait entrer au musée

de Londres, elle fut prise d’un scrupule qui montre bien sa probité.

Croyant n’y avoir pas apporté le même fini qu’à l’original, elle

recommença une troisième fois le _Marché aux chevaux_ et y mit une

telle conscience, y déploya tant de talent que d’aucuns estiment

cette deuxième réplique supérieure à l’original. La toile achevée,

elle l’offrit à la “National Gallery”. Les autorités anglaises, très

touchées du désintéressement de l’illustre artiste, la remercièrent

vivement, mais, se jugeant liées par le legs de Jacob Bel, ne crurent

pas pouvoir accepter son offre généreuse. Cette réplique fut achetée

pour 25.000 francs par M. Mac Connel.

Le _Marché aux chevaux_ figure dans la salle XVI, réservée à la

peinture française.

* * * * *

Hauteur: 1.19.--Largeur: 1.06.--_Figures: 1 mètre._

[Note de transcription: la largeur est manifestement erronée. D'après

le catalogue de la National Gallery la largeur est de 2.55.]

DAVID TÉNIERS (le Jeune)

VIEILLE FEMME PELANT UNE POIRE

SALLE X.--ÉCOLE FLAMANDE

[Illustration]

_Vieille femme pelant une poire_

Dans le royaume fantaisiste qu’il s’est choisi comme domaine, David

Téniers le Jeune est resté maître incontesté. Il ne cherche pas ses

sujets dans le monde élégant et il n’use pas sa palette à peindre

les somptueuses décorations des maisons riches. En Flamand de pure

race, il se sent davantage attiré vers les scènes plus vulgaires

mais plus pittoresques de la vie campagnarde. Il adore peindre les

cabarets embués de la fumée des pipes, les ivrognes à trogne joviale,

les paysans balourds et les femmes plantureuses des Flandres. Il

n’est certes pas le peintre de la beauté, dans son acception la plus

généralement admise, mais il a su démontrer--avec beaucoup d’autres

peintres de son pays--que l’art ennoblit tout, embellit tout, même les

sujets qui nous paraissent au premier regard les moins dignes de la

peinture.

On s’explique mal aujourd’hui, devant ces tableaux charmants, le

discrédit qui les frappa pendant si longtemps. Louis XIV, à qui l’on

montrait quelques œuvres de Téniers, eut un geste de dégoût: «Qu’on ôte

de devant moi ces magots!» s’écria-t-il.

A la rigueur on excuse la colère du grand roi, qui n’admettait en art

que les compositions solennelles et nobles. Possédant Le Brun, il ne

pouvait honorer même d’un regard Téniers le Jeune.

Celui-ci d’ailleurs ne travaillait pas pour Versailles. Son ambition ne

visait pas si haut. Il n’en avait d’autre que de traduire fidèlement

et aussi spirituellement que possible les scènes quotidiennes de la

vie paysanne de son temps. Par l’exactitude, la diversité et la vérité

de son œuvre, il se classe comme l’historiographe le plus complet des

mœurs flamandes au XVIIe siècle.

Mais Téniers n’est pas que cela; il est en même temps un merveilleux

artiste. Peu de peintres ont manié le pinceau avec plus de légèreté et

plus de science. Sous l’apparent laisser-aller de ses compositions, le

dessin s’affirme net, solide, avec des contours accusés et précis; sa

couleur est blonde, transparente, lumineuse et chaude. Ce virtuose de

la palette, qui brossait un tableau en quelques heures, possédait une

sûreté de main que les artistes les plus scrupuleux et les plus savants

lui auraient enviée.

Nous trouvons un exemple de ces remarquables qualités dans le tableau

de la _Femme pelant une poire_, reproduit ici.

Dans un taudis de village, moitié grange et moitié logement, une

vieille femme est assise, dans un rai de lumière, tombant d’une fenêtre

qu’on ne voit pas. Elle porte le costume des paysannes flamandes, sur

lequel est noué un tablier bleu. Le couteau à la main, elle pèle une

poire qu’elle jettera sans doute après dans la terrine de grès posée

à côté d’elle. Les autres poires qui gisent à terre semblent indiquer

qu’elle prépare des confitures. A en juger par le titre, c’est là tout

le sujet, et l’on serait tenté de dire, avec les contempteurs des

Flamands, qu’il est bien mince pour retenir l’attention d’un peintre.

Ne nous y trompons pas. Cet épisode banal n’est qu’un prétexte dont

Téniers s’est servi pour nous montrer un intérieur campagnard de son

époque.

Voyez avec quelle entente de son art il a disposé toutes les parties

de son tableau. Tout près de la brave femme assise, il a placé, dans

un pêle-mêle pittoresque, les principaux attributs d’une cuisine de

campagne. Sur une cuve retournée, un chaudron fait étinceler ses

cuivres, tandis que sur un billot une bouteille fermée d’un bouchon de

papier et une casserole voisinent avec une pipe, celle du maître du

logis. On ne voit pas le paysan, seigneur du lieu, mais sa présence

se révèle à la veste et au chapeau jetés négligemment, entre deux

poutrelles, au haut du four. A la droite de la femme se tient une

levrette. Dans le fond de la pièce, éclairée par la porte ouverte,

on aperçoit un bahut, une chaise et une sorte de cabestan sur lequel

s’enroule une corde. L’ensemble de cet intérieur est modeste, presque

pauvre, mais en dépit de l’apparent désordre qui y règne, tout y est

d’une propreté parfaite.

Tout l’intérêt de ces détails, en apparence insignifiants, réside dans

la manière supérieure dont ils sont traités. Ce qui frappe notamment

dans ce tableau, c’est l’admirable distribution de la lumière, un art

difficile entre tous. Seul un grand peintre pouvait trouver ces tons

dorés, cette atmosphère transparente qui éclaire si harmonieusement la

partie gauche de la toile. Pas de lueurs brutales, faciles à produire

par des oppositions de touche, mais une lumière égale, tamisée, qui

se pose sur les objets, doucement, et qui donne l’illusion complète

de la réalité. Plus extraordinaire peut-être est la pénombre dans

laquelle est plongé le reste de la pièce. Ombre lumineuse, merveille de

clair-obscur, qui ne laisse dans la nuit aucun détail, et qui permet de

voir jusque dans les coins les plus assombris de la chaumière.

La _Vieille femme pelant une poire_ fait partie de l’ancienne

collection de la “National Gallery”. Elle y figure dans la salle X,

réservée à la peinture flamande.

* * * * *

Hauteur: 0.48.--Largeur: 0.66.--_Figure: 0.22._

RAPHAËL

LA VIERGE ET L’ENFANT

SALLE VI.--ÉCOLE OMBRIENNE

[Illustration]

_La Vierge et l’Enfant_

Cette magnifique peinture, plus connue sons le nom de _Madone degli

Ausidei_, peut être considérée comme l’un des plus purs chefs-d’œuvre

de Raphaël. Jamais «l’ange d’Urbino» ne s’est élevé à une plus grande

hauteur d’expression ni à une plus sublime perfection.

La "National Gallery" · 第 5 / 10 段