pomme qu’il décernera à la plus belle; il est lui-même bien digne de
porter une telle sentence, car il possède la noblesse et la beauté d’un
jeune dieu. Tout près de lui, debout, appuyé contre ce même arbre,
Mercure, reconnaissable à son caducée, assiste à tous les détails de
cette scène. Il paraît d’ailleurs plus amusé qu’anxieux. Par contre,
aux pieds de Pâris, un énorme molosse est endormi, la tête allongée sur
ses pattes, absolument indifférent à ce qui se passe autour de lui.
Et, devant leur juge, les trois déesses ont comparu, leur nudité
splendide à peine voilée par les manteaux que soutiennent leurs
mains. Voici Junon, reine des dieux, vue de dos, le bras droit replié
soutenant un manteau de pourpre et tournant sa tête altière vers Pâris,
en ayant l’air de revendiquer comme un droit de son rang le prix de la
beauté. Sur ses pieds, le paon, son emblématique oiseau, étale sa large
queue diaprée et soyeuse. Plus loin, Minerve, les bras relevés autour
de sa tête brune, semble vouloir mettre en valeur tous ses avantages.
A un arbre, derrière elle, sont accrochés ses attributs guerriers, le
bouclier où figure une tête de Gorgone; le casque est posé à terre.
Entre Minerve et Junon, se tient Vénus, fille de l’onde, en une pose
pleine de modestie, les deux bras croisés sur la poitrine et regardant
Pâris qui lui présente la pomme, signe de son triomphe. Tandis que
l’attitude de Junon trahit la colère, et celle de Minerve le dépit,
on lit sur le visage de la blonde déesse la surprise agréable de sa
victoire sur ses deux rivales.
Ce jugement proclame Vénus déesse de la beauté, mais il ne termine
pas le différend, il ne fait que l’envenimer. Sans s’en douter,
Pâris amasse contre lui et sa race la rancune de deux puissantes
divinités et son verdict coûtera à la famille de Priam la perte de
Troie. Dès maintenant, nous avons comme un présage de tous les maux
qui se préparent: dans le ciel apparaît une sorte de furie échevelée
brandissant la torche de l’implacable discorde.
Tout est admirable dans ce tableau. Nous avons dit la beauté du
paysage, il nous reste à signaler l’harmonieux équilibre de la
composition où tout est disposé supérieurement pour répartir l’intérêt.
Rubens s’est joué comme à l’habitude de la difficulté; il y a déployé
une merveilleuse fécondité d’invention et l’ensemble de l’œuvre est
éclatant, superbe, fastueux.
Ce qu’il convient de noter, c’est la conception toute particulière
qu’a Rubens de la beauté féminine. Regardez les trois déesses: le
peintre a traduit à la flamande la beauté grecque des Olympiens. Ces
nobles formes étaient trop pures et trop tranquilles pour son pinceau
turbulent; il les a mouvementées, arrondies, soufflées, bossuées de
muscles, mais par la couleur il leur a conservé la divinité. C’est
bien la chair des dieux, pétrie d’ambroisie et de nectar; rose comme
la pourpre royale, blanche comme la neige de l’Olympe. Le torse de la
Vénus semble fait avec des micas de Paros et des étincelles d’écume.
Jamais la peinture n’a été plus loin pour le rendu de la chair, le
grain de l’épiderme et le frisson mouillé de la lumière.
_Le Jugement de Pâris_ figure dans la salle X, consacrée à la peinture
flamande et hollandaise.
* * * * *
Hauteur: 1.44.--Largeur: 1.90.--_Figures: 0.65._
ROMNEY
UNE DAME ET SON ENFANT
SALLE XIX.--VIEILLE ÉCOLE ANGLAISE
[Illustration]
_Une dame et son enfant_
On pourrait appeler Romney le Nattier de la peinture anglaise. Comme le
maître français, il fut le portraitiste préféré des femmes, parce que,
comme lui, il sut les parer de tous les charmes, même quand la nature
s’était montrée le moins indulgente pour elles. Nul pinceau ne fut
plus conciliant, plus flatteur, plus habile, car il joignait à son art
d’embellir celui, plus difficilement réalisable, de faire ressemblant.
Sous des apparences manifestement avantagées, ses modèles les plus
disgraciés se reconnaissaient et, qui plus est, on les reconnaissait.
Aussi, la vogue dont jouissait Romney à Londres s’égalait à celle de
Reynolds et de Gainsborough. Toute la «gentry» anglaise se pressait à
son atelier de Cavendish Square. Il était parvenu presque sans effort,
par un heureux concours de circonstances, à ce degré de réputation. Sa
bonne étoile avait guidé sur la voie glorieuse l’apprenti menuisier
de Beckside. Lorsqu’il parut à Londres, venant de sa province, il
n’avait que le goût du dessin, avec peu de science. Son maître, un
certain Steele, n’avait qu’une valeur médiocre et le jeune artiste
en tira tout ce qu’il put, c’est-à-dire bien peu de chose. Mais il
comprit combien il serait hasardeux de tenter la fortune avec un aussi
mince bagage technique, et sa résolution fut vite prise: il alla
apprendre son métier en Italie, au contact des maîtres. Rien ne le
retint en Angleterre, pas même sa famille. Avec une belle désinvolture,
qui fait plus honneur à son esprit de décision qu’à ses qualités de
cœur, il abandonna sa femme et ses enfants. Il ne revint pas auprès
d’eux à son premier retour d’Italie, mais il continua à mener une
existence vagabonde et décousue, courant de ville en ville, et vivant
de portraits qu’il exécutait au rabais et que son énorme facilité lui
permettait de brosser en quelques heures. Son voyage en Italie l’avait
enthousiasmé; il y revint et, cette fois, il semble qu’il en ait retiré
plus de fruits. Il s’adonna surtout à l’étude de Raphaël et du Corrège,
ses idoles, et lorsqu’il revint, il se trouva complètement armé pour
lutter avec ses grands rivaux.
Dans l’incertitude des premières années, Romney semble indécis sur la
voie qu’il suivra. Quelques succès dans le genre historique tendent à
l’incliner vers la grande peinture, mais au fond, c’est le portrait qui
le sollicite, c’est à la gloire de Reynolds et de Gainsborough qu’il
rêve de participer. La première œuvre qui fixa sur lui l’attention du
public fut le superbe portrait de Mrs. Yates, en muse tragique; il
amena le déclenchement subit du succès. Mais il eut surtout le bonheur
de rencontrer sur sa route un de ces rares modèles comme en rêvent tous
les peintres: Emma Lyons. D’origine plus que modeste, successivement
servante d’auberge et figurante dans les petits théâtres londoniens,
Emma Lyons possédait une éblouissante beauté blonde qui fut bientôt
célèbre en Angleterre. Cette beauté et l’absolue perfection de son
corps la firent choisir par le docteur Graham pour personnifier l’image
de la santé, dans une de ses séances publiques. C’est à l’une de ces
séances que Sir William Hamilton, ambassadeur d’Angleterre à Naples la
vit et s’en éprit. Il l’épousa, l’emmena avec lui en Italie où elle
devint l’amie de la reine Caroline et où s’ébaucha le célèbre roman
d’amour avec Nelson. «Les traits de la belle Emma, écrit le poète
Hayley, exprimaient, comme le style de Shakespeare, tous les sentiments
de la nature et toutes les gradations de chaque passion, avec la vérité
la plus fascinatrice. Elle exerçait par sa physionomie éloquente un
empire prodigieux, que Romney avait du bonheur à observer, et au
travers des vicissitudes étonnantes de sa destinée, elle fut toujours
fière de lui servir de modèle.» D’autres aussi firent son portrait:
Hoppner, Lawrence, Gainsborough, Reynolds, mais Romney interpréta sous
des formes multiples sa triomphante beauté. Il fut d’ailleurs toujours
le peintre des femmes.
Quelle est cette jeune mère que nous reproduisons ici, serrant
amoureusement son enfant dans ses bras? Il nous est impossible de
le dire: c’est évidemment une de ces nombreuses dames de la société
qui tenaient à être peintes par le portraitiste à la mode. Elle est
d’ailleurs charmante, cette jeune femme, dans son attitude de repos
et plus charmante encore, la mignonne fillette pelotonnée sur le sein
maternel. Il y a de la tendresse, de la pensée, de la vie, dans cette
précieuse toile; il y a aussi et surtout cette supérieure entente du
coloris qui fait de Romney l’un des meilleurs portraitistes anglais,
après Reynolds et Gainsborough.
_Une dame et son enfant_ fut légué à la “National Gallery”, en 1898,
par le général J. Julius Johnstone; il figure aujourd’hui dans la salle
XIX, réservée à la vieille peinture anglaise.
* * * * *
Hauteur: 0.89.--Largeur: 0.69.--_Figure grandeur nature._
NICOLAS POUSSIN
BACCHANALE
SALLE XVI--ÉCOLE FRANÇAISE
[Illustration]
_Bacchanale_
La scène se déroule dans un de ces décors antiques dont Poussin
trouvait les modèles dans la campagne romaine. On est tellement
accoutumé à admirer la belle ordonnance des groupes du grand peintre
français, la pureté classique de ses personnages que trop souvent on
oublie à quelle hauteur il a porté l’art du paysage. Il est vrai que
bon nombre de ses tableaux ont souffert de l’action des siècles; du
fond de ses toiles le bitume est fâcheusement remonté et noie son décor
et parfois même son sujet dans une sorte de pénombre livide. Mais dans
celles qui ont eu le bonheur de rester intactes, le paysage apparaît,
plein de fraîcheur et de clarté, baigné d’une atmosphère diaphane.
Voyez le paysage de la _Bacchanale_: il n’est, certes, qu’une partie
bien secondaire du tableau, mais avec son habituelle conscience,
Poussin l’a soigné autant que le tableau lui-même. La perspective
s’enfuit, par gradations savantes, jusqu’aux extrêmes confins de
l’horizon, où ondulent les collines bleues. Poussin, scrupuleux ouvrier
du pinceau, n’admettait pas le laisser-aller trop commun parmi les
artistes de son temps. Honnête homme dans la plus noble acception
du terme, il a horreur de ces _fa-presto_ sans conscience et il les
accable d’injures, les appelant des bœufs, des bêtes, des boucs, et il
s’indigne des prix qu’ils réclament pour leurs «barbouilleries» et de
leur voir, avec si peu d’assiduité au travail «des mains de harpies».
Ce n’est pas ainsi que travaille le grand artiste. Enfermé dans son
atelier, il s’abîme dans son œuvre, cherchant toujours le mieux,
craignant sans cesse de n’avoir pas assez poussé sa toile. Il passe
parfois cinq jours à finir une main; certaines figures lui demandent
huit jours d’efforts. Et telle est la supériorité de son art, que tout
ce pénible travail ne s’aperçoit pas et que ses tableaux les plus
laborieusement exécutés paraissent le fruit dune inspiration soudaine,
jaillie spontanément.
Est-il rien qui paraisse plus naturel, plus franc, plus primesautier
que cette _Bacchanale_? Ces groupes animés dans l’action de la ronde
ont-ils l’air d’avoir été cherchés, étudiés, réglés minutieusement dans
leurs moindres attitudes? Non, certes. Tout cela est d’une verve, d’un
mouvement qui surprend chez l’austère Poussin.
Au pied d’un arbre aux branches ombreuses, une compagnie de Faunes
prend ses ébats avec les Nymphes de la forêt voisine. Couronnés de
feuillage et sans doute excités par la boisson, ils entraînent dans
la danse deux jeunes femmes qui semblent occupées de tout autre chose
que de la ronde. L’une d’elles, vêtue de bleu, se détourne à moitié
et, de sa main demeurée libre, exprime le jus d’une grappe dans une
écuelle que lui tend un petit Amour. L’autre s’intéresse à la querelle
qui vient de s’élever à côté d’elle. A la droite du tableau, un Faune
entreprenant a renversé sur l’herbe une superbe Nymphe qui se défend,
moitié rieuse, moitié fâchée, contre ses audacieuses caresses. Et sans
doute succomberait-elle, si l’une de ses compagnes n’accourait à son
secours, en saisissant le Faune par les cheveux et en brandissant une
amphore au-dessus de sa tête. Sur une stèle, le vieux Silène assiste à
cette scène en ricanant.
Dans ce magnifique tableau, on ne sait ce qu’il faut le plus admirer,
de la beauté de la composition ou du charme du détail. L’intérêt s’y
trouve harmonieusement réparti; tout y est mouvement, mais un mouvement
eurythmique qui n’enlève rien à la pureté des formes ou au naturel des
attitudes... Dans les corps de Poussin, tout est anatomiquement vrai et
magnifiquement beau: l’art ancien n’a rien produit de plus parfait que
les torses des Faunes danseurs et les femmes, sans rien perdre de leur
naturel, étalent des formes sculpturales. La Nymphe étendue à terre,
notamment, est d’une pureté de lignes digne de la statuaire grecque.
Et quelle fantaisie charmante dans le petit groupe des Amours! Quelle
vérité dans l’effort de celui qui tend son bras pour recueillir le vin
dans son écuelle et avec quel mouvement naturel il se défend contre son
camarade! Quel geste aussi, charmant et si exactement étudié, de celui
qui tente de l’écarter en lui passant un croc-en-jambe! C’est également
une trouvaille heureuse que cet Amour, étendu à terre, qui dort la tête
enfouie dans ses menottes.
D’autres ont eu des dons plus brillants que Poussin, une palette plus
chatoyante, aucun peut-être n’est arrivé à produire des œuvres aussi
parfaitement conçues et exécutées: il a victorieusement démontré que
l’étude et la probité, joints à la recherche constante du vrai, peuvent
parfois suppléer au génie.
_La Bacchanale_ se trouve dans la salle XVI, consacrée à l’école
française. Elle est passée à la “National Gallery” en 1824, avec la
collection Angerstein.
* * * * *
Hauteur: 0.99.--Largeur: 1.42.--_Figures petite nature._
PINTURICCHIO
LE RETOUR D’ULYSSE
SALLE VI.--ÉCOLE OMBRIENNE
[Illustration]
_Le Retour d’Ulysse_
Après vingt années de fidèle attente, Pénélope voit grandir à
l’horizon, puis entrer dans le port d’Ithaque, la galère d’Ulysse, son
royal époux. La légende est connue: Homère l’a immortalisée. Ulysse,
parti au siège de Troie avec l’armée des Grecs pour y venger l’injure
faite à Ménélas, s’y distingua par sa sagesse dans les conseils, par sa
bravoure dans les combats. C’est à lui que revient l’honneur du fameux
stratagème qui fit tomber Ilion aux mains des alliés, après neuf ans
d’inutiles efforts. La ville prise, les Grecs mirent à la voile pour le
retour; mais Ulysse, séparé du reste de la flotte par la tempête, erra
avec les siens sur toutes les mers pendant onze ans encore, poursuivi
par des divinités hostiles et commença cette extraordinaire série
d’aventures dont Homère nous a laissé le prodigieux récit.
Pendant ce temps, Pénélope, la fidèle épouse, se consumait au foyer,
tourmentée par sa douleur, harcelée par les intrigants qui rêvaient
de régner sur Ithaque en obtenant sa main. Désireuse de conserver la
couronne à son fils Télémaque, Pénélope usait de subterfuges pour
écarter les soupirants sans les pousser à la révolte. D’ailleurs,
avertie par les secrètes lumières de son cœur qu’Ulysse reviendrait un
jour, elle imagina, non moins habile que son époux, un artifice qui
devait lui donner le repos. Convoquant devant elle ses soupirants,
elle leur signifia qu’elle accepterait un autre époux le jour où elle
aurait terminé une tapisserie destinée à servir de suaire au vieux
roi Laerte, son beau-père. Et, de ce jour, elle s’installa devant son
métier, tendant les fils, activant la navette et paraissant hâter
l’ouvrage quand les ambitieux prétendants la venaient visiter. Mais, la
nuit, elle défaisait le travail de la journée et les années passèrent
sans que fût achevée la tapisserie, jusqu’au jour où Ulysse, revenu,
lui ramena la tranquillité avec le bonheur.
C’est le moment où le roi d’Ithaque, débarqué de sa galère, pénètre
dans l’appartement de sa femme, toujours assise devant son métier, que
le peintre a choisi. Avec quelle grâce et quelle charmante naïveté il
a interprété cette rencontre émouvante, avec quel admirable mépris de
la vraisemblance il a situé son sujet et disposé ses personnages! Le
roi d’Ithaque, vêtu dans le goût du plus pur XVe siècle, coiffé d’un
petit toquet rouge d’où s’échappent de magnifiques cheveux blonds,
n’a pas l’air d’un homme qui vient de courir les plus grands dangers
et de vivre les plus dramatiques aventures. Loin d’être un vaillant
guerrier vieilli par vingt années d’absence, il apparaît frais, coquet,
avec tous les dehors de la jeunesse, comme s’il avait quitté d’hier
la douce et fidèle Pénélope. Celle-ci n’est pas moins agréable à
regarder; c’est une jeune et superbe femme blonde sur qui les longues
angoisses éprouvées ne semblent pas avoir laissé de traces. Elle est
encore assise à son métier pendant qu’Ulysse, plein de joie, accourt
vers elle. Assise sur le dallage polychrome de la chambre, une servante
arrange des fils dans une boîte tandis qu’un chat joue avec une pelote
tombée par mégarde. Au-dessus de la tête de Pénélope sont accrochés
le carquois et l’arc d’Ulysse, cet arc que nul homme dans le royaume
n’était capable de bander. Par la fenêtre grande ouverte s’aperçoivent
les maisons d’Ithaque, la mer bleue et la haute galère qui vient de
ramener l’époux.
Il n’y a pas que de la naïveté dans ce tableau du Pinturicchio; des
qualités de premier ordre s’y affirment. Ce qui distingua le peintre
d’Alexandre VI, c’est le mouvement dont il animait ses toiles, la
fraîcheur et la distinction des coloris, la fermeté d’un dessin qui
laisse déjà pressentir Raphaël. Il ne faut pas juger de tels peintres
par comparaison, mais se reporter à l’époque où ils vécurent, examiner
les moyens dont ils disposèrent; et alors on reste confondu de la
variété, de l’imagination et de la science relative dont ils firent
preuve.
Benardino Betto, dit le Pinturicchio, était né à Pérouse, en 1454; il
fut l’élève de Pérugin qui, ayant démêlé ses grandes dispositions pour
la peinture, l’employa, avec Ghirlandajo, Botticelli et Cosimo Roselli,
à la décoration de la chapelle de Sixte IV, au Vatican. De la Sixtine,
le doux et élégant Ombrien met, par intervalles inégaux, son art
charmant au service des cardinaux de la Rovère et Cebo, dont il décore
les palais. Innocent VIII l’emploie aussi, mais sa plus grande part de
gloire et son œuvre la plus importante, il les doit au pape Borgia,
ce pontife décrié mais artiste, capitaine espagnol parvenu, par la
plus invraisemblable fortune, jusqu’à la chaire de Pierre. On raconte
que Pinturicchio, qui fréquentait l’_Albergo dell’ Orso_, y rencontra
César Borgia, le fils du pape, qui devint par la suite aussi célèbre
que son père. Une amitié solide lia les deux jeunes gens, et César
amena son compagnon de plaisirs au redoutable pontife, qui lui confia
la décoration de l’_appartement des Borgia_, au château Saint-Ange.
C’est l’œuvre capitale de Pinturicchio; il y a déployé toutes les
ressources de sa brillante imagination, de son étourdissante fantaisie,
de sa profonde science du coloris. Raphaël, qui s’y connaissait,
s’émerveillait toujours devant cette œuvre grandiose et charmante.
Le _Retour d’Ulysse_ est une fresque transportée sur toile. Elle fait
partie de l’ancienne collection de la “National Gallery” où elle figure
dans la salle VI, réservée à l’école ombrienne.
* * * * *
Hauteur: 1.24.--Largeur: 1.46.--_Figures: 1.05._
REMBRANDT
PORTRAIT DE DAME AGÉE
SALLE X.--ÉCOLE HOLLANDAISE
[Illustration]
_Portrait de Dame âgée_
La “National Gallery” possède vingt-deux toiles de Rembrandt, elles
sont toutes de premier ordre. Qu’il s’agisse de scènes religieuses, de
sujets mythologiques ou de portraits, la manière fougueuse et puissante
de l’illustre maître s’y manifeste avec une égale supériorité. Tel est
le génie de ce géant de la peinture qu’il traite avec la même sublimité
d’exécution _l’Adoration des Mages_, _la Femme adultère_ et l’idyllique
groupe de ses _Femmes au bain_. Quant à ses portraits, ils demeurent,
avec ceux du Titien, peut-être même avant eux, comme la suprême
expression de l’art de peindre.
Quel magnifique chef-d’œuvre que ce portrait de _Dame âgée_! Et quelle
intensité de vie dans ces traits ravinés par le temps et sillonnés de
rides! Quelle pensée dans ces yeux éclairés d’intelligence et de bonté!
Ce visage a le relief de la sculpture, il semble qu’on a véritablement
devant soi une personne en chair et en os, dont les lèvres vont
s’ouvrir pour parler.
Il est superflu, quand on parle de Rembrandt, de s’attarder aux
éloges. Les siècles, dans leur unanime admiration, ont épuisé le
vocabulaire des dithyrambes et, devant de pareilles œuvres, on n’a
d’autre ressource que d’admirer en silence. Tout a été dit--et combien
éloquemment--par d’éminents critiques, sur Rembrandt dessinateur et
coloriste; on a célébré sur tous les tons le magistral emploi qu’il
fit du clair-obscur, formule d’art qu’il n’a pas inventée mais qu’il
porta à une hauteur jamais atteinte après lui. Il fut, sans contredit,
le plus merveilleux manieur de lumière qu’ait connu le monde; à son
gré il en joue, la faisant tour à tour briller en notes éclatantes ou
l’épandant parmi les ombres les plus opaques pour les animer et les
faire vibrer.
Cet art incomparable, nous le retrouvons dans ce portrait de vieille
dame où, en quelques touches vigoureuses et heurtées, Rembrandt exprime
avec un rare bonheur les rides profondes et les méplats séniles.
Quelques traits de pinceau, et le visage s’illumine de clartés, les
ombres se dessinent fortement et la lumière qui se joue sur le front et
le nez accuse énergiquement le caractère du modèle.
Dans la série des coloristes, le peintre de _la Ronde de Nuit_ a trouvé
une gamme nouvelle. Il semble qu’un vernis d’or, pareil à ces tons
fauves de harengs saurs qui font l’effet d’être glacés de bitume sur
du paillon, ait légèrement enfumé ses toiles. Dans ses plus grandes
vigueurs, Rembrandt n’est jamais noir. Une chaleur rousse circule sous
ses obscurités et les rend transparentes. Le peintre le plus sombre
est celui qui a le plus de lumière. Amsterdam, grâce à Rembrandt, peut
lutter avec Venise, et les deux villes dont les pieds baignent dans les
canaux sont les reines de la couleur.
Cette peinture qualifiée de «surhumaine» par Raphaël Mengs, hachée
d’éclairs et de ténèbres, fait invinciblement penser à la vie même de
Rembrandt qui fut le plus glorieux et le plus infortuné des hommes.
Son existence nous offre l’émouvant et terrible spectacle d’un génie
s’écroulant, du faîte de la richesse, dans la plus noire misère. Sans
doute il fut le premier artisan de son infortune. Prodigue et fastueux,
il dépensait sans compter des sommes considérables; son atelier
regorgeait de meubles précieux, de tapisseries rares; il achetait à sa
femme Saskia un collier de perles qui valait une fortune; il payait au
poids de l’or des tableaux de Rubens et un album de dessins de Lucas
de Leyde. La formation de sa collection, sa vie large et imprévoyante,
entretenue par les marchands, commencèrent le désastre, malgré qu’il
eût plus de commandes qu’il n’en pouvait exécuter. La mort de sa femme,
qu’il adorait, émoussa sa force de résistance et bientôt il lui fut
impossible de lutter contre le flot montant de ses dettes. Dans le
même temps, son indépendance d’esprit et la façon dont il menait son
existence indisposèrent contre lui les rigides bourgeois d’Amsterdam et
les commandes de portraits s’espacèrent. Sa fidèle servante, devenue
sa femme, essaya héroïquement de faire face à la ruine menaçante; elle
mourut à la peine, laissant une douleur de plus dans le cœur du pauvre
artiste. Malgré cette suite d’infortunes, Rembrandt s’acharne à son
labeur, accumulant chefs-d’œuvre sur chefs-d’œuvre pour apaiser la
meute hurlante des créanciers. Mais, à son tour, il doit plier sous les
coups du destin; sa maison est vendue aux enchères et il meurt dans le
dénûment le plus complet. On dépensa treize florins pour les obsèques
de ce génie qui a laissé au monde six cents toiles immortelles.
L’injustice du sort s’acharna sur Rembrandt, même après sa mort.
Pendant longtemps ses œuvres furent méconnues, pis même, oubliées; le
silence se fit sur son nom. Mais la revanche a été éclatante: Rembrandt
est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands génies que le
monde ait connus.
Le portrait de _Dame âgée_ fut acquis en 1899, à la vente de la
collection Saumarez, pour 187.125 francs; il figure aujourd’hui à la
“National Gallery”, dans la salle X, réservée à la peinture hollandaise.
* * * * *
Hauteur: 0.68.--Largeur: 0.53.--_Figure grandeur nature._
LE CORRÈGE
MERCURE INSTRUISANT CUPIDON
SALLE IX.--ÉCOLE LOMBARDE
[Illustration]
_Mercure instruisant Cupidon_