Écoutons John Ruskin: «La puissance de coloris de Gainsborough a ce

qu’il faut pour prendre rang à côté de celle de Rubens; c’est le plus

pur coloriste, sans en excepter Reynolds lui-même, de toute l’école

anglaise. On verra assez de preuves de l’admiration que j’ai vouée à

Turner, mais je n’hésite pas à dire que, dans l’art purement technique

de la peinture, Turner est un enfant auprès de Gainsborough. La main de

Gainsborough est aussi légère que le vol d’un nuage, aussi rapide que

l’éclair d’un rai de soleil. Ses formes sont grandes, simples, idéales.

En un mot, c’est un peintre immortel.»

_Mrs. Siddons_ appartint longtemps à la collection du Major Mair,

qui avait épousé la petite-fille de la célèbre actrice; il figure

aujourd’hui à la “National Gallery” dans la salle XVIII, consacrée à la

vieille école anglaise.

* * * * *

Hauteur: 1.25.--Largeur: 0.99.--_Figure grandeur nature._

A. VAN DYCK

LES ENFANTS DE CHARLES Ier

GALERIE NATIONALE DES PORTRAITS

[Illustration]

_Les Enfants de Charles Ier_

Antonio Van Dyck--Sir Anthony Van Dyck, comme l’appellent les

Anglais--fut attiré en Angleterre par le roi Charles Ier. Beau

cavalier, causeur spirituel, esprit subtil, il eut vite fait la

conquête de la cour et de la ville. Le monarque l’honora d’une faveur

toute particulière, le nomma principal peintre ordinaire, le créa

chevalier et lui donna un logement dans le palais royal de Blackfriars.

Van Dyck ne se montra pas ingrat; il voua à son généreux protecteur

un dévouement qui ressemblait à un culte. Malgré l’abondance de sa

production, son pinceau fut surtout consacré au roi et à sa famille.

Nombreux sont les portraits de Charles Ier, on n’en compte pas moins

de trente-huit; le Louvre en possède un magnifique exemplaire, d’une

célébrité mondiale; la “National Gallery” s’enorgueillit du portrait

équestre du roi, qui ne lui est guère inférieur. Non moins abondantes

sont les effigies des divers enfants du souverain; on en trouve à

Windsor et dans les Musées du Louvre, de Dresde, de Saint-Pétersbourg,

de Turin, de Berlin. Celui que nous donnons ici est un des plus beaux

et en même temps des plus intéressants, en ce qu’il représente toute la

descendance directe du malheureux Stuart.

L’artiste a placé ses jeunes et charmants modèles sur une même ligne,

devant un fond de draperie relevée qui laisse apercevoir les ombrages

d’un parc. Au centre du tableau se tient le prince de Galles, qui

devint plus tard Charles II d’Angleterre; vêtu d’un riche costume

pourpre avec collerette de dentelle et manches à crevés, il appuie sa

jolie main d’enfant sur la tête d’un énorme et paisible molosse. Tout

près de lui, à gauche du tableau, est figuré son jeune frère, âgé de

quatre ans, encore en costume de fillette, qui deviendra roi à son

tour sous le nom de Jacques II; la charmante fillette de six ans qu’on

aperçoit à gauche, si mignonne sous sa parure de cheveux blonds et qui

prend déjà des airs de reine, est la princesse Marie qui sera plus tard

la mère de Guillaume III. A droite, l’enfant qui s’empresse auprès du

bébé, n’a guère plus de deux ans; c’est la princesse Élisabeth. Quant

au rose et potelé baby qui se débat dans ses langes pour atteindre la

tête du chien, c’est la princesse Anne, la dernière fille de Charles

Ier, qui mourut en bas âge.

Van Dyck, uniquement préoccupé de la ressemblance de ses modèles,

s’inquiétait assez peu des artifices de composition employés par

certains artistes pour mettre en valeur les personnages. Il avait trop

de génie pour recourir à l’habileté. Il lui importe peu de risquer

la monotonie en disposant les enfants royaux sur une même ligne; ce

qui compte pour lui--pour nous aussi--c’est d’exprimer exactement la

physionomie de chacun d’eux. Il est à peine utile de montrer avec quel

bonheur il y a réussi, avec quelle intensité il a su peindre la vie sur

ces jeunes visages insouciants, aux yeux limpides, que le malheur n’a

pas encore effleurés et devant qui ne se dresse pas l’effroyable avenir

qui les attend. Il y a déjà, dans ces petits corps à peine formés,

cette naturelle aisance, ce suprême parfum d’aristocratie qui distingua

toujours la noble race des Stuarts.

Van Dyck peut être considéré comme le roi des portraitistes. D’autres,

comme Rembrandt, ont marqué leurs modèles de traits plus vigoureux

et plus profonds; aucun peut-être n’a possédé au même degré cette

netteté de lignes, cette certitude tranquille qui ne connaît pas la

défaillance. Un portrait de Van Dyck peut être comparé à tous les

autres de sa main, ils sont tous également supérieurs. Absorbé et

souvent distrait par la luxueuse existence qu’il menait à Londres,

il lui fut impossible d’exécuter lui-même toutes les commandes dont

on l’assaillait. Imitant l’exemple de son maître Rubens, il s’était

entouré d’une pléiade d’élèves habiles, formés par lui, qu’il chargeait

d’établir la plupart de ses portraits. Mais lorsque le portrait était

campé, dégrossi, il le prenait dans ses mains puissantes et, en

quelques touches rapides de son pinceau prestigieux, il lui donnait

sa forme définitive, il le marquait de sa griffe géniale. Le portrait

devenait un authentique Van Dyck.

Il n’en usait pas avec cette liberté quand il peignait le roi Charles,

la reine Henriette ou les enfants royaux. Dans ces portraits, tout

est bien de sa main; elle se révèle manifestement dans la précise

clarté des paysages, dans la lumineuse profondeur des ombres, dans la

distinction discrète d’un coloris toujours parfait.

«Le grand Flamand», comme on appelle généralement Van Dyck, a connu

cette gloire de n’avoir eu aucun détracteur au cours des siècles. Il

y a unanimité d’admiration autour de son œuvre. Reynolds, peintre de

portraits lui aussi, le proclamait le plus grand portraitiste qui ait

jamais existé et Gainsborough mourant se réjouissait dans l’espoir de

retrouver Van Dyck au ciel.

Bien qu’il ait abordé avec une maîtrise égale les sujets mythologiques

et religieux, Van Dyck demeure le roi incontesté du portrait et son

œuvre lui a acquis une gloire immortelle et une place de premier plan à

côté des plus grands noms de la peinture.

Les _Enfants de Charles Ier_ figurent dans la partie de la “National

Gallery” consacrée spécialement aux portraits.

* * * * *

Hauteur: 0.58.--Largeur: 0.99.--_Figures grandeur demi-nature._

LOUIS DAVID

ÉLISA BONAPARTE

SALLE XVII.--ÉCOLE FRANÇAISE

[Illustration]

_Élisa Bonaparte_

Des trois sœurs de Napoléon, Élisa, l’aînée, fut la plus maltraitée du

destin. Moins belle que Pauline et que Caroline, elle eut encore la

disgrâce de se voir déchirer par ses ennemis, qui étaient nombreux: ils

la disaient laide et de physionomie revêche. Ses amis ne vantent point

les charmes de son visage, mais exaltent son esprit, son intelligence,

sa perspicacité politique, sa ferme volonté. Les uns et les autres

s’accordent à constater sa très grande ressemblance avec son frère

Napoléon.

Examinons le portrait de David: tous les traits de l’illustre capitaine

s’y retrouvent. C’est le même menton volontaire et hardi, le même

regard froid, la même chevelure du «Corse aux cheveux plats». Nous

savons qu’Élisa n’était pas belle et nous pouvons croire que David a

fait effort pour adoucir la froideur du visage, mais en dépit de tout,

transparaissent la dureté des yeux et la hauteur un peu insolente de

l’attitude. Taillée en force, la tête posée sur un cou robuste attaché

lui-même à de solides épaules, elle apparaît ce qu’elle sera toute sa

vie: une femme opiniâtre, emportée dans ses exigences comme dans ses

passions. Le frais costume de jeune fille qu’elle porte ne parvient pas

à dissimuler cette rudesse native qui la rapprochait du caractère de

Napoléon. Celui-ci disait à Sainte-Hélène: «Dès son enfance, Élisa fut

fière, indépendante. Elle tenait tête à chacun de nous. Elle avait de

l’esprit, une activité prodigieuse.»

Mariée à une époque où l’étoile de son frère commençait à peine

de briller, Élisa dut se contenter d’un obscur capitaine, Félix

Bacciocchi, un Corse qui habitait Marseille, dans la même maison que

la famille Bonaparte. Le ménage débuta dans l’indigence et il fallut

que le jeune général de l’armée d’Italie envoyât trente mille francs

pour mettre un peu d’aisance dans la vie des deux époux. Bien qu’il

n’eût pas approuvé ce mariage, Napoléon, qui fut le meilleur des

frères, servit de son mieux Bacciocchi, lui donna de l’avancement, des

fonctions, et plus tard une couronne princière. Il fit plus encore pour

sa sœur, il la débarrassa de son médiocre mari, dont elle rougissait,

en l’envoyant occuper des emplois dans de lointaines ambassades.

Libre de tout lien gênant, Élisa élut domicile chez Lucien, qu’elle

aimait plus que ses autres frères et qui venait de perdre sa femme.

Elle y joua le rôle de maîtresse de maison et quand les brillantes

fêtes que donnait Lucien reprirent leur cours, ce fut elle qui présida

aux apprêts de ces nouvelles réceptions mondaines. Dans la société de

ce frère préféré, où brillaient quelques hommes remarquables du monde

des lettres et des arts, elle trouvait un charme qui lui semblait très

doux. Son éducation à Saint-Cyr, avant la Révolution, les conversations

de Lucien, ses propres lectures, tout ce passé la disposait aux

jouissances intellectuelles bien plus qu’aux futilités dont se

contentent les femmes. Elle se donna tout entière à ces plaisirs

relevés et nobles avec la violence de sa nature. Dans ses salons se

rencontraient tous les beaux esprits du temps: La Harpe, Boufflers,

Esménard, Arnault, Andrieux, Joubert, Delille, Chateaubriand qui la

proclamait «l’adorable protectrice des lettres et des arts», et surtout

Fontanes, qui devint un peu plus que l’ami d’Élisa.

L’ambition politique ne lui vint que plus tard, lorsque Napoléon fut

tout-puissant, mais elle s’empara d’elle tout entière. Elle cessa de

jouer les pièces de Corneille dans le salon de Lucien et rêva de tenir

des rôles plus conformes à son besoin de dominer. Les flatteries de

son entourage avaient perverti son esprit et lui avaient inculqué une

présomptueuse assurance qui faussait son ancienne bienveillance, et

les soirées de Neuilly n’avaient plus aucun attrait pour elle.

C’est avec ces sentiments absolus et ce caractère altier que, devenue

princesse, elle gouverna la Toscane, dont Napoléon l’avait faite

grande-duchesse. Elle essaya de se rendre populaire, mais sans y

parvenir. Ses excentricités, le désordre de sa conduite privée, le

faste insolent de sa cour, la dissolution dont elle était environnée,

l’impiété qu’elle affichait, tout se réunissait pour éloigner d’elle le

cœur de ses sujets. Quant au pauvre Bacciocchi, il traînait à la cour

de sa femme une existence effacée et résignée, trop heureux lorsque de

nouveaux scandales n’ajoutaient pas au ridicule de sa situation.

Telle est la femme dont David nous a laissé un si vigoureux et si

éloquent portrait, demeuré à l’état d’ébauche on ne sait pour quelle

raison. Tout le caractère de cette fantasque princesse y est déjà

marqué en termes précis, avec une facture impressionnante et un art

supérieur. Le coloris de ce tableau est un peu froid, comme l’était

toujours le coloris du peintre, mais la tête est bien vivante et

justifie la réputation, désormais consacrée, de David portraitiste.

_Élisa Bonaparte_ figure dans la salle XVII consacrée à la peinture

française.

* * * * *

Hauteur: 0.91.--Largeur: 0.73.--_Figure grandeur nature._

J. CONSTABLE

FLATFORD MILL

SALLE XX.--ÉCOLE ANGLAISE

[Illustration]

_Flatford Mill on the river Stour_

Le paysage représente un beau site de campagne, sur les bords de la

Stour, dans le riche comté de Suffolk. A droite, se développent de

vertes prairies éclairées par le soleil et bordées par des rangées

d’arbres. Le long de la rivière court le sentier qui conduit au

moulin de Flatford dont on aperçoit, dans le fond, les bâtiments et

les toitures rouges. Sur le cours d’eau se meuvent des chalands qui

viennent sans doute pour apporter le blé à moudre ou remporter la

farine. De minuscules personnages s’occupent à la manœuvre ou vaquent

à leurs occupations domestiques, tandis que, sur le bord, un homme

fixe une corde aux traits d’un fort cheval chargé d’amener le chaland

à la rive. A califourchon sur le cheval et à demi retourné en arrière,

un enfant suit d’un œil intéressé les phases de l’opération. Tous ces

personnages ne jouent dans le tableau qu’un rôle épisodique, ils n’y

tiennent pas plus de place que dans les paysages de Claude Lorrain,

mais ils l’animent et l’égaient. Dans le ciel, de lourds nuages sont

accumulés, mais il reste encore assez de lumière pour éclairer la scène

d’une belle lueur, chaude et brillante.

Ce beau paysage compte parmi les meilleurs de Constable, le plus

grand paysagiste de l’Angleterre. La technique en est vigoureuse, le

dessin solide, la pâte nourrie, la couleur exacte et sobre. Les plans

successifs y sont supérieurement déterminés pour l’obtention d’une

irréprochable perspective et la lumière, ce protagoniste essentiel

mais difficilement saisissable de tout paysage, y joue son rôle

primordial: elle est partout dans ce tableau, largement épandue sur

la prairie ou discrètement insinuée dans les ombres des haies qu’elle

éclaire et réchauffe; elle s’accroche au faîte des branches, à la

cime des toits, à la tige des fleurs champêtres et colore de gaîté

l’atmosphère subtile qui court dans cette toile.

La réputation de Constable comme paysagiste dépassa les frontières de

son pays et sans doute aurons-nous l’occasion de signaler, dans de

futures notices, l’influence considérable qu’il exerça sur notre école

de 1830. Mais, en 1776, à l’époque où il vint au monde, les esprits et

les âmes étaient, en Angleterre comme ailleurs, complètement fermés

aux beautés de la nature. On ne la comprenait pas, on ne la supportait

que comme accessoire dans un tableau, encore la fallait-il peignée,

lustrée, élégante, pour servir de cadre à quelque bergerie ou d’écran à

quelque personnage en habit d’apparat.

Né sur les bords de la Stour, Constable passa toute sa jeunesse en

pleine campagne, à courir dans les champs, aux abords des moulins qui

peuplaient la vallée. Comme il le dit plus tard lui-même: «Ce furent

les scènes de mon enfance qui firent de moi un peintre.»

Dès son jeune âge, il sentit profondément la nature et désira la

peindre. Il y fut encouragé par un ami qu’il s’était fait, un

plombier-vitrier intelligent qui employait ses loisirs à brosser des

paysages. Les parents du jeune homme songeaient à lui faire embrasser

l’état ecclésiastique, mais ne se sentant aucun goût pour entrer dans

les ordres, il préféra devenir apprenti meunier dans un de ces moulins

qu’il aimait tant. Il n’y resta qu’un an, mais cette année passée en

présence de la nature fit plus pour son talent que n’auraient pu lui

apprendre tous les enseignements de l’Académie. Aux heures de loisir,

il maniait le crayon et le pinceau avec une ardeur de néophyte. Sa

famille ne voyait pas sans appréhensions le jeune Constable s’engager

dans cette voie: «Mon fils, écrivait le père, se destine à une bien

misérable profession.» Lui-même eut des heures de doute. Quand il vint

à Londres pour s’assurer «s’il avait des chances de réussir dans la

peinture», il ne reçut aucun encouragement aux différentes portes où

il frappa. Il était résigné déjà à abandonner son rêve quand il eut

le bonheur, en 1799, d’être admis comme élève à l’Académie royale

de peinture. A partir de ce jour, sa carrière est décidée, carrière

toute de labeur et d’énergie, mais carrière presque obscure, que ne

marque aucune distinction particulière. Paysagiste d’instinct, il se

soumet volontairement à l’espèce de discrédit qui s’attache à son

art. En 1802, il expose à l’Académie royale son premier tableau, sous

le titre modeste: _Paysage_; il passe inaperçu. Il a alors 26 ans. A

43 ans, en 1819, il est élu membre adhérent de l’Académie royale et

ne sera titularisé que dix ans plus tard. Son succès réel commence

véritablement en 1824, avec son tableau célèbre: _Hay Wain_ (La

charrette de foin). Encore n’est-ce pas à Londres, mais à Paris que

s’affirme sa réputation. Constable n’en est pas moins heureux d’hériter

d’une petite fortune, car sa peinture ne suffit pas à le nourrir.

Jusqu’à l’âge de 40 ans, il n’a pas réussi à vendre un seul de ses

tableaux en dehors du cercle de ses amis. Et le phénomène tant de fois

constaté se produit: ces paysages dont personne ne voulait à cette

époque, on se les dispute aujourd’hui dans des enchères fabuleuses.

Le _Flatford Mill_ (Moulin de Flatford) fut peint en 1817. Constable

avait alors 41 ans. Dans cette admirable peinture se résument toutes

les qualités de l’illustre paysagiste anglais, que Goncourt appelait

_le grand, le grandissime maître_. Elle figure dans la salle XX,

réservée à la peinture anglaise.

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Hauteur: 1 m.--Largeur: 1.27.--_Figures: 0.30._

GIOVANNI BELLINI

LE DOGE LORÉDAN

SALLE VII.--ÉCOLE DE VENISE ET DE BRESCIA

[Illustration]

_Le Doge Lorédan_

Giovanni Bellini et son frère Gentile Bellini avaient appris la

peinture dans l’atelier de leur père, Jacopo Bellini, artiste vénitien

de grand talent. Celui-ci, loin de jalouser ses fils, se montra tout

heureux quand il vit leur mérite éclipser le sien propre. Il les

encourageait avec tendresse, car, disait-il, «il faut que Gentile

dépasse Jacopo et que Giovanni l’emporte encore sur Gentile.»

L’avenir justifia la prédiction du père. Des trois Bellini, Giovanni

fut le plus grand et le plus habile en son art. A une époque où son

pays regorgeait d’artistes de talent, il eut la gloire, partagée avec

Mantegna, de présider en quelque sorte à la première renaissance de

la peinture en Italie; il fut le plus délicat et le plus distingué

des maîtres. Venu au monde en un temps où s’élaborait en Europe un

mouvement général d’affranchissement intellectuel et moral, il forma

la transition entre la froide tradition des maîtres ascétiques et

le glorieux épanouissement des Véronèse et des Titien; il fut le

maillon qui souda l’un à l’autre les deux tronçons de cette chaîne. Il

conserva quelque chose de la naïve conception et de l’hiératisme de ses

aînés, mais sa souplesse, sa largeur de dessin, sa vigueur de coloris

annoncent déjà une ère nouvelle, où ses élèves entreront d’un pas

victorieux.

Mais si, par sa technique, Bellini prépare la voie aux grands Vénitiens

de la Renaissance, il reste fidèle, dans le choix des sujets, à la

tradition qui lui fut transmise par les siècles. Il est le dernier

peintre véritablement religieux de l’école vénitienne. Plus tard il

traitera, pour le compte du Conseil des Dix, des sujets relatifs à

la vie nationale; mais s’il consent à abandonner ses _Vierges_ et

ses _Maternités_ pour célébrer les fastes de la cité, il se refusera

toujours à verser, comme Mantegna, dans le paganisme envahissant. Il

verra ses jeunes émules ou ses élèves, comme Giorgione et Titien,

peindre des églogues court vêtues ou glorifier les dieux et déesses

de l’Olympe, sans que lui vienne la pensée de se mettre au goût du

jour. Sur le déclin de sa longue vie, il accepte, après bien des

atermoiements, une commande d’Isabelle d’Este pour un sujet profane

et accepte même un acompte de 25 ducats sur la somme de cent ducats

convenue pour le travail. Mais, quand il s’agit de s’exécuter, le vieux

peintre temporise, cherche des prétextes, tantôt feignant la maladie,

tantôt objectant ses travaux au Palais Ducal, tantôt se confinant à la

campagne. Vianello, le représentant d’Isabelle à Venise, se désole, la

duchesse se fâche et déclare «ne pouvoir supporter plus longtemps les

étranges procédés de Bellini». Elle charge son agent de déposer une

plainte contre le peintre entre les mains du doge Lorédan. Celui-ci

aime Bellini, peintre officiel de Venise; il intervient officieusement

et Bellini, de guerre lasse, répond: «J’ai là une _Nativité_ presque

terminée; si la duchesse veut bien l’accepter, j’en serai très

heureux.» Et il la lui expédie avec une lettre d’excuses. Ce n’était

pas tout à fait ce qu’avait désiré Isabelle d’Este, mais devant la

beauté du tableau, tout son ressentiment s’évanouit et elle écrivit au

peintre: «Votre _Nativité_ m’est aussi précieuse qu’aucune autre de mes

peintures.»

La renommée de Bellini s’était étendue bien au delà des frontières de

l’Italie. Albert Dürer, quand il vint à Venise, se plut à le fréquenter

et nous trouvons, dans les écrits du grand maître allemand, le

témoignage d’une estime qu’il ne prodiguait pas, surtout aux peintres

de la péninsule. «Tout le monde me dit, écrit-il, combien il est

honnête et j’ai tout de suite été porté vers lui. Il est très vieux

(Bellini avait alors quatre-vingts ans), mais il est encore le meilleur

pour la peinture.» Il serait difficile pour un peintre de souhaiter

une plus glorieuse consécration.

Telle était sa réputation que le sultan Mahomet II, le vainqueur de

Constantinople, désira se faire peindre par lui et le demanda à la

République de Venise. On ne sait pour quelle raison, son frère Gentile

fut envoyé en Orient à sa place. Sans doute, la Seigneurie tenait à

conserver près d’elle un artiste qui était le premier de son époque

et, de plus, son peintre officiel. Cette qualité comportait, avec une

très belle rétribution, d’importantes prérogatives, entre autres celle

d’exécuter ou de diriger toutes les peintures dans les palais de la

cité, et celle de peindre les Doges au pouvoir. C’est donc à titre de

peintre officiel qu’il peignit le portrait du doge Lorédan, que nous

donnons ici.

Le premier magistrat de Venise est représenté dans le bizarre et

somptueux costume de sa fonction. Sur sa tête est posé un bonnet

étroitement serré, qui cache les cheveux et les oreilles et se relève

en pointe par derrière. Il est vêtu d’une magnifique robe en soie

brochée où se révèle le goût des Vénitiens du XVe siècle pour les

belles étoffes. Mais la merveille, dans ce tableau, c’est la tête

énergique et sévère du doge; l’œil dur, les lèvres minces et les

traits accusés disent assez le caractère ombrageux et cruel qui poussa

Lorédan à instituer l’Inquisition d’État et le Conseil des Dix, dont la

terrible tyrannie fit trembler Venise pendant deux siècles.

Dans ce portrait, le dessin, le coloris et l’expression du caractère

sont également admirables.

_Le Doge Lorédan_ est posé sur un chevalet dans la salle VII, réservée

aux écoles de Venise et de Brescia.

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Hauteur: 0.61.--Largeur: 0.44.--_Figure grandeur nature._

RUBENS

LE JUGEMENT DE PARIS

SALLE X.--ÉCOLE FLAMANDE

[Illustration]

_Le Jugement de Pâris_

Rubens a situé le célèbre épisode mythologique dans un magnifique

paysage agreste où les teintes dorées de l’automne se marient à la

rouge splendeur d’un ciel couchant. On serait presque tenté d’oublier

les acteurs principaux du drame devant la prodigieuse habileté

du peintre qui, en touches d’une vigueur incomparable, recule sa

perspective jusqu’aux plus lointaines profondeurs de l’horizon. Quand

Rubens s’avise d’aborder un genre, quel qu’il soit, son œuvre se trouve

immédiatement marquée de sa griffe géniale; il se pousse du premier

coup jusqu’aux plus hautes cimes, il proclame en traits de feu son

inégalable supériorité.

C’est dans ce prestigieux décor de nature que se déroulent les phases

de cette dispute célèbre dont les effets mirent le feu au monde

antique. On connaît la légende: Junon, Minerve et Vénus, toutes les

trois puissantes déesses de l’Olympe, prétendaient également au sceptre

de la beauté et cette éternelle rivalité, troublait le séjour des dieux

et divisait les immortels. Pour vider une querelle que leurs pairs

n’osaient pas juger, les trois déesses résolurent d’un commun accord de

s’en remettre au jugement d’un habitant de la terre. L’arbitre choisi

fut le jeune Pâris, second fils de Priam et d’Hécube, le même qui, plus

tard, ravit Hélène, femme de Ménélas. C’est à cette scène du jugement

que nous fait assister Rubens dans son magnifique tableau.

La "National Gallery" · 第 2 / 10 段